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Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877. Kunsthalle Bremen.
Culture
Portrait de l'auteur
Par Yasmina Comair
Publié oct. 11, 2026 - 03:41
Le Petit Palais consacre à Eva Gonzalès sa première grande rétrospective, depuis le 15 septembre et ce jusqu’au 24 janvier prochain, réunissant près de cent peintures, pastels et gravures. Unique élève d’Édouard Manet, contemporaine de Berthe Morisot et Mary Cassatt sans jamais véritablement appartenir au groupe impressionniste, elle fut surtout une femme qui sut se frayer un chemin dans un XIXe siècle qui en laissait peu aux artistes de son sexe. Remarquablement construite, l’exposition est aussi émouvante : derrière l’élève, le modèle, l’épouse et la mère, elle laisse apparaître, œuvre après œuvre, une artiste peintre qui conquiert sa liberté. Le Réveil, 1877. Il est des artistes que la postérité enferme dans une œuvre, d’autres dans une relation. Pour Eva Gonzalès, ce fut Manet. Elle fut son élève, la seule officiellement reconnue, ainsi que son modèle lorsqu’elle fut immortalisée par ce dernier en 1870 dans une longue robe blanche, assise devant son chevalet. Cette proximité essentielle aura pourtant longtemps laissé son travail dans l’ombre du maître. Le parcours du Petit Palais a l’intelligence d’expliciter cette case départ pour mieux nous en éloigner. Au fil des salles, les délicatesses héritées de Charles Chaplin rencontrent les noirs et la modernité de Manet, avant que la touche ne s’élargisse, que les fonds ne s’allègent et que l’air des plages normandes n’entre presque physiquement dans la toile. Ce que l’on regarde alors n’est plus seulement l’évolution d’une peinture, mais la conquête laborieuse d’une voix. Devenir peintre quand on naît femme Cette conquête commence bien avant Manet. Car avant de s’affranchir de ses maîtres, Eva Gonzalès dut se dégager de ce que son époque avait prévu pour elle. Née à Paris en 1847, fille de l’écrivain et journaliste Emmanuel Gonzalès et de la musicienne Célina Ragut, Eva grandit dans une bourgeoisie cultivée où les arts font naturellement partie de l’éducation. Elle joue elle-même plusieurs heures de piano par jour et aurait pu demeurer cette jeune femme accomplie à laquelle son milieu autorisait volontiers les arts, pourvu qu’ils restent un agrément. Mais Eva choisit la peinture comme une destinée. Or, au XIXe siècle, les portes de l’École des Beaux-Arts restent fermées aux femmes. Elles doivent apprendre ailleurs, dans des ateliers privés, et c’est auprès de Charles Chaplin qu’Eva se forme à partir de 1866. Le Petit Palais accompagne d’ailleurs son parcours d’un fil intitulé Une vie d’artiste au féminin, rappelant combien devenir peintre lorsque l’on était une femme supposait déjà de contourner les règles d’un monde pensé essentiellement par les hommes. Les premières œuvres en conservent une grâce presque poudrée. Dans La Demoiselle, comme dans Les Deux Sœurs ou La Toilette, les étoffes sont précieuses, les couleurs tendres, les gestes retenus. Une sœur arrange les cheveux de l’autre et, dans cette scène intime, apparaît déjà l’une des présences les plus constantes de l’œuvre de Gonzalès: Jeanne, sa cadette, qui sera tour à tour modèle, élève, confidente et presque double. Elle traverse sa peinture au fil des années, le visage penché ou le regard ailleurs, offrant à Eva un territoire familier où chercher, essayer et, peu à peu, s’inventer. Les Deux Sœurs ou La Toilette, vers 1866-1868. Dans l’ombre de Manet, trouver sa lumière Lorsque Gonzalès rencontre Manet en 1869, elle a vingt-deux ans et sa peinture change de respiration. Les délicatesses apprises chez Chaplin ne disparaissent pas tout à fait, mais elles rencontrent la profondeur des noirs, la franchise du trait et cette manière si moderne de laisser le pinceau exister sur la toile. Gonzalès regarde beaucoup son maître, bien sûr ; pourtant, à mesure que l’exposition avance, ce qui émeut est justement de la voir s’en éloigner, presque imperceptiblement, jusqu’à ce que l’influence cesse d’être une ombre pour devenir un héritage. Une Loge aux Italiens, vers 1874, en est l’un des plus beaux exemples. Jeanne y pose auprès d’Henri Guérard, futur mari d’Eva, dans l’obscurité veloutée d’une loge de théâtre. Refusé au Salon de 1874, le tableau est alors critiqué précisément pour ce que certains considèrent comme l’influence excessive de Manet. Gonzalès ne renonce pas : elle l’expose dans son atelier, le reprend, puis le présente de nouveau au Salon en 1879, où il est cette fois accepté. Il y a déjà, dans cette obstination tranquille, quelque chose de sa liberté : recevoir, transformer, essuyer le refus et revenir. Une Loge aux Italiens, vers 1874, musée d’Orsay. De Manet, il subsiste pourtant dans son œuvre quelque chose de plus délicat encore que les noirs, les cadrages ou la modernité des sujets: les violettes. Elles reviennent dans L’Indolence, puis dans Le Réveil, posées près du lit au milieu de la blancheur des draps. La fleur appartient à l’univers pictural de Manet et le parcours du Petit Palais invite précisément à lire ces bouquets comme un rappel du maître. Chez Gonzalès, ces petites touches mauves deviennent ainsi un écho discret : non plus une influence qui s’impose, mais une mémoire qui demeure. Quelques fleurs, presque rien ; comme si Manet pouvait rester présent sans désormais lui faire d’ombre. Quand la peinture prend l’air À Dieppe, Honfleur ou Grandcamp, la peinture s’ouvre alors à une autre lumière. Dans Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877- 1878, quelques herbes, un panier, deux enfants et un ciel suffisent. La matière devient plus rapide, presque inachevée par endroits, comme s’il fallait moins décrire le paysage que retenir l’instant avant que la lumière ne change. Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877-1878, National Gallery of Ireland. Gonzalès n’a jamais participé aux expositions impressionnistes et préféra, comme Manet, continuer à se confronter au Salon. Sa peinture rejoint pourtant ici naturellement certaines de leurs recherches, non par appartenance à un groupe, mais parce que l’air et la lumière semblent lui imposer une nouvelle manière de voir. Les contours se font moins sages, le geste plus libre ; quelque chose s’est défait du fini précieux de ses débuts sans jamais perdre cette douceur très particulière qui lui appartient. La transformation devient presque tangible. Ce n’est plus seulement une élève qui maîtrise ce qu’on lui a enseigné, mais un peintre qui commence à choisir ce qu’elle souhaite en conserver et ce dont elle peut désormais se passer. Ces femmes qui regardent ailleurs Dans La Promenade à âne, vers 1880-1882, Jeanne et Henri Guérard sont à nouveau réunis, mais nous sommes loin du raffinement contenu des premières années : les touches se sont élargies, le fond s’esquisse plus qu’il ne se décrit et la peinture ne ressent plus la nécessité de tout achever. Jeanne, juchée sur l’animal, détourne le regard. La Promenade à âne (Henri et Jeanne) vers 1880-1882, Bristol Museums & Archives. Ce regard ailleurs pourrait presque devenir le fil secret de l’exposition, tant les femmes d’Eva Gonzalès semblent peu préoccupées par celui que l’on porte sur elles. Elles lisent, rêvent, se coiffent, s’éveillent, s’abandonnent dans un fauteuil ou sur un lit, contemplent ce qui se trouve hors du tableau. Elles sont élégantes sans être décoratives, présentes sans se donner tout à fait. Elles possèdent une intériorité à laquelle le spectateur n’a pas entièrement accès et c’est peut-être là, sans manifeste ni revendication, que la peinture de Gonzalès nous paraît aujourd’hui si moderne. Car sa liberté ne fut jamais spectaculaire. Eva Gonzalès ne vécut pas en marge de son monde : elle en connaissait les usages, épousa Henri Guérard en 1879 et devint mère. Mais elle continua à peindre, à exposer, à se confronter au jugement et au refus, dans un siècle où la carrière d’une femme artiste demeurait fragile. La présence, dans le parcours, du Goûter de Marie Bracquemond donne à cette réalité un relief particulier. Sa sœur Louise y est absorbée par sa lecture, dans un univers qui dialogue merveilleusement avec celui de Gonzalès. Pourtant, les trajectoires divergent : Bracquemond finira progressivement par renoncer à exposer, dans un contexte conjugal peu favorable à sa peinture. Le rapprochement, sans être appuyé, dit beaucoup. Pour une femme du XIXe siècle, apprendre à peindre était déjà une conquête ; continuer à peindre pouvait en être une autre. Eva Gonzalès, elle, continue. Non pas dans le fracas d’une rébellion, mais avec cette détermination silencieuse qui semble parcourir toute son œuvre. Sa liberté se construit à l’intérieur même des cadres de son époque : ceux de son sexe, de son milieu, du Salon, de ses maîtres. Elle ne les fracasse pas ; elle les déplace suffisamment pour s’y ménager son propre espace. Une liberté interrompue Le destin lui laissera pourtant peu de temps pour poursuivre cette conquête. Le 19 avril 1883, elle donne naissance à son fils Jean-Raimond. Manet meurt le 30 avril. Six jours plus tard, le 6 mai, Eva succombe à une embolie. Elle n’a que trente-six ans. Deux ans plus tard, une exposition posthume lui est consacrée dans les salons de La Vie moderne ; puis le temps fera lentement son travail d’effacement. Cette fin brutale donne aux dernières salles une émotion particulière. On vient de regarder une peinture s’ouvrir au moment même où l’on sait combien soudainement la vie va se refermer. Et c’est sans doute là que la construction de cette rétrospective trouve sa plus grande justesse : près de cent œuvres ne racontent pas seulement une carrière, elles rendent perceptible un mouvement, celui d’une femme qui apprend de Chaplin, admire Manet, conserve de l’un une certaine douceur, de l’autre la modernité du regard et quelques violettes, avant de trouver peu à peu sa propre lumière. On quitte ainsi le Petit Palais avec le sentiment d’avoir rencontré bien davantage que « l’unique élève de Manet ». Un peintre, bien sûr, mais aussi une femme qui, sans discours ni posture, aura refusé que les limites de son siècle deviennent les siennes. Eva Gonzalès ne s’est pas affranchie des carcans de son époque en les fracassant. Sa liberté fut plus subtile, et peut-être plus difficile : apprendre, toile après toile, à devenir elle-même à l’intérieur des limites que son époque avait tracées pour elle. Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre, au Petit Palais, Paris jusqu’au 24 janvier 2027.
