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Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877. Kunsthalle Bremen.
Culture
Portrait de l'auteur
Par Yasmina Comair
Publié oct. 11, 2026 - 03:41
Le Petit Palais consacre à Eva Gonzalès sa première grande rétrospective, depuis le 15 septembre et ce jusqu’au 24 janvier prochain, réunissant près de cent peintures, pastels et gravures. Unique élève d’Édouard Manet, contemporaine de Berthe Morisot et Mary Cassatt sans jamais véritablement appartenir au groupe impressionniste, elle fut surtout une femme qui sut se frayer un chemin dans un XIXe siècle qui en laissait peu aux artistes de son sexe. Remarquablement construite, l’exposition est aussi émouvante : derrière l’élève, le modèle, l’épouse et la mère, elle laisse apparaître, œuvre après œuvre, une artiste peintre qui conquiert sa liberté. Le Réveil, 1877. Il est des artistes que la postérité enferme dans une œuvre, d’autres dans une relation. Pour Eva Gonzalès, ce fut Manet. Elle fut son élève, la seule officiellement reconnue, ainsi que son modèle lorsqu’elle fut immortalisée par ce dernier en 1870 dans une longue robe blanche, assise devant son chevalet. Cette proximité essentielle aura pourtant longtemps laissé son travail dans l’ombre du maître. Le parcours du Petit Palais a l’intelligence d’expliciter cette case départ pour mieux nous en éloigner. Au fil des salles, les délicatesses héritées de Charles Chaplin rencontrent les noirs et la modernité de Manet, avant que la touche ne s’élargisse, que les fonds ne s’allègent et que l’air des plages normandes n’entre presque physiquement dans la toile. Ce que l’on regarde alors n’est plus seulement l’évolution d’une peinture, mais la conquête laborieuse d’une voix. Devenir peintre quand on naît femme Cette conquête commence bien avant Manet. Car avant de s’affranchir de ses maîtres, Eva Gonzalès dut se dégager de ce que son époque avait prévu pour elle. Née à Paris en 1847, fille de l’écrivain et journaliste Emmanuel Gonzalès et de la musicienne Célina Ragut, Eva grandit dans une bourgeoisie cultivée où les arts font naturellement partie de l’éducation. Elle joue elle-même plusieurs heures de piano par jour et aurait pu demeurer cette jeune femme accomplie à laquelle son milieu autorisait volontiers les arts, pourvu qu’ils restent un agrément. Mais Eva choisit la peinture comme une destinée. Or, au XIXe siècle, les portes de l’École des Beaux-Arts restent fermées aux femmes. Elles doivent apprendre ailleurs, dans des ateliers privés, et c’est auprès de Charles Chaplin qu’Eva se forme à partir de 1866. Le Petit Palais accompagne d’ailleurs son parcours d’un fil intitulé Une vie d’artiste au féminin, rappelant combien devenir peintre lorsque l’on était une femme supposait déjà de contourner les règles d’un monde pensé essentiellement par les hommes. Les premières œuvres en conservent une grâce presque poudrée. Dans La Demoiselle, comme dans Les Deux Sœurs ou La Toilette, les étoffes sont précieuses, les couleurs tendres, les gestes retenus. Une sœur arrange les cheveux de l’autre et, dans cette scène intime, apparaît déjà l’une des présences les plus constantes de l’œuvre de Gonzalès: Jeanne, sa cadette, qui sera tour à tour modèle, élève, confidente et presque double. Elle traverse sa peinture au fil des années, le visage penché ou le regard ailleurs, offrant à Eva un territoire familier où chercher, essayer et, peu à peu, s’inventer. Les Deux Sœurs ou La Toilette, vers 1866-1868. Dans l’ombre de Manet, trouver sa lumière Lorsque Gonzalès rencontre Manet en 1869, elle a vingt-deux ans et sa peinture change de respiration. Les délicatesses apprises chez Chaplin ne disparaissent pas tout à fait, mais elles rencontrent la profondeur des noirs, la