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Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877. Kunsthalle Bremen.
Culture
Portrait de l'auteur
Par Yasmina Comair
Publié oct. 11, 2026 - 03:41
Le Petit Palais consacre à Eva Gonzalès sa première grande rétrospective, depuis le 15 septembre et ce jusqu’au 24 janvier prochain, réunissant près de cent peintures, pastels et gravures. Unique élève d’Édouard Manet, contemporaine de Berthe Morisot et Mary Cassatt sans jamais véritablement appartenir au groupe impressionniste, elle fut surtout une femme qui sut se frayer un chemin dans un XIXe siècle qui en laissait peu aux artistes de son sexe. Remarquablement construite, l’exposition est aussi émouvante : derrière l’élève, le modèle, l’épouse et la mère, elle laisse apparaître, œuvre après œuvre, une artiste peintre qui conquiert sa liberté. Le Réveil, 1877. Il est des artistes que la postérité enferme dans une œuvre, d’autres dans une relation. Pour Eva Gonzalès, ce fut Manet. Elle fut son élève, la seule officiellement reconnue, ainsi que son modèle lorsqu’elle fut immortalisée par ce dernier en 1870 dans une longue robe blanche, assise devant son chevalet. Cette proximité essentielle aura pourtant longtemps laissé son travail dans l’ombre du maître. Le parcours du Petit Palais a l’intelligence d’expliciter cette case départ pour mieux nous en éloigner. Au fil des salles, les délicatesses héritées de Charles Chaplin rencontrent les noirs et la modernité de Manet, avant que la touche ne s’élargisse, que les fonds ne s’allègent et que l’air des plages normandes n’entre presque physiquement dans la toile. Ce que l’on regarde alors n’est plus seulement l’évolution d’une peinture, mais la conquête laborieuse d’une voix. Devenir peintre quand on naît femme Cette conquête commence bien avant Manet. Car avant de s’affranchir de ses maîtres, Eva Gonzalès dut se dégager de ce que son époque avait prévu pour elle. Née à Paris en 1847, fille de l’écrivain et journaliste Emmanuel Gonzalès et de la musicienne Célina Ragut, Eva grandit dans une bourgeoisie cultivée où les arts font naturellement partie de l’éducation. Elle joue elle-même plusieurs heures de piano par jour et aurait pu demeurer cette jeune femme accomplie à laquelle son milieu autorisait volontiers les arts, pourvu qu’ils restent un agrément. Mais Eva choisit la peinture comme une destinée. Or, au XIXe siècle, les portes de l’École des Beaux-Arts restent fermées aux femmes. Elles doivent apprendre ailleurs, dans des ateliers privés, et c’est auprès de Charles Chaplin qu’Eva se forme à partir de 1866. Le Petit Palais accompagne d’ailleurs son parcours d’un fil intitulé Une vie d’artiste au féminin, rappelant combien devenir peintre lorsque l’on était une femme supposait déjà de contourner les règles d’un monde pensé essentiellement par les hommes. Les premières œuvres en conservent une grâce presque poudrée. Dans La Demoiselle, comme dans Les Deux Sœurs ou La Toilette, les étoffes sont précieuses, les couleurs tendres, les gestes retenus. Une sœur arrange les cheveux de l’autre et, dans cette scène intime, apparaît déjà l’une des présences les plus constantes de l’œuvre de Gonzalès: Jeanne, sa cadette, qui sera tour à tour modèle, élève, confidente et presque double. Elle traverse sa peinture au fil des années, le visage penché ou le regard ailleurs, offrant à Eva un territoire familier où chercher, essayer et, peu à peu, s’inventer. Les Deux Sœurs ou La Toilette, vers 1866-1868. Dans l’ombre de Manet, trouver sa lumière Lorsque Gonzalès rencontre Manet en 1869, elle a vingt-deux ans et sa peinture change de respiration. Les délicatesses apprises chez Chaplin ne disparaissent pas tout à fait, mais elles rencontrent la profondeur des noirs, la franchise du trait et cette manière si moderne de laisser le pinceau exister sur la toile. Gonzalès regarde beaucoup son maître, bien sûr ; pourtant, à mesure que l’exposition avance, ce qui émeut est justement de la voir s’en éloigner, presque imperceptiblement, jusqu’à ce que l’influence cesse d’être une ombre pour devenir un héritage. Une Loge aux Italiens, vers 1874, en est l’un des plus beaux exemples. Jeanne y pose auprès d’Henri Guérard, futur mari d’Eva, dans l’obscurité veloutée d’une loge de théâtre. Refusé au Salon de 1874, le tableau est alors critiqué précisément pour ce que certains considèrent comme l’influence excessive de Manet. Gonzalès ne renonce pas : elle l’expose dans son atelier, le reprend, puis le présente de nouveau au Salon en 1879, où il est cette fois accepté. Il y a déjà, dans cette obstination tranquille, quelque chose de sa liberté : recevoir, transformer, essuyer le refus et revenir. Une Loge aux Italiens, vers 1874, musée d’Orsay. De Manet, il subsiste pourtant dans son œuvre quelque chose de plus délicat encore que les noirs, les cadrages ou la modernité des sujets: les violettes. Elles reviennent dans L’Indolence, puis dans Le Réveil, posées près du lit au milieu de la blancheur des draps. La fleur appartient à l’univers pictural de Manet et le parcours du Petit Palais invite précisément à lire ces bouquets comme un rappel du maître. Chez Gonzalès, ces petites touches mauves deviennent ainsi un écho discret : non plus une influence qui s’impose, mais une mémoire qui demeure. Quelques fleurs, presque rien ; comme si Manet pouvait rester présent sans désormais lui faire d’ombre. Quand la peinture prend l’air À Dieppe, Honfleur ou Grandcamp, la peinture s’ouvre alors à une autre lumière. Dans Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877- 1878, quelques herbes, un panier, deux enfants et un ciel suffisent. La matière devient plus rapide, presque inachevée par endroits, comme s’il fallait moins décrire le paysage que retenir l’instant avant que la lumière ne change. Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877-1878, National Gallery of Ireland. Gonzalès n’a jamais participé aux expositions impressionnistes et préféra, comme Manet, continuer à se confronter au Salon. Sa peinture rejoint pourtant ici naturellement certaines de leurs recherches, non par appartenance à un groupe, mais parce que l’air et la lumière semblent lui imposer une nouvelle manière de voir. Les contours se font moins sages, le geste plus libre ; quelque chose s’est défait du fini précieux de ses débuts sans jamais perdre cette douceur très particulière qui lui appartient. La transformation devient presque tangible. Ce n’est plus seulement une élève qui maîtrise ce qu’on lui a enseigné, mais un peintre qui commence à choisir ce qu’elle souhaite en conserver et ce dont elle peut désormais se passer. Ces femmes qui regardent ailleurs Dans La Promenade à âne, vers 1880-1882, Jeanne et Henri Guérard sont à nouveau réunis, mais nous sommes loin du raffinement contenu des premières années : les touches se sont élargies, le fond s’esquisse plus qu’il ne se décrit et la peinture ne ressent plus la nécessité de tout achever. Jeanne, juchée sur l’animal, détourne le regard. La Promenade à âne (Henri et Jeanne) vers 1880-1882, Bristol Museums & Archives. Ce regard ailleurs pourrait presque devenir le fil secret de l’exposition, tant les femmes d’Eva Gonzalès semblent peu préoccupées par celui que l’on porte sur elles. Elles lisent, rêvent, se coiffent, s’éveillent, s’abandonnent dans un fauteuil ou sur un lit, contemplent ce qui se trouve hors du tableau. Elles sont élégantes sans être décoratives, présentes sans se donner tout à fait. Elles possèdent une intériorité à laquelle le spectateur n’a pas entièrement accès et c’est peut-être là, sans manifeste ni revendication, que la peinture de Gonzalès nous paraît aujourd’hui si moderne. Car sa liberté ne fut jamais spectaculaire. Eva Gonzalès ne vécut pas en marge de son monde : elle en connaissait les usages, épousa Henri Guérard en 1879 et devint mère. Mais elle continua à peindre, à exposer, à se confronter au jugement et au refus, dans un siècle où la carrière d’une femme artiste demeurait fragile. La présence, dans le parcours, du Goûter de Marie Bracquemond donne à cette réalité un relief particulier. Sa sœur Louise y est absorbée par sa lecture, dans un univers qui dialogue merveilleusement avec celui de Gonzalès. Pourtant, les trajectoires divergent : Bracquemond finira progressivement par renoncer à exposer, dans un contexte conjugal peu favorable à sa peinture. Le rapprochement, sans être appuyé, dit beaucoup. Pour une femme du XIXe siècle, apprendre à peindre était déjà une conquête ; continuer à peindre pouvait en être une autre. Eva Gonzalès, elle, continue. Non pas dans le fracas d’une rébellion, mais avec cette détermination silencieuse qui semble parcourir toute son œuvre. Sa liberté se construit à l’intérieur même des cadres de son époque : ceux de son sexe, de son milieu, du Salon, de ses maîtres. Elle ne les fracasse pas ; elle les déplace suffisamment pour s’y ménager son propre espace. Une liberté interrompue Le destin lui laissera pourtant peu de temps pour poursuivre cette conquête. Le 19 avril 1883, elle donne naissance à son fils Jean-Raimond. Manet meurt le 30 avril. Six jours plus tard, le 6 mai, Eva succombe à une embolie. Elle n’a que trente-six ans. Deux ans plus tard, une exposition posthume lui est consacrée dans les salons de La Vie moderne ; puis le temps fera lentement son travail d’effacement. Cette fin brutale donne aux dernières salles une émotion particulière. On vient de regarder une peinture s’ouvrir au moment même où l’on sait combien soudainement la vie va se refermer. Et c’est sans doute là que la construction de cette rétrospective trouve sa plus grande justesse : près de cent œuvres ne racontent pas seulement une carrière, elles rendent perceptible un mouvement, celui d’une femme qui apprend de Chaplin, admire Manet, conserve de l’un une certaine douceur, de l’autre la modernité du regard et quelques violettes, avant de trouver peu à peu sa propre lumière. On quitte ainsi le Petit Palais avec le sentiment d’avoir rencontré bien davantage que « l’unique élève de Manet ». Un peintre, bien sûr, mais aussi une femme qui, sans discours ni posture, aura refusé que les limites de son siècle deviennent les siennes. Eva Gonzalès ne s’est pas affranchie des carcans de son époque en les fracassant. Sa liberté fut plus subtile, et peut-être plus difficile : apprendre, toile après toile, à devenir elle-même à l’intérieur des limites que son époque avait tracées pour elle. Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre, au Petit Palais, Paris jusqu’au 24 janvier 2027.