Un Œil sur l'évènement
Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi - Publié oct. 10, 2026 - 16:38
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De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
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Consensuel…
Par
Jawad Pakradouni
Publié

Ce terme est plus que jamais d’actualité dans tous les pays du monde et retrouve sa définition d’origine: un acte ne peut être consensuel ou consenti que s’il est accepté par l’autre. Le premier exemple qui vient à l’esprit est celui de l’acte charnel, qui défraye toutes les chroniques, lance les tendances sur les réseaux sociaux et peut annihiler une carrière ou une vocation. Tant qu’il s’agit d’une application à un acte entre deux personnes, le terme n’a que peu d’incidence. Mais lorsqu’il devient le fondement d’une politique, d’une société, voire le pilier d’un pays, il s’agit là d’une tout autre paire de manches. Au Liban, tout est consensuel: sa démocratie, son État de droit, son existence même. À l’origine, ce terme tant convoité est issu de son dérivé latin consensus, qui signifie “accepté par tous”. Et c’est bien là la malédiction libanaise: tout doit être accepté par tous, sinon le tout n’est rien. Or, plaire à tout le monde, c’est plaire à n’importe qui, comme le disait Sacha Guitry. Et les “n’importe qui” au Liban non seulement pullulent, mais font force de loi. Si la vie est faite de compétitions, au Liban, c'est l’école des fans : personne n’a perdu, tout le monde a gagné, ou presque. La seule fois où il y eut un perdant (sans le nommer expressément), ce fut lors des Accords de Taëf, qui ont amoindri les pouvoirs accordés au président de la République au profit de ceux du président du Conseil et du président du Parlement. Mais, comme l’a écrit Beigbeder, les chrétiens ont bon dos et se doivent de supporter tous les malheurs et les péchés du monde. Depuis ce jour, tout est fondé sur le consensuel, y compris la démocratie. Un consensualisme non pas entre les différentes composantes, factions, tribus, religions, qui forment les communautés du pays, mais entre leurs chefs nommément désignés ou leurs partis, même si certains jouissent, plus que d’autres, d’une longévité hors norme. Il suffit qu’un seul oppose son veto pour que la machine s’enraye, sous des prétextes tous aussi fallacieux les uns que les autres, le dernier en date étant la guerre civile. Appliquer la résolution 1701 (et incidemment la 1559, qui en constitue l’introduction) mènerait à la guerre civile. Accorder le droit de vote aux expatriés pour les 128 députés garantirait que le sang inonde les rues. Quémander (et le verbe est encore trop fier) justice pour le 4 Août provoquerait une apocalypse plus dévastatrice que l’explosion elle-même. Au nom de la démocratie consensuelle, c’est le totalitarisme consensuel qui règne. Dans trois semaines, cela fera un an que le nouveau locataire de Baabda aura pris ses quartiers. Lors de son discours d’investiture, certains nostalgiques y ont perçu les échos d’un rêve dissipé le 14 septembre 1982. D’autres y ont vu l’avènement d’une nouvelle ère, porteuse d’espoirs. Mais voilà que le consensuel revient à la charge, avec ses épouvantails politiques et sécuritaires, prétextes commodes pour freiner toute décision frénétique aux yeux de ceux qu’elle touche. Aujourd’hui, nous sommes au même point que le 8 janvier 2025. Tout doit être accepté par tous, sinon rien n’advient. Dans ces conditions, il est impossible de bâtir un État de droit. Démilitariser les milices et les groupes paramilitaires serait une folie, parce que non consensuelle. Ce serait un viol étatique, quand bien même le violeur serait à l’origine le bourreau. Il faudrait non seulement le ménager, mais encore le dédouaner; faute de quoi, ce serait la fin du consensus, et donc le début annoncé de la guerre civile. Et cela vaut pour tous les dossiers: celui du port, ceux des grands scandales, où il est impératif de préserver l’équilibre consensuel, c’est-à-dire confessionnel et communautaire. Pourquoi un ministre chrétien serait-il poursuivi et non son collègue musulman, quand les dignitaires religieux s’acharnent à tracer des lignes rouges autour de chaque enfant de leur communauté? Comment dépêcher une armée composée de soldats chiites pour affronter leurs “frères”? Sur ce point, nous avons d’ailleurs consenti, indirectement, à une sous-traitance sécuritaire confiée à une armée étrangère dont les rangs ne comptent pas de fils de ladite communauté. Guerre civile? Si elle devait avoir lieu (bien que it takes two to tango, ce qui n’est vraiment pas le cas dans les circonstances actuelles), comme le disait Anatole France, elle serait moins détestable que la guerre avec l’étranger, on sait du moins pourquoi l’on s’y bat. Notre véritable tragédie est ailleurs: nous nous prenons pour le centre du monde. Tout tournerait autour de nous, la planète entière serait suspendue à nos moindres mouvements. La réalité est plus cruelle: nous sommes seuls, et le monde se fiche éperdument du Liban. Le jour où nous comprendrons que notre nombrilisme n’a pas sa place, que personne ne consentira à notre place à l’existence d’un État, que le droit ne se négocie pas et que la souveraineté ne se quémande pas, alors peut-être cesserons-nous d’attendre l’autorisation de vivre. Car à force d’exiger l’accord de tous pour exister, nous avons fini par consentir collectivement, une fois de plus, à notre propre disparition….

