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Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877. Kunsthalle Bremen.
Culture
Portrait de l'auteur
Par Yasmina Comair
Publié oct. 11, 2026 - 03:41
Le Petit Palais consacre à Eva Gonzalès sa première grande rétrospective, depuis le 15 septembre et ce jusqu’au 24 janvier prochain, réunissant près de cent peintures, pastels et gravures. Unique élève d’Édouard Manet, contemporaine de Berthe Morisot et Mary Cassatt sans jamais véritablement appartenir au groupe impressionniste, elle fut surtout une femme qui sut se frayer un chemin dans un XIXe siècle qui en laissait peu aux artistes de son sexe. Remarquablement construite, l’exposition est aussi émouvante : derrière l’élève, le modèle, l’épouse et la mère, elle laisse apparaître, œuvre après œuvre, une artiste peintre qui conquiert sa liberté. Le Réveil, 1877. Il est des artistes que la postérité enferme dans une œuvre, d’autres dans une relation. Pour Eva Gonzalès, ce fut Manet. Elle fut son élève, la seule officiellement reconnue, ainsi que son modèle lorsqu’elle fut immortalisée par ce dernier en 1870 dans une longue robe blanche, assise devant son chevalet. Cette proximité essentielle aura pourtant longtemps laissé son travail dans l’ombre du maître. Le parcours du Petit Palais a l’intelligence d’expliciter cette case départ pour mieux nous en éloigner. Au fil des salles, les délicatesses héritées de Charles Chaplin rencontrent les noirs et la modernité de Manet, avant que la touche ne s’élargisse, que les fonds ne s’allègent et que l’air des plages normandes n’entre presque physiquement dans la toile. Ce que l’on regarde alors n’est plus seulement l’évolution d’une peinture, mais la conquête laborieuse d’une voix. Devenir peintre quand on naît femme Cette conquête commence bien avant Manet. Car avant de s’affranchir de ses maîtres, Eva Gonzalès dut se dégager de ce que son époque avait prévu pour elle. Née à Paris en 1847, fille de l’écrivain et journaliste Emmanuel Gonzalès et de la musicienne Célina Ragut, Eva grandit dans une bourgeoisie cultivée où les arts font naturellement partie de l’éducation. Elle joue elle-même plusieurs heures de piano par jour et aurait pu demeurer cette jeune femme accomplie à laquelle son milieu autorisait volontiers les arts, pourvu qu’ils restent un agrément. Mais Eva choisit la peinture comme une destinée. Or, au XIXe siècle, les portes de l’École des Beaux-Arts restent fermées aux femmes. Elles doivent apprendre ailleurs, dans des ateliers privés, et c’est auprès de Charles Chaplin qu’Eva se forme à partir de 1866. Le Petit Palais accompagne d’ailleurs son parcours d’un fil intitulé Une vie d’artiste au féminin, rappelant combien devenir peintre lorsque l’on était une femme supposait déjà de contourner les règles d’un monde pensé essentiellement par les hommes. Les premières œuvres en conservent une grâce presque poudrée. Dans La Demoiselle, comme dans Les Deux Sœurs ou La Toilette, les étoffes sont précieuses, les couleurs tendres, les gestes retenus. Une sœur arrange les cheveux de l’autre et, dans cette scène intime, apparaît déjà l’une des présences les plus constantes de l’œuvre de Gonzalès: Jeanne, sa cadette, qui sera tour à tour modèle, élève, confidente et presque double. Elle traverse sa peinture au fil des années, le visage penché ou le regard ailleurs, offrant à Eva un territoire familier où chercher, essayer et, peu à peu, s’inventer. Les Deux Sœurs ou La Toilette, vers 1866-1868. Dans l’ombre de Manet, trouver sa lumière Lorsque Gonzalès rencontre Manet en 1869, elle a vingt-deux ans et sa peinture change de respiration. Les délicatesses apprises chez Chaplin ne disparaissent pas tout à fait, mais elles rencontrent la profondeur des noirs, la franchise du trait et cette manière si moderne de laisser le pinceau exister sur la toile. Gonzalès regarde beaucoup son maître, bien sûr ; pourtant, à mesure que l’exposition avance, ce qui émeut est justement de la voir s’en éloigner, presque imperceptiblement, jusqu’à ce que l’influence cesse d’être une ombre pour devenir un héritage. Une Loge aux Italiens, vers 1874, en est l’un des plus beaux exemples. Jeanne y pose auprès d’Henri Guérard, futur mari d’Eva, dans l’obscurité veloutée d’une loge de théâtre. Refusé au Salon de 1874, le tableau est alors critiqué précisément pour ce que certains considèrent comme l’influence excessive de Manet. Gonzalès ne renonce pas : elle l’expose dans son atelier, le reprend, puis le présente de nouveau au Salon en 1879, où il est cette fois accepté. Il y a déjà, dans cette obstination tranquille, quelque chose de sa liberté : recevoir, transformer, essuyer le refus et revenir. Une Loge aux Italiens, vers 1874, musée d’Orsay. De Manet, il subsiste pourtant dans son œuvre quelque chose de plus délicat encore que les noirs, les cadrages ou la modernité des sujets: les violettes. Elles reviennent dans L’Indolence, puis dans Le Réveil, posées près du lit au milieu de la blancheur des draps. La fleur appartient à l’univers pictural de Manet et le parcours du Petit Palais invite précisément à lire ces bouquets comme un rappel du maître. Chez Gonzalès, ces petites touches mauves deviennent ainsi un écho discret : non plus une influence qui s’impose, mais une mémoire qui demeure. Quelques fleurs, presque rien ; comme si Manet pouvait rester présent sans désormais lui faire d’ombre. Quand la peinture prend l’air À Dieppe, Honfleur ou Grandcamp, la peinture s’ouvre alors à une autre lumière. Dans Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877- 1878, quelques herbes, un panier, deux enfants et un ciel suffisent. La matière devient plus rapide, presque inachevée par endroits, comme s’il fallait moins décrire le paysage que retenir l’instant avant que la lumière ne change. Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877-1878, National Gallery of Ireland. Gonzalès n’a jamais participé aux expositions impressionnistes et préféra, comme Manet, continuer à se confronter au Salon. Sa peinture rejoint pourtant ici naturellement certaines de leurs recherches, non par appartenance à un groupe, mais parce que l’air et la lumière semblent lui imposer une nouvelle manière de voir. Les contours se font moins sages, le geste plus libre ; quelque chose s’est défait du fini précieux de ses débuts sans jamais perdre cette douceur très particulière qui lui appartient. La transformation devient presque tangible. Ce n’est plus seulement une élève qui maîtrise ce qu’on lui a enseigné, mais un peintre qui commence à choisir ce qu’elle souhaite en conserver et ce dont elle peut désormais se passer. Ces femmes qui regardent ailleurs Dans La Promenade à âne, vers 1880-1882, Jeanne et Henri Guérard sont à nouveau réunis, mais nous sommes loin du raffinement contenu des premières années : les touches se sont élargies, le fond s’esquisse plus qu’il ne se décrit et la peinture ne ressent plus la nécessité de tout achever. Jeanne, juchée sur l’animal, détourne le regard. La Promenade à âne (Henri et Jeanne) vers 1880-1882, Bristol Museums & Archives. Ce regard ailleurs pourrait presque devenir le fil secret de l’exposition, tant les femmes d’Eva Gonzalès semblent peu préoccupées par celui que l’on porte sur elles. Elles lisent, rêvent, se coiffent, s’éveillent, s’abandonnent dans un fauteuil ou sur un lit, contemplent ce qui se trouve hors du tableau. Elles sont élégantes sans être décoratives, présentes sans se donner tout à fait. Elles possèdent une intériorité à laquelle le spectateur n’a pas entièrement accès et c’est peut-être là, sans manifeste ni revendication, que la peinture de Gonzalès nous paraît aujourd’hui si moderne. Car sa liberté ne fut jamais spectaculaire. Eva Gonzalès ne vécut pas en marge de son monde : elle en connaissait les usages, épousa Henri Guérard en 1879 et devint mère. Mais elle continua à peindre, à exposer, à se confronter au jugement et au refus, dans un siècle où la carrière d’une femme artiste demeurait fragile. La présence, dans le parcours, du Goûter de Marie Bracquemond donne à cette réalité un relief particulier. Sa sœur Louise y est absorbée par sa lecture, dans un univers qui dialogue merveilleusement avec celui de Gonzalès. Pourtant, les trajectoires divergent : Bracquemond finira progressivement par renoncer à exposer, dans un contexte conjugal peu favorable à sa peinture. Le rapprochement, sans être appuyé, dit beaucoup. Pour une femme du XIXe siècle, apprendre à peindre était déjà une conquête ; continuer à peindre pouvait en être une autre. Eva Gonzalès, elle, continue. Non pas dans le fracas d’une rébellion, mais avec cette détermination silencieuse qui semble parcourir toute son œuvre. Sa liberté se construit à l’intérieur même des cadres de son époque : ceux de son sexe, de son milieu, du Salon, de ses maîtres. Elle ne les fracasse pas ; elle les déplace suffisamment pour s’y ménager son propre espace. Une liberté interrompue Le destin lui laissera pourtant peu de temps pour poursuivre cette conquête. Le 19 avril 1883, elle donne naissance à son fils Jean-Raimond. Manet meurt le 30 avril. Six jours plus tard, le 6 mai, Eva succombe à une embolie. Elle n’a que trente-six ans. Deux ans plus tard, une exposition posthume lui est consacrée dans les salons de La Vie moderne ; puis le temps fera lentement son travail d’effacement. Cette fin brutale donne aux dernières salles une émotion particulière. On vient de regarder une peinture s’ouvrir au moment même où l’on sait combien soudainement la vie va se refermer. Et c’est sans doute là que la construction de cette rétrospective trouve sa plus grande justesse : près de cent œuvres ne racontent pas seulement une carrière, elles rendent perceptible un mouvement, celui d’une femme qui apprend de Chaplin, admire Manet, conserve de l’un une certaine douceur, de l’autre la modernité du regard et quelques violettes, avant de trouver peu à peu sa propre lumière. On quitte ainsi le Petit Palais avec le sentiment d’avoir rencontré bien davantage que « l’unique élève de Manet ». Un peintre, bien sûr, mais aussi une femme qui, sans discours ni posture, aura refusé que les limites de son siècle deviennent les siennes. Eva Gonzalès ne s’est pas affranchie des carcans de son époque en les fracassant. Sa liberté fut plus subtile, et peut-être plus difficile : apprendre, toile après toile, à devenir elle-même à l’intérieur des limites que son époque avait tracées pour elle. Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre, au Petit Palais, Paris jusqu’au 24 janvier 2027.
