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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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SpaceX: naissance de la première superpuissance corporative?

Le 12 juin 2026, les marchés financiers du monde entier ont assisté à un moment historique en temps réel. Quelques heures seulement après son introduction en bourse, SpaceX franchissait le seuil symbolique des 2.000 milliards de dollars de capitalisation boursière, devenant la plus importante introduction en bourse jamais réalisée. Son fondateur, Elon Musk, devenait quant à lui le premier individu de l’histoire humaine à voir sa fortune personnelle dépasser le billion de dollars. Sans surprise, Wall Street s’est immédiatement divisée en deux camps. Pour les uns, cette valorisation représente l’ultime manifestation des excès spéculatifs de notre époque: un marché grisé par la technologie, l’intelligence artificielle et des récits de croissance sans limite. Pour les autres, elle reflète simplement la valeur logique d’une entreprise qui a révolutionné l’accès à l’espace, domine désormais les communications satellitaires et pourrait, à terme, redéfinir l’avenir de l’humanité au-delà de notre planète. Mais les deux camps se trompent peut-être de question. L’importance réelle de l’introduction en bourse de SpaceX ne réside pas dans le fait de savoir si l’entreprise vaut ou non 2.000 milliards de dollars. Elle réside dans le fait que les investisseurs ne valorisent peut-être plus une entreprise. Ils valorisent peut-être une nouvelle forme de puissance supranationale. L’entreprise supranationale Tout au long de l’histoire moderne, les entreprises ont évolué au sein de structures créées et protégées par les États. Les gouvernements contrôlaient les territoires, entretenaient les armées, construisaient les routes, rendaient la justice et émettaient la monnaie. Les acteurs économiques et les entreprises réalisaient leurs profits à l’intérieur de ces cadres institutionnels. Elon Musk et les autres capitaines de la High-Tech fait désormais partie des délégations officielles lors des déplacements du président Trump, comme sur cette photo datée du 14 mai 2026, lors du sommet sino-US à Pékin. (AFP) SpaceX brouille aujourd’hui ces frontières. L’entreprise possède et exploite l’infrastructure de lancement la plus avancée au monde. Grâce à Starlink, elle contrôle le plus vaste réseau de communications satellitaires jamais déployé. Elle est devenue indispensable aux forces armées et aux services de renseignement américains. Elle développe simultanément des capacités couvrant les télécommunications, la défense, l’intelligence artificielle, la logistique et l’exploration spatiale. Historiquement, la capacité de projeter sa puissance au-delà des frontières nationales appartenait presque exclusivement aux États. Mais c’était avant l’ère numérique. Aujourd’hui, SpaceX projette ses capacités au-delà même de la planète Terre. Il ne s’agit plus seulement d’un accomplissement technologique. Il s’agit d’un accomplissement géopolitique. Chaque époque produit son géant L’histoire voit parfois émerger des entreprises qui transcendent leur vocation commerciale initiale pour devenir les infrastructures structurantes de leur époque. Dès 1602, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales a financé et facilité la première grande ère du commerce mondial. La Compagnie britannique des Indes orientales est devenue l’un des principaux instruments de l’expansion impériale britannique. Les chemins de fer ont transformé le commerce et la géographie du XIXe siècle. Standard Oil a alimenté l’ère industrielle. IBM a construit l’ère de l’information. Microsoft a fourni le système d’exploitation de la révolution numérique. Apple a transformé le smartphone en objet central de la vie moderne. Toutes ces organisations sont devenues davantage que de simples entreprises. Elles sont devenues les plateformes sur lesquelles se sont bâtis des systèmes économiques entiers. SpaceX semble aujourd’hui suivre une trajectoire similaire. Mais à la différence de ses prédécesseurs, l’entreprise opère simultanément dans plusieurs domaines stratégiques: le transport, les communications, la défense, les infrastructures de données et l’espace. Aucune entreprise auparavant n’avait tenté d’intégrer autant de systèmes critiques sous un même toit. La nouvelle frontière de la compétition entre grandes puissances L’ascension de SpaceX ne peut être dissociée de la rivalité géopolitique plus large qui façonne le XXIe siècle. Depuis trois décennies, la mondialisation a déplacé une grande partie de la production industrielle vers l’Asie, et plus particulièrement vers la Chine. Pékin a progressivement établi des positions dominantes dans les secteurs manufacturiers, les minerais stratégiques, les batteries, les technologies solaires et les chaînes d’approvisionnement industrielles. Les États-Unis se sont retrouvés de moins en moins capables de rivaliser sur les critères industriels traditionnels. Ils ont cependant conservé un avantage décisif: l’innovation technologique. La concentration du capital-risque, de la culture entrepreneuriale, des talents technologiques et des marchés financiers au sein de la Silicon Valley demeure sans équivalent dans le monde. SpaceX en constitue sans doute l’expression la plus pure. Alors que la Chine maîtrise l’échelle industrielle, l’Amérique continue de dominer la création d’écosystèmes technologiques entièrement nouveaux. L’importance de SpaceX dépasse donc largement le rendement de ses actionnaires. L’entreprise représente une tentative d’établir une position dominante dans le prochain domaine stratégique avant même que les règles du jeu n’aient été écrites. La course à l’espace ressemble de plus en plus à la course à la maîtrise des océans qui a façonné les siècles précédents. La fusion entre pouvoir corporatif et pouvoir d’État L’un des aspects les plus remarquables de SpaceX réside dans l’effacement progressif de la frontière entre autorité publique et entreprise privée. L’entreprise est simultanément un fournisseur commercial de lancements spatiaux, un prestataire de défense, un réseau mondial de communications, un actif stratégique de renseignement et une composante essentielle de la planification militaire occidentale. L’importance géopolitique de Starlink est apparue de manière éclatante lors du conflit en Ukraine et s’est depuis étendue à de nombreuses régions présentant un intérêt stratégique majeur. Peu d’entreprises dans l’histoire ont exercé une influence aussi directe sur les résultats militaires et politiques. Bien entendu, SpaceX évolue dans un monde radicalement nouveau. Mais l’accumulation de capacités stratégiques entre les mains d’une seule entité privée soulève des questions auxquelles les gouvernements commencent à peine à réfléchir. Jusqu’où doit s’étendre le pouvoir d’une entreprise? Et que se passe-t-il lorsque les gouvernements deviennent dépendants de celle-ci? Une valorisation de 2.000 milliards de dollars peut-elle être justifiée? Le débat sur la valorisation de SpaceX est loin d’être terminé. Les modèles traditionnels de valorisation peinent à appréhender les technologies de rupture. Comment valoriser une entreprise dont les ambitions englobent simultanément les infrastructures mondiales de communication, la production industrielle en orbite, la logistique lunaire, l’intégration de l’intelligence artificielle, le transport interplanétaire et l’exploitation des ressources des astéroïdes? La réalité est que les modèles d’actualisation des flux de trésorerie deviennent de moins en moins fiables lorsqu’ils sont appliqués à des marchés qui