La grand-messe de l’art contemporain, Art Basel, bientôt à Doha

Depuis plusieurs années, les États du Golfe mettent en œuvre des moyens colossaux pour transformer la région en un hub artistique, technologique et éducatif de qualité. Le Qatar n’est pas en reste et met les bouchées doubles pour attirer des talents du monde entier et encourager les compétences locales. L’État qatari multiplie les projets ambitieux, qu’ils soient artistiques, architecturaux ou sportifs, comme ce fut le cas à l’occasion de la coupe du monde de football qui s’est tenue au Qatar en 2022… Dans le cadre de ses efforts visant à promouvoir des projets à caractère culturel, le gouvernement qatari prend soin de s’entourer d’artistes mondialement connus et des meilleurs talents locaux et internationaux, tout en se dotant d’équipements culturels et éducatifs de haut niveau L’un des projets d’envergure prévus à Doha en 2026 est Art Basel, la grand-messe de l’art contemporain. Après la Suisse, Miami, Hong Kong et Paris, Doha accueillera Art Basel les 5 et 7 février prochains. Cette édition sera précédée de deux jours d’avant-première, les 3 et 4 février. L’évènement aura lieu dans le pôle créatif M7 ainsi qu’au Doha Design District, dans le centre-ville de Msheireb. Leader mondial de l’art contemporain, la foire Art Basel a été fondée en 1950 à Bâle, en Suisse, afin d’offrir une plateforme prestigieuse aux artistes, galeries et collectionneurs d’art du monde entier. Elle donne le ton au marché de l’art et en influence les prix, les courants artistiques et les tendances. L’édition Art Basel Qatar, en 2026, a vu le jour grâce à un partenariat avec QSI (Qatar Sports investment) et QC+. Elle est d’une importance capitale pour le pays et la région car elle permet de mettre en lumière le paysage culturel et artistique non seulement du Qatar mais également de toute la région et elle confirme la place du pays sur la scène internationale de l’art contemporain. Entre tradition et modernité Pour Vincenzo de Bellis, directeur artistique et mondial des foires Art Basel, Doha offre un environnement idéal pour un regard neuf sur l’art. En effet, le pays est à la croisée des chemins entre tradition et modernité. Son histoire est riche et complexe et l’État qatari encourage fortement les expérimentations artistiques innovantes. Le thème choisi pour cette édition 2026 est « Devenir », un thème qui décrit parfaitement cette région du monde car les traditions orales ancestrales y côtoient les technologies de pointe, et les anciennes routes commerciales s’y sont transformées au fil des années en un vaste réseau d’échange de cultures et de capitaux. Dans ce contexte à la fois riche et complexe, l’art est le meilleur témoin de l’histoire et des forces vives qui façonnent l’identité de la région. Pour son édition de 2026 à Qatar, Art Basel a choisi comme directeur artistique Wael Shawki, un artiste d’origine égyptienne, installé à Doha. Shawki est connu pour sa rigueur intellectuelle et sa profonde connaissance de la région. Qualités qui lui ont valu d’être nommé en 2024 directeur artistique de la caserne des pompiers de Doha. Il y a lancé un programme d'études intensives en arts (AISP), conçu pour favoriser la pensée critique, l'apprentissage pratique et le développement professionnel d’artistes émergents, internationaux et qataris. Le comité de sélection Shawki a exposé dans des endroits prestigieux, tels que la Tate Modern à Londres ou le MoMA à New York. En 2024, Il a été salué pour son œuvre Vidéo Drama 1882, à la 60e exposition internationale d’art de la Biennale de Venise... Il expose actuellement à LUMA à Arles, ainsi qu’à la galerie Talbot Rice de l'Université d'Édimbourg. Quant au comité de sélection de la foire, il est composé des représentants de prestigieuses galeries locales et internationales, tels que (entre autres) Lorenzo Fiaschi, co-fondateur de la prestigieuse Galleria Continua en Italie, Daniela Gareh, directrice de la galerie White Cube à Londres, Mohammed Hafiz, co-fondateur de Athr Gallery à Ryad, ou encore Sunny Rahbar, co-fondatrice de The Third Line art gallery à Dubai. La tenue d’Art Basel à Doha constitue un évènement majeur qui impactera sans aucun doute le paysage artistique de toute la région et assurera aux participants un rayonnement international et une opportunité unique d’interactivité avec la scène artistique mondiale.

Les Etats du Golfe, du régional à l’international (2/3)

Les Etats du Golfe ont émergé et se sont enrichis à la faveur de l’exploitation de leurs ressources énergétiques mais ils ont effectué, par paliers rapidement franchis, une véritable transformation qui leur a permis de s’imposer à l’échelle internationale. Soucieux de ne pas être seulement «les Etats du Golfe», l’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Emirats Arabes Unis, le Koweït, Oman et le Qatar ont aspiré à transformer leur statut purement régional en s’appuyant sur les atouts qu’ils avaient acquis, mais en les multipliant et en les développant sur base d’un processus s’apparentant à une marche forcée, jugée parfois débridée, excessive, mais reflétant une détermination leur permettant de dérouler le fil directeur de leurs ambitions et d’atteindre une reconnaissance mondiale. La régionalisation qui caractérise ces Etats du Golfe, ils lui ont donnée une dimension internationale. Ils sont devenus ainsi, en tant qu’ensemble, un pivot dans le monde, un point de convergence. Leur image s’est modifiée pour leur permettre de parvenir à ce que l’on pourrait appeler leur entrée dans la globalisation, pour reprendre une expression courante dans le langage anglo-saxon. Ils ont, chacun à sa façon, veillé à ne pas rester isolés et pour cela, ils ont pris soin, en premier lieu, de « parler », de communiquer. Parler avec la plupart des acteurs de la région mais aussi avec ceux qui pèsent, à des titres divers, sur cette partie du monde. On peut ainsi citer sur ce plan avec les Etats-Unis et l’Europe, la Russie et la Chine, mais aussi