Un Œil sur l'évènement
Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi - Publié oct. 10, 2026 - 16:38
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De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
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Comme le levain dans la pâte…
Par
Fady Noun
Publié

La vocation de l’Eglise, de toute Eglise et de toutes les Eglises, est tracée par le Christ. Cette vocation est à la fois d’être universelle et inclusive dans le but de bannir toute discrimination. Elle est d'être le levain dans la pâte et /ou le sel sans lequel toute nourriture s’affadit et devient immangeable. En d’autres termes, comme le sel est fait pour les aliments, nous ne sommes pas faits pour nous-mêmes, nous sommes « des êtres pour autrui ». Cette vocation est aussi de proclamer, par nos paroles et nos actes, la « bonne nouvelle » du Christ. « Le socle d’une histoire nationale a minima » et d’un début de cristallisation d’une identité nationale, constatée par l’historienne Candice Raymond, est ce que nous avons de plus précieux à offrir à nos compatriotes – et l’on doit indistinctement en parler comme maronites et comme Libanais. Ce socle est notre fierté : il est l’amorce d’une identité stable et définie que nous devons protéger de tout ce qui pourrait la défigurer. C’est en particulier ce que nous pouvons offrir de plus précieux à une communauté aliénée de ce Liban par une utopie politico-religieuse de nature « millénariste », au sens où elle doit s’accomplir à l’intérieur de l’Histoire, et dans ce cas précis, conclure l’Histoire. L’Eglise est passée par là. Elle a condamné le « millénarisme » chrétien, et l’on ne sait que trop, et d’expérience, combien toute utopie engendre la terreur. Mais il vaut mieux, en lieu et place de cette démonstration qui pourrait se prolonger, parler de ce que les maronites du Liban peuvent offrir de plus digne à leurs compatriotes : l’altruisme. Voici comment : Nul texte apologétique mieux que la Lettre à Diognète, un manuscrit des temps apostoliques découvert à Constantinople vers 1436, dans une poissonnerie où il servait de papier d'emballage, ne le dit : « Car les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n'habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n'a rien de singulier. (...) Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s'acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. (...) Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n'abandonnent pas leurs nouveau-nés. (...) Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l'emporte en perfection sur les lois. (...) En un mot, ce que l'âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L'âme est répandue dans tous les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. » La Lettre à Diognète est une illustration par excellence de ce que doit être la citoyenneté ; la plupart de ses critères peuvent être repris à leur compte par tout homme, toute femme. Il en va de même pour bien d’autres textes doctrinaux que l’Eglise met à notre disposition, dont la Doctrine sociale de l’Eglise. Pour cette doctrine, les notions de dignité de la personne humaine, de bien commun, de destination universelle des biens, de subsidiarité dans la prise de décision, de solidarité, sont des articulations essentielles de rapports sociaux, lieu par excellence où se joue la piété et la fidélité à Dieu. A la limite, il s’agit même de textes areligieux, dans le sens qu’il n’est point besoin d’être chrétien pour y puiser ; c’est un buffet ouvert au monde entier. L’encyclique sociale Fratelli Tutti du pape François fait partie de ces textes abordables par tous, sans distinction d’appartenance religieuse. Ce texte est un développement de la Déclaration d’Abou Dhabi sur la fraternité humaine cosignée par François et le grand imam d’al-Azhar, Ahmad el-Tayyeb (2019). De l’aveu même du Pape, cette déclaration est née dans ses grandes lignes autour d’un repas auquel il avait informellement convié le dignitaire sunnite, à la sortie d’une réunion de travail à la bibliothèque du Vatican. Le pape François y met en évidence le concept d’amitié sociale, qui est en fait le complément nécessaire du concept de citoyenneté. Ces éléments de doctrine chrétienne sont adossés à des valeurs et principes universels qui transcendent les cultures et les époques. Quand Jean-Paul II disait du Liban qu’il « est bien plus qu’un pays : c’est un message de liberté et un exemple de pluralisme pour l’Orient et l’Occident », c’est ce qu’il voulait dire : les valeurs incarnées et assumées par le Liban dont nous parlons, et inscrites dans notre Constitution, sont valables pour tous, y compris le monde occidental, dont une partie est engagée sur la pente glissante de l’humanisme athée, autoréférentiel. Les paroles de Jean-Paul II soulignent, une fois pour toutes, la mission particulière, profonde, irremplaçable du pays du cèdre : celle d’être un modèle de convivialité entre les différentes communautés religieuses qui la composent, en particulier entre le christianisme et l’islam. Or comme l’affirme aussi Jean-Paul II, « l’homme n’est pas la vérité, il est à la recherche de la vérité ». C’est le postulat philosophique inébranlable sur lequel repose le Liban. C’est la fondation même de ce pluralisme qui en fait la richesse, et qui est en fait la vocation de toute société démocratique. C’est aussi le « chaînon manquant » dont l’existence permettrait au principe de laïcité en France, qui nous est si proche culturellement et politiquement, d'éviter l'intolérance, de rester mesuré. Non que l’Eglise ne soit le corps mystique de Celui qui a dit « Je suis la Vérité », comme le croit tout Catholique. Mais l'Eglise sait aussi, en particulier depuis Vatican II, que « l’Esprit de vérité », Dieu Lui-même, agit aussi « en-dehors des frontières visibles de l’Eglise », et qu'il conduit au salut ceux qui, « sans faute de leur part », et pour diverses raisons, n’ont pas connu le Christ comme les chrétiens le connaissent.