n’existent pas encore. Cela ne signifie pas que la valorisation soit irrationnelle. Cela ne signifie pas non plus qu’elle soit justifiée. Cela signifie simplement que les investisseurs tentent d’actualiser un futur profondément hypothétique. Un avertissement de l’histoire financière Le moment choisi pour l’introduction en bourse de SpaceX mérite une attention particulière. Elle intervient après l’une des périodes les plus extraordinaires de spéculation technologique de l’histoire moderne. Les valorisations liées à la technologie et à l’intelligence artificielle ont explosé. Les valeurs technologiques dominent les indices mondiaux. La participation des investisseurs particuliers atteint des sommets. L’effet de levier se situe à des niveaux extrêmes. Les récits séduisants ont remplacé les fondamentaux économiques et financiers. Historiquement, de tels environnements ont souvent accompagné les grands tournants financiers. Toutes les bulles d’investissement ont été alimentées par de véritables innovations. Toutes se sont terminées par des réajustements douloureux. L’histoire nous enseigne que les technologies révolutionnaires et les excès spéculatifs ne sont pas des phénomènes opposés. Ils ont au contraire tendance à apparaître ensemble. L’intelligence artificielle et les communications spatiales transformeront probablement le monde. Mais les investisseurs qui ont acheté les grandes révolutions technologiques au sommet de l’enthousiasme spéculatif ont souvent découvert que même les meilleures idées peuvent devenir de mauvais investissements lorsqu’elles sont acquises à des prix irréalistes. Le véritable message de l’introduction en bourse de SpaceX Au final, l’importance de l’introduction en bourse de SpaceX a peut-être peu à voir avec son cours de bourse. Ou avec la fortune personnelle d’Elon Musk. Sa véritable signification réside dans ce qu’elle révèle de l’évolution des relations entre les États, la technologie et le capital. Pendant des siècles, les entreprises ont évolué dans des cadres établis par les gouvernements. Aujourd’hui, les gouvernements semblent de plus en plus dépendre des entreprises pour atteindre leurs objectifs stratégiques. Alors que la mondialisation entre dans une nouvelle phase caractérisée par la rivalité technologique, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et le retour de la compétition géopolitique, des entités comme SpaceX deviennent des acteurs à part entière de la scène internationale. Cette évolution renforcera-t-elle l’ordre mondial ou contribuera-t-elle à son affaiblissement? Nul ne le sait. Ce qui est certain, en revanche, c’est que nous assistons à l’émergence d’un monde dans lequel le pouvoir économique, le pouvoir technologique et le pouvoir géopolitique tendent à se concentrer entre les mêmes mains. Le marché continuera sans doute à débattre de la question de savoir si SpaceX vaut réellement 2.000 milliards de dollars. Mais la question la plus troublante est peut-être ailleurs: qui gouvernera le futur lorsque les bâtisseurs du futur deviendront plus puissants que les gouvernements censés les encadrer?

Entente et réconciliation
Par
Hisham Dibsi
Publié

Le président Trump a réagi avec une rapidité inattendue après l’annonce, une nouvelle fois, par les Gardiens de la révolution de la fermeture du détroit d’Ormuz. Cette fois, il a dirigé sa colère contre son allié Netanyahu, lui imposant un cessez le feu au Liban-Sud afin de préserver le bon déroulement des négociations engagées dans leur étape suisse. Pourtant, cette nouvelle journée de fermeture n’a pas empêché cinquante cinq superpétroliers de rejoindre les marchés mondiaux sous protection américaine, selon les données du Commandement militaire central, ainsi que les déclarations du président Trump et de son vice président, J. D. Vance. À présent, il importe peu de s’interroger sur la sincérité des deux parties, pas plus qu’il n’est nécessaire de rechercher la vérité dans chaque détail, puisque le «mémorandum d’entente» autorise chacun à le présenter de la manière qui répond le mieux à ses propres besoins. Toutefois, le simple fait que Téhéran annonce à nouveau la fermeture du détroit, même sans passer à l’acte, constitue désormais un événement politique en soi, suffisamment important pour pousser l’administration américaine à agir, quitte à le faire aux dépens de l’armée israélienne, fleuron de l’industrie militaire américaine au Moyen-Orient. Le président Trump a sans doute quelque peu exagéré en annonçant la destruction des forces aériennes et navales iraniennes, sans réaliser qu’il n’était pas parvenu à détruire l’arme essentielle de Téhéran, celle de la négociation, et qu’il ne souhaitait d’ailleurs pas le reconnaître, au moment même où les Iraniens démontraient des capacités de négociation sans rapport avec leur situation actuelle et dépassant largement les rapports de force existants. Mojtaba Le nouveau Guide continue de s’exprimer derrière un voile et son public attend toujours de le voir apparaître. Ses proches collaborateurs, quant à eux, connaissent mieux que lui l’état de la République après les destructions massives qui ont frappé les infrastructures, les capacités militaires et les arsenaux. Ils savent également à quel point ils ont besoin de répit, d’argent et de temps, précisément ce que leur a offert le «mémorandum d’entente», devenu la porte d’entrée vers une réconciliation avec le «Grand Satan». Ils savent cependant qu’une telle réconciliation peut provoquer des secousses internes, d’autant que les politiques de Washington ne les ont pas convaincus, pas plus qu’Israël, qui s’oppose au «mémorandum d’entente», lequel demeure pourtant leur unique garantie. Si le Guide suprême l’accepte, le régime perd une partie de sa marge de manœuvre ; s’il le refuse, les pertes s’alourdiront davantage encore. Dans les deux cas, le choix s’avère douloureux. C’est pourquoi il a résumé ses instructions à ses partisans et à son peuple en deux mots qui expriment une acceptation dénuée de conviction. Hier, dans le complexe hôtelier suisse, après le succès obtenu par le Pakistan grâce à une contribution décisive du Qatar, la première rencontre directe entre les deux délégations a débouché sur un message positif. Seules les déclarations des courants les plus radicaux à Téhéran, auxquelles se sont ajoutées les réactions précipitées du président Trump, sont venues troubler cette dynamique, rappelant à chacun la fragilité du processus politique et sa vulnérabilité à un nouvel effondrement. L’esprit politique iranien demeure en effet prisonnier de la théorie de l’«immaculée conception», surtout lorsqu’il s’agit d’un mariage avec une administration dirigée par un promoteur immobilier au langage brutal et volontiers outrancier. Les limites du jeu Quelles que soient les réserves formulées par les détracteurs du texte du « mémorandum d’entente », dont certaines sont fondées, sa fonction essentielle ne réside pas dans son contenu apparent, mais dans les annexes secrètes qui l’accompagnent, qu’elles soient écrites ou orales. Leur véritable rôle consiste à faire entrer les Iraniens dans la chambre noire des négociations bilatérales directes, en face à face avec les Américains. Une fois les médiateurs parvenus à mettre en place ce cadre de négociations bilatérales directes, plus personne ne se souviendra des lacunes et des failles du «mémorandum d’entente», car le processus des négociations irano américaines, lorsqu’il sera engagé et consolidé, ne fera que traduire les rapports de force réels et non les jeux de ruse ou les artifices tactiques. Dans ce contexte, la théorie de l’«immaculée conception» n’aura plus sa place. Les dirigeants iraniens le savent parfaitement. Leur