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Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877. Kunsthalle Bremen.
Culture
Portrait de l'auteur
Par Yasmina Comair
Publié oct. 11, 2026 - 03:41
Le Petit Palais consacre à Eva Gonzalès sa première grande rétrospective, depuis le 15 septembre et ce jusqu’au 24 janvier prochain, réunissant près de cent peintures, pastels et gravures. Unique élève d’Édouard Manet, contemporaine de Berthe Morisot et Mary Cassatt sans jamais véritablement appartenir au groupe impressionniste, elle fut surtout une femme qui sut se frayer un chemin dans un XIXe siècle qui en laissait peu aux artistes de son sexe. Remarquablement construite, l’exposition est aussi émouvante : derrière l’élève, le modèle, l’épouse et la mère, elle laisse apparaître, œuvre après œuvre, une artiste peintre qui conquiert sa liberté. Le Réveil, 1877. Il est des artistes que la postérité enferme dans une œuvre, d’autres dans une relation. Pour Eva Gonzalès, ce fut Manet. Elle fut son élève, la seule officiellement reconnue, ainsi que son modèle lorsqu’elle fut immortalisée par ce dernier en 1870 dans une longue robe blanche, assise devant son chevalet. Cette proximité essentielle aura pourtant longtemps laissé son travail dans l’ombre du maître. Le parcours du Petit Palais a l’intelligence d’expliciter cette case départ pour mieux nous en éloigner. Au fil des salles, les délicatesses héritées de Charles Chaplin rencontrent les noirs et la modernité de Manet, avant que la touche ne s’élargisse, que les fonds ne s’allègent et que l’air des plages normandes n’entre presque physiquement dans la toile. Ce que l’on regarde alors n’est plus seulement l’évolution d’une peinture, mais la conquête laborieuse d’une voix. Devenir peintre quand on naît femme Cette conquête commence bien avant Manet. Car avant de s’affranchir de ses maîtres, Eva Gonzalès dut se dégager de ce que son époque avait prévu pour elle. Née à Paris en 1847, fille de l’écrivain et journaliste Emmanuel Gonzalès et de la musicienne Célina Ragut, Eva grandit dans une bourgeoisie cultivée où les arts font naturellement partie de l’éducation. Elle joue elle-même plusieurs heures de piano par jour et aurait pu demeurer cette jeune femme accomplie à laquelle son milieu autorisait volontiers les arts, pourvu qu’ils restent un agrément. Mais Eva choisit la peinture comme une destinée. Or, au XIXe siècle, les portes de l’École des Beaux-Arts restent fermées aux femmes. Elles doivent apprendre ailleurs, dans des ateliers privés, et c’est auprès de Charles Chaplin qu’Eva se forme à partir de 1866. Le Petit Palais accompagne d’ailleurs son parcours d’un fil intitulé Une vie d’artiste au féminin, rappelant combien devenir peintre lorsque l’on était une femme supposait déjà de contourner les règles d’un monde pensé essentiellement par les hommes. Les premières œuvres en conservent une grâce presque poudrée. Dans La Demoiselle, comme dans Les Deux Sœurs ou La Toilette, les étoffes sont précieuses, les couleurs tendres, les gestes retenus. Une sœur arrange les cheveux de l’autre et, dans cette scène intime, apparaît déjà l’une des présences les plus constantes de l’œuvre de Gonzalès: Jeanne, sa cadette, qui sera tour à tour modèle, élève, confidente et presque double. Elle traverse sa peinture au fil des années, le visage penché ou le regard ailleurs, offrant à Eva un territoire familier où chercher, essayer et, peu à peu, s’inventer. Les Deux Sœurs ou La Toilette, vers 1866-1868. Dans l’ombre de Manet, trouver sa lumière Lorsque Gonzalès rencontre Manet en 1869, elle a vingt-deux ans et sa peinture change de respiration. Les délicatesses apprises chez Chaplin ne disparaissent pas tout à fait, mais elles rencontrent la profondeur des noirs, la franchise du trait et cette manière si moderne de laisser le pinceau exister sur la toile. Gonzalès regarde beaucoup son maître, bien sûr ; pourtant, à mesure que l’exposition avance, ce qui émeut est justement de la voir s’en éloigner, presque imperceptiblement, jusqu’à ce que l’influence cesse d’être une ombre pour devenir un héritage. Une Loge aux Italiens, vers 1874, en est l’un des plus beaux exemples. Jeanne y pose auprès d’Henri Guérard, futur mari d’Eva, dans l’obscurité veloutée d’une loge de théâtre. Refusé au Salon de 1874, le tableau est alors critiqué précisément pour ce que certains considèrent comme l’influence excessive de Manet. Gonzalès ne renonce pas : elle l’expose dans son atelier, le reprend, puis le présente de nouveau au Salon en 1879, où il est cette fois accepté. Il y a déjà, dans cette obstination tranquille, quelque chose de sa liberté : recevoir, transformer, essuyer le refus et revenir. Une Loge aux Italiens, vers 1874, musée d’Orsay. De Manet, il subsiste pourtant dans son œuvre quelque chose de plus délicat encore que les noirs, les cadrages ou la modernité des sujets: les violettes. Elles reviennent dans L’Indolence, puis dans Le Réveil, posées près du lit au milieu de la blancheur des draps. La fleur appartient à l’univers pictural de Manet et le parcours du Petit Palais invite précisément à lire ces bouquets comme un rappel du maître. Chez Gonzalès, ces petites touches mauves deviennent ainsi un écho discret : non plus une influence qui s’impose, mais une mémoire qui demeure. Quelques fleurs, presque rien ; comme si Manet pouvait rester présent sans désormais lui faire d’ombre. Quand la peinture prend l’air À Dieppe, Honfleur ou Grandcamp, la peinture s’ouvre alors à une autre lumière. Dans Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877- 1878, quelques herbes, un panier, deux enfants et un ciel suffisent. La matière devient plus rapide, presque inachevée par endroits, comme s’il fallait moins décrire le paysage que retenir l’instant avant que la lumière ne change. Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877-1878, National Gallery of Ireland. Gonzalès n’a jamais participé aux expositions impressionnistes et préféra, comme Manet, continuer à se confronter au Salon. Sa peinture rejoint pourtant ici naturellement certaines de leurs recherches, non par appartenance à un groupe, mais parce que l’air et la lumière semblent lui imposer une nouvelle manière de voir. Les contours se font moins sages, le geste plus libre ; quelque chose s’est défait du fini précieux de ses débuts sans jamais perdre cette douceur très particulière qui lui appartient. La transformation devient presque tangible. Ce n’est plus seulement une élève qui maîtrise ce qu’on lui a enseigné, mais un peintre qui commence à choisir ce qu’elle souhaite en conserver et ce dont elle peut désormais se passer. Ces femmes qui regardent ailleurs Dans La Promenade à âne, vers 1880-1882, Jeanne et Henri Guérard sont à nouveau réunis, mais nous sommes loin du raffinement contenu des premières années : les touches se sont élargies, le fond s’esquisse plus qu’il ne se décrit et la peinture ne ressent plus la nécessité de tout achever. Jeanne, juchée sur l’animal, détourne le regard. La Promenade à âne (Henri et Jeanne) vers 1880-1882, Bristol Museums & Archives. Ce regard ailleurs pourrait presque devenir le fil secret de l’exposition, tant les femmes d’Eva Gonzalès semblent peu préoccupées par celui que l’on porte sur elles. Elles lisent, rêvent, se coiffent, s’éveillent, s’abandonnent dans un fauteuil ou sur un lit, contemplent ce qui se trouve hors du tableau. Elles sont élégantes sans être décoratives, présentes sans se donner tout à fait. Elles possèdent une intériorité à laquelle le spectateur n’a pas entièrement accès et c’est peut-être là, sans manifeste ni revendication, que la peinture de Gonzalès nous paraît aujourd’hui si moderne. Car sa liberté ne fut jamais spectaculaire. Eva Gonzalès ne vécut pas en marge de son monde : elle en connaissait les usages, épousa Henri Guérard en 1879 et devint mère. Mais elle continua à peindre, à exposer, à se confronter au jugement et au refus, dans un siècle où la carrière d’une femme artiste demeurait fragile. La présence, dans le parcours, du Goûter de Marie Bracquemond donne à cette réalité un relief particulier. Sa sœur Louise y est absorbée par sa lecture, dans un univers qui dialogue merveilleusement avec celui de Gonzalès. Pourtant, les trajectoires divergent : Bracquemond finira progressivement par renoncer à exposer, dans un contexte conjugal peu favorable à sa peinture. Le rapprochement, sans être appuyé, dit beaucoup. Pour une femme du XIXe siècle, apprendre à peindre était déjà une conquête ; continuer à peindre pouvait en être une autre. Eva Gonzalès, elle, continue. Non pas dans le fracas d’une rébellion, mais avec cette détermination silencieuse qui semble parcourir toute son œuvre. Sa liberté se construit à l’intérieur même des cadres de son époque : ceux de son sexe, de son milieu, du Salon, de ses maîtres. Elle ne les fracasse pas ; elle les déplace suffisamment pour s’y ménager son propre espace. Une liberté interrompue Le destin lui laissera pourtant peu de temps pour poursuivre cette conquête. Le 19 avril 1883, elle donne naissance à son fils Jean-Raimond. Manet meurt le 30 avril. Six jours plus tard, le 6 mai, Eva succombe à une embolie. Elle n’a que trente-six ans. Deux ans plus tard, une exposition posthume lui est consacrée dans les salons de La Vie moderne ; puis le temps fera lentement son travail d’effacement. Cette fin brutale donne aux dernières salles une émotion particulière. On vient de regarder une peinture s’ouvrir au moment même où l’on sait combien soudainement la vie va se refermer. Et c’est sans doute là que la construction de cette rétrospective trouve sa plus grande justesse : près de cent œuvres ne racontent pas seulement une carrière, elles rendent perceptible un mouvement, celui d’une femme qui apprend de Chaplin, admire Manet, conserve de l’un une certaine douceur, de l’autre la modernité du regard et quelques violettes, avant de trouver peu à peu sa propre lumière. On quitte ainsi le Petit Palais avec le sentiment d’avoir rencontré bien davantage que « l’unique élève de Manet ». Un peintre, bien sûr, mais aussi une femme qui, sans discours ni posture, aura refusé que les limites de son siècle deviennent les siennes. Eva Gonzalès ne s’est pas affranchie des carcans de son époque en les fracassant. Sa liberté fut plus subtile, et peut-être plus difficile : apprendre, toile après toile, à devenir elle-même à l’intérieur des limites que son époque avait tracées pour elle. Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre, au Petit Palais, Paris jusqu’au 24 janvier 2027.