Un Œil sur l'évènement
Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi - Publié oct. 10, 2026 - 16:38
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Photo AFP
De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
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Les Iraniennes découvrent leurs visages que les mollahs ne sauraient voir

Le pouvoir des mollahs serait-il en train de lâcher du lest sur le port du voile islamique obligatoire ou bien accorde-t-il un assouplissement passager pour calmer une population excédée ? Une chose est sûre: ces dernières années, les femmes ont bravé de plus en plus les règles strictes de la République islamique alors qu’un vent de liberté souffle dans les rues iraniennes. Des femmes qui dansent dans une fête ou discutent dans des cafés... Sans foulard. Des images encore inimaginables il y a peu se multiplient Nattes, cheveux bouclés ou peroxydés s'affirment aujourd'hui dans l'espace public, au milieu de femmes plus traditionnelles arborant le hijab ou le tchador. Ce phénomène, davantage visible ces derniers mois à Téhéran et dans les grandes villes, touche désormais toutes les générations à de divers degrés. Certaines femmes arborent aussi davantage de tenues plus serrées ou laissant apparaître épaules, jambes ou nombril, au grand dam de certains conservateurs qui fustigent ce qu'ils appellent leur "nudité". Elles sont pourtant de plus en plus nombreuses à se montrer tête nue en public, en dépit de la répression ayant frappé en 2022 et 2023 le mouvement de contestation "Femme, Vie, Liberté", après la mort en détention de la jeune Kurde Mahsa Amini, arrêtée par la police des mœurs pour non-respect du strict code vestimentaire en vigueur. Un pouvoir divisé L'assouplissement, relatif, intervient alors que l'Iran est sorti affaibli de la guerre de 12 jours en juin dernier contre Israël, et que se profile la succession du guide suprême iranien Ali Khamenei, au pouvoir depuis 1989 et âgé de 86 ans. Le port du voile reste cependant un sujet de division, y compris au sein du pouvoir. Le président Massoud Pezeshkian considère que l'on ne peut pas contraindre une femme à porter le voile. Son administration a refusé l'an dernier de promulguer une loi, votée au Parlement, qui prévoyait un durcissement drastique des peines à l'encontre des femmes non ou mal voilées. Les autorités iraniennes ont certes lâché du lest sur le port du voile en public, mais elles ne sont pas pour autant prêtes à renoncer à ce pilier de la République islamique, relèvent des analystes et des militants, avertissant qu'un brusque retour de bâton est possible. Selon Arash Azizi, de l'université Yale aux États-Unis, "le régime a renoncé à faire respecter une application stricte du port du voile obligatoire, mais il n'a pas du tout renoncé au principe lui-même". "Ce serait une énorme concession idéologique qu'il n'est pas prêt à faire. Mais il sait qu'il sera très difficile de faire rentrer le génie dans la bouteille", ajoute le chercheur. Le cabinet du guide suprême lui-même a été critiqué par certains ultraconservateurs après avoir publié en novembre la photo de Niloufar Ghalehvand, une professeure de pilates tuée pendant la guerre avec Israël, la montrant sans voile, juste avec une casquette de baseball. Lors de la semaine du design à l'Université de Téhéran en novembre, on pouvait voir des femmes sans voile se promenant dans les expositions. Toutefois, la manifestation a dû fermer ses portes plus tôt que prévu après des protestations de dignitaires religieux. Répression intensifiée Le chef de l'autorité judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejeï, a ainsi déclaré que les agences de renseignement devaient signaler "les réseaux promouvant l'immoralité et le non-port du voile", promettant que ses services prendraient des mesures. Début décembre, le guide suprême a défendu le hijab dans une allocution, déclarant que les femmes portant le voile "progressaient davantage que les autres dans tous les domaines et jouaient un rôle actif dans la société et dans leurs foyers". Si les images de femmes dévoilées et joyeuses peuvent donner une impression de liberté ambiante, la répression s'est cependant intensifiée ces derniers mois après la guerre avec Israël, préviennent les organisations militantes. Plus de 1.400 exécutions ont déjà eu lieu cette année, selon des ONG et des groupes, notamment les Baha'ís, la plus grande minorité religieuse non musulmane d'Iran, subissent une persécution accrue. La prix Nobel de la paix 2023 Narges Mohammadi, qui était en liberté provisoire depuis décembre 2024 et ne se couvre jamais la tête, a été de nouveau interpellée le 12 décembre à Mashhad après avoir pris la parole lors d'une cérémonie en hommage à un avocat retrouvé mort début décembre.

Quand le souverainisme est dénoncé et le populisme récompensé

Au Liban, la politique ne se mesure plus aux résultats obtenus ni à la protection des intérêts nationaux, mais plutôt à la force de la voix, à l'intensité de la rhétorique et à la capacité d'un responsable à apaiser les instincts d'une population divisée et exaspérée. Dans ce contexte, tout ministre qui privilégie le calme, la réflexion posée et l'abnégation devient une cible potentielle d'accusations incessantes. C'est précisément le cas du ministre des Affaires étrangères, Youssef Raji, victime d'une campagne de critiques indissociable d'une crise plus profonde qui affecte le concept même d'État. Depuis sa prise de fonctions au ministère des Affaires étrangères, M. Raji n'a pas agi comme un ministre « populiste » et n'a jamais cherché à instrumentaliser sa fonction à des fins rhétoriques ou pour marquer des points politiques. Il a traité le ministère des Affaires étrangères comme un ministère souverain chargé de protéger la position du Liban à un moment critique de la conjoncture régionale, et non comme une tribune pour des manœuvres politiques. Ce choix, qui devrait aller de soi, est devenu un motif d'accusation au Liban, car la culture politique dominante considère désormais les prises de position péremptoires comme une preuve de courage, l'imprudence comme un signe de faiblesse ou de complicité. Les attaques contre Youssef Raji ne reposent pas sur une évaluation juste de son action, mais plutôt sur une comparaison injuste entre ses actes et ce que ses adversaires souhaiteraient qu'il fasse. On lui reproche de ne pas tenir de propos incendiaires, de ne pas susciter d'espoirs irréalisables et de refuser d'entraîner le Liban dans des conflits qu'il ne peut supporter. Or, ce qui est présenté comme une « faiblesse » n'est rien d'autre qu'une compréhension réaliste de la taille réelle du Liban et des rapports de force qui régissent la région. Le Liban d'aujourd'hui est un État au bord de l'effondrement : une économie dévastée, des institutions fragiles, de profondes divisions politiques et des armes hors de son contrôle qui entravent sa souveraineté. Dans ce contexte, la politique étrangère devient le dernier rempart de ce qui reste de l'État. Toute erreur de jugement, toute déclaration imprudente pourrait isoler davantage le Liban sur la scène internationale, ou le plonger dans une confrontation à laquelle il n'a ni les moyens ni les ressources pour faire face. Youssef Raji comprend cette réalité et la gère avec finesse diplomatique, et non par populisme. Il serait injuste de tenir le ministre des Affaires étrangères responsable de trente années de politiques inefficaces. Raji n'a pas hérité d'un État stable ni d'un réseau de relations solides. Il a hérité, en revanche, de l'image d'un État manquant de crédibilité, perçu avec suspicion par la communauté internationale, qui hésite à s'engager avec lui. Dans cette marge de manœuvre réduite, il s'efforce de réparer ce qui peut l'être, de maintenir un minimum de communication avec la communauté internationale et d'éviter une rupture totale des relations, dont les conséquences seraient catastrophiques pour le Liban. Plus important encore, Youssef Raji n'a pas utilisé sa fonction pour régler des comptes internes, ni transformé le ministère des Affaires étrangères en un instrument de lutte politique locale. Il n'a pas tenu de discours clivant, ni présenté le Liban comme un outil dans un conflit régional. Au contraire, il a cherché à instaurer un discours reflétant l'idéal de l'État, même si celui-ci est faible et fragmenté. Ce comportement, qui devrait être la norme pour tout ministre des Affaires étrangères, suscite suspicion et accusations au Liban, car ceux qui sont habitués à la logique de la domination ne sont pas rassurés par la logique de l'équilibre. Défendre Youssef Raji ne signifie pas prétendre qu'il est infaillible, ni que son action est au-dessus de toute critique. La critique est un droit, et la responsabilité un devoir. Mais ce qui se passe aujourd'hui dépasse la simple critique : il s'agit d'une mise à l'épreuve des intentions, d'une tentative de démanteler tout modèle de responsable politique qui ne recourt pas à une rhétorique populiste. On attend du ministre des Affaires étrangères qu'il soit le porte-parole de la colère populaire, et non le garant des intérêts nationaux, et qu'il apaise une opinion publique éphémère, même au détriment de l'avenir du pays. En ces temps sombres pour le Liban, le calme devient un acte de résistance, et la diplomatie un choix courageux, non un signe de faiblesse. Défendre Youssef Raji, c'est défendre l'idée que le Liban est encore capable, malgré tout, de former des dirigeants qui agissent selon la logique de l'État, et non sous l'emprise du sectarisme, et en fonction des intérêts nationaux, et non de leurs instincts. Ce choix sera peut-être impopulaire et ne suscitera peut-être pas d'applaudissements immédiats, mais c'est la seule option susceptible de protéger le Liban d'un effondrement plus profond. Et dans un pays habitué à punir la raison et à récompenser la folie, défendre la diplomatie devient un combat en soi.