Comment le Hezb se défausse sur l’État libanais ?

La veine jugulaire qui l’alimentait en armes et munitions a été tranchée. Et pourtant, le Hezb refuse de se plier aux engagements pris en son nom par Nabih Berri interposé. Parce qu’il ne croit pas avoir été défait et que le terreau fertile du Sud où il a pris ses racines ne veut pas le démentir. Car, pour tout vous avouer, ce ne sont pas quelques voix chiites dissonantes et réconfortantes qui seraient en mesure de lui faire entendre raison. Si le parti des mollahs a pris une raclée, il ne renonce pas pour autant au combat : il se terre pour préserver l’essentiel de ses forces. Et à en croire certaines sources, il a reconstitué ses capacités militaires. Il se rétablit donc. Alors que par ailleurs, c’est à l’usure qu’il a eu la diplomatie occidentale, qui lui est franchement hostile. Il peut savourer sa victoire. Jouant de la « patience stratégique », apprise à bonne école, il a créé une telle embrouille diplomatique que la France s’est à nouveau portée au chevet de notre pays. Pour démêler l’écheveau ! Un « second mécanisme » de surveillance du désarmement serait en cours d’élaboration, a déclaré Jean-Noël Barrot, ministre français des Affaires étrangères. Pour éviter l’escalade, poursuit-il ! Ces messieurs du Quai d’Orsay se sont-ils jamais demandés combien les empathies libanaises leur brouillent entendement ? La patience stratégique et le prix à payer Pris dans une souricière, le Hezbollah a perdu, dans les villages du Sud et depuis octobre dernier, une quarantaine de combattants. Et ce n’est pas tout. Tsahal a abattu plus de quatre cents de ses partisans depuis le cessez-le-feu de novembre 2024. C’est le prix fort mais qu’importent ces sacrifices aux yeux de la Résistance : c’est le tarif minimum de cette même « patience stratégique » que lui ont inculquée ses mentors iraniens. En fait, le parti de Dieu s’est défaussé sur l’État libanais des obligations qui pèsent sur lui, et principalement celles relatives à son désarmement. Il procrastine ; il retarde les échéances. Il fait dans la dentelle et se permet un distinguo subtil entre le Nord et le Sud du fleuve Litani. Et qui est-ce qui subit les pressions incessantes et l’ire américaine, dont les imprécations d’un Tom Barrack ou d’un Tom Harb ? Je vous le laisse deviner. Constat d’impuissance Le Hezb a grippé le « char de l’État », et c’est l’armée libanaise qui morfle et écope les coups. On menace de lui couper les aides et autres allocations, on annule la visite de son commandant en chef aux États-Unis, on lui fait des misères à tout propos. Dans son bunker, cheikh Naïm Qassem doit se frotter les mains : pas un sou à l’État libanais sans désarmement préalable. Et voilà, que l’incontournable secrétaire général, planqué qui plus est, a mis l’exécutif libanais et ses membres dans l’embarras. D’ailleurs, « these people cannot deliver », glissent perfidement des observateurs outre-Atlantique. Aussi, peut-on prétendre que le Hezb n’a pas perdu sa « bataille du Liban». Certes, il y en aura d’autres, et ce n’est qu’à la dernière que sa dissolution sera actée !

« L’empire iranien » : au Yémen, le pari houthi (2/5)

La politique régionale de Téhéran a obéi au cours des vingt-cinq dernières années à une logique claire: s’installer sur les goulots et les corridors du Moyen-Orient, transformer les détroits, les routes terrestres et les enclaves en instruments de chantage stratégique et bâtir autour de l’Iran une profondeur défensive faite de milices et de régimes inféodés. Dans le cadre de cette politique, le Yémen et les Houthis ont joué un rôle central. Le Yémen, éclaté, failli, constituait le terrain idéal pour la République islamique iranienne en vue d’installer ce « jumeau occidental ». Le mouvement houthi, adossé à une matrice zaïdite et à une grammaire anti-impérialiste malléable, offrait à Téhéran un proxy capable de: tenir la capitale Sanaa ; contrôler une large portion de la côte de la mer Rouge ; et menacer Bab el-Mandeb avec des missiles, drones, embarcations piégées. Bab el-Mandeb devient ainsi un levier stratégique, une variable que l’Iran peut activer selon les pressions qu’il subit: sanctions, escalade israélienne, tensions avec Riyad, confrontation avec Washington. Le message de Téhéran est le suivant, invariable : si vous touchez à l’Iran, vous en subirez les conséquences au niveau de votre commerce mondial. En ce sens, les attaques houthies de 2023-2024, réactivées en 2025 sous le prétexte de Gaza, étaient loin d’être des actes isolés : elles traduisaient la doctrine iranienne selon laquelle Bab el-Mandeb est l’extension maritime de son système de dissuasion. Le point de bascule en faveur de Téhéran a été sans doute l’assassinat de Ali Abdallah Saleh, en 2017, lorsque les Houthis éliminèrent froidement l’ancien président qui s’apprêtait à renouer avec Riyad. Sa mort a fermé la porte à une solution politique nationale. Elle a largement profité aux Houthis — et donc à l’Iran — à court terme., comme du reste, l’assassinat de Rafic Hariri, l’exécution de Saddam Hussein et la disparition de Yasser Arafat. La mort de Saleh