Un Œil sur l'évènement
Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi - Publié oct. 10, 2026 - 16:38
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De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
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La rencontre du président Joseph Aoun avec une délégation de « Journalistes pour la liberté » n'était pas une simple formalité protocolaire ni une tribune pour exprimer des positions officielles. Il s'agissait d'un événement politique à part entière, dont la portée dépassait le contenu des discours pour révéler la mentalité de la présidence, ses priorités et les limites de son engagement à ce moment précis. L'aspect le plus important de cette rencontre n'est pas « ce que le président a dit », mais pourquoi il l'a dit, comment il l'a dit et à qui il voulait s’adresser. Premièrement : La rencontre comme acte politique, et non comme simple rassemblement médiatique Le choix d'une délégation de journalistes – ni partisane ni diplomatique – témoigne d'une volonté délibérée de gérer la situation politique directement par le biais de l'opinion publique. La présidence ne s'adresse pas à un adversaire précis, mais plutôt à un climat saturé de fuites et de rumeurs, et elle considère les médias comme un partenaire dans la construction du climat politique, et non comme un simple relais. En ce sens, la réunion suggère que la présidence considère aujourd'hui que son principal combat ne se joue pas contre une faction politique spécifique, mais contre la logique du chaos informationnel qui précède tout débat national sérieux. Deuxièmement : Déconstruire le récit au lieu d'y répondre L'aspect le plus significatif de la réunion a été le passage d'une approche défensive à une approche conceptuellement proactive. La présidence n'a pas seulement cherché à nier les accusations qui circulaient, mais s'est également employée à en déconstruire la structure : comment sont-elles fabriquées ? Pourquoi sont-elles lancées ? Quel est leur objectif politique ? Cette approche indique que la présidence comprend que le danger ne réside pas dans l'accusation elle-même, mais dans sa transformation en « vérité partagée » par la répétition. Par conséquent, la réunion visait à rompre le cycle, et non à le perpétuer. Troisièmement : Redéfinir la position de la présidence sur la question des armes La réunion suggère que la présidence s'efforce de dépolitiser la question des armes. La présidence ne se positionne pas en confrontation directe avec le Hezbollah, ni ne le couvre, mais plutôt comme l'autorité constitutionnelle qui ramène le problème à son cours naturel : celui de l'État. Cette position n'est pas synonyme de neutralité, mais plutôt d'une volonté de s'approprier le dossier au lieu de s'engager dans un conflit. La présidence affirme implicitement : il ne s'agit pas d'une question à négocier entre les parties, mais d'une décision souveraine à gérer au sein des institutions de l'État et selon leurs procédures établies. Quatrièmement : Un réalisme stratégique plutôt qu'un populisme national La réunion révèle que la présidence adopte une nouvelle approche du conflit avec Israël, dissociant les positions de principe des mécanismes de confrontation. L'ennemi demeure l'ennemi et l'occupation demeure une réalité, mais l'approche ne repose pas sur l'émotion, mais plutôt sur des calculs de capacité et de soutenabilité. Ce changement est perçu comme un refus de transformer la guerre en identité politique et une volonté de la maintenir comme un dernier recours, et non comme un outil interne de consolidation d'influence ou de légitimation. Cinquième point : La négociation comme instrument de souveraineté, non comme concession Les conclusions de la réunion indiquent que la présidence ne perçoit pas la négociation comme une faiblesse, mais bien comme un instrument de souveraineté lorsqu'elle est menée dans le cadre de l'autorité de l'État. Les références aux mécanismes de négociation et aux aspects techniques témoignent d'une volonté de sortir ce sujet du discours idéologique et de le replacer dans la sphère diplomatique professionnelle. On observe ici une nette tendance à distinguer la « négociation au nom de l'État » du « compromis au nom des intérêts nationaux », une distinction nécessaire pour rétablir la notion d'intérêt national suprême. Sixième point : L'armée comme garante globale, non comme instrument partiel La réunion a consacré une vision qui considère l'armée comme la pierre angulaire de toute démarche souveraine, et non comme une simple institution de sécurité. L'insistance sur son rôle polyvalent – de la sécurité à la lutte contre le terrorisme – reflète une volonté de la renforcer politiquement et d'empêcher sa réduction à un seul domaine, ce qui pourrait la transformer en partie prenante au conflit au lieu de la maintenir comme arbitre et garante. Ainsi, la présidence place l'armée au-dessus des clivages partisans, déjouant de ce fait toute tentative de la cibler, que ce soit de l'intérieur ou de l'extérieur. Septième point : Les médias : entre partenariat et responsabilité Conclure la réunion par une discussion sur les médias n'est pas un détail. La présidence leur confie une double responsabilité : • Être un partenaire dans la protection de la vérité • Et être responsables lorsqu'ils deviennent un outil de désinformation Cette approche témoigne de la conviction que la souveraineté n'est pas seulement menacée par les armes, mais aussi par l'information, et que le chaos médiatique peut s'avérer plus dangereux qu'un adversaire extérieur. En définitive, la réunion de Baabda n'était pas une simple démonstration de force, mais bien une tentative d'établir une approche de gouvernance fondée sur trois piliers : 1. L'État est l'autorité suprême, et non une entité partisane. 2. Le réalisme politique comme alternative au populisme. 3. La vérité comme fondement de la légitimité. En ce sens, on peut dire que la présidence n'a pas publié de « positions », mais a plutôt esquissé un nouveau cadre d'engagement : un engagement face au chaos, non face aux factions ; face aux récits, non face aux individus. Le message est clair : quiconque souhaite contester l'État doit le faire ouvertement et en s'appuyant sur des faits, et non en secret et par le biais de rumeurs.

« Nostra aetate », l’esprit de vérité opérant en dehors des frontières visibles de l’Église (4/4)