Le super cycle des matières premières: la nouvelle ruée vers l'or

Depuis près de deux ans, les investisseurs observent la progression spectaculaire des cours de l’or et de l’argent, parfois avec incrédulité. Depuis décembre 2023, le cours de l’or a plus que doublé, passant d’environ 2 000 dollars l’once à près de 4 300 dollars, tandis que l’argent a flambé de 26 à 63 dollars, avec une accélération marquée au cours du second semestre 2025. Si les niveaux actuels se maintiennent jusqu’à la fin de l’année, les deux métaux devraient enregistrer leur meilleure performance annuelle depuis 1979, au tout début du précédent grand cycle des métaux précieux. L’or et l’argent ne sont d’ailleurs pas les seuls concernés. Le platine et le palladium ont également fortement progressé, le cuivre affiche une hausse proche de 50 %, et un large éventail de minerais stratégiques connaît une année exceptionnelle. Alors que les investisseurs particuliers se ruent sur ces marchés par crainte de « rater le coche », et que des flux massifs se dirigent vers les fonds indiciels adossés à l’or et à l’argent, deux questions s’imposent naturellement : Qu’est-ce qui explique ces hausses spectaculaires ? Ce cycle est-il fondamentalement différent de ceux qui l’ont précédé ? Tout observateur des matières premières ayant traversé plusieurs cycles affirmera avoir déjà vu ce scénario. Des chocs stagflationnistes des années 1970 au supercycle porté par la Chine dans les années 2000, et qui culmina en 2011, les matières premières ont longtemps obéi à une mécanique bien connue : la demande s’accélère, l’offre réagit avec retard, les prix s’emballent, puis le cycle se retourne. Dans cette lecture, les matières premières demeurent fondamentalement dépendantes du contexte macroéconomique et des lois classiques de l’offre et de la demande. Le cycle 2024–2025 échappe à ce schéma. Ce qui distingue la phase actuelle est la convergence simultanée de forces structurelles qui n’avaient encore jamais opéré ensemble à une telle échelle. Ces forces ne sont pas conjoncturelles. Elles sont politiques, financières et systémiques, et elles redéfinissent en profondeur les fondements mêmes des marchés des matières premières. Dé-dollarisation et dégradation des finances publiques américaines Le premier pilier de cette nouvelle architecture est à la fois monétaire et géopolitique. Le pivot stratégique des États-Unis, récusant la mondialisation pour privilégier une logique protectionniste, a profondément modifié la perception mondiale du leadership Américain. Une approche désormais plus transactionnelle — et parfois ouvertement conflictuelle — des relations internationales a fragilisé des alliances de longue date et incité de nombreux États à reconsidérer leur dépendance aux États-Unis, tant comme pilier géopolitique que comme contrepartie financière. Parallèlement, la persistance de déficits budgétaires élevés et l’envolée de la dette publique ont ravivé les interrogations sur la soutenabilité à long terme des finances américaines. Pour de nombreuses banques centrales, l’association d’une instabilité géopolitique croissante et d’une dégradation budgétaire soulève des doutes inédits quant à la solidité des bons du Trésor américain et au rôle du dollar comme actif de réserve incontesté. La réaction a été sans ambiguïté : une diversification accélérée hors du dollar, au profit de l’or. Selon le World Gold Council, les banques centrales ont acheté plus de 1 000 tonnes d’or en 2023, 1 044 tonnes en 2024, et devraient atteindre 750 à 900 tonnes en 2025, des niveaux très supérieurs à la moyenne annuelle de 400 à 500 tonnes par an observée avant 2022. Il ne s’agit pas d’achats tactiques. Il s’agit d’une recomposition structurelle des bilans souverains. Cette dynamique constitue le premier socle d’un cycle des matières premières désormais porté non plus uniquement par la croissance économique, mais par une érosion de la confiance dans l’architecture financière qui a structuré l’économie mondiale au cours des quarante dernières années. La militarisation des chaînes d’approvisionnement Pendant des décennies, la mondialisation reposait sur une hypothèse simple : l’interdépendance économique réduisait les risques de conflit et améliorait l’efficacité globale. Les chaînes d’approvisionnement étaient optimisées pour le coût et l’échelle, non pour la résilience ou la souveraineté. Cette hypothèse ne tient plus. À la suite des guerres commerciales, des sanctions, des interdictions d’exportation et du gel d’avoirs souverains, les États ont tiré une conclusion lucide : le contrôle des ressources physiques est un levier de puissance. Les matières premières — en particulier les métaux essentiels à l’énergie, à la technologie et à la défense — ont ainsi basculé du champ de l’économie de marché vers celui de la sécurité nationale. La Chine a été la plus explicite dans cette stratégie, utilisant les contrôles à l’exportation sur les minerais critiques et les technologies de transformation pour convertir sa domination industrielle en levier géopolitique. Ces mesures ne visent pas à maximiser les recettes à court terme, mais à préserver une marge de manœuvre stratégique. La conséquence est majeure : le prix n’est plus l’unique mécanisme d’équilibrage des marchés. Même lorsque l’offre existe, l’accès n’est plus garanti. Les marchés mondiaux, autrefois intégrés, se fragmentent désormais en blocs régionaux et politiques. Dans ce contexte, la rareté ne se lit pas toujours dans les stocks visibles, mais dans la capacité — ou non — d’acheter, au moment voulu et aux conditions souhaitées. Les mécanismes