


Le président Trump a réagi avec une rapidité inattendue après l’annonce, une nouvelle fois, par les Gardiens de la révolution de la fermeture du détroit d’Ormuz. Cette fois, il a dirigé sa colère contre son allié Netanyahu, lui imposant un cessez le feu au Liban-Sud afin de préserver le bon déroulement des négociations engagées dans leur étape suisse. Pourtant, cette nouvelle journée de fermeture n’a pas empêché cinquante cinq superpétroliers de rejoindre les marchés mondiaux sous protection américaine, selon les données du Commandement militaire central, ainsi que les déclarations du président Trump et de son vice président, J. D. Vance.
À présent, il importe peu de s’interroger sur la sincérité des deux parties, pas plus qu’il n’est nécessaire de rechercher la vérité dans chaque détail, puisque le «mémorandum d’entente» autorise chacun à le présenter de la manière qui répond le mieux à ses propres besoins.
Toutefois, le simple fait que Téhéran annonce à nouveau la fermeture du détroit, même sans passer à l’acte, constitue désormais un événement politique en soi, suffisamment important pour pousser l’administration américaine à agir, quitte à le faire aux dépens de l’armée israélienne, fleuron de l’industrie militaire américaine au Moyen-Orient.
Le président Trump a sans doute quelque peu exagéré en annonçant la destruction des forces aériennes et navales iraniennes, sans réaliser qu’il n’était pas parvenu à détruire l’arme essentielle de Téhéran, celle de la négociation, et qu’il ne souhaitait d’ailleurs pas le reconnaître, au moment même où les Iraniens démontraient des capacités de négociation sans rapport avec leur situation actuelle et dépassant largement les rapports de force existants.
Mojtaba
Le nouveau Guide continue de s’exprimer derrière un voile et son public attend toujours de le voir apparaître. Ses proches collaborateurs, quant à eux, connaissent mieux que lui l’état de la République après les destructions massives qui ont frappé les infrastructures, les capacités militaires et les arsenaux. Ils savent également à quel point ils ont besoin de répit, d’argent et de temps, précisément ce que leur a offert le «mémorandum d’entente», devenu la porte d’entrée vers une réconciliation avec le «Grand Satan».
Ils savent cependant qu’une telle réconciliation peut provoquer des secousses internes, d’autant que les politiques de Washington ne les ont pas convaincus, pas plus qu’Israël, qui s’oppose au «mémorandum d’entente», lequel demeure pourtant leur unique garantie. Si le Guide suprême l’accepte, le régime perd une partie de sa marge de manœuvre ; s’il le refuse, les pertes s’alourdiront davantage encore. Dans les deux cas, le choix s’avère douloureux. C’est pourquoi il a résumé ses instructions à ses partisans et à son peuple en deux mots qui expriment une acceptation dénuée de conviction.
Hier, dans le complexe hôtelier suisse, après le succès obtenu par le Pakistan grâce à une contribution décisive du Qatar, la première rencontre directe entre les deux délégations a débouché sur un message positif. Seules les déclarations des courants les plus radicaux à Téhéran, auxquelles se sont ajoutées les réactions précipitées du président Trump, sont venues troubler cette dynamique, rappelant à chacun la fragilité du processus politique et sa vulnérabilité à un nouvel effondrement. L’esprit politique iranien demeure en effet prisonnier de la théorie de l’«immaculée conception», surtout lorsqu’il s’agit d’un mariage avec une administration dirigée par un promoteur immobilier au langage brutal et volontiers outrancier.
Les limites du jeu
Quelles que soient les réserves formulées par les détracteurs du texte du « mémorandum d’entente », dont certaines sont fondées, sa fonction essentielle ne réside pas dans son contenu apparent, mais dans les annexes secrètes qui l’accompagnent, qu’elles soient écrites ou orales. Leur véritable rôle consiste à faire entrer les Iraniens dans la chambre noire des négociations bilatérales directes, en face à face avec les Américains.