Des repas bibliques à l’Eucharistie, et plus récemment au dialogue d’Abou Dhabi, la fraternité chrétienne se vit dans la convivialité et le partage. Quatrième et dernier volet de notre série. Le christianisme est convivialité. Il suffit de constater combien de scènes marquantes de l’Évangile se déroulent au cours d’un repas, combien d’enseignements le Seigneur y formule… La table est un lieu d’hospitalité partagée, de renversement des frontières sociales, de fraternité joyeuse et de communion. À l’Eucharistie, événement central de la vie chrétienne, elle devient autel. C’est justement au cours d’un repas qu’est née l’idée de la Déclaration d’Abou Dhabi sur la Fraternité humaine de 2019 cosignée par le pape François et cheikh Ahmad el-Tayyeb, imam d’al-Azhar, à Abou Dhabi. Selon la revue America Today (1er décembre 2020 ; cf. aussi le site égyptien albawaba), le repas s’est tenu en mai 2016 au sortir d’une séance de travail à la bibliothèque du Vatican. Cet entretien s’inscrivait dans un regain de dialogue entre l’Église catholique et la grande institution sunnite qu’est al-Azhar, après plusieurs années de tensions. En effet, les échanges entre le Saint-Siège et al-Azhar s’étaient interrompus après l’attentat contre la cathédrale copte d’Alexandrie, le 1er janvier 2011 : Benoît XVI avait souligné la nécessité de protéger les chrétiens en Égypte et au Moyen-Orient, dans une déclaration que l’institution égyptienne avait considérée comme une interférence occidentale indue. Bref, à l’issue de la séance de travail, le pape a demandé spontanément à l’imam d’al-Azhar, Ahmad el-Tayyeb : « Avez-vous un programme ? Déjeunez-vous quelque part ? » Et comme rien n’était prévu, il a proposé lui-même : « Puis-je vous inviter à déjeuner ? » C’est pendant ce déjeuner que l’idée de rédiger un document commun sur la fraternité humaine a été suggérée. Selon Mohammad Sammak, secrétaire général du Comité national pour le dialogue islamo-chrétien, le déjeuner a eu lieu à l’hôtellerie Sainte-Marthe. Ce que ce moment signifie, le pape lui-même l’a déclaré aux médias : « La rencontre est le message. » La « méthode François », la fraternité vécue Lors de la commémoration du 60ᵉ anniversaire de Nostra aetate (28 octobre 2025), Léon XIV est revenu sur cet événement et a rendu hommage à la « méthode François » de dialogue interreligieux : la fraternité vécue. « L’un des points forts du pontificat du pape François a été celui de la fraternité universelle, a-t-il dit. Sur ce point, le Saint-Esprit l’a vraiment ‘poussé’ à faire avancer à grands pas les ouvertures et les initiatives déjà entreprises par les papes précédents, surtout à partir de saint Jean XXIII. Le pape a promu tant le chemin œcuménique que le dialogue interreligieux, et il l’a fait surtout en cultivant les relations interpersonnelles, de manière que, sans rien enlever aux liens ecclésiaux, l’aspect humain de la rencontre soit toujours valorisé. Que Dieu nous aide à tirer profit de son témoignage ! » Au cours de cette même session, Léon XIV devait dire : « Le dialogue n’est pas une tactique ou un outil, mais un mode de vie – un voyage du cœur qui transforme tous ceux qui y participent, celui qui écoute et celui qui parle.» « Hors de l’Église, point de salut » Grâce à ce « voyage du cœur », l’approche des textes n’est plus la même qu’aux premiers siècles, où il fallait défendre l’unité de l’Église contre les schismes et les hérésies, et promouvoir la centralité de la foi au Christ. « Hors de l’Église, point de salut ! » affirmait-on alors. Une proposition qui signifiait que le salut éternel passe par la reconnaissance formelle du Christ et que l’Église catholique est le lieu où l’on reçoit sa grâce, notamment grâce aux sacrements de l’initiation (baptême et confirmation). Depuis Vatican II, l’élaboration d’une théologie de l’Esprit de vérité agissant en-dehors des limites visibles de l’Église a permis d’interpréter cette proposition de manière moins exclusive. Certes, selon les diverses Églises du monde, le salut vient toujours de Dieu par le Christ, et l’Église, corps mystique du Christ, est le sacrement universel du salut, c’est-à-dire le signe et le moyen ordinaire par lequel Dieu agit et sauve du péché et de la mort qui le rétribue. Mais des personnes qui ne sont pas formellement membres de ces Églises, assure le Catéchisme de l’Église catholique, peuvent être sauvées, si elles n’ont pu connaître l’Évangile ‘sans faute de leur part’ et si elles cherchent sincèrement la vérité de Dieu, suivant leur conscience et le ‘rayon de vérité’ que leur religion leur a manifesté (paragraphes 846-848). » Se fondant sur une affirmation rarement étudiée de la Constitution Gaudium et spes du Concile Vatican II, le théologien français Vincent Guibert confirme cette orientation du magistère : « L’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal » (22, 5). Nostra aetate ne dit pas autre chose.

Pourquoi il ne désarmera pas ?
Par
Youssef Mouawad
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Yahya Sinouar est mort sans avoir rendu les armes ! Pour certains, ce fugitif n’a pas manqué de lutter jusqu’au dernier souffle. C’est peut-être pour les combattants du Hezbollah un modèle à émuler. Comme lui, et avant lui, il y eut Saddam Hussein, imperturbable devant la potence. Et avec ça, vous voulez que le Hezbollah rende les armes et passe sous les fourches caudines… Vivre dangereusement Al-silah zinat al-rijal, (autrement dit, les armes sont la parure des hommes) répète-t-on dans le Sud libanais, zone où toute une jeunesse a goûté à la fraternité des armes. Les opérations militaires ont donné aux miliciens le goût de « la vie héroïque », une addiction dont on ne sort pas indemne. Une addiction que ne partagent pas la majorité des libanais. Et qui plus est, la figure emblématique d’Al-Hussein, tombé les armes à la main, rend toute capitulation odieuse sinon impie. L’effet domino En tout état de cause, ce n’est pas au Hezbollah libanais, et à son commandement terré dans les sous-sols, de dire si les armes doivent être rendues ou non. En l’espèce, c’est l’Iranien et lui seul qui décide. La milice-proxy, dans laquelle Téhéran a tant investi, n’est qu’un pion dans le jeu régional de Wilayat al-Faqih. Aussi, ne saurait-elle être sacrifiée que sur l’autel de l’Internationale des ayatollahs, qu’ils soient de Qom ou d’ailleurs. Un désarmement ne saurait être envisagé pour rétablir une quelconque souveraineté libanaise. Et puis, si la République des pasdarans décidait de concéder les armes du parti de Dieu à qui de droit, cela constituerait un grave précédent. Un précédent qui déclencherait une réaction en chaîne. Le Hachd al-chaabi en Irak devrait bientôt se prêter au même jeu et le camp retranché qu’est l’Iran perdrait ainsi une puis deux lignes de défense. Cela dit, qu’importe aux yeux de Téhéran si, pour retarder les échéances, ses « harkis » libanais se faisaient écraser sous les bombes israéliennes en refusant de se plier aux résolutions de l’ONU. Le match-revanche Dans un mois, dans un an, les hostilités entre duodécimains arabes et sionistes vont arriver à terme, ne serait-ce que par épuisement de l’une des deux parties. Mais est-ce à dire que le désarmement suivra automatiquement ? Que non ! Le tandem chiite tient à rester sur ses gardes. D’une part, il tient à intimider ses compatriotes libanais et d’autre part, il ne perd pas de vue qu’il s’est fait des ennemis qui n’ont pas la mémoire courte. Nos voisins syriens n’ont ni encaissé ni digéré le soutien apporté au régime de Bachar el-Assad par les « forces du Radwan » et d’autres irréguliers. Tôt ou tard, l’implication du Hezb, à partir de 2011, dans le bourbier syrien, va se retourner contre la communauté chiite toute entière. Le match-revanche est inéluctable. Auquel cas de figure, plutôt garder ses armes que d’être le « sitting duck » et une cible aisée. Que le gouvernement libanais ne se fasse pas d’illusion : Désarmement de gaieté de cœur, il n’y aura pas. Que nos stratèges trouvent autre chose !

