


Pour la première fois, la Chine engage tout son poids politique international dans le sillage du Pakistan, de l’Arabie saoudite, de la Turquie et de l’Égypte, afin de préparer un théâtre de négociations américano-iranien susceptible de produire une solution fondée sur un cessez-le-feu, et non sur la fin de la guerre comme l’avait exigé Téhéran. L’entreprise semble avoir porté ses fruits, puisqu’Islamabad a commencé, dès hier, vendredi 10 avril, à accueillir les deux délégations dans le même hôtel.
Ce glissement dans l’initiative de médiation dit beaucoup sur la capacité de Pékin à influer directement sur la décision iranienne, et révèle en même temps la convergence de sa position stratégique avec celle des quatre pays autour d’un objectif commun : mettre fin à la guerre sans renverser le régime à Téhéran et sans laisser la violence déborder vers des extrémités qu’aucun acteur ne serait en mesure de maîtriser.
Sans le contrepoids chinois, pourtant, les quatre pays seraient incapables d’assurer la présence iranienne à la table des négociations ou d’offrir les garanties nécessaires à leur succès. Ce constat renvoie à son tour à la nature des équilibres qui prévalent au Moyen-Orient entre les puissances régionales — Israël, l’Égypte, l’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie — des équilibres qui ne sont ni tranchés ni suffisamment structurés pour générer une solution moyen-orientale indépendante de Washington d’abord, puis de la Chine, de la Russie et de l’Union européenne ensuite.
C’est précisément ce qu’on pourrait désigner par l’expression de «fluidité géopolitique»: une configuration qui autorise le terrain à produire des faits nouveaux pesant sur l’équation régionale et internationale dans sa globalité, et qui permet également d’ajuster les priorités que Washington, en tant que pôle dominant, entend faire valoir, lui qui a projeté sa puissance militaire depuis l’Extrême-Orient vers la région pour préserver un statut auquel il n’est pas disposé à renoncer, quand bien même il lui en coûterait une guerre sans terme.
La queue qui remue le chien
Lors d’un entretien accordé à CNN le 3 avril, le prince saoudien Turki al-Fayçal a qualifié le conflit de «guerre de Netanyahu», une guerre destinée, selon lui, à détourner l’attention des agissements intérieurs du Premier ministre israélien à Gaza et en Cisjordanie occupée, avant d’invoquer l’image de la queue qui remue le chien pour suggérer que c’est le Premier ministre israélien qui aurait entraîné le président américain dans cette bataille, et non l’inverse. La métaphore est sévère, et elle pointe un dysfonctionnement profond au sein de l’appareil politique américain, car pareille situation contredit la logique que l’on est en droit d’attendre d’un État comme les États-Unis lorsqu’il engage une guerre au Moyen-Orient, ce cœur du vieux monde que l’on dit désormais nouveau.
Après les propos du prince saoudien, homme chevronné des affaires sécuritaires et politiques, la déclaration du secrétaire d’État Marco Rubio au New York Times du 8 avril a décrit Netanyahu comme «un vendeur habile, passé maître dans l’esquive», qui aurait «trompé une nouvelle fois l’administration» en faisant miroiter la possibilité d’un renversement du régime à Téhéran plutôt qu’une stratégie de confinement.
Parallèlement, la presse israélienne a révélé que le Département d’État, la CIA et les états-majors du Pentagone n’avaient pas souscrit aux évaluations de Netanyahu ni aux rapports du Mossad, ce qui a conduit aux démissions et aux révocations que l’on sait, et a alimenté une confusion politique de plus en plus visible dans les prises de parole présidentielles.
C’est ainsi que la politique définitive de la Maison-Blanche a fini par confier la conduite des négociations à Karachi au vice-président J.D. Vance, précisément celui que l’on connaît pour son opposition de principe à la guerre.