principale préoccupation consiste à préserver le régime et à obtenir la garantie de ne plus subir des attaques ayant menacé leur existence et leur pouvoir. Cela ne signifie pas que les responsables iraniens renonceront à obtenir un accord favorable à leurs intérêts, mais plutôt que les règles du jeu évoluent, passant de la confrontation, de l’hostilité et des rivalités à une phase d’ententes provisoires pouvant déboucher, à terme, sur une réconciliation. C’est à cette lumière qu’il convient de relire l’expérience égyptienne de la réconciliation avec les États-Unis à travers les accords de Camp David avec Israël, ainsi que l’expérience palestinienne incarnée par les accords d’Oslo, afin de mesurer l’écart considérable entre les résultats obtenus dans le cas égyptien et ceux du cas palestinien, lorsque prévaut la logique des rapports de force réels plutôt qu’imaginaires. Aujourd’hui, l’Iran se trouve confronté à sa propre expérience, avec l’héritage de la République islamique et, derrière elle, celui de l’État impérialiste perse qui demeure encore présent, sans oublier l’héritage des guerres ininterrompues depuis l’arrivée au pouvoir de l’imam Khomeiny, qu’il s’agisse des guerres menées contre les peuples d’Iran ou contre les peuples arabes et musulmans, de l’Afghanistan jusqu’au Yémen. La dernière guerre contre Israël et les États-Unis figure parmi les plus courtes, mais elle constitue la plus dangereuse pour le régime et pour l’État. Parce qu’elle porte cette dimension particulière, la partie a atteint ses limites extrêmes. Il ne reste aujourd’hui de l’État iranien qu’un peuple confronté à la faim et à la maladie, une armée qui dispose encore de missiles, et des dirigeants qui se soucient peu de leur propre population comme de leurs voisins. Une nouvelle dynamique À l’heure de l’étape négociatoire suisse, le compte à rebours des deux mois prévus par le «mémorandum d’entente» a commencé. Les véritables enjeux du dialogue ne se limitent pas aux dossiers officiellement annoncés, qu’il s’agisse du nucléaire, des sanctions, des avoirs gelés ou d’autres questions similaires. Ils portent avant tout sur les fondements des relations bilatérales irano-américaines, d’abord sur le plan sécuritaire, ensuite sur le plan économique, avant d’aboutir à une réconciliation politique. Ces trois dimensions, la sécurité, l’économie et la politique, englobent l’ensemble des dossiers litigieux et exigent une nouvelle dynamique de négociation qui n’a plus grand chose à voir avec celle ayant permis l’élaboration du «mémorandum d’entente». Elles obéissent également à une hiérarchie précise destinée à rendre possible une réconciliation politique durable, à commencer par la mise en place de politiques sécuritaires profondes susceptibles de rassurer le régime iranien et de satisfaire les États-Unis, qui considèrent toujours l’Iran comme une faille sécuritaire au sein de la zone d’opérations du Commandement central américain au Moyen-Orient élargi. Cette question englobe également la sécurité régionale du Golfe et des pays arabes, ainsi que celle des États d’Asie centrale au sein du vaste espace eurasiatique. Cela suppose aussi de trancher la question de l’économie iranienne, deuxième économie de la région après celle de l’Arabie saoudite. Il convient de rappeler ici que, selon les propres déclarations du président Trump, sa décision de se retirer de l’accord sur le nucléaire était motivée d’abord par des considérations économiques avant les considérations sécuritaires. Le temps demeure relativement court pour traiter les questions fondamentales si les négociations continuent à osciller comme un pendule. Il reste néanmoins suffisant si l’administration Trump accepte de tirer quelques leçons de négociation de son adversaire le plus acharné, ce qui, en politique, ne constitue nullement une faiblesse. La responsabilité américaine apparaît ici bien plus importante que la responsabilité iranienne. À défaut, les États-Unis devraient reconnaître qu’ils ont cessé d’être une grande puissance pour n’être plus qu’un acteur régional, contrairement à l’image qu’ils revendiquent et cherchent à projeter. Il convient également de souligner le rôle des quatre pays médiateurs, le Pakistan, l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Turquie, dont l’action reflète le poids politique issu des sommets arabes et islamiques, ainsi que leur capacité à influencer efficacement les capitales du monde, de Pékin à Moscou, jusqu’aux pays d’Europe occidentale et à l’Amérique latine. Cette influence a même atteint les États-Unis, comme le président Trump l’a lui même reconnu. Il devient dès lors impossible d’ignorer des réalités objectives qui ont démontré leur efficacité. Durant la période à venir, ces pays médiateurs pourront jouer un rôle déterminant dans les équilibres régionaux et internationaux, et ils l’affichent ouvertement. Les déclarations précises et convergentes des ministres des Affaires étrangères des quatre pays lors de leur dernière réunion au Caire ne sauraient être réduites à un simple exercice diplomatique ni à une conviction abstraite autour de la médiation. Islamabad, Riyad, Ankara et Le Caire ne s’engagent pas à la légère après des décennies de confrontations politiques, sécuritaires et diplomatiques sur de multiples dossiers. Aujourd’hui, c’est l’avenir même de la région qui se joue, et ces États en constituent à la fois le cœur et l’un des principaux enjeux. Le Brésil comme modèle Le Brésil fait partie des puissances émergentes de la scène internationale à travers le G20 et les BRICS. Avec sa population considérable et une économie de plusieurs milliers de milliards de dollars, il dispose des moyens qui lui permettent, en tant que grande puissance d’Amérique latine, de concrétiser les aspirations de son peuple aux origines multiples et de devenir un pôle à part entière dans un monde multipolaire. Cette ambition transparaît dans le bref communiqué publié par son ministère des Affaires étrangères le 19 juin dernier, qui salue la signature du «mémorandum d’entente» en vue de mettre fin au conflit, exhorte les parties à respecter pleinement les dispositions convenues et appelle explicitement à un arrêt total des hostilités sur tous les fronts, y compris au Liban, ainsi qu’à la poursuite des négociations afin de parvenir à un accord de paix global. Le Brésil y réaffirme également son attachement à une stabilité et une sécurité durables au Moyen Orient, en particulier dans l’État de Palestine, à Gaza comme en Cisjordanie . Par ces termes simples, précis et sans ambiguïté, le Brésil a exprimé une position qu’aucun citoyen libanais ou palestinien ne saurait rejeter. Une véritable approche étatique du «mémorandum d’entente» s’y est ainsi manifestée, alors même que les médias locaux étaient saturés d’interprétations contradictoires, venues de tous les horizons politiques, qui dépassaient largement la fonction provisoire de ce texte. Ces lectures ont surtout révélé une forme de fébrilité politique chez ceux dont les ambitions, les désirs, les illusions ou le désespoir face à une réalité complexe ne coïncident pas avec le contenu du mémorandum, alors même qu’une occasion s’offre aujourd’hui aux institutions légitimes libanaises de démontrer leur capacité d’action et qu’une opportunité demeure offerte au peuple palestinien de défendre son droit politique et son État indépendant. Le Brésil a apporté son soutien à l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice contre Israël et a accordé une contribution financière à l’UNRWA, tandis que l’Iran des Gardiens de la révolution n’a jamais reconnu l’État de Palestine et n’a offert à nos peuples que la mort et la destruction.

