


Aborder le processus de négociation qui s’est conclu dans la capitale Islamabad comme une composante du conflit que se livrent les deux parties sous des formes multiples nous dispense d’en évaluer les résultats selon la seule grille du succès ou de l’échec. On peut plutôt éclairer l’événement sous l’angle de la première rencontre directe entre la République islamique et le «Grand Satan», après près d’un demi-siècle d’une rigidité calculée, et pas seulement idéologique. Quoi qu’il en soit, la réalisation la plus significative pour les deux camps aura été de descendre en douceur du haut de l’arbre, et de mettre fin à une guerre dévastatrice pour l’Iran et coûteuse pour l’Amérique.
Défaire le deuil
C’est le titre d’un article de l’exceptionnel Samir Kassir, disparu trop tôt, écrit au moment de la «libération», où il appelait le Hezbollah à quitter le noir, mais ce sont eux qui ont fini par jeter le manteau du deuil sur ses proches, ses amis, et sur le pays lui-même. Si Samir Kassir était encore parmi nous aujourd’hui, il aurait peut-être écrit que c’est Ghalibaf qui a défait le deuil, en ouvrant la plateforme de négociation sur une possibilité sérieuse d’entente avec son homologue américain, d’autant que l’offre iranienne généreuse d’«initiatives pour l’avenir» laisse entendre que l’économie iranienne pourrait basculer dans l’orbite américaine. Mais Trump n’achète pas un poisson encore dans la mer ; il veut tenir en main la marchandise convoitée, soit le dossier nucléaire, clé de voûte de tous les autres. C’est pourquoi, selon les déclarations de Ghalibaf, «l’Amérique a échoué à gagner la confiance de l’Iran», formule qui reflète l’arrogance iranienne, mais si l’on retourne l’énoncé, à savoir que «l’Iran a échoué à gagner la confiance de l’Amérique», on serait bien plus près de la réalité.
En tout état de cause, ce qui s’est joué au Pakistan a dessiné avec netteté les lignes politiques de la négociation. C’est un acquis en soi, et un autre acquis réside dans la mise en lumière des priorités américaines, sensiblement différentes des priorités iraniennes, une question qui nécessite encore d’ajuster les rapports de force politiques, économiques et militaires. Voilà ce que nous voyons aujourd’hui, et ce que nous continuerons à voir jusqu’à la prochaine session de négociation, même si elle n’a pas encore été annoncée.
Des points communs
Quiconque observe le conflit ouvert entre Washington et Téhéran ne manque pas de relever certaines similitudes de mentalité et de comportement, comme un langage aux accents et aux significations symétriquement dominateurs, une attitude hautaine, une convocation d’un passé que le rapport de forces actuel rend intraduisible en gains concrets, du côté iranien du moins, et quelque chose de comparable se retrouve à la Maison-Blanche, avec toutefois une capacité de mobilisation sans commune mesure.
Il y a également un autre trait commun, à savoir la quête d’une accumulation de puissance dans la région, quitte à le faire au détriment des autres États ou des groupes qui leur sont pourtant affiliés, dans une tentative de contraindre les pays de la région à accepter les exigences de Téhéran ou à coexister avec elles. C’est aussi ce que fait Washington à travers son vassal israélien, son langage parallèle et ses pratiques concrètes. Et il importe de noter que les deux parties épuisent les voies juridiques et diplomatiques avant de les contourner ensemble, au détriment des instances internationales et des États de la région comme du monde entier, quelle que soit la saleté des moyens employés pour atteindre leurs objectifs déclarés, ainsi qu’on l’a vu et qu’on le voit encore, heure après heure.
En somme, nous nous trouvons face à un trio de l’extrémisme (Amérique, Israël, Iran) que rien ne semble entraver dans sa marche vers ses fins immédiates et lointaines, quels qu’en soient les coûts humains et économiques, dont les pays arabes en général, et la Palestine et le Liban en particulier, paient la facture.
Séparer les intérêts
L’initiative du président Joseph Aoun et les décisions du gouvernement du Premier ministre Nawaf Salam ont constitué ensemble un tournant historique dans la trajectoire de redressement du rôle politique et souverain de l’autorité libanaise, et dans sa mission de protection de la patrie, du peuple et de l’État. Une initiative qui a opéré la séparation de l’intérêt national libanais de toute attache extérieure, et réenclenché la logique de l’intérêt libanais selon ce que la grande majorité du peuple, de ses représentants et de ses formations politiques accepte, ainsi que les dépositaires des familles spirituelles qui constituent la singularité libanaise, de telle sorte que la sortie d’un parti de ce consensus ou son opposition à cet ordre de l’intérêt national appelle un traitement à la mesure du noble objectif recherché, sans qu’il soit permis d’entraver en quoi que ce soit le cours de cette initiative historique.
Et si ce moment nous rappelle une heure douloureuse qui avait marqué le début de la guerre civile au Liban, ce que le Premier ministre a énoncé concernant les références adoptées pour la préservation de la paix civile demeure le critère qui oriente tous vers les clés de la solution, et non toute autre approche qui relèverait du langage de la guerre et des armes, rejeté par la grande majorité du peuple libanais, et avec lui par les communautés des réfugiés, palestiniens, syriens et autres, et les preuves en abondent, sans qu’il soit utile de les rappeler ici.
Dans ce contexte, la politique de la Maison-Blanche, à travers sa pression sur le gouvernement Netanyahu, paraît avoir pris la mesure de l’importance de l’initiative présidentielle et de la nécessité de traiter le dossier libanais en dehors des négociations en cours avec l’Iran. Cette initiative a par ailleurs permis à l’Arabie saoudite, à l’Égypte, à la France et aux nombreux amis du Liban, de la Grande-Bretagne jusqu’à l’Australie, de se mouvoir dans la même direction, ce qui donne lieu de croire que la prochaine bataille de négociation avec Israël ne verra pas le Liban dépourvu des capacités lui permettant de défendre ses intérêts nationaux. La supériorité militaire israélienne n’est pas l’élément déterminant en toutes choses, et l’occupation des terres du Liban-Sud ne donne pas au gouvernement israélien tout ce qu’il convoite, et ses généraux en formulent beaucoup, car l’espace politique libanais et la finesse de sa gestion sont infiniment plus riches et plus vastes que l’esprit israélien extrémiste, qui ne mesure les choses qu’à l’aune de la force et de la force excessive.
Protéger la paix civile
En ces jours d’épreuve et de difficulté, le Liban a besoin de ses grandes figures, femmes et hommes de toutes confessions, pour qu’elles s’avancent au premier rang, afin de sauver à la fois les gens et la patrie. Je présume que l’homme remarquable qui nous a quittés récemment, Mohammad Hussein Chamseddine, rejoint par le jumeau de son âme, le «Bey rouge» Samir Frangié, dirait aujourd’hui d’une seule voix qu’une conférence nationale inclusive s’impose pour protéger le peuple et la patrie, sur la base de l’accomplissement de la justice et du rejet de la violence. Et que tous doivent être conviés sur un pied d’égalité, en leur qualité de citoyens de cette patrie dont ils partagent le destin et forgent l’avenir de leurs enfants, pour mettre un terme à la guerre ouverte et que le Liban demeure un phare arabe, moyen-oriental et universel.
Oui, la chance du Liban est là… pour qui ose.