la Turquie et l’Iran, ainsi que l’Inde, désormais. Le dialogue tous azimuts : parler avec tout le monde et se positionner pour favoriser les échanges, les rencontres, les pourparlers, les négociations. Autant d’actions pour lesquelles ils occupent désormais une place importante et parfois incontournable. Leurs regards, leur attention, leurs actions, au-delà de la région, entre la mer Rouge et le Golfe, se sont tournés vers l’Est et vers le Nord, et aujourd’hui vers l’Afrique, avec un dynamisme comparable aux autres pays qui diversifient les relations avec le monde, notamment la Russie, la Chine, la Turquie, et plus récemment, de façon encore embryonnaire, le Japon, sans compter à l’évidence tous les Etats anciennement colonisateurs et les Etats-Unis d’Amérique. Au plan géostratégique, ces Etats ont déployé une diplomatie efficace grâce à laquelle ils peuvent désormais intervenir auprès de l’Iran ou d’Israël, avec une capacité de médiation qui s’appuie sur leur puissance économique, le développement remarquable de leur outil et savoir-faire diplomatique, et leur volonté d’être un acteur incontournable sur lequel le monde peut compter. Tout cela leur procure une reconnaissance et un rôle qui dépassent peut-être les objectifs initiaux, parce qu’ils ont su mettre en œuvre leurs forces pour atteindre les objectifs fixés et profiter de toutes les opportunités qui se présentaient à la faveur, parfois, de différends régionaux au sujet desquels ils ont su faire preuve de sagesse et de diplomatie pour, in fine, affirmer peu à peu un aspect de leur puissance. Relations, diplomatie, alliances, partenariats, dialogue, médiation, influence… Les Etats du Golfe sont ainsi passés de ce que l’on pourrait appeler leur « hard power » au « soft power ». Le « hard power », ils l’ont assumé en tant qu’exportateurs de matières premières énergétiques et dans leur action dans les domaines des finances, de la construction de centres de conférence et de salles d’expositions, dans les compétitions et l’urbanisme, ou aussi dans le développement de ports d’importance internationale – Dubaï était en 2024 le 11ème port mondial de conteneurs et compte parmi les six principaux acteurs du secteur maritime. Quant au « soft power », ces Etats l’ont développé à la faveur des divers évènements organisés qui ont suscité parfois des critiques mais qui ont toujours été réalisés en ayant recours à des moyens les plus modernes et les plis innovants. Refusant l’isolement, ils ont décidé de parler avec tous les acteurs de la scène internationale en s’appuyant sur leur puissance économique et diplomatique, refusant l’adage selon lequel « mon ennemi doit être votre ennemi ». Pour quelle raison cela serait une règle ? Ils ne soutiennent pas la Russie qui a envahi l’Ukraine ; faut-il pour autant cesser toute relation avec la Russie ? Ils répondent à leur façon. Ainsi, les Etats du Golfe ne sont pas un petit partenaire pour la Russie actuellement. Le pragmatisme, non seulement dans ce domaine, leur a permis d’atteindre le statut international qu’ils ont aujourd’hui et d’effectuer ainsi une véritable révolution dans leur mode de fonctionnement, dans leur comportement au niveau des relations internationales et dans les rapports avec les partenaires. Leur credo ? Ne mener que les combats qui sont les nôtres. Il y a des sujets dont il ne faut pas se mêler ; les intérêts des autres ne doivent pas être les nôtres. Il y a ainsi un mélange d’action et de neutralité qui ne doit pas être assimilé à de l’inaction. N.B. : L’importance de ce thème a incité les organisateurs de la 4ème édition des Rencontres Stratégiques de la Méditerranée (RSMed 2025) – colloque organisé à Toulon (France) chaque année depuis 2022 par la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (FMES) – à lui consacrer une table ronde dans la programmation de ces journées (8 et 9 octobre 2025). Prochain article : Les Etats du Golfe, à la recherche d’une puissance bien spécifique (3/3)

Jean-Claude Guillebaud et la question spirituelle du Mal

Tous les penseurs et chefs politiques qui continuent de réfléchir au dévoilement des innombrables facette de la guerre du Liban, tous les amateurs de « braconnage culturel, grâce auquel les non-spécialistes et les dominés se composent un espace propre » (Michel de Certeau), ont été touchés par la disparition, le 8 novembre, de l’ami et figure de premier plan que fut et restera l’essayiste Jean-Claude Guillebaud (1944-2025). Journaliste, éditeur, lauréat du Prix Albert Londres en 1972, grand reporter et correspondant de guerre (notamment pour Le Monde, Sud-Ouest, La Vie, etc) pendant plus de deux décennies, cofondateur et président de Reporters sans Frontières (RSF) de 1987 à 1993, Guillebaud est l’auteur d’une quarantaine de reportages ou d’essais étourdissants par la richesse de leurs références. Editeur au flair lumineux, curieux de tout, ses ouvrages vous laissent sur l’impression qu’il avait tout lu, tout noté. Sa disparition, une perte pour la presse française et internationale, l’est aussi pour le Liban, qui perd avec lui un témoin engagé, un grand journaliste qui a vu, compris et fait comprendre le Liban. Sa disparition devrait être aussi l’occasion de réfléchir à la mémoire des guerres libanaises et d’en avoir une fois pour toutes le cœur net, ce qui ne se produira pas tant que les Libanais n’auront pas, eux aussi, pris conscience de ce qu’y découvrit Jean-Claude Guillebaud. La lame de fond d’octobre 2019 Le dernier contact de Jean-Claude Guillebaud avec le Liban coïncida avec la lame de fond de la « révolution d’Octobre » 2019. Déclenchée par une injustice de trop – la volonté de taxation de l’application gratuite WhatsApp par un gouvernement en mal de ressources faciles –, le sursaut populaire poussa des dizaines de milliers de Libanais assoiffés « d’une citoyenneté libanaise espérée mais saccagée » (dixit Guillebaud), à faire échec, quelques brèves semaines durant, à un système politique reposant sur le « chacun pour soi, la