De Lucerne à Washington, le Liban défend sa souveraineté

Les négociations entre délégations iranienne et américaine suite à l’accord-cadre signé entre les deux parties la semaine dernière, se sont poursuivies lundi à Lucerne, en Suisse, il reste que ce processus diplomatique n’en est qu’à ses débuts, et de nombreuses zones d’ombre persistent. Les interrogations se multiplient toutefois: va-t-on vers une ère où l’Iran retrouvera son influence dans la région, ou plutôt vers une période d’équilibres régionaux? Un endroit où l’on se pose beaucoup de questions est certainement le Liban. Dans la soirée de lundi, un responsable américain a fait état d'un accord entre les États-Unis, le Liban et Israël pour établir un mécanisme de surveillance du cessez-le-feu dans le sud du pays sous la supervision du Centcom, le Commandement central des forces américaines. Le responsable a ajouté que l’accord a été précédé par un appel du secrétaire d’Etat Marco Rubio avec le président libanais Joseph Aoun et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. La question libanaise a été au centre des négociations en Suisse, et l’Iran a cherché à se donner le crédit du cessez-le-feu au sud, alors même que les pourparlers directs entre le Liban et Israël sont toujours programmés pour demain mardi à Washington Du fait des pourparlers engagés par JD Vance avec les Iraniens en Suisse au sujet du Liban-Sud (sans aucune concertation préalable avec le pouvoir libanais, ce qui constitue un grave impair), le président Joseph Aoun n’a pas manqué de remettre les pendules à l’heure en assurant que le Liban accueille favorablement «toute aide pour mettre fin à la guerre», mais soulignant qu’il fait bien la différence entre l’aide et l’ingérence, dans une claire référence à l’Iran. «Nous sommes un pays souverain et personne ne négocie pour nous», a-t-il réaffirmé sans ambages. L’ambassadrice du Liban à Washington, Nada Hamadé Moawad, a entrepris des contacts avec les hauts responsables US pour leur transmettre un message en ce sens, soulignant que toute tractation concernant le Liban doit se faire en concertation avec le président Aoun directement. C’est à la suite de cette position tranchée adoptée par Baabda, que JD Vance ainsi que le négociateur américain Jared Kushner et le Premier ministre du Qatar, Mohammad ben Abdel Rahman Al-Thani, ont appelé le président de la République pour discuter avec lui des mesures évoquées en Suisse en vue de consolider le cessez-le-feu au Liban, et qui consisteraient en des «cellules de désescalade». Ces cellules seraient supervisées par des comités qui comprendraient des Libanais, des Américains et des Iraniens. Une mesure qui fait le pendant avec les «zones pilotes» mentionnées dans les négociations directes avec Israël à Washington. Si le président libanais a été si tranchant au sujet des tractations entreprises sans concertation avec le pouvoir, c’est non seulement en réaction aux négociations elles-mêmes, mais aussi du fait de l’attitude de tous les pôles du camp iranien. L’exemple le plus frappant à cet égard réside dans les pancartes édifiées sur la route de l’aéroport montrant le Guide suprême iranien assassiné, Ali Khamenei, et son fils, l’actuel Guide présumé (toujours invisible) Mojtaba Khamenei, avec un énorme «Merci l’Iran, la fidèle»! Outre les déclarations récurrentes des cadres du Hezbollah critiquant les négociations directes avec Israël et faisant l’éloge de la position du régime des mollahs, le chef de la force Al-Qods, relevant du Corps des Gardiens de la Révolution, Ismaïl Qaani, s’est fendu lundi d’une menace très significative contre Israël. «Si vous ne vous retirez pas volontairement (du sud du Liban), vous allez subir une défaite comparable à l’épopée de 2000», a-t-il dit. Par le fait même, l’Iran s’est approprié de manière directe ce qui, auparavant, faisait la fierté du Hezbollah, soit le retrait israélien du sud du Liban le 25 mai 2000. Nucléaire, blé et maïs à Lucerne… A Lucerne, malgré les tensions de dimanche soir, les pourparlers se sont poursuivis toute la nuit de dimanche à lundi. Les échos, lundi matin, semblaient positifs des deux côtés, même si les divergences de vues persistent. Les délégations officielles sont reparties pour laisser des délégations «techniques» poursuivre les discussions. La veille, les déclarations «musclées» du président américain Donald Trump, qui menaçait de frapper l’Iran si celui-ci «n’arrête pas son soutien à ses proxys» (notamment le Hezbollah au Liban), avaient provoqué un départ prématuré des Iraniens de la salle de négociations, laissant présager des blocages. Cependant, lundi matin, les gouvernements pakistanais et qataris ont annoncé que des «progrès encourageants» ont été réalisés. Les pourparlers ont ainsi débouché sur «une feuille de route pour des discussions étalées sur 60 jours», et ont ouvert la voie aux négociations techniques immédiates. Pour sa part, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi a fièrement déclaré que les pourparlers ont permis des «progrès majeurs», se félicitant, surtout, de la levée des restrictions sur les exportations de pétrole et de produits pétrochimiques. Il a confirmé la levée du blocus sur les ports iraniens et le déblocage de certains avoirs iraniens gelés. Sur le dossier du nucléaire, l’Iran a reconnu de «très brèves discussions» lors des négociations en Suisse. Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères a assuré qu’aucun détail n’a encore été abordé. De son côté, le président iranien Massoud Pezeshkian est attendu au Pakistan demain, mardi, pour poursuivre les discussions au sujet des pourparlers. De son côté, le vice-président américain JD Vance, chef de la délégation US, a été particulièrement prolifique en déclarations. Il a estimé que les pourparlers ont abouti à une base très solide, mettant en évidence le fait que les Iraniens ont accepté le retour de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) pour effectuer des inspections chez eux (ce que les Iraniens ont par la suite catégoriquement démenti). Il s’est dit confiant que le programme nucléaire iranien fait définitivement partie du passé, en contraste avec le flou des déclarations des Iraniens sur ce plan. Plus tard en journée, JD Vance a expliqué les clauses financières du «deal», lors d’une conférence de presse, tentant de les justifier au public américain en soulignant que «les fonds iraniens dégelés serviront les intérêts des agriculteurs américains», dans une indication sur de possibles marchés à venir, notamment pour ce qui a trait au blé et au maïs. Il a bien pris soin de dire que les Etats-Unis s’assureraient que l’Iran «ne financera pas le terrorisme» avec les fonds qui