Faux calcul, équation inversée
Par
Michel Touma
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Une confirmation avec éclat du point d’inflexion franchi par l’Administration Trump en matière de politique étrangère… Telle est, en substance et de façon succincte, la réaction de plusieurs observateurs et analystes à la Stratégie de Sécurité nationale des Etats-Unis, rendue publique il y a quelques jours par la Maison Blanche. Ce document fondamental, d’une trentaine de pages précédées d’un avant-propos du président Donald Trump, expose d’une manière élaborée les orientations et les objectifs que s’est fixés Washington concernant la conjoncture présente dans les différentes régions sensibles du monde et les dossiers vitaux qui se posent à l’échelle internationale. Les idées argumentées par l’équipe aux commandes dans la Capitale fédérale ne sont pas véritablement une surprise. Elles faisaient déjà l’objet d’un débat soutenu dans divers milieux politiques et diplomatiques, mais c’est sans doute la première fois qu’elles sont regroupées de manière aussi exhaustive et didactique, thème par thème, région par région, dans un même document officiel émanant des plus hautes sphères du pouvoir. La stratégie présentée dans ce texte rejoint dans ses grandes lignes la vision que défendait J.D. Vance bien avant l’élection présidentielle américaine de novembre 2024. Celui qui deviendra le colistier du président Trump avait souligné au cours de plusieurs interventions publiques, notamment durant l’été 2024, que les Etats-Unis ne devraient plus être systématiquement en première ligne dans toutes les luttes menées contre les adversaires du monde occidental. Il devait, à titre d’exemple, exhorter l’Europe à prendre en charge sa propre défense, soutenue, certes, par les USA, sans pour autant que tout le poids retombe sur l’infrastructure militaire américaine. Mais c’est surtout la vision défendue par M. Vance au sujet de la situation au Moyen-Orient qui avait retenu l’attention et qui représentait – qui représente toujours – un grand intérêt pour le Liban et la région du Levant. Le colistier du président Trump avait alors souligné qu’Israël et les Etats sunnites du M.O. devaient eux aussi assumer eux-mêmes, à l’instar de l’Europe, leurs responsabilités en matière de défense et conjuguer, plus spécifiquement, leurs efforts afin de faire face à l’expansionnisme de l’Iran dans la région. Cette orientation prônée à l’époque par M. Vance – et que l’on retrouve dans le document que vient de rendre public la Maison Blanche – constitue une rupture fondamentale par rapport à la politique suivie par les précédentes administrations américaines (exception faite du premier mandat Trump). Comment oublier à cet égard qu’au début des années 1980, après le déclenchement de la guerre Iran-Irak (1980-1988), les Etats-Unis ainsi qu’Israël avaient pratiquement volé au secours de la République islamique de Khomeiny en lui fournissant des missiles antichars, de l’équipement militaire et des pièces de rechange pour lui permettre d’affronter l’armée de Saddam Hussein. Cet appui crucial – qui sera dévoilé au grand jour dans le cadre du scandale de l’Irangate – s’inscrivait certes dans un contexte beaucoup plus large que le conflit Iran-Irak (le financement des Contras du Nicaragua), mais son enjeu stratégique était alors bel et bien de miser sur l’aile pragmatique du régime chiite en place à Téhéran afin d’affaiblir le pôle sunnite au Moyen-Orient. C’était toutefois très mal connaître la structure mentale et le fondement idéologique des Pasdaran qui, dès l’arrivée de Khomeiny au pouvoir, prônaient avec acharnement leur projet expansionniste et hégémonique d’exportation de la Révolution islamique au Moyen-Orient. Ce faux calcul du début des années 1980 aura pour aboutissement que non seulement l’aile pragmatique du régime iranien n’a pas été renforcé face aux sunnites du Moyen-Orient, mais c’est bien au contraire la courant radical khomeyniste qui, au fil des ans, est monté irrésistiblement en puissance, étendant ses tentacules à tous les secteurs économiques, sociaux et institutionnels de l’Iran, court-circuitant les rouages de l’Etat central et semant, de surcroît, une instabilité chronique dans plusieurs pays du Levant. Ces visées hégémoniques des Pasdaran s’accompagnaient d’un développement accéléré du programme nucléaire iranien, de sorte que ce qui était perçu il y a quarante ans comme un contrepoids pragmatique à la puissance sunnite est devenue quatre décennies plus tard une menace existentielle sérieuse, laquelle aurait dû pourtant être perçue à sa juste mesure si le fondement idéologique du projet des Gardiens de la Révolution avait été saisi dans sa véritable dimension. Mais l’erreur stratégique, et sans doute fatale, de l’aile radicale du régime iranien aura été précisément de n’avoir pas su connaitre ses limites dans une région aussi complexe que le Moyen-Orient et d’avoir été trop loin dans ses ambitions démesurées, aussi bien sur le plan du programme nucléaire qu’au niveau de son implantation contre-nature dans la zone du Levant. Rien d’étonnant de ce fait que cette Stratégie de Sécurité nationale présentée aujourd’hui par l’administration Trump inverse l’équation des années 1980 en prônant une coopération entre Israël et les Etats sunnites pour faire face au danger d’une puissance chiite qui a encore du mal à admettre que la région a connu une profonde mutation géopolitique qui pave la voie à l’émergence d’un nouveau Moyen-Orient fondé sur une paix pérenne et une coopération économique tous azimuts.