d’arbitrage qui assuraient autrefois l’unification des marchés mondiaux se grippent. Les limites physiques de la substitution Lors des cycles précédents, la hausse des prix favorisait les substitutions, les gains d’efficacité et l’optimisation des matériaux, ce qui finissait par contenir les tensions. Aujourd’hui, dans de nombreux métaux critiques, ces marges de manœuvre s’amenuisent. Dans le solaire photovoltaïque, les charges en argent atteignent déjà des limites physiques, et les nouvelles technologies à haut rendement augmentent même l’intensité en argent par panneau. Dans les catalyseurs automobiles, la substitution entre platine et palladium est largement arrivée à maturité et se heurte à des contraintes chimiques et réglementaires. Dans les batteries, les intensités matérielles se rapprochent de seuils théoriques minimaux, laissant peu de place à de nouvelles réductions sans compromis de performance. Parallèlement, l’offre minière perd en élasticité. Les teneurs des gisements diminuent, les délais d’obtention des permis s’allongent sur plusieurs décennies, et les contraintes environnementales freinent l’expansion rapide des capacités. Il en résulte un système dans lequel la demande peut croître plus vite que l’offre ne peut s’ajuster, quel que soit le niveau des prix. Il ne s’agit pas d’un goulet d’étranglement temporaire, mais d’un plafond structurel. La combinaison de ces trois forces — réalignement monétaire, fragmentation géopolitique et contraintes physiques — dessine une nouvelle architecture des marchés des matières premières. Dans un monde où les chaînes d’approvisionnement sont instrumentalisées, où les monnaies sont remises en question et où la substitution atteint ses limites, les matières premières ne se comportent plus comme de simples actifs cycliques. Elles deviennent des actifs stratégiques. Les règles du jeu ont changé. Ce supercycle — ciblé, inégal et profondément politique — est d’une nature radicalement différente. Quid du futur ? L’or, métal d’investissement par excellence L’or occupe une place singulière parmi les matières premières. Sa demande est avant tout financière, qu’elle émane des banques centrales ou des portefeuilles d’investissement. Contrairement aux métaux industriels, l’or ne dépend pas de la croissance économique pour justifier son rôle. Il dépend de la confiance — ou plus précisément, de sa disparition. La demande d’investissement est, par nature, potentiellement illimitée, tandis que l’offre reste structurellement contrainte. Dans ce contexte, fixer des objectifs de prix précis relève davantage de l’illusion que de l’analyse, d’autant plus que l’appétit des investisseurs particuliers chinois ajoute une dimension supplémentaire à la demande mondiale. L’histoire, toutefois, offre un référentiel comparatif. Entre 2001 et 2011, l’or est passé d’environ 250 dollars l’once à 1 921 dollars, soit une hausse de 768 %. Dans les années 1970, il a progressé de 100 dollars à 873 dollars en moins de quatre ans, soit un appréciation de +873 %. Dans le cycle actuel, l’or est passé d’un point bas proche de 1 046 dollars en 2015 à environ 4 300 dollars aujourd’hui, une hausse de l’ordre de 411 %. Un mouvement considérable, mais certainement pas exceptionnel au regard des précédents historiques. La question centrale n’est donc pas de savoir si l’or est allé trop loin, mais si les forces structurelles qui soutiennent la demande sont épuisées. Les déséquilibres budgétaires persistent, la fragmentation géopolitique s’accentue, et la crédibilité des monnaies fiduciaires est mise à l’épreuve comme rarement auparavant. Même si les marchés financiers restent par naturenotoirement imprévisibles, l’ensemble de ces éléments suggère que le cycle haussier de l’or est loin d’être achevé. L’argent, un « or » industriel Si l’or constitue l’ancre du système, l’argent en est l’accélérateur. Alliant demande monétaire et usages industriels, l’argent est structurellement plus volatil — et historiquement plus explosif — en phase avancée de cycle. Son offre est particulièrement contrainte : environ 70 % de la production mondiale provient de sous-produits d’autres métaux, ce qui limite fortement sa capacité d’ajustement aux signaux de prix. Par ailleurs, l’argent est au cœur de l’électrification, du solaire et de l’électronique avancée — des secteurs activement soutenus par les politiques publiques. Le marché physique affiche ainsi un déficit depuis quatre années consécutives. Lorsque la demande financière et la demande industrielle progressent simultanément, l’argent ne s’ajuste pas graduellement. Il décale brutalement. Dans les années 1970, son cours est passé de 1,50 dollar l’once à près de 50 dollars, soit une hausse de plus de 3 000 %. Entre 2001 et 2011, il a bondi de 4 à près de 50 dollars, enregistrant une performance supérieure à 1 100 %, largement supérieure à celle de l’or. Dans le cycle actuel, l’argent est passé de 13,60 dollars en 2016 à 63 dollars environ aujourd’hui, soit une hausse proche de 460 %. À l’aune de l’histoire, la phase actuelle semble plutôt précoce que tardive. Conclusion Un changement de régime structurel, pas de cycle économique Le marché des métaux en 2025 n’est plus cyclique. Il est devenu structurel. Pendant quarante ans, les investisseurs ont raisonné sur la base d’un commerce ouvert, d’une offre élastique, d’arbitrages efficaces et de substitutions technologiques. Ces quatre hypothèses s’effondrent aujourd’hui — simultanément. La géographie prime désormais sur la géologie. La politique l’emporte sur les niveaux de prix. La disponibilité physique prévaut sur les contrats papier.