lui parviendront. Une manière de répondre aux multiples critiques qui ciblent déjà ces pourparlers. La colline de Ali el-Taher Sur le front israélien, il semble que la désescalade est de mise pour l’instant. L’armée israélienne aurait fait parvenir à ses conscrits un avis de démobilisation en raison du cessez-le-feu, selon la chaîne 12 israélienne. Sur le terrain, le sud a été calme pour la troisième journée consécutive, avec quelques violations mineures. Le cessez-le-feu a été l’occasion d’un retour prudent aux villages en première ligne, mais aussi de la découverte de corps de tués qui se trouvaient toujours sous les décombres. Un autre rapport médiatique intéressant, rapporté dans la chaîne 12, donne, d’autre part, une explication sur l’intensité des combats autour de la colline stratégique de Ali el-Taher, dans les hauteurs de Nabatiyeh, au sud. Selon ce rapport, cette zone est une base essentielle du Hezbollah, un enchevêtrement de tunnels géré notamment par des généraux des Gardiens de la Révolution iranienne. Et c’est la proximité des troupes israéliennes qui, selon le rapport, explique le soudain intérêt iranien dans un cessez-le-feu au sud du Liban. Israël, pour sa part, ne compte certainement pas laisser ce terrain d’une grande importance au Hezbollah et cherche déjà à obtenir, par les négociations, que Ali el-Taher soit parmi les «zones pilotes» placées sous le contrôle de l’armée libanaise… en vue d’en déloger le Hezbollah. Serait-ce là le possible détonateur de nouveaux combats au cas où ces tentatives échouent? Dans tous les cas, autant le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, que le ministre de la Défense Israel Katz, ont déclaré lundi que «l’armée israélienne garde une liberté de mouvement au Liban».

Retour sur le projet d’avion de combat franco-allemand

L’article de Roger Barake «Avis de tempête dans le ciel européen» - Levant Time, 13 juin 2026 - présente les raisons invoquées de l’abandon du projet de SCAF (Système Aérien de Combat Futur). Cet article offre un éclairage particulier en présentant les relations franco-allemandes telles qu’elles sont perçues par beaucoup de Français. Il donne un éclairage spécifique sur cet abandon regrettable. Voici quelques extraits éclairants de l’introduction de l’article précité : « L’échec du programme a immédiatement relancé les critiques visant Dassault Aviation et son président-directeur général, Éric Trappier. Dans certains milieux politiques allemands et européens, le patron du constructeur français est présenté comme l’un des principaux responsables du blocage. Ses détracteurs lui reprochent d’avoir défendu une vision trop nationale du programme, incompatible avec la logique de coopération européenne. Depuis plusieurs années, Éric Trappier répète que le problème n’est pas européen mais industriel. Selon lui, un avion de combat ne peut être conçu en ayant recours à des compromis permanents entre plusieurs entreprises et plusieurs États. Son raisonnement est simple : la responsabilité doit être indissociable de l’autorité. Si un constructeur est chargé de développer l’appareil principal, il doit également disposer du pouvoir décisionnel correspondant. Deux conceptions de l’Europe de la défense s’affrontent depuis le début du programme. La première, souvent associée à Berlin et aux institutions européennes, privilégie le partage des compétences, l’intégration industrielle et la mutualisation des technologies. La France exige un appareil capable d’être embarqué sur porte-avions et de participer à la composante aéroportée de sa dissuasion nucléaire. L’Allemagne ne partage aucune de ces contraintes. Quant à l’Espagne, elle cherche avant tout à préserver sa place dans l’industrie aéronautique européenne.» Ces extraits présentent parfaitement deux conceptions qui s’opposent: Dassault, qui ne réclame la direction et la maîtrise de la conception que d’une seule partie du programme, a bien le souci de faire valoir une cohérence conceptuelle et industrielle garantissant la production d’un appareil performant dont la réalisation et la production au profit des armées de l’Air, et aussi de la Marine pour la France, rapide et à un coût certainement plus modéré que ne le serait celui d’un modèle conçu avec de multiples contraintes et modifications dont certaines seraient refusées par l’un ou l’autre des partenaires au motif qu’il n’est pas demandeur (particularités dues à l’emport d’une arme nucléaire ou de l’appontage sur un porte-avions qui ne concernent que la France par exemple, ce qu’aucun n’ignorait dès le départ). La lecture de ces seuls extraits présente le point d’orgue de l’incompréhension des deux points de vue. Berlin, et l’Europe derrière elle, privilégie le partage des compétences, l’intégration industrielle et la mutualisation des technologies. Dassault privilégie l’efficacité et sa propre compétence liée à l’expérience, s’agissant de l’avion proprement-dit et seulement de celui-ci ; et préserve son savoir-faire. Il faut donc faire quelques rappels pour expliquer ce qui se cache derrière la divergence des points de vue français et allemand. En réalité un désaccord. Dans la remarquable biographie de Talleyrand, Jean Orieux expose précisément ce qui grève encore de nos jours une bonne relation et une parfaite entente entre les deux pays. Au Congrès de Vienne en 1815, suite à la chute de l’Empereur Napoléon, «la Prusse réclamait sans cesse la Saxe, la Rhénanie, le Luxembourg et la Belgique ; l’Angleterre appuya ses revendications sur un point: la Rhénanie. Elle le fit surtout pour placer une machine de guerre sur la frontière française (…) On avait abattu Napoléon au nom de la sécurité européenne. On donnait la Rhénanie à la Prusse et la sécurité européenne était ruinée pour un siècle et demi (…) La France se trouvait ainsi sous la surveillance menaçante d’une armée cantonnée en permanence à 220 km de Paris sur une frontière ouverte. On installait à notre porte une nation ivre de haine depuis Iéna. L’Angleterre (…) installait gratuitement un terrible gendarme sur le Rhin. On connait la suite : Bismarck, Sadowa, Sedan, l’annexion de l’Alsace-Lorraine, la guerre de 1914, Hitler. L’Europe assassinée». Les conséquences se font sentir jusqu’à aujourd’hui, y compris au Proche-Orient : après Hitler, il faut ajouter que pour gommer la culpabilité de la Shoah, il a été créé un Etat juif sur un territoire déjà occupé. Le Liban en est un témoin, une victime. Jean Orieux ne mâche pas son propos - le choix des mots l’atteste - lorsqu’il évoque une nation ivre de haine depuis Iéna. Plus modérément, une certaine détestation des Allemands envers les Français aujourd’hui ne serait-elle pas la suite lointaine post-Iéna pour