Gebran Tuéni, l’école de la liberté
Par
Michel Hajji Georgiou
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Il y a vingt ans, Gebran Tuéni était littéralement pulvérisé dans un attentat à la voiture piégée. Ses assassins de l’axe Damas-Téhéran, avec leurs acolytes libanais, l’avaient placé sur la liste noire de « personnalités dangereuses » à éliminer absolument, dans la mesure où celles-ci étaient parvenues, en quelques années, à reconstituer une certaine idée libanaise d’un front pluriel et cohérent, garant de souveraineté et de liberté. Un front compact, capable de transcender les clivages hérités de la guerre civile et les compartimentages sectaires sur lesquels l’axe valsait depuis des décennies pour mieux diviser les Libanais et s’ériger, ce faisant, en autorité de règlements des conflits qu’il créait lui-même, selon la logique classique du pompier-pyromane. L’archétype de la fougue Tuéni représentait pour une bonne partie de la jeunesse de l’époque l’archétype par excellence de la fougue, du courage et de la combattivité. Il était respecté en tant que personnalité libre, sans peurs et sans reproches, par de larges franges de la population libanaise, toutes communautés confondues. Il disposait d’une présence médiatique incontournable, qui n’avait pas été héritée de la figure paternelle, l’immense Ghassan Tuéni. Certes, le quotidien An-Nahar était passé du père au fils, mais Gebran c’était façonné sa propre voix, sa propre identité, sa propre personnalité et ses propres combats, à la fois similaires et différents de ceux de Ghassan. Là où le père était sorti du champ politique dans son sens étroit, celui de l’action militante, pour s’imposer en ce qu’il avait toujours été dans son essence, un donneur de sens à la politique, Gebran assumait pleinement son engagement sur le terrain. Il était dans l’évènement, pas en-dehors ou au-dessus. An-Nahar , sous la double casquette du père, du fils, de Samir Kassir et d’une équipe de journalistes, analystes et éditorialistes brillants, était devenu, sous l’occupation syrienne, beaucoup plus important qu’un parti politique : il incarnait l’idée d’un autre Liban, libre, souverain, affranchi des carcans tribaux et communautaires, générateur de sens, et à même de renouer avec une vision culturelle du Liban en tant que pays-lien avec le monde. Mieux encore, il faisait vaciller, par l’écrit et la pensée, le confort glacial et monolithique des tyrannies, en ouvrant ses colonnes à des opposants, notamment syriens. Un homme « dans la vie » Il est difficile de penser que deux décennies se sont déjà écoulées sans la flamme inspirante et contagieuse de Gebran Tuéni, un homme d’un charisme exceptionnel, un tribun capable de galvaniser des masses par la force de sa seule énergie à la fois élégante et animale. Ce n’est pas un hasard si deux de ses repères étaient Kennedy et Guevara, tous deux, en dépit du fossé politique qui les séparait, d’excellents orateurs. D’une certaine façon, le côté fringuant de Kennedy et l’élan rebelle de Guevara se réconciliaient en Gebran. Il arrivait à opérer des synthèses, abolir des frontières, réunir. Aux yeux des régimes tyranniques et totalitaires, c’est le péché mortel à ne pas commettre. La tentation est grande aujourd’hui, vingt ans après son assassinat, de figer Gebran comme une icône : d’un combat politique achevé, d’un mouvement implosé, mort et enterré, ou encore d’une cause désincarnée. Un « martyr » de… C’est tuer Gebran de nouveau, et à n’en plus finir. Il en est de même, d’ailleurs, des intellectuels, écrivains, penseurs, et de certaines personnalités politiques singulières lors de leur disparition, surtout lorsqu’ils ont été volontairement liquidés. Les idées continuent de cheminer, de mûrir, de grandir, même quand leurs auteurs cessent d’exister. Au contraire, elles entrent dans la vie. Elles cessent d’appartenir à leur propriétaire. Elles se confondent avec le vent et parlent aux hommes d’elles-mêmes. Or Gebran, dans sa posture physique comme dans sa pensée, ne saurait être statufié. C’est un non-sens, un paradoxe. Il suffit de relire ses articles pour s’en rendre compte. Chez Gebran Tuéni, la liberté et la souveraineté n’ont jamais été des slogans creux ou des postures morales sans substance. Il s’agit pour lui des deux conditions indissociables de l’existence politique du Liban. La liberté comme rupture avec le mensonge La liberté, pour lui, n’est jamais conçue comme un droit abstrait ou un principe décoratif, mais, avant tout, comme une opération de dévoilement. Il s’attaque ainsi à ce qu’on pourrait appeler la grande fiction politique, en l’occurrence celle qui transforme la violence en accidents isolés, les assassinats en faits divers et la peur en fatalité. À rebours de cette anesthésie collective, Tuéni insiste sur le fait que la violence est produite par un climat politique, par une architecture de domination qui vise moins les individus que la possibilité même d’un espace public libre. La liberté commence donc, chez lui, par le refus des récits d’alibi. Nommer les responsabilités, refuser les euphémismes, restituer aux faits leur causalité politique : tel est le premier acte de libération. En ce sens, le journalisme n’est pas seulement un métier ; il est une fonction vitale de la société, chargée d’empêcher la peur de devenir norme. La souveraineté comme maîtrise de la décision Cette exigence de vérité débouche naturellement sur la question de la souveraineté. Là encore, Tuéni refuse toute définition sentimentale ou symbolique. La souveraineté n’est ni drapeau ni réflexe identitaire, mais la capacité effective d’un État à décider par lui-même. Dans ses textes d’une grande frontalité, il décrit un Liban dont les institutions sont vidées de leur substance, la justice est instrumentalisée, la presse est muselée, et où, surtout, la décision politique est déléguée à l’extérieur. Cette délégation n’est pas seulement imposée : elle est souvent intériorisée, rationalisée au nom de la stabilité, des équilibres ou du « réalisme ». Et c’est précisément