a ruiné la possibilité d’un Yémen unifié et a enfermé Téhéran dans une alliance avec un mouvement radical et chaotique — voire presque caricatural — impossible à insérer dans un compromis régional. Mais le front anti-Houthi s’est fragmenté avec : la montée du Conseil de transition du Sud, soutenu par Abou Dhabi ; le retrait militaire saoudien après son offensive désastreuse de 2015 et le début d’un dialogue avec Téhéran ; l’effondrement de la fiction d’un État unifié ; et la pression internationale accrue sur les Houthis, notamment via les frappes israéliennes et américaines et les sanctions internationales. Qu’à cela ne tienne… Quoiqu’ébranlés, les proxys de Téhéran tiennent encore debout : le Nord du pays reste sous leur contrôle, leur appareil sécuritaire fonctionne, leur capacité de nuisance demeure intacte, et ils restent sur le plan rhétorique un maillon entre l’Iran et la mer Rouge. Le gouvernement internationalement reconnu, lui, est réduit à une fiction. L’accord irano-saoudien de 2023, négocié sous parapluie chinois, a mis fin à sept ans de rupture. Il ne visait pas tant à réconcilier deux puissances existentiellement rivales, mais à geler un front que ni l’un ni l’autre n’étaient en mesure de gagner. Riyad voulait sortir du bourbier yéménite, réduire les frappes de drones sur ses infrastructures, protéger la Vision 2030 de Mohammad ben Salman. Téhéran voulait obtenir une reconnaissance implicite de ses gains au Yémen et en Irak, réduire son isolement et éviter une escalade américaine. Mais la trêve n’a rien réglé. Elle encadre la nuisance houthie sans y mettre fin, limite les ambitions iraniennes sans les désarmer et crée un équilibre instable. Elle préserve surtout l’Arabie de rétorsions iraniennes sur son territoire dans le cadre d’un conflit israélo-iranien. Du reste, Riyad n’a aucun intérêt à rouvrir une guerre au Yémen dont il est sorti exsangue, et l’Iran, affaibli par les frappes israéliennes, n’a pas les moyens d’élargir l’incendie. Le Yémen devient ainsi une zone de tension contrôlée, utile mais contenue, que les deux capitales préfèrent maintenir à basse intensité. Prochain article : Le corridor terrestre et l’ambition de l’Empire levantin Article lié « L’Empire iranien » : anatomie d’une chute

Réancrer les chiites au projet libanais
Par
Michel Hajji Georgiou
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L’histoire du chiisme libanais est trop souvent racontée à l’envers, ou pire, écrasée sous une lecture téléologique qui ferait du Hezbollah l’aboutissement naturel d’un long continuum religieux et politique. Rien n’est plus faux. Les travaux sur les ulémas du Jabal Amel permettent au contraire de restituer une généalogie bien différente, faite de pluralisme doctrinal, de rapport assumé à l’État, et d’une conception non théocratique de l’autorité religieuse. C’est précisément cette tradition qui a été brisée. Le chiisme amélite s’est historiquement inscrit dans la logique de la wilayat al-umma , c’est-à-dire d’une communauté de croyants dotée d’une autonomie morale et spirituelle, mais non d’un projet de domination politique. Le choix de la marja‘iyya y était libre, pluriel, souvent tourné vers Najaf, dans une relation délibérément distanciée entre clercs et pouvoir. Cette tradition reconnaissait la diversité des autorités religieuses, refusait la centralisation doctrinale et, surtout, ne prétendait pas gouverner la société au nom du sacré. La rupture intervient avec l’invention par Khomeini de la wilayat al-faqih : une construction radicalement nouvelle, qui ne relève pas d’un simple débat théologique, mais d’un basculement politique majeur. En substituant à la pluralité des marja‘iyyat l’autorité exclusive d’un Guide suprême, en transformant le clerc en souverain, et la religion en idéologie d’État, l’Iran révolutionnaire rompt avec Najaf et impose Qom comme centre impérial. Le chiisme cesse alors d’être une tradition religieuse diverse pour devenir un instrument de projection géopolitique. Au Liban, cette greffe ne s’est pas faite sur un terrain vierge. Les chiites libanais ont toujours adhéré au projet de l’État, dans la logique amélite d’inscription dans un espace national donné. Mais depuis l’indépendance, et même bien avant, ils ont été marginalisés socialement et économiquement, maintenus à la périphérie du développement, et soumis à des seigneuries locales qui parlaient en leur nom sans jamais les émanciper. Cette marginalisation structurelle explique en partie pourquoi une frange de la communauté s’est tournée, dès les années 1950 et 1960, vers des partis laïcs et hostiles au système confessionnel, comme le Parti communiste libanais et ses ramifications syndicales et intellectuelles. L’irruption de l’imam Moussa Sadr marque une rupture décisive. Il incarne un soulèvement contre l’injustice sociale et la marginalisation, mais sans rompre avec l’État comme horizon ultime. Son projet est profondément libaniste — au sens large, non idéologique du terme — même lorsqu’il s’ouvre aux dynamiques régionales. Il ne cherche ni à islamiser le Liban, ni à l’arracher à sa pluralité, mais à y inscrire