Une fois les médiateurs parvenus à mettre en place ce cadre de négociations bilatérales directes, plus personne ne se souviendra des lacunes et des failles du «mémorandum d’entente», car le processus des négociations irano américaines, lorsqu’il sera engagé et consolidé, ne fera que traduire les rapports de force réels et non les jeux de ruse ou les artifices tactiques. Dans ce contexte, la théorie de l’«immaculée conception» n’aura plus sa place.
Les dirigeants iraniens le savent parfaitement. Leur principale préoccupation consiste à préserver le régime et à obtenir la garantie de ne plus subir des attaques ayant menacé leur existence et leur pouvoir. Cela ne signifie pas que les responsables iraniens renonceront à obtenir un accord favorable à leurs intérêts, mais plutôt que les règles du jeu évoluent, passant de la confrontation, de l’hostilité et des rivalités à une phase d’ententes provisoires pouvant déboucher, à terme, sur une réconciliation.
C’est à cette lumière qu’il convient de relire l’expérience égyptienne de la réconciliation avec les États-Unis à travers les accords de Camp David avec Israël, ainsi que l’expérience palestinienne incarnée par les accords d’Oslo, afin de mesurer l’écart considérable entre les résultats obtenus dans le cas égyptien et ceux du cas palestinien, lorsque prévaut la logique des rapports de force réels plutôt qu’imaginaires.
Aujourd’hui, l’Iran se trouve confronté à sa propre expérience, avec l’héritage de la République islamique et, derrière elle, celui de l’État impérialiste perse qui demeure encore présent, sans oublier l’héritage des guerres ininterrompues depuis l’arrivée au pouvoir de l’imam Khomeiny, qu’il s’agisse des guerres menées contre les peuples d’Iran ou contre les peuples arabes et musulmans, de l’Afghanistan jusqu’au Yémen. La dernière guerre contre Israël et les États-Unis figure parmi les plus courtes, mais elle constitue la plus dangereuse pour le régime et pour l’État.
Parce qu’elle porte cette dimension particulière, la partie a atteint ses limites extrêmes. Il ne reste aujourd’hui de l’État iranien qu’un peuple confronté à la faim et à la maladie, une armée qui dispose encore de missiles, et des dirigeants qui se soucient peu de leur propre population comme de leurs voisins.
Une nouvelle dynamique
À l’heure de l’étape négociatoire suisse, le compte à rebours des deux mois prévus par le «mémorandum d’entente» a commencé. Les véritables enjeux du dialogue ne se limitent pas aux dossiers officiellement annoncés, qu’il s’agisse du nucléaire, des sanctions, des avoirs gelés ou d’autres questions similaires. Ils portent avant tout sur les fondements des relations bilatérales irano-américaines, d’abord sur le plan sécuritaire, ensuite sur le plan économique, avant d’aboutir à une réconciliation politique.
Ces trois dimensions, la sécurité, l’économie et la politique, englobent l’ensemble des dossiers litigieux et exigent une nouvelle dynamique de négociation qui n’a plus grand chose à voir avec celle ayant permis l’élaboration du «mémorandum d’entente».
Elles obéissent également à une hiérarchie précise destinée à rendre possible une réconciliation politique durable, à commencer par la mise en place de politiques sécuritaires profondes susceptibles de rassurer le régime iranien et de satisfaire les États-Unis, qui considèrent toujours l’Iran comme une faille sécuritaire au sein de la zone d’opérations du Commandement central américain au Moyen-Orient élargi. Cette question englobe également la sécurité régionale du Golfe et des pays arabes, ainsi que celle des États d’Asie centrale au sein du vaste espace eurasiatique.
Cela suppose aussi de trancher la question de l’économie iranienne, deuxième économie de la région après celle de l’Arabie saoudite. Il convient de rappeler ici que, selon les propres déclarations du président Trump, sa décision de se retirer de l’accord sur le nucléaire était motivée d’abord par des considérations économiques avant les considérations sécuritaires.
