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Religion

Léon XIV à Annaya, une dimension particulière pour les maronites

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Par Fady Noun
Publié déc. 19, 2025 - 15:52

A l’heure de la montée régionale des particularismes, sous l’effet de la guerre à Gaza, la récente visite du pape au Liban, notamment à Annaya, revêt une dimension particulière pour les maronites. Elle devrait être l’occasion pour cette communauté d'activer ses recherches historiques sur le plan académique et de rafraîchir sa mémoire sur la nature "missionnaire » de sa présence au Liban comme noyau historique de l’identité libanaise.

La récente visite du pape Léon XIV à Annaya, le 1er décembre 2025, devrait être le premier coup de pioche d’un chantier historique maronite « revisité ». Au-delà de la personne de saint Charbel, c’est en effet à la source de l’Ordre libanais maronite (OLM), qui capture en lui-même l’essence de l’Eglise maronite, que s’est rendu le pape. A Annaya, nous sommes aussi à la source du Grand Liban dont Jean-Paul II affirme que « les racines historiques sont de nature religieuse ». Nous en touchons ici la genèse.

Dans les premiers paragraphes de l’Exhortation apostolique post-synodale « Une espérance nouvelle pour le Liban » (1997), Jean-Paul II écrit : « Lors de la célébration eucharistique de clôture de l’Assemblée synodale, j’ai dit : « Nous savons combien le Liban a besoin de construire et de reconstruire (…). J’ai souligné aussi que l’engagement des chrétiens est important pour le Liban, dont les racines historiques sont de nature religieuse. Et c’est précisément en raison de ces racines religieuses de l’identité nationale et politique libanaise que, après les dures années de la guerre, on a voulu et pu mettre en route une Assemblée synodale, afin de rechercher ensemble la voie du renouvellement de la foi, d’une meilleure collaboration et d’un témoignage commun plus efficace, sans oublier la reconstruction de la société. » (Cf. aussi Jean-Paul II, Homélie de la messe de clôture de l’Assemblée spéciale pour le Liban du Synode des Évêques,14 décembre 1995).

La visite du pape va dans deux directions : elle devrait être, d’abord, l’occasion de relancer et de populariser l’une des séquences les plus passionnantes de l’histoire maronite : celle de l’aventure humaine et spirituelle de trois laïcs venus d’Alep fonder, dans la Vallée sainte, la Kadisha, l’Ordre libanais maronite (1695) ; et en particulier de cet extraordinaire figure de sainteté que doit être Abdallah Carali, cœur de cette entreprise. On verrait bien l’Université de Kaslik fonder un centre d’études historique de l’Eglise maronite, au voisinage immédiat de la tombe d’un si grand thaumaturge. La vulgarisation de la vie de Carali devrait également être possible, peut-être d’abord dans une bande dessinée.

La présence du pape à Annaya devrait être ensuite l’occasion de rafraîchir la mémoire des maronites sur la nature « missionnaire » de leur présence au Liban comme Eglise orientale, en communion avec Rome et noyau historique de l’identité libanaise.

A voir le bouleversement géopolitique qui affecte le Moyen-Orient, il n’est que grand temps de se réveiller de notre torpeur intellectuelle et relationnelle, et de réaliser que le Grand Liban a été un moment de basculement où, de la responsabilité sur soi, les maronites sont passés à une responsabilité historique pour autrui, et que cette transition a eu d’importantes conséquences qu’ils n’ont pas encore mesurées pleinement.

« Les vicissitudes du phénix »

L’historienne française Candice Raymond, chercheuse associée à l’IFPO (Beyrouth), retrace magistralement, dans une étude parue dans la Revue Tiers Monde (numéro 216 - 2013, éditions Armand Colin), le cours historique du projet libanais. Intitulée « Vie, mort et résurrection de l’histoire du Liban, ou les vicissitudes du phénix », l’étude, « retrace l’histoire de « l’histoire du Liban », discours historique consubstantiel à la formation de l’État dont la pertinence même de l’objet a été initialement disputée et les principaux énoncés contestés. Puis il rend compte des processus par lesquels cette historiographie s’est reconfigurée, de sorte à pouvoir former, au sortir de la guerre civile, le socle d’une histoire nationale a minima et par défaut, mais qui témoigne d’un resserrement inédit des positions au sein de la société libanaise et d’un désir de consensus plus largement partagé que la persistance des clivages intercommunautaires ne le laisserait escompter. »

Toute l’étude de Candice Raymond est passionnante, mais en particulier la séquence où il est question de la « création » du Grand Liban. L’auteure écrit : « Aux lendemains de la Première Guerre mondiale, lorsque la question territoriale se posa, les partisans de la création d’un État libanais développèrent un argumentaire à la fois économique et historique pour obtenir l’adjonction au Mont-Liban, qui jouissait depuis 1861 d’un statut de sanjak autonome, de divers territoires périphériques (Tripoli et le Akkâr au Nord, la plaine de la Békaa à l’Est, Saida et le Jabal Âmil au Sud) et surtout de Beyrouth, dont ils désiraient faire la capitale du nouvel État. À la rhétorique de la lutte perpétuelle contre l’oppression vint alors se substituer une téléologie du pouvoir d’État qui distingue historiographie communautaire maronite et historiographie libaniste maronite. Ce dernier inverse en effet le rapport unissant la communauté maronite au territoire libanais. Ce n’est plus la communauté qui, par son combat pour la liberté, attribue son identité particulière au territoire qu’elle occupe, mais ce territoire qui, du fait de ses spécificités morphologiques et géographiques, impose une mission et une identité à ses occupants. Le parallélisme géographique du littoral marin et de la montagne libanaise trouve en effet son pendant dans une double fonctionnalité du territoire : celle du Liban de l’échange, entre la mer et le continent, entre l’Orient et l’Occident, et celle du Liban-refuge, sanctuaire de la liberté et de l’indépendance. L’État plonge dès lors ses racines dans les expériences politiques qui ont réalisé l’unité entre ces deux missions, tandis que la Nation y fonde son identité spécifique. »

Nos déterminismes historiques

Tout Libanais devrait approfondir cette connaissance qui, en fin de compte, est connaissance de soi et de ses déterminismes historiques. Il faut régler son compte au repli frileux sur le "petit Liban" prôné par une partie de l'opinion. Il fut un temps où le "Grand Liban" fut mis au service du "Petit Liban". Ce temps n'est plus. Certes, on peut la comprendre, l’histoire du Grand Liban dont nous avons fêté le centenaire n’est pas de tout repos. Les cinquante dernières années de notre existence comme Etat ont été douloureuses à tous les points de vue. Mais elles doivent être assumées au nom même des racines « de nature religieuse » qui sont les nôtres.

Comme maronites, nous sommes inséparablement, mais sans confusion, Église et communauté. Mais c’est l’Église qui fonde la communauté. Ontologiquement, nous sommes d’abord Église, avec la responsabilité que toute Église doit assumer ; celle d’être « catholique » au sens originel du terme, c’est-à-dire inclusive et « universelle ».

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