

Un citoyen du Sud a ainsi commenté le retour des déplacés:
«Si vous revenez… revenez dans un silence digne de ce qui s’est passé, et non dans un vacarme qui blesse ce qui reste de vie.
Ne levez pas les signes de la victoire sur une terre dont les larmes n’ont pas encore séché, et n’agitez pas les drapeaux là où la poussière continue de masquer les traits de visages qui n’ont pas encore été retirés des décombres.
Revenez… mais ôtez de vos épaules l’arrogance des slogans, car ici, il ne s’agit pas de tribunes de célébration, mais de tombes ouvertes…»
Si l’on suit les déclarations de Naïm Kassem, qui apparaît désormais plus d’une fois par semaine, il aurait remporté la victoire, vaincu Israël et libéré le Liban. Il s’autorise donc à accuser le président de la République et le Premier ministre de trahison et de collaboration, et à réclamer la chute d’un gouvernement dont il refuse pourtant de retirer ses propres représentants.
Pendant ce temps, Israël est arrivé aux abords de Nabatieh, bombarde les villages du Zahrani et tente d’occuper l’une des collines stratégiques les plus importantes, Ali al-Taher. Les morts dépassent les 4.000, les blessés sont au nombre de 11.000, les maisons sont détruites et des villages entiers rayés de la carte. Tout cela ne serait pourtant que «victoires divines».
Lorsque les responsables libanais parlent avec les Américains, ils sont qualifiés de traîtres. Mais ces mêmes milieux s’enorgueillissent lorsque Donald Trump affirme avoir rencontré le Hezbollah. Lorsque le Liban conclut un accord de cessez-le-feu, ils le dénoncent au nom de l’État et refusent de le reconnaître; mais ils acceptent un cessez-le-feu iranien.
Comment nommer un tel esprit, une telle logique — ou plutôt cette absence d’esprit et de logique?
Il s’agit d’une incarnation de la séparation entre la réalité du terrain et le discours mobilisateur. Lorsque Naïm Kassem affirme que «la victoire a été réalisée», il ne parle pas selon les critères ordinaires auxquels les gens se réfèrent généralement: pertes humaines, destructions, contrôle du territoire. Il raisonne selon une autre logique, que l’on peut résumer ainsi:
D’abord, la redéfinition de la victoire. Celle-ci ne signifie plus vaincre militairement l’ennemi ni protéger la terre et la population, mais «tenir», c’est-à-dire empêcher l’effondrement total du parti, et conserver la capacité de combattre et de riposter, même de manière intermittente et inefficace.
Avec une telle définition, presque n’importe quel résultat peut être transformé en «victoire», y compris au prix de pertes considérables.
Il y a aussi le déplacement de la bataille du réel vers le récit. Lorsque les faits deviennent trop difficiles à supporter — destructions, morts, recul sur le terrain —, ils sont compensés par un récit médiatique puissant: amplification des acquis symboliques, occultation ou justification des pertes, diabolisation et accusation de trahison contre toute voix intérieure dissidente.
Celui qui conteste ce récit devient alors un «traître», car la bataille n’est plus seulement militaire: elle devient une bataille sur le récit lui-même.
Vient ensuite la logique du «monopole du patriotisme». L’État ou ses responsables — le président de la République, le Premier ministre — sont accusés de trahison. Nous entrons alors dans une logique selon laquelle la légitimité n’appartient plus à l’État, mais à «la résistance». Toute négociation avec l’étranger, en particulier avec les États-Unis, devient trahison, tandis que le même contact devient acceptable s’il passe par leurs propres canaux ou s’il sert leur discours, comme ils l’ont déjà pratiqué à plusieurs reprises.
Comment expliquer cette logique?
On peut l’expliquer à travers plusieurs notions bien connues en sciences politiques et sociales: le deux poids, deux mesures; la pensée idéologique fermée, qui rejette les faits lorsqu’ils contredisent la doctrine; la propagande de mobilisation, qui vise à préserver le ralliement populaire autour d’elle; et, au-dessus de tout cela, le déni de réalité chaque fois que les crises s’aggravent.