On comprend dès lors sans peine que le prince Turki al-Fayçal ait tiré cette sonnette d’alarme, cherchant à attirer l’attention sur la gravité de ce qui se tramait à Washington et sur le rôle singulier que s’était arrogé Netanyahu. Il donnait également un signal ferme quant à la constance des orientations officielles du royaume, qui n’a nullement abandonné sa stratégie visant à produire une solution fondée sur l’équilibre des intérêts, en réponse à l’ambition hégémonique de Netanyahu sur la région.
Maintenant que Netanyahu a été court-circuité par Trump, il vaut la peine de rattacher cette inflexion des priorités au sommet de la hiérarchie américaine, en premier lieu à la personnalité du président Trump, en second lieu à la répartition des pouvoirs dans le système politique américain, et enfin à l’équilibre des forces qui animent cet État avec ses institutions politiques, militaires et sécuritaires d’une ampleur considérable — ce qui fait de la décision politique le produit complexe d’équilibres internes à tous les niveaux. C’est ainsi que la question des négociations s’est résolue par un retour à la politique de confinement du régime iranien.
L’outrecuidance d’un ambassadeur
C’est depuis Koweït City que l’ambassadeur iranien dans ce pays, Mohammad Toutounji, s’est révélé au grand public par sa déclaration à l’AFP du 7 avril, appelant à déployer tous les efforts possibles «pour prévenir la catastrophe», au motif que Téhéran répondrait aux menaces extérieures par des mesures touchant à «la sécurité et à la stabilité des États du Golfe». Cette rhétorique fait écho à l’outrecuidance du même ambassadeur qui, à Beyrouth, n’avait jamais été accrédité et n’avait pourtant pas quitté le pays, en dépit de la décision formelle des autorités libanaises.
Il s’agit là d’une pratique courante dans la diplomatie milicienne de l’Iran, qui consiste à couvrir le recul de la direction suprême sur ses positions premières, tout en maintenant un double langage, l’un destiné à l’administration américaine, l’autre au peuple iranien et aux peuples de la région. Les documents remis à la Maison-Blanche ont dévoilé un visage officieux que l’on ne donne pas à voir.
Si Téhéran avait véritablement campé sur ses positions et refusé de satisfaire aux demandes essentielles figurant dans le document américain, le vice-président des États-Unis ne se serait pas déplacé pour rencontrer le président du parlement iranien, d’autant que la guerre a épuisé les capacités globales du régime et ne lui a laissé qu’une partie de son stock de missiles et de drones, ainsi que quelques millions de partisans capables de combattre le peuple iranien chaque fois qu’il descend dans la rue pour manifester.
Le mercredi noir
La réussite des médiateurs a représenté un revers cuisant pour Netanyahu, désormais court-circuité par Trump, qui a tranché conformément à l’intérêt américain en premier lieu, sans même consulter son interlocuteur israélien cette fois-ci, se contentant de l’en informer après coup. C’est ce moment précis qui a, je crois, poussé la direction israélienne à lâcher sa folie sur la ville de Beyrouth, déversant ainsi sa frustration politique dans une journée criminelle qui ressortit à la «guerre d’extermination à Gaza». Sans la position adoptée par l’État libanais, la direction israélienne à ses trois niveaux, politique, militaire et sécuritaire, aurait cherché à faire basculer la guerre de son mode précédent vers le mode gazaoui d’extermination.
C’est pourquoi le sort des négociations au Pakistan, qu’elles aboutissent ou qu’elles échouent, importe moins pour le Liban que la réussite de sa démarche visant à séparer sa cause existentielle du dossier des «arènes», selon la terminologie qu’affectionne Téhéran.
Il s’agit désormais de la bataille des négociations directes avec Israël pour le salut du Liban et sa délivrance, à travers une vision globale de ce que doit être l’État libanais et de la manière de mettre fin à cette guerre sur la base d’une victoire de la souveraineté et de la garantie de la sécurité des personnes et d’une vie digne.
Ce jour-là, nous pourrons dire que le discours d’investiture et la déclaration ministérielle auront été la sage-femme qui a mis au monde la nouvelle République telle que son peuple la souhaite et l’accepte.