pleinement les chiites comme citoyens à part entière. C’est précisément cette position — ni soumise, ni instrumentalisable — qui explique sa disparition, au moment où émerge un autre projet, radicalement antagoniste : celui de l’alliance des minorités, adossée à des logiques autoritaires régionales. Après lui, le mouvement Amal bascule progressivement, sous Nabih Berry, dans l’orbite alaouite par son alignement sur le régime Assad. Le Hezbollah, dès le début des années 1980, va plus loin encore : il entraîne les chiites libanais à contrepied de leur histoire amélite, les arrache à la logique de l’État et du territoire, et les inscrit dans celle de la wilayat al-faqih , faisant du Liban un simple espace fonctionnel au service d’un projet iranien. La communauté est ainsi satellisée, non représentée. Les chiites laïcs, libéraux ou simplement libanistes sont alors systématiquement marginalisés : par des lois électorales taillées sur mesure, par l’intimidation, par l’exil forcé ou par l’assassinat — de Mahdi Amel à Lokman Slim. Cette domination s’est exercée sous occupations syrienne puis iranienne, et elle a été acceptée, realpolitik oblige, par une communauté internationale qui, dès les années 1990, a composé sans difficulté avec le Hezbollah, malgré son passé, ses activités et sa nature profonde. Face à cette hégémonie, le projet chiite libaniste n’a survécu que de manière isolée, porté par quelques figures intellectuelles et religieuses majeures : Mohammad Mahdi Chamseddine, Hani Fahs, Mohammad Hassan el-Amine, entre autres. Tous ont défendu une vision claire : le Liban comme patrie définitive, l’État comme finalité, le vivre-ensemble comme horizon, et le refus de toute fixation identitaire fondée sur la majorité ou la communauté privilégiée. Cette école a été trop longtemps marginalisée. Il est temps de cesser de vouloir ménager ou sauver le Hezbollah. L’enjeu n’est plus tactique, il est stratégique. Il faut permettre l’émergence d’une nouvelle élite chiite, moderne, non traditionnelle, affranchie des tutelles extérieures, ayant fait allégeance au Liban — et au Liban seul — et renoncé à toute logique de pouvoir sur les autres communautés. Mais cette exigence ne peut être unilatérale. On ne peut pas demander aux chiites de cesser de se comporter en tribu en quête d’assurances et de privilèges si les autres communautés ne font pas, elles aussi, leur propre ménage. La question chiite n’est pas exclusivement chiite. Au Liban, les affaires de chaque communauté sont les affaires de tous. Il n’existe pas de zones exclusives ni de périmètres de sécurité partiels. Il n’y a qu’un seul périmètre de sécurité national : le Liban, dans ses frontières, dans son projet et dans sa vocation. La solution à la question chiite est libanaise. Elle passe par des partis et des mouvements transversaux, capables de briser le périmètre communautaire, sectaire et tribal, sans obédience extérieure. Encore faut-il accepter de penser en termes stratégiques, et non plus en termes de gains électoraux immédiats, dans un pays obsédé par les échéances et les rapports de force, au détriment de son avenir.

Léon XIV à Annaya, une dimension particulière pour les maronites

A l’heure de la montée régionale des particularismes, sous l’effet de la guerre à Gaza, la récente visite du pape au Liban, notamment à Annaya, revêt une dimension particulière pour les maronites. Elle devrait être l’occasion pour cette communauté d'activer ses recherches historiques sur le plan académique et de rafraîchir sa mémoire sur la nature "missionnaire » de sa présence au Liban comme noyau historique de l’identité libanaise. La récente visite du pape Léon XIV à Annaya, le 1er décembre 2025, devrait être le premier coup de pioche d’un chantier historique maronite « revisité ». Au-delà de la personne de saint Charbel, c’est en effet à la source de l’Ordre libanais maronite (OLM), qui capture en lui-même l’essence de l’Eglise maronite, que s’est rendu le pape. A Annaya, nous sommes aussi à la source du Grand Liban dont Jean-Paul II affirme que « les racines historiques sont de nature religieuse ». Nous en touchons ici la genèse. Dans les premiers paragraphes de l’Exhortation apostolique post-synodale « Une espérance nouvelle pour le Liban » (1997), Jean-Paul II écrit : « Lors de la célébration eucharistique de clôture de l’Assemblée synodale, j’ai dit : « Nous savons combien le Liban a besoin de construire et de reconstruire (…). J’ai souligné aussi que l’engagement des chrétiens est important pour le Liban, dont les racines historiques sont de nature religieuse. Et c’est précisément en raison de ces racines religieuses de l’identité nationale et politique libanaise que, après les dures années de la guerre, on a voulu et pu mettre en route une Assemblée synodale, afin de rechercher ensemble la voie du renouvellement de la foi, d’une meilleure collaboration et d’un témoignage commun plus efficace, sans oublier la reconstruction de la société. » (Cf. aussi Jean-Paul II, Homélie de la messe de clôture de l’Assemblée spéciale pour le Liban du Synode des Évêques,14 décembre 1995). La visite du pape