avoir été représentés lors de la signature de la capitulation sans condition des forces armées allemandes mettant ainsi fin à la Seconde Guerre mondiale en Europe, le 7 mai 1945? En 1962, De Gaulle invite Adenauer à assister à une messe dans la cathédrale de Reims, ville symbole des conflits franco-allemands, afin de montrer la volonté de tourner la page des guerres passées, d’ancrer durablement la réconciliation et faire de la coopération franco-allemande un moteur de la construction européenne. Le 22 septembre 1984 lors des commémorations de la bataille de Verdun, Mitterrand et Kohl se tiennent la main devant l'ossuaire de Douaumont, symbole choisi pour sceller la réconciliation européenne, approfondir l'intégration européenne et consolider la paix en Europe. A ces occasions, les deux présidents français ont été moteurs pour une sincère réconciliation définitive. De Gaulle et Adenauer ont construit la réconciliation; Mitterrand et Kohl l'ont approfondie pour faire du couple franco-allemand le moteur de l'Europe. Pourquoi alors ce désamour perceptible? Aujourd’hui, si la France parle encore de couple franco-allemand, ce terme est inusité en Allemagne. La création d’un Euro, si défavorable à la France pour ses échanges commerciaux, la désindustrialisation de la France orchestrée en partie par l’Allemagne, l’abandon unilatéral du nucléaire par Mme Merkel, amenant la France sur le banc des accusés au tribunal des écologistes allemands et français, les choix de fixation du coût de l’électricité en Europe* appliqués en France font la preuve d’une animosité à l’encontre des Français par ceux que nous classifions comme «nos amis». Mais les peuples n’ont pas d’amis, seulement des partenaires, parfois des alliés, le temps que l’alliance dure! Les politiques français imposent à la France une intégration dans l’Europe à marche forcée; les Allemands ne se positionnent-ils pas souvent, eux, pour une Europe allemande? Il est sans aucun doute trop tôt pour déclarer Dassault – donc la France – coupable! L’avenir dira quels avions l’Allemagne achètera. Le F-35?** *La fixation du prix de l’électricité sur le prix du gaz est défavorable à la France nucléarisée. Cette mesure est soi-disant prévue pour faciliter la transition énergétique en intégrant davantage d’énergies renouvelables. Les Allemands estiment que le nucléaire n’appartient pas au domaine du renouvelable mais a compensé l’élimination du nucléaire partiellement pas des centrales au charbon! ** Pour compléter sa flotte de 35 appareils commandés en catastrophe en 2022 et dont l’entrée en service est prévue pour 2028.

Le discours de la victoire et le commerce des illusions

Un citoyen du Sud a ainsi commenté le retour des déplacés: «Si vous revenez… revenez dans un silence digne de ce qui s’est passé, et non dans un vacarme qui blesse ce qui reste de vie. Ne levez pas les signes de la victoire sur une terre dont les larmes n’ont pas encore séché, et n’agitez pas les drapeaux là où la poussière continue de masquer les traits de visages qui n’ont pas encore été retirés des décombres. Revenez… mais ôtez de vos épaules l’arrogance des slogans, car ici, il ne s’agit pas de tribunes de célébration, mais de tombes ouvertes…» Si l’on suit les déclarations de Naïm Kassem, qui apparaît désormais plus d’une fois par semaine, il aurait remporté la victoire, vaincu Israël et libéré le Liban. Il s’autorise donc à accuser le président de la République et le Premier ministre de trahison et de collaboration, et à réclamer la chute d’un gouvernement dont il refuse pourtant de retirer ses propres représentants. Pendant ce temps, Israël est arrivé aux abords de Nabatieh, bombarde les villages du Zahrani et tente d’occuper l’une des collines stratégiques les plus importantes, Ali al-Taher. Les morts dépassent les 4.000, les blessés sont au nombre de 11.000, les maisons sont détruites et des villages entiers rayés de la carte. Tout cela ne serait pourtant que «victoires divines». Lorsque les responsables libanais parlent avec les Américains, ils sont qualifiés de traîtres. Mais ces mêmes milieux s’enorgueillissent lorsque Donald Trump affirme avoir rencontré le Hezbollah. Lorsque le Liban conclut un accord de cessez-le-feu, ils le dénoncent au nom de l’État et refusent de le reconnaître; mais ils acceptent un cessez-le-feu iranien. Comment nommer un tel esprit, une telle logique — ou plutôt cette absence d’esprit et de logique? Il s’agit d’une incarnation de la séparation entre la réalité du terrain et le discours mobilisateur. Lorsque Naïm Kassem affirme que «la victoire a été réalisée», il ne parle pas selon les critères ordinaires auxquels les gens se réfèrent généralement: pertes humaines, destructions, contrôle du territoire. Il raisonne selon une autre logique, que l’on peut résumer ainsi: D’abord, la redéfinition de la victoire. Celle-ci ne signifie plus vaincre militairement l’ennemi ni protéger la terre et la population, mais «tenir», c’est-à-dire empêcher l’effondrement total du parti, et conserver la capacité de combattre et de riposter, même de manière intermittente et inefficace. Avec une telle définition, presque n’importe quel résultat peut être transformé en «victoire», y compris au prix de pertes considérables. Il y a aussi le déplacement de la bataille du réel vers le récit. Lorsque les faits deviennent trop difficiles à supporter — destructions, morts, recul sur le terrain —, ils sont compensés par un récit médiatique puissant: amplification des acquis symboliques, occultation ou justification des pertes, diabolisation et accusation de trahison contre toute voix intérieure dissidente. Celui qui conteste ce récit devient alors un «traître», car la bataille n’est plus seulement militaire: elle devient une bataille sur le récit lui-même. Vient ensuite la logique du «monopole du patriotisme». L’État ou ses responsables — le président de la République, le Premier ministre — sont accusés de trahison. Nous entrons alors dans une logique selon laquelle la légitimité n’appartient plus à l’État, mais à «la résistance». Toute négociation avec l’étranger, en particulier avec les États-Unis, devient trahison, tandis que le même contact devient acceptable s’il passe par leurs propres canaux ou s’il sert leur discours, comme ils l’ont déjà pratiqué à plusieurs reprises. Comment expliquer cette logique? On peut l’expliquer à travers plusieurs notions bien connues en sciences politiques et sociales: le deux poids, deux mesures; la pensée idéologique fermée, qui rejette les faits lorsqu’ils contredisent la doctrine; la propagande de mobilisation, qui vise à préserver le ralliement populaire autour d’elle; et, au-dessus de tout cela, le déni de réalité chaque