Plus précisément, il s’agit d’une «logique mobilisatrice qui échappe à toute reddition de comptes», car elle ne permet ni de mesurer les résultats ni de questionner les décisions. Tout y est sacré et divin.
Le véritable danger de cette politique imposée ne réside pas seulement dans ses contradictions, mais dans ses conséquences catastrophiques: la paralysie de l’État et de ses institutions; la destruction même de la notion de vérité, puisque tout devient interprétable; la transformation de la société en deux camps, celui des «croyants» et celui des «traîtres». C’est précisément ce qui rend presque impossible toute discussion rationnelle.
Le problème ne tient donc pas seulement à la propagande ou à la contradiction; il réside dans les outils mêmes de la pensée.
Ces outils sont devenus des idoles que l’on vénère. Paul Valéry mettait en garde contre le moment où l’être humain cesse d’utiliser ses outils de pensée pour devenir leur serviteur.
Nous sommes face à des concepts anciens — victoire/défaite, résistance/trahison — réutilisés sans cesse; à des formules toutes faites d’interprétation dont ils ne s’écartent jamais; à des moules linguistiques figés.
Tout cela se transforme d’outils en références sacrées. Mais ils ne voient pas qu’elles sont anciennes.
La question dépasse alors le simple: ce raisonnement est-il correct? Elle devient: appartient-il au lexique admis au sein du groupe?
Ensuite, la pensée «passéiste» n’est pas de l’ignorance, mais une structure. C’est une pensée tournée vers le passé, qui s’adapte au présent. Elle n’est pas en dehors du présent; elle y vit, mais avec des outils venus d’un autre temps.
Comment fonctionne cette pensée? Elle projette le passé sur le présent. Chaque événement est compris comme la répétition d’une bataille antérieure, comme le prolongement d’un ancien récit — résistance, libération, complot. Elle ignore totalement que les conditions ont changé, que le rapport de force a changé, que la nature de la guerre a changé, et que la société elle-même a changé. Pourtant, l’outil, lui, est resté le même.
C’est qu’ils protègent l’identité par l’immobilisme. Tout changement est perçu comme une menace existentielle, et non comme une nécessité.
Les concepts de Durkheim peuvent nous aider à comprendre cette logique malgré ses contradictions. Il parle des «faits sociaux» qui s’imposent à l’individu. L’opinion, dans ce cas, n’est pas une opinion individuelle: elle est le discours collectif, la «vérité collective imposée». L’individu devient incapable de voir la contradiction, ou bien il ne peut la rompre même s’il la voit, car la rompre signifie sortir du groupe.
On peut également trouver une explication de ce comportement dans la manière dont Claude Lévi-Strauss conçoit le fonctionnement de l’esprit humain à travers les structures, souvent fondées sur des oppositions binaires: victoire/défaite, trahison/résistance, nous/eux.
Ainsi, la réalité cesse d’être importante. Ce qui compte, c’est de la faire entrer dans cette opposition binaire.
C’est ce qui se produit sous nos yeux chaque jour: la défaite sur le terrain est reformulée en victoire; la négociation menée par l’État est qualifiée de trahison; mais la négociation menée par «la résistance» devient tactique et projet. Non pas parce qu’ils ne voient pas, mais parce que leur structure mentale ne leur permet pas de voir autrement.
Cela est plus dangereux qu’une simple absence de logique ou qu’une irrationalité. C’est une raison qui fonctionne à l’intérieur d’un système fermé. On ne peut la corriger ni par les faits, ni par les arguments, ni même par les pertes. Toute information nouvelle est «digérée» à l’intérieur de l’ancienne structure.
C’est tout un système de perception qui vit d’outils morts… mais qu’il ressuscite chaque jour.