corruption omniprésente et l’absence d’une citoyenneté minimale" (idem). Il en rendit compte dans l’hebdomadaire « La Vie », par un article reprenant en titre une parole de Jean-Paul II : « Le Liban est un message » (La Vie, 12 Novembre 2019). Il y rendait hommage aux Libanais descendus dans les rues pour dire leur refus de la corruption et du cynisme politique, alors que beaucoup étaient convaincus que l’âme même de la société libanaise était irrémédiablement pourrie. Ce n’était pas le premier contact de Jean-Claude Guillebaud avec le Liban. Venu couvrir les premiers mois d’une guerre civile qui s’étendra sur des années, son expérience de reporter l’avait mis en contact avec de nombreux acteurs de ce conflit, parmi lesquels figurait le député et homme politique Samir Frangié, dont l’amitié et la droiture, sans parler de l’état de santé, allaient compter dans sa vie. Dans son attachant court ouvrage qu’il avait intitulé Comment je suis redevenu chrétien (Points-Essais), et où il examinait la démarche rationnelle qui l’avait reconduit à la foi chrétienne, l’essayiste parla de son passage au Liban et de « la gratuité funèbre des massacres » qui jalonnèrent la guerre civile ; une guerre qui allait transformer des jeunes gens « bien élevés » en monstres, et réveiller sa conscience « Je pense à la grande sauvagerie spécifique du passage à l'acte qui s'était manifestée au Liban, durant les premières années de la guerre civile, écrivit-il. Le soir, à Beyrouth, chez le correspondant du Monde, Lucien George, nous en parlions tard dans la nuit (...). Nous vivions des horreurs indescriptibles (...). Oui, ce vertige étrange qui, en quelques instants, peut métamorphoser un homme ordinaire en un tortionnaire capable de tout (...). L'événement nous jetait à la figure une question qui ne concernait plus vraiment le journalisme, et cette question était celle du Mal (...). C'est bien cette antique question qui ressurgissait avec fracas dans les rues de Beyrouth ou dans les montagnes du Chouf livrées à la gratuité funèbre des massacres. ». « Le retour de cette question spirituelle du Mal dans la conscience occidentale reste associé au Liban des années 1970 », écrit-il alors (pages 33-35). Le problème du Mal Enseignée par l’Eglise catholique, l'existence de l'Archange déchu avait été en effet « effacée » de la conscience occidentale par les Lumières et les maîtres du soupçon, qui le réduisirent tout au plus à une personnification du mal. Pourtant, sur le plan doctrinal, l'existence de la créature angélique déchue n'a jamais été remise en question. Ainsi, dans une homélie célèbre datant du 29 juin 1972, commentant les suites du Concile Vatican II, le pape Paul VI affirmait : « Devant la situation de l'Église d'aujourd'hui, nous avons le sentiment que par quelque fissure la fumée de Satan est entrée dans le peuple de Dieu. Nous voyons le doute, l'incertitude, la problématique, l'inquiétude, l'insatisfaction, l'affrontement. On n'a plus confiance dans l'Église. On met sa confiance dans le premier prophète profane venu qui vient à nous parler de la tribune d'un journal ou d'un mouvement social, et on court après lui pour lui demander s'il possède la formule de la vraie vie, sans penser que nous en sommes déjà en possession, que nous en sommes les maîtres (...)». L'affirmation de Paul VI, corroborée par les Papes qui lui ont succédé, bouscule notre rationalisme. On peut même parler de la métamorphose évoquée par J-C Guillebaud comme d’une sorte d'invasion intérieure qui dépossède momentanément un être humain de sa conduite ordinaire. Ce que l’occidental Jean-Claude Guillebaud redécouvre au contact de la guerre du Liban, c’est une « clé d'interprétation » d’une réalité perdue après le grand vide laissé par la « mort de Dieu », qui céda avec le temps à une désolation spirituelle proche du désespoir, et à « une déception » encore plus immense de ce que le philosophe Emmanuel Mounier dans Introduction aux existentialismes, appelle « les mythes de remplacement » (p 14). Par la suite, la réflexion de Guillebaud le confirma dans cette redécouverte de la dépossession démoniaque ; une redécouverte qu'il qualifie de « platement anthropologique » (p 47), et non sentimentale ou pieuse. Cette redécouverte ne disait rien de spécifique sur le Liban ou l'Orient. Ce qu'elle disait portait sur la nature humaine en général, dans la dimension que lui accordent la pensée et l’anthropologie chrétiennes. L’entêtement à espérer Ce que tout le monde peut retenir de Jean-Claude Guillebaud, c’est sa passion de la connaissance, la curiosité profonde de savoir pourquoi les choses sont comme elles sont ou furent comme elles furent. La sienne est une aventure intellectuelle d’une irréprochable honnêteté. Déployant toute l’habileté et l’expérience du journaliste d’investigation au service de ce besoin de comprendre, il devint ainsi le réfléchisseur d’une époque. Ses ouvrages resteront des phares dans le brouillard, avec le sens du détail qu’il déployait pour le plaisir et le charme, et des citations qui valent des chapitres à elles-seules, comme celle-ci : « Il arrive, écrit Søren Kierkegaard, que la foi voyage incognito » (Comment je suis redevenu chrétien, page 183). Jean-Claude Guillebaud fut un chrétien de l'envergure des grands témoins crédibles de la conscience occidentale. « Je ne crois pas malgré le mal, je crois avec lui. C’est dans cette tension — entre la blessure du monde et la promesse de lumière — que l’espérance devient courage », écrivit-il dans La foi qui reste (Éditions de l’Iconoclaste, 2017). Cette phrase résume très bien son attitude spirituelle: elle parle d’une foi habitée par la grâce, d’une foi lucide, qui fait de la contradiction même - le mal, la souffrance, le doute - un lieu d’où la lumière peut surgir. Pour le Liban comme pour la France, et pour son épouse Catherine, son héritage intellectuel et spirituel rappelle qu’il y a dans l’entêtement à espérer, un acte de résistance. On a envie d’écrire : « Heureux les doux ».

