


La première mouture du projet de mémorandum d’entente entre Washington et Téhéran qui a été filtré à la presse et aux médias dans la soirée de samedi a suscité dimanche un véritable tollé généralisé.
De nombreux sénateurs républicains, dont plusieurs ténors du Congrès US, ainsi que des analystes, des commentateurs et des pôles d’influence ont mis en garde contre les graves conséquences géopolitiques de ce projet. D’aucuns n’hésitant pas à dénoncer sur les réseaux sociaux ce qu’ils ont qualifié, à l’unisson, de «capitulation des Etats-Unis face à la République islamique iranienne».
Ce tollé et ces mises en garde qui fusaient de toutes parts sur la toile ont-ils poussé le président Trump à donner un sérieux coup de frein au processus d’approbation du projet de mémorandum, ou le chef de la Maison Blanche a-t-il réalisé que certaines clauses étaient effectivement inacceptables et préjudiciables au crédit des Etats-Unis en tant que superpuissance?

Sur son réseau Truth Social, Trump a publié une image IA d’un F-15 portant une bombe sur laquelle il est écrit, en anglais, “merci pour votre attention à cette affaire/chose”: une menace d’un possible retour à la guerre si l’Iran n’accepte pas les conditions US.
Il est, certes, difficile d’apporter une réponse à une telle interrogation, mais cela ne change rien aux faits: dans la journée de dimanche, le président Trump a clairement indiqué qu’il avait donné pour instructions aux négociateurs US de «ne pas faire preuve de précipitation» dans la conclusion du mémorandum.
«Les deux parties (les USA et l’Iran) doivent prendre leur temps afin d’aboutir à un texte qui soit bien étudié», a précisé le président américain qui a indiqué que « les négociations se poursuivent au sujet de certains détails et de certaines questions». « Le temps joue en notre faveur», a-t-il affirmé sans autres précisions.
Si le projet de mémorandum a suscité tellement de critiques c’est parce qu’il paraissait, à en croire la mouture parvenue aux médias, donner satisfaction à l’Iran sur toute la ligne, à savoir: cessation des hostilités et déblocage d’une partie des avoirs iraniens (près de 25 milliards de dollars) sans aucun engagement formel et officiel iranien concernant les principales demandes américaines portant sur le nucléaire, l’enrichissement de l’uranium, les missiles balistiques, le sort des proxys iranien, la stabilité des pays de la région, ou aussi le cas – totalement occulté par les négociateurs US eux-mêmes – des prisonniers politiques et des pendaisons en série d’adolescents, de jeunes, et d’étudiants universitaires.
Selon la version de l’accord divulgué samedi soir, les dossiers du nucléaire et de l’uranium enrichi ne devaient être «discutés» que durant une période de trêve de 30 ou 60 jours.
Sachant que ces dossiers sont en réalité discutés depuis 20 ans, le projet de mémorandum ne présentait aucune garantie quant à un règlement définitif de ce contentieux en suspens depuis plus de deux décennies. D’où la vague de critiques apparue durant la journée de dimanche.
Il convient de noter dans ce cadre que le projet d’accord préliminaire prévoirait la réouverture, sans conditions, du détroit d’Ormuz durant la période de négociations de 30 à 60 jours, ainsi qu’un cessez-le-feu effectif au Liban, ce que conteste Israël.
Au Liban, le cessez-le-feu en question
Les questions restent ouvertes donc, notamment en ce qui concerne l’autre front, entre le Hezbollah et Israël au Liban.
Ce que l’on sait, c’est qu’il existe une clause dans cet accord-cadre sur un cessez-le-feu au Liban, «avec le droit donné à Israël d’empêcher le Hezbollah de reconstituer son arsenal ».
Selon les observateurs, Israël, qui avait jusque-là ignoré les cessez-le-feu négociés avec les autorités libanaises directement à Washington, pourrait difficilement contredire une directive venue directement du président américain dans le cadre des négociations sur le front principal en Iran.
Tous les échos parvenant d’Israël montrent une inquiétude croissante sur l’épilogue de ce conflit.
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu est revenu à la charge, assurant que «l’Iran ne possédera jamais l’arme nucléaire».