cette abdication que Gebran Tuéni a toujours combattue. C’est pour se révolter contre elle qu’il est mort. Car pour lui, la souveraineté ne se perd pas uniquement par occupation militaire, mais se dissout aussi par habituation à la dépendance, par acceptation progressive d’un État réduit à une façade. C’est la fameuse servitude volontaire de La Boétie. La lettre à Bachar el-Assad : la souveraineté par la parole C’est précisément dans ce contexte qu’il faut replacer et comprendre sa fameuse lettre ouverte adressée à Bachar el-Assad, qui se trouve à mille lieues d’une provocation gratuite ou d’une diatribe. Elle constitue un acte de souveraineté intellectuelle à l’état pur. Un repère journalistique, éthique, et politique, deux décennies plus tard. En s’adressant directement au président syrien, Tuéni refuse la posture du dominé. Pas de suppliques imbéciles, pas d’agressivité ou de flonflons. Il s’exprime d’égal à égal, en journaliste interpellant le tyran-occupant. Ce simple déplacement est décisif, dans la mesure où il rompt avec le langage codé de la tutelle, les prudences obligées et l’autocensure intériorisée, qui étaient légion à l’époque. Surtout, la lettre opère une inversion fondamentale de la logique du tuteur : la souveraineté libanaise n’y est pas présentée comme une hostilité envers la Syrie, mais comme la condition d’une relation saine entre deux États. Tuéni y affirme qu’aucune stabilité durable ne peut être construite sur la négation de la liberté de l’autre, et que la domination affaiblit autant celui qui l’exerce que celui qui la subit. La liberté du Liban devient ainsi un test moral et politique pour le pouvoir syrien. Bien sûr, Tuéni n’est pas un utopiste, et sait pertinemment qu’Assad ne connaît que le langage de la force brutale. Mais, néanmoins, il pose un acte fondateur de souveraineté. C’est le propre de la « résistance culturelle » prôné à l’époque par le père Sélim Abou. Liberté, pluralisme et vivre-ensemble Cette exigence de souveraineté n’est jamais dissociée, chez Gebran Tuéni, du pluralisme libanais. La liberté qu’il défend n’est pas celle d’un camp, d’une communauté ou d’un clan. Elle est le régime politique du vivre-ensemble. Lorsque la décision est confisquée et la parole muselée, ce ne sont pas seulement des individus qui sont réduits au silence. C’est la possibilité même d’une communauté politique pluraliste qui est attaquée. C’est pourquoi Tuéni insiste tant sur le fait que les violences politiques ne visent pas seulement des personnes, mais la formule libanaise même. En ce sens, défendre la liberté d’expression, la souveraineté de l’État et l’indépendance de la décision nationale revient à défendre le vivre-ensemble lui-même — contre la peur, la fragmentation et la logique de fait accompli. Ayant milité durant la guerre dans les rangs politiques de l’est chrétien, Tuéni est un « libaniste », et c’est à partir de cette posture intellectuelle qu’il défend l’idée du Grand Liban. Vingt ans plus tard, face à la montée d’un particularisme chrétien capable de s’accommoder de l’idée d’un Liban éclaté géographiquement, il est bon de s’en souvenir. La souveraineté contre les faux compromis Un autre aspect essentiel de sa pensée réside dans sa méfiance envers les compromis creux. Tuéni critique avec constance les arrangements qui, sous couvert de réalisme, entérinent la dépossession. Les formules de « lavage des cœurs », les dialogues sans pouvoir réel, les équilibres qui figent l’injustice : tout cela relève, pour lui, d’une politique de façade qui affaiblit à la fois la liberté et la souveraineté. À ses yeux, la souveraineté véritable suppose le monopole étatique de la décision — y compris en matière de guerre et de paix — et le refus que le destin collectif soit confisqué par des acteurs non responsables devant les citoyens. Là encore, la liberté n’est pas seulement le droit de parler, mais le droit de ne pas être entraîné dans des choix imposés sans consentement. Inutile de dire combien cette vision est encore d’actualité à présent, à l’heure où l’État libanais continue de trébucher face à la nécessité de s’arroger à nouveau le monopole de la violence légitime. Un héritage qui dérange encore Vingt ans après son assassinat, la pensée de Gebran Tuéni reste inconfortable parce qu’elle ne permet aucune échappatoire, en ce sens qu’elle refuse aussi bien la résignation que la surenchère. Le leitmotiv de Tuéni est le suivant : la liberté doit s’exercer de plein droit — et la souveraineté n’est jamais acquise une fois pour toutes, mais se défend quotidiennement, par la parole, les institutions et le courage politique. L’idée, la parole, le mot n’existent que lorsqu’ils sont accompagnés et traduits par des actes pratiques et décisifs. Des ancrages. La lettre à Bachar el-Assad en est, sans doute, l’expression la plus nue : un texte où la liberté cesse d’être un discours pour devenir un acte, et où la souveraineté se reconstruit d’abord par la parole adressée, frontale, assumée. Partant, liberté et souveraineté ne forment pas deux combats parallèles, mais une seule et même équation. La liberté sans souveraineté est fragile, tolérée, réversible. La souveraineté sans liberté n’est qu’un simulacre. Ensemble, elles constituent la condition minimale pour qu’un peuple existe politiquement, sans peur et sans tutelle. L’unité nationale et le vivre-ensemble constituent le ciment qui fait de ce peuple une force motrice, cohérente, viable, vivante. Penser Gebran Tuéni, vingt ans après, ce n’est pas seulement commémorer le souvenir d’un homme dont la parole a été étouffée, mais se livrer à un examen de conscience en profondeur et avoir le courage de se poser une question plus exigeante : vivons-nous, dans le Liban actuel livrés à tous vents, au sein d’un cadre où la liberté peut produire de la souveraineté — et où la souveraineté protège réellement la liberté ? Et, surtout, avons-nous su défendre le vivre-ensemble qui en est la condition sine qua non ? C’est à cette aune, sans doute, que se mesure réellement la fidélité à son héritage.