L’Europe prise entre le marteau chinois et l’enclume américaine

Le 7 décembre 2025, Emmanuel Macron a fait ce qu’aucun dirigeant européen n’avait osé faire ouvertement depuis trois décennies de relations soigneusement calibrées avec Pékin : il a parlé sans détour. Quelques heures après son retour de sa quatrième visite officielle en Chine, le président français déclarait dans un entretien accordé aux Échos que la relation commerciale entre l’Europe et la Chine était devenue « insoutenable ». La Chine, avertissait-il, est en train de « tuer ses propres clients ». L’industrie européenne, ajoutait-il, fait désormais face à une question de « vie ou de mort ». Ce n’était pas le langage de la diplomatie mais celui d’une alerte stratégique. Pendant trente ans, l’Europe a calibré sa relation avec la Chine dans des euphémismes soigneusement choisis : partenariat stratégique, commerce mutuellement bénéfique, coopération gagnant-gagnant. Les propos d’Emmanuel Macron marquent une rupture. Ils reconnaissent ouvertement ce que les données montrent depuis longtemps mais que le discours politique refusait d’admettre : l’Europe est devenue la variable d’ajustement d’un système économique mondial de plus en plus façonné par la surcapacité industrielle chinoise et le protectionnisme américain. Les chiffres expliquent l’état d’urgence. En 2024, l’Union européenne a enregistré un déficit commercial de 305 milliards d’euros avec la Chine, important pour 519 milliards d’euros de biens et n’exportant que pour 213 milliards. Ce déficit dépasse désormais le PIB de plusieurs États membres. Plus significatif encore, il s’accélère. De 197 milliards d’euros en 2019, il devrait approcher les 320 milliards en 2025. Il ne s’agit plus d’un déséquilibre conjoncturel, mais d’un basculement structurel. Cette accélération s’est intensifiée en 2025 lorsque les États-Unis ont fortement restreint l’accès des produits chinois à leur marché par le biais de droits de douane et de sanctions. Les exportations chinoises n’ont pas disparu : elles ont été redirigées. L’Europe a absorbé le choc. Chaque conteneur ne pouvant plus être écoulé de manière rentable aux États-Unis a cherché une porte d’entrée dans les ports européens. Avec son marché ouvert et son autorité politique fragmentée, l’Europe est devenue la voie de moindre résistance dans l’affrontement sino-américain en cours. Une asymétrie profonde Les flux commerciaux ne reflètent qu’une partie du problème. Les investissements directs étrangers révèlent une asymétrie plus profonde. Les entreprises européennes détiennent plus de 230 milliards d’euros d’investissements directs en Chine. Les entreprises chinoises en détiennent moins du tiers en Europe. Mais la nature de ces investissements diffère fondamentalement. Le capital européen renforce la capacité productive chinoise et alimente sa machine exportatrice. Le capital chinois, en revanche, s’ancre directement dans les secteurs stratégiques européens, acquérant technologies, marques et accès durable aux marchés. Nulle part la vulnérabilité européenne n’est plus visible que dans le secteur des batteries pour véhicules électriques. La Chine contrôle environ 80 % de la production mondiale de cellules de batteries et domine presque tous les goulets d’étranglement en amont — du raffinage du graphite au traitement du lithium et du cobalt. Cette domination n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte de plusieurs décennies de politiques industrielles dirigées par l’État. L’Europe, à l’inverse, s’est reposée sur les forces du marché et sur des initiatives fragmentées. La faillite de Northvolt, le leader européen de batteries pour véhicules électriques, malgré un soutien public massif, a mis en lumière l’ampleur de l’écart de compétitivité. Face aux preuves croissantes de surcapacités subventionnées, la Commission européenne a imposé des droits de douane sur les véhicules électriques chinois à la fin de l’année 2024. Mais les exemptions, les failles réglementaires et l’adaptation rapide des industriels chinois en ont limité l’efficacité. La production s’est déplacée. L’assemblage s’est relocalisé en Europe. La pénétration du marché s’est poursuivie. L’Europe a traité un problème politique sans résoudre le problème stratégique. Un déséquilibre structurel de pouvoir La question la plus profonde est structurelle. L’exposition européenne à la Chine est inégale et très diverse, ce qui engendre une paralysie politique. Le modèle industriel allemand demeure fortement dépendant de la demande chinoise. La Hongrie s’est positionnée comme une plateforme industrielle chinoise au sein de l’Union européenne. La France, moins exposée, dispose d’une plus grande marge de manœuvre politique pour plaider en faveur de mesures de protection. Ces intérêts divergents rendent extrêmement difficile l’élaboration d’une réponse européenne unifiée. La Chine comprend parfaitement cette contrainte. La division garantit l’inaction. Ce que l’intervention d’Emmanuel Macron a révélé n’est pas simplement un différend commercial, mais un déséquilibre structurel de pouvoir et de gouvernance politique. La faiblesse de la construction politique européenne — une union de 27 nations dotée de pouvoirs centralisés limités — place l’Europe entre deux « pôles »: d’un côté, la gouvernance industrielle centralisée et disciplinée de la Chine ; de l’autre, l’approche de plus en plus protectionniste et fondée sur le rapport de force des États-Unis sous Donald Trump. La Chine a consacré des décennies à bâtir des politiques industrielles puissantes, investissant des milliers de milliards de yuans dans des secteurs initialement déficitaires mais qui lui ont finalement permis d’accéder à une position dominante : automobile, batteries pour véhicules électriques, panneaux solaires, raffinage des terres