Selon des informations à des médias israéliens durant la journée de dimanche, Netanyahu aurait insisté auprès de Trump sur la liberté d’action sur tous les fronts notamment au Liban, et aurait reçu son aval.
Les questions demeurent ouvertes. Que signifie l’arrêt des hostilités? Comprendra-t-il un retrait israélien des territoires occupés durant ce conflit ? Que signifie ce droit accordé aux Israéliens d’empêcher le Hezbollah de se réarmer? Cela va-t-il maintenir le Liban dans un éternel état de ni guerre ni paix? Et qu’en est-il du désarmement du Hezbollah décidé par le gouvernement libanais si ce parti va considérer que c’est à son allié iranien que l’on doit le cessez-le-feu et non aux autorités libanaises?
Et, surtout, quel est l’avenir de ces négociations directes entre le Liban et Israël? Il faut rappeler qu’avant les développements dramatiques de ce dimanche, les yeux étaient rivés sur la première réunion sécuritaire libano-israélo-américaine à Washington, le 29 mai, et les futures négociations directes les 2 et 3 juin.
Rubio menace Qassem
A Beyrouth, le chef du Hezbollah, Naïm Qassem, a jugé dans un discours que "le peuple a le droit de descendre dans la rue, de renverser le gouvernement et de résister de toutes ses forces à ce projet israélo-américain".
Qassem a de nouveau appelé le gouvernement libanais à abandonner les négociations directes avec Israël, y voyant un "gain sans contrepartie pour Israël", et réaffirmé le refus du Hezbollah de désarmer.
Les propos de Qassem ont provoqué une vive réaction de la part du chef de la diplomatie américaine Marco Rubio, qui a condamné «avec la plus grande fermeté l'appel irresponsable lancé par le Hezbollah en faveur du renversement du gouvernement libanais démocratiquement élu". Il a dénoncé ce qu'il appelle "une campagne délibérée visant à déstabiliser le pays et à se maintenir au pouvoir", M. Rubio a estimé dans un communiqué que le mouvement "tente activement de replonger le Liban dans le chaos et la destruction".
Selon M. Rubio, "les menaces de violence et de renversement proférées par le Hezbollah ne seront pas laissées sans réponse. L'époque où un groupe terroriste tenait tout un pays en otage touche à sa fin".
Sanctions américaines
Cette semaine a également été celle de sanctions américaines sur nombre de personnalités du Hezbollah, notamment des députés et des anciens ministres, ainsi que, pour la première fois, des responsables militaires de l’Armée libanaise et de la Sûreté générale. Les militaires sanctionnés sont tous considérés comme proches du Hezbollah ou du mouvement Amal, le communiqué américain ayant précisé qu’ils portaient allégeance autant à ces partis qu’à leurs institutions, et qu’ils leur communiquaient des informations sensibles.
Le message au Hezbollah n’a rien de nouveau, mais le message adressé au président du Parlement et chef d’Amal, Nabih Berry, est clair. Sa position « grise » dans les derniers développements au Liban lui aura valu cet avertissement américain.
Le message est également adressé à l’armée libanaise, qui envoie une délégation à Washington la semaine prochaine, et qui a souvent été critiquée pour «soupçons de complaisance» avec la milice chiite. L’armée sera-t-elle obligée de revoir sa délégation et de reconsidérer ses prises de position?
Pour ce qui est de la Sûreté générale, le ministre de l’Intérieur Ahmad Hajjar a demandé au directeur général de mener des investigations sur les officiers mis en cause.
Entre-temps, sur le terrain, la situation reste explosive au Sud alors que les civils payent le prix: on déplore des dizaines de morts cette semaine.
La Défense civile a annoncé samedi l’effondrement de son bâtiment principal à Nabatiyeh sous les bombes israéliennes. L’armée israélienne a déclaré toute la semaine avoir détruit des infrastructures du Hezbollah, et a élargi ses opérations à la Békaa, tout en reconnaissant des victimes parmi ses soldats et ses officiers du fait des drones du parti chiite. Durant ce week-end, les avis israéliens d’évacuation se sont multipliés pour des dizaines de villages et de villes, au Sud comme dans la Békaa.