Dans les anciennes geôles de Bachar… on tourne des séries télévisées

Des drames du passé aux arts dramatiques. Les lieux tristement célèbres de l’époque des Assad, père et fils, accueillent désormais des caméras et autres matériels cinématographiques. Que ce soit à Saydnaya ou à Mazzé, acteurs et réalisateurs ont remplacé les tortionnaires qui servaient avec zèle les intérêts de l’ancien régime syrien. Beaucoup de séries en tournage ont choisi de filmer des scènes dans les sites militaires ou les quartiers généraux des services de sécurité qui symbolisaient le régime de terreur. Comme l'aérodrome de Mazzé, qui abritait un centre de détention des services de renseignement de l'armée de l'air, connus pour leur cruauté. Les « Moukhabarat » des forces aériennes constituaient le principal pilier du régime de l’ancien pilote officier Hafez al Assad, converti en président de la République arabe syrienne pendant plusieurs décennies. D'autres scènes ont été tournées à la "branche Palestine", l'une des sections les plus redoutées des services de renseignement. Ici, les caméras et les techniciens encombrent désormais les bureaux où les personnes arrêtées étaient soumises aux pires sévices lors de leur interrogatoire. Beaucoup ne donnaient plus jamais signe de vie. Retours de l’exil A l'aérodrome militaire de Mazzé, près de Damas, un hélicoptère atterrit lentement: sur les lieux où des Syriens étaient détenus et torturés, on tourne une série relatant, à travers l'histoire d'une famille, les derniers mois du pouvoir de Bachar al-Assad. "Il est difficile d'imaginer qu'on filme ici", reconnaît Mohammad Abdel Aziz, le réalisateur du feuilleton "La famille du roi". "L'aéroport de Mazzé était le symbole de la force militaire, aujourd'hui on y réalise un feuilleton qui raconte la chute de cette force", ajoute-t-il tout en donnant ses instructions par talkie-walkie à l'équipe de tournage. La scène raconte la fuite d'une personnalité du pouvoir de Bachar al-Assad - qui avait lui-même trouvé refuge en Russie lorsque Damas est tombée, il y a un an, aux mains de rebelles islamistes. Depuis, des dizaines d'acteurs et de réalisateurs en exil en raison de leur opposition à l'ancien dictateur sont revenus en Syrie, donnant une véritable impulsion à leur industrie. Devant le bâtiment, c'est un véritable champ de bataille: voitures calcinées, explosions, fumée des effets spéciaux... l'équipe reconstitue "la libération de détenus au moment de l'effondrement des services de sécurité", explique le réalisateur. Le jour de la chute de Damas, le 8 décembre 2024, des centaines de personnes avaient pris d'assaut les locaux des services de sécurité et les portes des cellules avaient été ouvertes. La luxueuse résidence de Bachar al-Assad, dans le quartier huppé de Malki, avait été envahie par une foule en colère, puis saccagée et pillée. Pour combien de temps encore ? L'une des scènes de "La famille du roi", montrant une bagarre impliquant 150 personnes et des tirs, se déroule devant cette résidence. Il aurait été "impensable" de faire cela par le passé, quand les abords des lieux étaient strictement interdits aux Syriens, relate le réalisateur. Dans une maison traditionnelle du vieux Damas où l'on monte la série, Maan Sabqani, le scénariste, discute avec le réalisateur de l'ordre des scènes. Alors que la production était sévèrement censurée sous Bachar al-Assad, M. Sabqani indique que les autorités actuelles ont maintenu un comité de censure au ministère de l'Information, mais qu'il s'est borné à "de simples remarques" à la lecture du scénario avant de donner son autorisation. Il se demande cependant si cette liberté relative perdurera. "Nous sommes dans l'attente de voir comment seront traitées les œuvres qui seront diffusées pendant le Ramadan", admet l'écrivain de 35 ans. La prise du pouvoir par l’actuel président syrien Ahmad al-Chareh suscite toujours des peurs et des interrogations. Le passé jihadiste de celui qui fut « Abou Mohammed al-Joulani » et, surtout, les massacres de civils appartenant à des minorités religieuses contribuent à la controverse autour du personnage. Mais, pour le moment, le pouvoir et la population semblent espérer un redressement économique pour rebâtir un pays miné depuis 2011 par la guerre civile. « Abattoir humain » "Les Syriens ennemis" raconte l'amère expérience de la population avec les services de renseignement, qui ont instauré un régime basé sur la délation et la peur. "La sortie vers le puits", relate la mutinerie en 2008 dans la prison de Saydnaya, symbole des pires exactions. Des dizaines de détenus avaient été tués à l'époque dans cette prison proche de Damas, qualifiée par Amnesty International d'"abattoir humain". Le scénario était prêt depuis plus de deux ans mais la "peur" des acteurs avant la chute de l'ancien dictateur et l'impossibilité de tourner en Syrie avaient empêché la réalisation du projet, dit son réalisateur Mohammad Loutfi. Aujourd'hui, explique-t-il, les nouvelles autorités "ont fourni un soutien logistique pour le tournage dans la prison même, ce qui aurait été impensable" par le passé.

Pourquoi Youssef Raggi et Simon Karam dérangent-ils ?