rares, composants électroniques et semi-conducteurs d’entrée de gamme. L’Europe, en revanche, a compté sur les entreprises privées pour développer ses capacités industrielles, tout en confiant la vision stratégique à des institutions européennes dépourvues de véritables pouvoirs d’exécution. Les États-Unis se sont appuyés sur l’entrepreneuriat et des marchés de capitaux agiles pour dominer des secteurs très rentables comme l’énergie et la technologie, au prix d’une vulnérabilité accrue dans les industries traditionnelles et certains secteurs stratégiques tels que les terres rares. Donald Trump recourt aujourd’hui à une interprétation extensive des pouvoirs présidentiels — droits de douane, sanctions, relocalisations forcées — pour corriger des déséquilibres que les marchés n’ont pas su résorber seuls. L’Europe se retrouve désormais prise entre le marteau Chinois et l’enclume Américaine, avec des outils politiques limités pour élaborer une réponse coordonnée. Ses marges de manœuvre se réduisent. La confrontation comporte des risques de représailles. L’inaction entraîne un déclin industriel irréversible. Ce qui n’est plus possible, en revanche, c’est le déni. En réalité, le déséquilibre commercial entre l’Europe et la Chine n’est que la partie émergée d’un iceberg bien plus vaste. Il révèle la faiblesse stratégique de la construction européenne — une faiblesse qui permet à deux superpuissances de façonner un monde bipolaire selon leurs propres règles, tandis que le poids économique de l’Europe ne parvient pas à se traduire en puissance politique équivalente. La question n’est plus de savoir si l’Europe a compris l’enjeu. Elle est de savoir si l’Europe saura saisir l’urgence créée par la montée des tensions géopolitiques et l’accélération de la démondialisation pour renforcer sa gouvernance — avant que sa capacité d’action ne se réduise à néant.

Les Etats du Golfe, du pétrole à la puissance (1/3)

La puissance c’est imposer sa volonté : faire, faire faire, empêcher de faire, imposer de faire (Raymond Aron). Les Etats du Golfe ont émergé et se sont enrichis à la faveur de l’exploitation de leurs ressources naturelles – pétrole et gaz –, plus particulièrement depuis ce que l’on a appelé ultérieurement le premier choc pétrolier de 1973. Ce choc en était un pour ce qu’il est commun d’appeler l’Occident, à savoir l’Amérique du Nord et l’Europe, même si à cette époque de la décennie 70 une bonne partie de l’Europe n’était pas, et de loin, dans l’Union européenne et subissait pour encore près d’une vingtaine d’années le joug soviétique et, tout autant, celui du communisme. Ne pourrait-on pas dire que depuis l’aube du 21ème siècle les Etats du Golfe se sont émancipés, en quelque sorte, de cette dépendance qui leur apporte encore une manne financière importante mais qu’ils ont su utiliser et transformer d’une façon radicale pour avoir un autre statut que celui d’Etats rentiers ? Ne serait-il pas pertinent, en outre, de dire que ces Etats ont effectué, par paliers rapidement franchis, une véritable conversion cybernétique qui s’apparente à une révolution au sens propre ? Les Etats du Golfe dont il est question ici sont, à titre de rappel, l’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Emirats Arabes Unis, le Koweït, Oman et le Qatar. Tous n’en sont pas au même stade dans cette évolution-transformation, mais le mouvement est bien en cours pour chacun d’eux, chacun à son rythme, selon le choix de la voie qu’il a choisie pour la mise en œuvre et le développement de ses propres caractéristiques et de ses objectifs déterminés. Il ne s’agit donc pas d’un abandon – pas encore – du pétrole et du gaz ou d’une rupture avec ce qui les porte toujours, mais d’une émancipation leur permettant d’opérer ce qu’il faut réellement qualifier de révolution. A partir de la richesse que leur offrent les ressources énergétiques, ils aspirent à passer à la puissance. Quelle est-elle, quels sont les processus employés pour y parvenir, dans quels objectifs ? Développement concomitant Certaines données relatives à ces Etats sont similaires sans être identiques. Géographiquement proches, ils bordent le Golfe arabo-persique – seuls l’Arabie Saoudite et Oman ont d’autres ouvertures maritimes – et ils se sont développés de façon concomitante : urbanisme de haute qualité sans craindre le gigantisme ; modernisme dans tous les domaines (finance, économie, commerce, tourisme) ne refusant pas les défis climatiques ; maritimisation ; hub portuaire et logistique ; une identité axée aussi sur le luxe et l’excellence. Certains de ces Etats sont des points désormais incontournables de convergence et des nœuds de voies aériennes intercontinentales. Ils ont adopté une stratégie visant à manifester leur existence et leur connaissance, avant leur reconnaissance, en faisant preuve d’organisation et de capacités à agir dans des domaines aussi variés que les évènements sportifs, culturels, artistiques, les rencontres, et les manifestations de grande ampleur. L’Irak aurait dû légitimement leur être associé en tant qu’Etat du Golfe. Son sort, scellé de façon malheureuse en 2003, ne lui a pas encore permis d’être au rendez-vous avec les autres Etats. Face à l’Iran, qui aspire aussi à être un pôle moyen-oriental, l’ensemble de ces Etats s’est affirmé comme une réelle puissance régionale. D’un autre ordre, certes, mais une puissance tout de même. Prochain article : Les Etats du Golfe, du régional à l’international NB : L’importance de ce thème a incité les organisateurs de la 4ème édition des Rencontres Stratégiques de la Méditerranée (RSMed 2025), colloque organisé à Toulon (France) chaque année depuis 2022 par la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (FMES), à lui consacrer une table ronde dans la programmation des journées des 8 et 9 octobre 2025.