fois que les crises s’aggravent. Plus précisément, il s’agit d’une «logique mobilisatrice qui échappe à toute reddition de comptes», car elle ne permet ni de mesurer les résultats ni de questionner les décisions. Tout y est sacré et divin. Le véritable danger de cette politique imposée ne réside pas seulement dans ses contradictions, mais dans ses conséquences catastrophiques: la paralysie de l’État et de ses institutions; la destruction même de la notion de vérité, puisque tout devient interprétable; la transformation de la société en deux camps, celui des «croyants» et celui des «traîtres». C’est précisément ce qui rend presque impossible toute discussion rationnelle. Le problème ne tient donc pas seulement à la propagande ou à la contradiction; il réside dans les outils mêmes de la pensée. Ces outils sont devenus des idoles que l’on vénère. Paul Valéry mettait en garde contre le moment où l’être humain cesse d’utiliser ses outils de pensée pour devenir leur serviteur. Nous sommes face à des concepts anciens — victoire/défaite, résistance/trahison — réutilisés sans cesse; à des formules toutes faites d’interprétation dont ils ne s’écartent jamais; à des moules linguistiques figés. Tout cela se transforme d’outils en références sacrées. Mais ils ne voient pas qu’elles sont anciennes. La question dépasse alors le simple: ce raisonnement est-il correct? Elle devient: appartient-il au lexique admis au sein du groupe? Ensuite, la pensée «passéiste» n’est pas de l’ignorance, mais une structure. C’est une pensée tournée vers le passé, qui s’adapte au présent. Elle n’est pas en dehors du présent; elle y vit, mais avec des outils venus d’un autre temps. Comment fonctionne cette pensée? Elle projette le passé sur le présent. Chaque événement est compris comme la répétition d’une bataille antérieure, comme le prolongement d’un ancien récit — résistance, libération, complot. Elle ignore totalement que les conditions ont changé, que le rapport de force a changé, que la nature de la guerre a changé, et que la société elle-même a changé. Pourtant, l’outil, lui, est resté le même. C’est qu’ils protègent l’identité par l’immobilisme. Tout changement est perçu comme une menace existentielle, et non comme une nécessité. Les concepts de Durkheim peuvent nous aider à comprendre cette logique malgré ses contradictions. Il parle des «faits sociaux» qui s’imposent à l’individu. L’opinion, dans ce cas, n’est pas une opinion individuelle: elle est le discours collectif, la «vérité collective imposée». L’individu devient incapable de voir la contradiction, ou bien il ne peut la rompre même s’il la voit, car la rompre signifie sortir du groupe. On peut également trouver une explication de ce comportement dans la manière dont Claude Lévi-Strauss conçoit le fonctionnement de l’esprit humain à travers les structures, souvent fondées sur des oppositions binaires: victoire/défaite, trahison/résistance, nous/eux. Ainsi, la réalité cesse d’être importante. Ce qui compte, c’est de la faire entrer dans cette opposition binaire. C’est ce qui se produit sous nos yeux chaque jour: la défaite sur le terrain est reformulée en victoire; la négociation menée par l’État est qualifiée de trahison; mais la négociation menée par «la résistance» devient tactique et projet. Non pas parce qu’ils ne voient pas, mais parce que leur structure mentale ne leur permet pas de voir autrement. Cela est plus dangereux qu’une simple absence de logique ou qu’une irrationalité. C’est une raison qui fonctionne à l’intérieur d’un système fermé. On ne peut la corriger ni par les faits, ni par les arguments, ni même par les pertes. Toute information nouvelle est «digérée» à l’intérieur de l’ancienne structure. C’est tout un système de perception qui vit d’outils morts… mais qu’il ressuscite chaque jour.

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (10)

Cette série d’articles a pour but de mieux comprendre la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les neuf parties précédentes portaient sur une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, en passant par le retrait de l’armée israélienne du Liban en mai 2000, l’instauration d’un Hezbollahland au Sud et la guerre de 2006. Le présent article traite des leçons de la guerre de 2006 et ses suites. Dans l’opération Promesse fidèle (el-Wa3ed el-Sadek, appellation donnée à la guerre de juillet 2006), le Hezbollah a suivi des tactiques fondées sur le concept de guerre asymétrique hybride, combinant habilement guérilla traditionnelle, utilisation massive de missiles antichar de pointe à double action, et défense en profondeur sur toute la surface au sud du Litani et une partie de son nord. Au cœur de ce dispositif, la tactique dite des «réserves naturelles» consistant en un réseau complexe de tunnels et de bunkers enterrés pour rester invisibles face à la suprématie aérienne israélienne, tout en menant des embuscades, ce qui est une tactique de défense calquée sur le Viêt-Cong et l’armée nord-vietnamienne lors de leur guerre avec les Etats-Unis (1964-1973), ces derniers ayant joui d’une suprématie aérienne incontestable. Le groupe pro-iranien a excellé dans l'usage des missiles antichars de quatrième génération, comme précisé auparavant. Simultanément, il a maintenu un harcèlement constant du nord d’Israël qui est resté paralysé pendant toute la guerre par des tirs quotidiens de roquettes Katioucha (environ 4 000 roquettes au total avec une moyenne de 100 à 120 par jour), utilisant des rampes mobiles dissimulées. De plus, les combattants de la milice islamique n’ont pas eu besoin de lignes d’approvisionnement logistique, du fait que les armes, munitions, vivres et moyens de survie étaient largement disponibles, entassés pendant 6 ans dans les souterrains, et que la guerre n’a duré que 33 jours. Enfin, le Hezbollah a mené une guerre médiatique agressive : la chaîne Al-Manar diffusait les discours de Hassan Nasrallah qui servaient d'arme psychologique pour galvaniser ses partisans et fragiliser l'opinion publique israélienne. En ce sens, et à titre d’exemple, le 14 juillet 2006, les miliciens du Hezb ont frappé une corvette israélienne au large de Beyrouth, à l’aide d’un missile antinavire de précision C802 Silkworm chinois, fourni par l'Iran, surprenant ainsi les services de renseignement israéliens. L'impact a causé la mort de quatre marins. Cet incident a constitué une surprise tactique majeure : les systèmes de défense automatisés du navire n'étaient pas activés, le commandement jugeant la menace de missiles antinavires inexistante. Hassan Nasrallah, dans un discours radiodiffusé en direct, invita les Libanais à regarder vers la mer pour voir le navire s'embraser, marquant