L’architecture dangereuse de la bulle des investissements de l’IA

En 2006, les marchés du crédit considéraient que le risque immobilier américain était diversifié. Le marché des « subprimes » était né. Les modèles mathématiques semblaient sûrs. La réalité, elle, fut leur effondrement – et la crise financière mondiale de 2008 qui s’ensuivit. En 2025, une illusion étonnamment similaire s’est imposée — cette fois dans le domaine de l’ intelligence artificielle. Pour l’instant, l’IA est largement un phénomène de dépenses d’investissement (capex), dominé par un très petit nombre d’entreprises comme Nvidia et Oracle — les « fabricants de pelles » modernes — qui produisent des puces électroniques et construisent des centres de données pour répondre aux 1,5 trillion de dollars d’investissements projetés par quelques « hyperscalers » tels que Microsoft, Meta ou Amazon. Cette vague de dépenses d’investissements sans équivalent dans l’histoire a propulsé leurs cours boursiers à des sommets inimaginables. Dans le même temps, le secteur de l’IA a construit une architecture financière « circulaire » dans laquelle les mêmes capitaux circulent à répétition entre un petit groupe d’acteurs dominants. Chacun enregistre des revenus provenant des autres. Chacun justifie la hausse de sa valorisation boursière grâce aux dépenses des autres. Et chacun est traité par les marchés financiers comme si leurs risques étaient indépendants. Ils ne le sont pas. Au cœur de cette structure se trouve un contrat sans précédent : un accord de 300 milliards de dollars sur cinq ans entre OpenAI et Oracle. Ce contrat est devenu discrètement le pilier porteur de l’ensemble de la thèse d’investissement dans l’IA. S’il tient, le boom du capex de l’IA se poursuit. S’il se fissure, les conséquences dépasseront largement les deux signataires. OpenAI lève du capital à des valorisations toujours plus élevées — capital ensuite dépensé en puces Nvidia et en infrastructures Oracle. Oracle, à son tour, utilise l’engagement d’OpenAI pour emprunter massivement afin de financer l’expansion de ses centres de données, dont une grande partie se retrouve, sous forme de revenus, directement chez Nvidia. L’appréciation du titre Nvidia — qui a brièvement propulsé la société à une capitalisation boursière ahurissante de 5 000 milliards de dollars en octobre dernier —lui permet de réinjecter ensuite du capital chez OpenAI par l’investissement direct et par la consolidation de l’écosystème. Les mêmes dollars apparaissent comme revenus plusieurs fois sur les bilans des différentes entreprises, mais il s’agit toujours des mêmes dollars. La croissance est enregistrée. Les valorisations boursières augmentent. Plus de capital est levé. La roue tourne de plus en plus vite. C’est, en réalité, une finance circulaire, et non pas une demande organique d’utilisateurs finaux. Ce qui semble être un développement explosif de la demande est en réalité, de plus en plus, le résultat comptable d’entreprises qui se paient mutuellement avec du capital d’investisseurs — le tout fondé sur une hypothétique monétisation de l’IA en entreprise, phénomène qui ne s’est pas encore matérialisé à grande échelle. Les mathématiques de la relation Oracle–OpenAI sont frappantes. OpenAI est en passe d’enregistrer environ 16 milliards de dollars de pertes nettes en 2025 et prévoit des pertes cumulées dépassant 100 milliards de dollars d'ici à la fin de la décennie. Pour honorer son engagement envers Oracle, elle doit faire passer son chiffre d’affaires d’environ 20 milliards à 100 milliards en trois ans - exploit qu’aucune entreprise logicielle dans l’histoire n’a jamais accompli. Oracle, de son côté, doit financer jusqu’à 180 milliards de dollars d’infrastructures spécifiques à l’IA pour servir essentiellement un seul client : OpenAI. Son cash-flow disponible est devenu négatif. Sa dette augmente considérablement. En résulte en fait une co-dépendance bilatérale systémique. Si OpenAI ne peut pas payer, Oracle se retrouve avec des actifs inutiles. Si Oracle ne peut pas financer l’expansion de ses actifs, OpenAI fait face à une crise de capacité de calcul au pire moment. Aucun des deux ne peut se retirer de cette co-dépendance. Aucun ne peut survivre à l’échec de l’autre. Les ingénieurs appellent cela un point de fracture névralgique. Et les marchés financiers les découvrent généralement trop tard. Chaque épisode systémique comporte un nœud de corrélation financière. Dans l’écosystème des « subprimes » en 2008, c’était AIG. Dans l’écosystème de l’IA d’aujourd’hui, ce rôle est de plus en plus occupé par SoftBank au Japon. SoftBank a accumulé une exposition massive et multiforme à OpenAI, au projet d’infrastructure Stargate et à l’ensemble du complexe de l’IA, et ce, malgré une capacité limitée de financement supplémentaire. Son bilan est dépendant d’un seul résultat : que l’adoption de l’IA s’accélère rapidement et sans accroc dans une fenêtre de temps limitée. Si OpenAI trébuche, l’action SoftBank s’effondre. Si Stargate sous-performe, le capital d’infrastructure est déprécié. Si les deux se produisent simultanément, le désendettement forcé devient inévitable - avec des effets en cascade sur tout l’univers boursier de l’IA. Toute la thèse du capex de l’IA repose sur une hypothèse critique : l’adoption et la monétisation de l’IA vont exploser entre 2027 et 2028. Côté adoption, la concurrence s’intensifie. Les taux de croissance de ChatGPT atteignent déjà un plateau tandis que de nouveaux entrants - y compris des modèles open source chinois - gagnent du terrain. Côté monétisation, les études académiques et les données industrielles n’offrent guère de réconfort : 95 % des entreprises déployant l’IA générative ne rapportent aucun retour sur investissement mesurable. Beaucoup de projets sont déjà en phase de réduction ou abandonnés discrètement. Comme pour l’Internet, la révolution technologique de l’IA est bien réelle et son impact à long terme sera profond. Mais les révolutions technologiques sont rarement linéaires — et elles ne récompensent presque jamais tous les acteurs de manière égale. Oracle lui-même était une des « stars » du boom Internet en 1999, avant de perdre près de 80 % de sa valeur lors de l’effondrement de 2000. Ce que nous voyons aujourd’hui est une architecture financière autoréférentielle, où le capital circule en interne, tandis que les marchés actions extrapolent la perfection à travers des valorisations extrêmes. Pour l’instant, les marchés des actions restent optimistes. Les marchés du crédit, eux, ne le sont pas. Ces derniers jours, les spreads des swaps de défaut de crédit d’Oracle ont grimpé à des niveaux jamais vus depuis la crise financière mondiale de 2008. Historiquement, les marchés du crédit anticipent la réalité bien avant les investisseurs en actions. Avec des actions Oracle en baisse de 11 % en une seule séance malgré une croissance spectaculaire des bénéfices, et SoftBank chutant de 7,7 % sur la même nouvelle, les investisseurs commencent peut-être enfin à se demander si le narratif d’investissement de l’IA est aussi solide qu’annoncé. Ce n’est pas encore 2008. Mais les réalités mathématiques sont dangereusement similaires.