Le ministre des Affaires étrangères, Youssef Raggi, et l’ancien ambassadeur Simon Karam, représentant le Liban aux réunions du mécanisme de supervision du cessez-le-feu avec Israël, dérangent sensiblement les milieux pro-Hezbollah parce qu’ils annoncent le retour « en grâce de la souveraineté » externe. Celle qui désigne « l’insoumission d’un État à toute autorité supérieure ainsi que la reconnaissance des autres États comme ses égaux ». Youssef Raggi et Simon Karam arrivent à point nommé ! Au moment même où une majorité de Libanais est revenue de tout. Et certes, celle-ci est nostalgique de la période qui précéda le conflit civil en 1975. J’entends par là cette époque bénie quand l’État libanais était maître chez lui, disposant de la souveraineté externe comme de l’interne, à savoir « l’autorité exclusive sur son territoire et sa population ». « On n’emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers ». Car, faut-il le rappeler, il fut un moment, qui culmina dans les années soixante-dix, lorsqu’il était ringard d’être patriote : quand certains militants et auto-proclamés intellectuels se voulaient, dans leurs surenchères, plus palestiniens que libanais et qu’ils faisaient passer les intérêts de Yasser Arafat avant les leurs propres intérêts. Ces égarés, affiliés à maints groupuscules et séduits par l’idée de Révolution universelle, n’étaient que des figurants qui jouèrent le rôle des idiots utiles (useful idiots). Comme le firent d’ailleurs, pendant la Guerre froide et en Europe occidentale, ceux appartenant à la mouvance prosoviétique. Par la suite, ces mêmes révoltés, ces « purs et durs » bien de chez nous, se laissèrent adouber par le pouvoir instauré à Damas, un pouvoir qui maniait le knout pour se faire obéir. Au bout du rouleau, nos « jeunes Turcs » finirent récupérés par le système Hariri qui leur assura de confortables retraites. Oh, qu’il était héroïque le parcours de nos insurgés qui voulaient changer le monde : de la clandestinité (1) sous la Première République aux sinécures de celle de Taëf (2) ! Et notre souveraineté dans tout cela, me diriez-vous ? Effacement et renoncement Libanais, vous aviez perdu le goût de l’indépendance. Et comme vous n’étiez plus les seigneurs de votre destin, vous aviez goûté aux délices de la soumission à « certaines exigences ». Le Palestinien, le Syrien, l’Israélien et l’Iranien, tour à tour ou concomitamment, avaient été les ravisseurs de votre suzeraineté nationale. Le « parti de l’étranger » avait triomphé et les collabos pouvaient plastronner tant le pouvoir de l’État était vidé de sa substance. Dans les salons mondains, des officiers mal dégrossis évoluaient à leur aise et les courtisans n’avaient à leur opposer que complaisance et courbettes. Nos hommes politiques, ces vils quémandeurs, faisaient antichambre à Anjar dans l’espoir d’être introduits auprès des maîtres de l’heure. Le résultat : une Assemblée nationale domestiquée, des forces armées asservies, une justice infantilisée, une diplomatie finlandisée … et j’en passe ! Sans vergogne Non, Youssef Raggi ne mâchera pas ses mots ; il ne se rendra pas à Téhéran, pas plus qu’un autre ne se serait rendu à Canossa. Le ministre Araqgi n’a qu’à le retrouver en Suisse, en terrain neutre. Fini le temps quand nos officiels étaient convoqués à Damas et quand les mots d’ordre des Pasdaran étaient exécutoires sur l’heure. Et d’ailleurs, la désignation de Simon Karam souligne la réinitialisation du tempo. Le Hezbollah n’aura plus affaire à une personne docile ou malléable qui présiderait la délégation libanaise auprès du comité de surveillance du cessez-le-feu. En son temps, l’ex-ambassadeur avait récusé la mainmise syrienne sur notre volonté nationale. Ayant les coudées franches, il défendra les intérêts du Liban, non ceux des mollahs. Ajoutez à cela que cette désignation a arraché au président de la Chambre une partie des prérogatives décisionnelles que ce dernier s’était indûment octroyées ! Alors, halte-là, les patriotes sont là ! Et il n’y a pas plus exaltant que de briser des chaînes qui asservissent la patrie ! 1-Ils étaient soi-disant pourchassés par le « maronitisme politique ». 2-Quand ils pouvaient désormais convertir leur militantisme passé en jetons de présence ou en maroquins.

Le Hezbollah, de la wilayat el-faqih à la roche de Raouché

Le parti iranien, le Hezbollah, n’a jamais été une résistance territoriale. Il a été une milice d’expansion spatiale utilisant le territoire comme argument de légitimité. Il est temps d’en prendre acte, une fois pour toutes. Depuis sa naissance, le Hezbollah vit sur une fracture intime : il est à la fois bras armé d’un projet impérial – celui de la wilayat el-faqih iranienne définie par l’imam Khomeini – et acteur qui prétend incarner la « résistance » pour libérer un territoire national. L’« espace » d’abord : celui de la oumma chiite, de Qom à Beyrouth, articulé autour d’un Guide suprême dont les décisions, en matière de guerre et de paix, sont contraignantes. Le « territoire » ensuite : celui du Liban-Sud, de la Békaa, des frontières disputées, où le parti se présente comme rempart face à Israël et dépositaire d’une cause nationale. Cette dichotomie ne date pas d’hier. Lors de son implantation en 1984, sous couvert de « résistance à l’occupation israélienne », le Hezbollah commence par éliminer une bonne partie de la résistance nationale issue de la gauche libanaise – Mahdi Amel et consorts. Il s’installe dans les marges : Békaa, Liban-Sud, banlieue sud de Beyrouth. Il y bâtit une infrastructure sociale tentaculaire financée par l’Iran, puis relayée par la Syrie d’Assad dans le cadre de l’« alliance des minorités ». Déjà, la logique de l’espace prime : le parti se pense comme avant-garde d’un axe, bien plus que comme simple acteur territorial. Entre 1990 et 2000, cette dynamique se territorialise partiellement. Le Hezbollah mène la résistance armée dans un Sud abandonné par l’État, tout en s’invitant progressivement au cœur du système : participation aux municipales de 1992, aux législatives de 1996, puis au gouvernement à partir des années 2000. Le retrait israélien de mai 2000 lui offre un baptême territorial : il peut revendiquer la libération d’une portion du territoire national, sous les applaudissements de tous, tout en conservant ses armes hors du monopole étatique de la violence légitime. La « résistance » devient alors la clé qui permet de rester milice dans un État dont on commence à investir méthodiquement les rouages. Après l’assassinat de Rafic Hariri en 2005 et le retrait syrien, le parti franchit un seuil. Il prend le relais de la tutelle damascène, s’adosse à l’alliance de Mar Mikhaël avec le courant aouniste – la rencontre entre les deux banlieues, sud et nord – et entame une véritable entreprise de phagocytose de l’État. La guerre de juillet 2006 lui fournit une « victoire divine » à usage interne : il réactive sa légitimité territoriale au moment même où la résolution 1701 commence à limiter ses marges de manœuvre militaires. Deux ans plus tard, en mai 2008, il assiège le gouvernement Siniora et mène une expédition punitive à Beyrouth et dans la Montagne, avant d’arracher à Doha le tiers de blocage au gouvernement : instrument par excellence d’un pouvoir de veto supra-étatique légitimé… au nom de la « résistance ». De 2008 à 2015, empêché de mener ouvertement des opérations au Sud par 1701, le Hezbollah déplace définitivement son centre de gravité vers l’espace. Il devient colonne vertébrale de l’axe Téhéran–Damas–Bagdad–Sanaa–Gaza. Il intervient en Syrie pour sauver Assad, en Irak aux côtés des milices chiites, au Yémen avec les Houthis, tout en soutenant le Hamas. Le Liban n’est plus qu’un maillon, une plate-forme logistique, un corridor de circulation pour un projet régional. La daawa de résistance, au sens mis en lumière par Michel Seurat, n’est plus dirigée que sur l’investissement du mulk, le centre du pouvoir. L’espace impérial absorbe le territoire national. C’est ce déséquilibre que le 7 octobre 2023 fait exploser. En déclenchant une opération qui entraîne tout l’axe iranien dans une confrontation de haute intensité avec Israël, le Hamas précipite l’hubris du système. Par logique territoriale – ne pas « abandonner » Gaza, préserver le mythe de la « résistance unifiée » – Nasrallah est contraint d’ouvrir un front nord. Mais la riposte israélienne disproportionnée, l’usure militaire, la destruction progressive des cadres et des infrastructures du parti, ainsi que la crise interne iranienne, font apparaître la fragilité de l’édifice. La chute d’Assad en Syrie et la fermeture des voies d’approvisionnement changent la donne : c’est l’axe lui-même qui se fissure. L’alliance des minorités se défait techniquement, sinon symboliquement. Là où il régnait en maître sur un État disloqué, le Hezbollah se retrouve ramené au sol. Ses figures totémiques - Nasrallah, Safieddine, et autres leaders mythiques militaires, ont été éliminées. L’espace s’effondre, le territoire réapparaît. Une nouvelle tutelle américaine verrouille l’aéroport de Beyrouth, un gouverneur de la BDL proche de Washington est nommé, un président issu de l’armée est élu avec un soutien international explicite – dans la perspective, à peine voilée, de mener le pays vers une forme d’arrangement avec Israël. Le parti, trop affaibli pour un affrontement frontal, se replie sur la seule ressource qui lui reste : sa rhétorique territoriale. Il se refait soudain gardien de la souveraineté, défenseur des frontières, accusant l’État – qu’il a méthodiquement vidé de sa substance pendant deux décennies – de passivité face à l’ennemi. D’où le paradoxe actuel : après avoir fragmenté la continuité territoriale du Liban en multipliant les « périmètres de sécurité », les zones grises, les axes sous contrôle, le Hezbollah invoque désormais la « défaillance » de l’État pour masquer sa propre impuissance. Il sabote en sous-main les tentatives de rétablissement de l’autorité publique – de l’aéroport aux fronts maritimes en passant par les symboles urbains – tout en exige, en façade, que ce même État assume la confrontation avec Israël. Après avoir été facteur principal de la désintégration territorialo-politique du pays, il tente de se cacher derrière la fiction étatique pour survivre à l’effondrement de son espace impérial. La caricature par excellence de cette déchéance est l’affaire du rocher de Raouché, la roche Tarpéienne, le degré ultime de la déchéance « son et lumière » du Hezbollah. Ce n’est pas seulement une duplicité tactique ; c’est une fêlure ontologique. Le Hezbollah ne sait pas perdre parce qu’il ne sait pas être un acteur simplement national. Tant qu’il est l’incarnation locale d’un projet spatial – métaphysique, idéologique, impérial –, il peut justifier sa différence, son arsenal, son statut d’exception. Le jour où il redevient une force purement territoriale, soumise aux règles du mulk, à la souveraineté, à la reddition de comptes, il cesse d’être lui-même. Reconnaître la primauté de l’État, c’est pour lui admettre que la « Résistance » n’est plus qu’un slogan ; et qu’il n’est plus qu’un parti parmi d’autres, responsable de son bilan de mort, de ruine et de désordre. En ce sens, le Hezbollah ne pourra jamais se transmuter en simple parti politique. Il doit disparaître, aussi impitoyable que ce mot, cette idée, puissent être. C’est là que se joue aujourd’hui l’avenir du Liban. Les solutions imposées de l’extérieur ont toujours échoué parce qu’elles s’achoppaient sur une élite locale obsédée par l’art du compromis, du « en même temps », du grignotage mutuel : ménager la milice sans assumer sa logique, louer l’État sans lui donner les moyens de sa souveraineté. Or l’expérience depuis 1967 est sans appel : il n’y a pas d’État sans monopole de la violence légitime, ni de territoire sans continuité. On ne peut pas perpétuellement traiter la souveraineté comme une variable d’ajustement. La vraie ligne de fracture n’oppose plus aujourd’hui « Résistance » et « agents de l’étranger ». Elle sépare ceux qui acceptent que le Liban existe comme territoire politique, avec un État qui décide seul de la guerre et de la paix, et ceux qui veulent le maintenir comme simple point d’appui d’un espace confessionnel, régional ou impérial. Tant que cette ambiguïté perdure, le Hezbollah continuera de jouer sur les deux tableaux, en espérant que le temps, une alternance à Washington ou à Téhéran, lui redonne un jour l’illusion de sa grandeur passée. Mais le temps du pays n’est pas celui de la milice. Le Liban ne peut plus se permettre de flotter entre espace et territoire. Il lui faut, une bonne fois pour toutes, choisir d’exister comme État – ou accepter de n’être plus que la scène épuisée d’un empire en décomposition.