un tournant décisif dans la guerre psychologique du conflit. Sommaire des tactiques israéliennes L'armée israélienne, de son côté, a adopté une stratégie centrée sur la suprématie aérienne, la haute technologie de l’époque, et des opérations de précision. Cependant, elle a démontré beaucoup d’hésitations à opérer une attaque terrestre d’envergure, voulant probablement adopter le modèle de la deuxième guerre du Golfe en 1991 quand les troupes de la coalition commandées par les Etats-Unis ont mené une campagne aérienne soutenue et longue avant d’avancer au sol dans l’opération «Tempête du Désert». Le chef d’état-major israélien Dan Halutz, étant lui-même un pilote de chasse, n’a pas réussi à adapter sa stratégie aux nouvelles réalités du terrain libanais imposées par le Hezbollah. L’aviation israélienne a pu détruire la quasi-totalité des missiles à longue portée du Hezbollah (Fajr et Zelzal) dès les premières heures du conflit, un grand nombre de rampes de lancement de missiles, des postes de commandement du Hezbollah et des dépôts de munitions. Elle a également réussi à isoler le Liban-Sud en détruisant les ponts et routes stratégiques. Enfin, le raid réussi de commandos en profondeur, comme celui de Baalbeck, où une force spéciale israélienne a pris le contrôle d’un hôpital, le 2 août 2006, tuant 10 combattants du Hezbollah et 6 civils, en capturant quelques civils, relâchés plus tard. Sur le plan des opérations terrestres, la progression vers le fleuve du Litani n’a été réalisée que partiellement. Les troupes d'élite ont réussi des percées mais n'ont jamais pu établir de contrôle effectif sur la rive sud du fleuve avant l'entrée en vigueur du cessez-le-feu le 14 août. L'incapacité de l'infanterie et des blindés à sécuriser le terrain face aux missiles antichars et à stopper les tirs de roquettes sur le nord d'Israël a constitué le principal échec stratégique. Les pertes en équipement de l’armée, à part les Merkava et le navire endommagé, étaient un hélicoptère abattu par un missile antichar, et deux autres endommagés qui sont entrés en collision, et plusieurs drones. Cette guerre fut l'événement qui a mis fin à la carrière militaire du chef d’état-major Dan Halutz, aujourd’hui (2026) farouche opposant à Netanyahu et prenant souvent la rue, à la tête des manifestants contre le Premier ministre. Bilan de la guerre des 33 jours Côté libanais, le nombre de tués est estimé à 1100 civils, 43 militaires et policiers libanais, bien qu’ils n’étaient pas belligérants, 5 soldats onusiens, 250 à 600 combattants du Hezbollah, 31 miliciens alliés au Hezbollah, et 52 civils étrangers. Dans les rangs israéliens, on dénombre 165 morts dont 119 soldats. Les pertes matérielles libanaises s’élèvent à 30 000 unités résidentielles totalement ou partiellement détruites au Sud-Liban et dans la banlieue sud de Beyrouth, en plus des ponts, routes et infrastructures ; au total les dégâts furent estimés entre 5 à 7 milliards de dollars. Les déplacés vers Beyrouth et le Mont-Liban se sont élevés à près de 685 000 personnes, et vers la Syrie 200 000, tandis que les déplacés du nord d’Israël étaient entre 300 et 500 mille personnes. Fin du conflit : la résolution 1701 Le conflit prit fin le 14 août 2006 suite à l'adoption de la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l'ONU. Israël occupait alors une zone tampon d'environ 10 à 30 kilomètres de profondeur à partir de la Ligne bleue. Dès l’annonce du cessez-le-feu, et malgré les routes détruites, les déplacés sont retournés en masse vers leurs villages du Sud. Ce fut le quatrième retour de déplacés au Liban-Sud, non pas suite à la libération du terrain par la force mais à la suite des pressions internationales sur lesquelles comptent toujours l’Iran et le Hezbollah, comme en 1993, 1996 et 2000, ces pressions visant à stabiliser le Moyen-Orient par des arrangements, toujours temporaires. La résolution 1701 visait à créer une "zone de sécurité" au Liban-Sud, entre la Ligne bleue et le fleuve du Litani (situé environ 30 km plus au nord). Toutefois, son application a été sélective et incomplète, ce qui a abouti à la situation prévalent actuellement. Pour la première fois depuis près de trente ans, l'armée libanaise a déployé 15 000 soldats le long de la frontière sud, affirmant le principe de l'autorité de l'État, contrairement à la rhétorique du président de la République de l’époque Emile Lahoud qui a toujours refusé de déployer l’armée au sud pour laisser cette région sous le contrôle du Hezbollah. Toujours conformément à la résolution 1701, L'armée israélienne s'est retirée des zones qu'elle avait occupées pendant l'offensive terrestre, et la FINUL a été massivement renforcée, passant de 3000 à près de 10 000 Casques bleus avec un mandat élargi pour surveiller la cessation des hostilités et aider l'armée libanaise à appliquer la 1701. Mais il n’en a rien été pendant les 17 ans qui ont suivi… La résolution 1701 stipulait qu'aucun groupe armé, en dehors de l'armée libanaise et de la FINUL, ne devait se trouver entre le fleuve du Litani et la frontière. Cependant, les pôles d’influence au sein du gouvernement libanais ont préféré la soumission, n’ayant aucune vision stratégique et ne tirant nullement profit des pressions internationales. Le Hezbollah, de connivence avec eux, a accepté de retirer ses miliciens en uniforme et ses armes lourdes visibles, mais il a maintenu une présence clandestine totale. Il a reconstruit son réseau de tunnels et de bunkers souterrains, et a reconstitué et modernisé massivement son arsenal, notamment par des dizaines de milliers de roquettes au nez et à la barbe de la FINUL, à travers la Syrie qui constituait un pont terrestre entre le Liban et l’Iran. Israël, pour sa part, a continué de violer quotidiennement l'espace aérien libanais, affirmant que cela était nécessaire pour surveiller les activités du Hezbollah en l'absence de l'application réelle de la démilitarisation. La résolution 1701 a réussi à maintenir une stabilité relative et à éviter une guerre totale pendant 17 ans (jusqu'en octobre 2023), mais elle n'a jamais réglé le problème de fond de la présence militaire du Hezbollah au Liban-Sud. À lire sur le même sujet : Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (9) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (8) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (7) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (6) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (5) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (4) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (3) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? 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