va dans deux directions : elle devrait être, d’abord, l’occasion de relancer et de populariser l’une des séquences les plus passionnantes de l’histoire maronite : celle de l’aventure humaine et spirituelle de trois laïcs venus d’Alep fonder, dans la Vallée sainte, la Kadisha, l’Ordre libanais maronite (1695) ; et en particulier de cet extraordinaire figure de sainteté que doit être Abdallah Carali, cœur de cette entreprise. On verrait bien l’Université de Kaslik fonder un centre d’études historique de l’Eglise maronite, au voisinage immédiat de la tombe d’un si grand thaumaturge. La vulgarisation de la vie de Carali devrait également être possible, peut-être d’abord dans une bande dessinée. La présence du pape à Annaya devrait être ensuite l’occasion de rafraîchir la mémoire des maronites sur la nature « missionnaire » de leur présence au Liban comme Eglise orientale, en communion avec Rome et noyau historique de l’identité libanaise. A voir le bouleversement géopolitique qui affecte le Moyen-Orient, il n’est que grand temps de se réveiller de notre torpeur intellectuelle et relationnelle, et de réaliser que le Grand Liban a été un moment de basculement où, de la responsabilité sur soi, les maronites sont passés à une responsabilité historique pour autrui, et que cette transition a eu d’importantes conséquences qu’ils n’ont pas encore mesurées pleinement. « Les vicissitudes du phénix » L’historienne française Candice Raymond, chercheuse associée à l’IFPO (Beyrouth), retrace magistralement, dans une étude parue dans la Revue Tiers Monde (numéro 216 - 2013, éditions Armand Colin), le cours historique du projet libanais. Intitulée « Vie, mort et résurrection de l’histoire du Liban, ou les vicissitudes du phénix », l’étude, « retrace l’histoire de « l’histoire du Liban », discours historique consubstantiel à la formation de l’État dont la pertinence même de l’objet a été initialement disputée et les principaux énoncés contestés. Puis il rend compte des processus par lesquels cette historiographie s’est reconfigurée, de sorte à pouvoir former, au sortir de la guerre civile, le socle d’une histoire nationale a minima et par défaut, mais qui témoigne d’un resserrement inédit des positions au sein de la société libanaise et d’un désir de consensus plus largement partagé que la persistance des clivages intercommunautaires ne le laisserait escompter. » Toute l’étude de Candice Raymond est passionnante, mais en particulier la séquence où il est question de la « création » du Grand Liban. L’auteure écrit : « Aux lendemains de la Première Guerre mondiale, lorsque la question territoriale se posa, les partisans de la création d’un État libanais développèrent un argumentaire à la fois économique et historique pour obtenir l’adjonction au Mont-Liban, qui jouissait depuis 1861 d’un statut de sanjak autonome, de divers territoires périphériques (Tripoli et le Akkâr au Nord, la plaine de la Békaa à l’Est, Saida et le Jabal Âmil au Sud) et surtout de Beyrouth, dont ils désiraient faire la capitale du nouvel État. À la rhétorique de la lutte perpétuelle contre l’oppression vint alors se substituer une téléologie du pouvoir d’État qui distingue historiographie communautaire maronite et historiographie libaniste maronite. Ce dernier inverse en effet le rapport unissant la communauté maronite au territoire libanais. Ce n’est plus la communauté qui, par son combat pour la liberté, attribue son identité particulière au territoire qu’elle occupe, mais ce territoire qui, du fait de ses spécificités morphologiques et géographiques, impose une mission et une identité à ses occupants. Le parallélisme géographique du littoral marin et de la montagne libanaise trouve en effet son pendant dans une double fonctionnalité du territoire : celle du Liban de l’échange, entre la mer et le continent, entre l’Orient et l’Occident, et celle du Liban-refuge, sanctuaire de la liberté et de l’indépendance. L’État plonge dès lors ses racines dans les expériences politiques qui ont réalisé l’unité entre ces deux missions, tandis que la Nation y fonde son identité spécifique. » Nos déterminismes historiques Tout Libanais devrait approfondir cette connaissance qui, en fin de compte, est connaissance de soi et de ses déterminismes historiques. Il faut régler son compte au repli frileux sur le "petit Liban" prôné par une partie de l'opinion. Il fut un temps où le "Grand Liban" fut mis au service du "Petit Liban". Ce temps n'est plus. Certes, on peut la comprendre, l’histoire du Grand Liban dont nous avons fêté le centenaire n’est pas de tout repos. Les cinquante dernières années de notre existence comme Etat ont été douloureuses à tous les points de vue. Mais elles doivent être assumées au nom même des racines « de nature religieuse » qui sont les nôtres. Comme maronites, nous sommes inséparablement, mais sans confusion, Église et communauté. Mais c’est l’Église qui fonde la communauté. Ontologiquement, nous sommes d’abord Église, avec la responsabilité que toute Église doit assumer ; celle d’être « catholique » au sens originel du terme, c’est-à-dire inclusive et « universelle ».