Le temps demeure relativement court pour traiter les questions fondamentales si les négociations continuent à osciller comme un pendule. Il reste néanmoins suffisant si l’administration Trump accepte de tirer quelques leçons de négociation de son adversaire le plus acharné, ce qui, en politique, ne constitue nullement une faiblesse.
La responsabilité américaine apparaît ici bien plus importante que la responsabilité iranienne. À défaut, les États-Unis devraient reconnaître qu’ils ont cessé d’être une grande puissance pour n’être plus qu’un acteur régional, contrairement à l’image qu’ils revendiquent et cherchent à projeter.
Il convient également de souligner le rôle des quatre pays médiateurs, le Pakistan, l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Turquie, dont l’action reflète le poids politique issu des sommets arabes et islamiques, ainsi que leur capacité à influencer efficacement les capitales du monde, de Pékin à Moscou, jusqu’aux pays d’Europe occidentale et à l’Amérique latine. Cette influence a même atteint les États-Unis, comme le président Trump l’a lui même reconnu.
Il devient dès lors impossible d’ignorer des réalités objectives qui ont démontré leur efficacité. Durant la période à venir, ces pays médiateurs pourront jouer un rôle déterminant dans les équilibres régionaux et internationaux, et ils l’affichent ouvertement. Les déclarations précises et convergentes des ministres des Affaires étrangères des quatre pays lors de leur dernière réunion au Caire ne sauraient être réduites à un simple exercice diplomatique ni à une conviction abstraite autour de la médiation.
Islamabad, Riyad, Ankara et Le Caire ne s’engagent pas à la légère après des décennies de confrontations politiques, sécuritaires et diplomatiques sur de multiples dossiers. Aujourd’hui, c’est l’avenir même de la région qui se joue, et ces États en constituent à la fois le cœur et l’un des principaux enjeux.
Le Brésil comme modèle
Le Brésil fait partie des puissances émergentes de la scène internationale à travers le G20 et les BRICS. Avec sa population considérable et une économie de plusieurs milliers de milliards de dollars, il dispose des moyens qui lui permettent, en tant que grande puissance d’Amérique latine, de concrétiser les aspirations de son peuple aux origines multiples et de devenir un pôle à part entière dans un monde multipolaire.
Cette ambition transparaît dans le bref communiqué publié par son ministère des Affaires étrangères le 19 juin dernier, qui salue la signature du «mémorandum d’entente» en vue de mettre fin au conflit, exhorte les parties à respecter pleinement les dispositions convenues et appelle explicitement à un arrêt total des hostilités sur tous les fronts, y compris au Liban, ainsi qu’à la poursuite des négociations afin de parvenir à un accord de paix global. Le Brésil y réaffirme également son attachement à une stabilité et une sécurité durables au Moyen Orient, en particulier dans l’État de Palestine, à Gaza comme en Cisjordanie.
Par ces termes simples, précis et sans ambiguïté, le Brésil a exprimé une position qu’aucun citoyen libanais ou palestinien ne saurait rejeter. Une véritable approche étatique du «mémorandum d’entente» s’y est ainsi manifestée, alors même que les médias locaux étaient saturés d’interprétations contradictoires, venues de tous les horizons politiques, qui dépassaient largement la fonction provisoire de ce texte.
Ces lectures ont surtout révélé une forme de fébrilité politique chez ceux dont les ambitions, les désirs, les illusions ou le désespoir face à une réalité complexe ne coïncident pas avec le contenu du mémorandum, alors même qu’une occasion s’offre aujourd’hui aux institutions légitimes libanaises de démontrer leur capacité d’action et qu’une opportunité demeure offerte au peuple palestinien de défendre son droit politique et son État indépendant.
Le Brésil a apporté son soutien à l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice contre Israël et a accordé une contribution financière à l’UNRWA, tandis que l’Iran des Gardiens de la révolution n’a jamais reconnu l’État de Palestine et n’a offert à nos peuples que la mort et la destruction.