«L’Empire iranien» : anatomie d’une chute (1/5)
Par
Michel Hajji Georgiou
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L’année 2025 a été une année-charnière au Moyen-Orient dans la mesure où elle a fait voler en éclats un projet en gestation depuis le début des années 1980 - incluant le parti al-Daawa en Irak, le Hezbollah au Liban et le régime Assad en Syrie - Michel Seurat avait été l’un des premiers à en parler dans ses articles. Plus tard, dans les années 2000, le Hamas à Gaza et les houthis au Yémen ont rejoint cette dynamique, qui a également tenté de s’implanter au Bahreïn durant le printemps arabe de 2011. C’est d’ailleurs en 2005-2006, après le déboulonnement de Saddam Hussein en Irak, l’assassinat de Rafic Hariri, la guerre de juillet 2006 et la mise au pas progressive du Fateh par le Hamas à Gaza que le projet du « croissant chiite » iranien se met véritablement en place dans la réalité… avant de recevoir une légitimité de facto en 2015 à travers le Plan d’action global commun sur le nucléaire iranien, « cadeau » en or de Barack Obama qui a profité aux visées impérialistes des mollahs. Depuis un quart de siècle, la politique régionale de Téhéran a obéi à une logique claire comme de l’eau de roche : s’installer sur les goulots et les corridors du Moyen-Orient, transformer les détroits, les routes terrestres et les enclaves en instruments de chantage stratégique, et bâtir autour de l’Iran une profondeur défensive faite de milices, de régimes captifs et de morceaux d’États. D’un côté, les détroits : Ormuz à l’est, Bab el-Mandeb au sud de la mer Rouge, et, de l’autre, les corridors terrestres : Téhéran – Bagdad – Damas – Beyrouth. Puis un troisième étage, longtemps sous-estimé : Gaza, point de pression intérieur sur Israël, mais aussi sur l’Égypte. Enfin, une tectonique peu comprise car jamais suffisamment expliquée : « l’alliance des minorités » qui a structuré le Levant durant un demi-siècle — et dont Israël s’est accommodé aussi longtemps qu’elle garantissait un ordre prévisible. Et puis… le 7 octobre 2023, dans un geste suicidaire, un certain Yahya Senouar a précipité ce projet dans l’abîme, emportant après lui les hauts cadres du Hezbollah et le Hamas. Et, en décembre 2024, l’Empire iranien s’est réveillé avec le coup de grâce - la chute de Damas, avec la fuite de Bachar el-Assad, lâché par ses soldats et ses alliés. L’effondrement de l’axe a conduit tout naturellement à ce que le coeur de l’empire soit lui-même attaqué, le haut-commandement des Pasdaran soit lui-même éradiqué par Israël et le programme nucléaire laminé. Retour sur le projet impérialiste iranien, à présent émietté, mais toujours capable de nuire, à travers une approche géopolitique. Bab el-Mandeb : l’autre gorge du monde Les analyses scolieuses commencent généralement par le détroit d’Ormuz, voie d'accès et partie la plus orientale du golfe Persique. Ormuz constitue en effet un point stratégique vital, puisqu’il représente une voie commerciale essentielle du trafic international, empruntée par plus de 30 % du commerce mondial de pétrole. Outre Oman, les Émirats arabes unis et l'Iran, le détroit commande l'accès à d'autres pays producteurs d'hydrocarbures aussi importants que l'Irak, le Koweït, l'Arabie saoudite, Bahreïn et le Qatar. Non moins de 2 400 pétroliers y transitent chaque année, pour un volume d'environ 17 millions de barils de pétrole par jour. C’est donc un couloir d’échanges fondamental, en tant qu’unique voie de sortie satisfaisante pour le pétrole saoudien, iranien et émirati (soit un quart de la production mondiale de pétrole brut). Les options pour exporter le pétrole en contournant le détroit sont limitées et ces exportations ne peuvent être qu’en quantité limitée. L’Iran, frontalière du détroit, peut en bloquer l’accès. Ce n’est pas pour rien que, le 29 juin 2008, le commandant du Corps des Gardiens de la révolution islamique, Mohammad Ali Jafari, avait affirmé que si l'Iran était attaqué par Israël ou les États-Unis, il fermerait le détroit. Cependant, la focalisation sur Ormuz occulte un peu le fait que le système fonctionne en quelque sorte comme un sablier : Ormuz au nord-est, Bab el-Mandeb au sud-ouest. Bab-el-Mandeb est un détroit de la mer Rouge reliant celle-ci au golfe d'Aden, et séparant Djibouti et l'Érythrée, en Afrique, du Yémen, sur la péninsule Arabique. Le détroit est aussi un verrou stratégique important et l'un des couloirs de navigation les plus fréquentés au monde, dans la mesure où il se trouve sur l'itinéraire empruntant la mer Rouge et le canal de Suez. Il concentre plus de 10 % du trafic maritime mondial, dont 75 % des exportations européennes ; il constitue un corridor énergétique entre Golfe, Europe et Asie, et le point où se rejoignent routes pétrolières, flux céréaliers et logistique containerisée. Pour le commerce entre l'Europe du Nord et l'Asie, l'alternative passe par… le cap de Bonne-Espérance, soit un détour de 6 500 km ! Partant, lorsque Bab el-Mandeb se ferme… Suez cesse d’exister. Pour l’Iran, l’équation est limpide : s’il existe un second Ormuz, c’est bien Bab el-Mandeb. Prochain article : Au Yémen, le pari houthi