franchise du trait et cette manière si moderne de laisser le pinceau exister sur la toile. Gonzalès regarde beaucoup son maître, bien sûr ; pourtant, à mesure que l’exposition avance, ce qui émeut est justement de la voir s’en éloigner, presque imperceptiblement, jusqu’à ce que l’influence cesse d’être une ombre pour devenir un héritage. Une Loge aux Italiens, vers 1874, en est l’un des plus beaux exemples. Jeanne y pose auprès d’Henri Guérard, futur mari d’Eva, dans l’obscurité veloutée d’une loge de théâtre. Refusé au Salon de 1874, le tableau est alors critiqué précisément pour ce que certains considèrent comme l’influence excessive de Manet. Gonzalès ne renonce pas : elle l’expose dans son atelier, le reprend, puis le présente de nouveau au Salon en 1879, où il est cette fois accepté. Il y a déjà, dans cette obstination tranquille, quelque chose de sa liberté : recevoir, transformer, essuyer le refus et revenir. Une Loge aux Italiens, vers 1874, musée d’Orsay. De Manet, il subsiste pourtant dans son œuvre quelque chose de plus délicat encore que les noirs, les cadrages ou la modernité des sujets: les violettes. Elles reviennent dans L’Indolence, puis dans Le Réveil, posées près du lit au milieu de la blancheur des draps. La fleur appartient à l’univers pictural de Manet et le parcours du Petit Palais invite précisément à lire ces bouquets comme un rappel du maître. Chez Gonzalès, ces petites touches mauves deviennent ainsi un écho discret : non plus une influence qui s’impose, mais une mémoire qui demeure. Quelques fleurs, presque rien ; comme si Manet pouvait rester présent sans désormais lui faire d’ombre. Quand la peinture prend l’air À Dieppe, Honfleur ou Grandcamp, la peinture s’ouvre alors à une autre lumière. Dans Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877- 1878, quelques herbes, un panier, deux enfants et un ciel suffisent. La matière devient plus rapide, presque inachevée par endroits, comme s’il fallait moins décrire le paysage que retenir l’instant avant que la lumière ne change. Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877-1878, National Gallery of Ireland. Gonzalès n’a jamais participé aux expositions impressionnistes et préféra, comme Manet, continuer à se confronter au Salon. Sa peinture rejoint pourtant ici naturellement certaines de leurs recherches, non par appartenance à un groupe, mais parce que l’air et la lumière semblent lui imposer une nouvelle manière de voir. Les contours se font moins sages, le geste plus libre ; quelque chose s’est défait du fini précieux de ses débuts sans jamais perdre cette douceur très particulière qui lui appartient. La transformation devient presque tangible. Ce n’est plus seulement une élève qui maîtrise ce qu’on lui a enseigné, mais un peintre qui commence à choisir ce qu’elle souhaite en conserver et ce dont elle peut désormais se passer. Ces femmes qui regardent ailleurs Dans La Promenade à âne, vers 1880-1882, Jeanne et Henri Guérard sont à nouveau réunis, mais nous sommes loin du raffinement contenu des premières années : les touches se sont élargies, le fond s’esquisse plus qu’il ne se décrit et la peinture ne ressent plus la nécessité de tout achever. Jeanne, juchée sur l’animal, détourne le regard. La Promenade à âne (Henri et Jeanne) vers 1880-1882, Bristol Museums & Archives. Ce regard ailleurs pourrait presque devenir le fil secret de l’exposition, tant les femmes d’Eva Gonzalès semblent peu préoccupées par celui que l’on porte sur elles. Elles lisent, rêvent, se coiffent, s’éveillent, s’abandonnent dans un fauteuil ou sur un lit, contemplent ce qui se trouve hors du tableau. Elles sont élégantes sans être décoratives, présentes sans se donner tout à fait. Elles possèdent une intériorité à laquelle le spectateur n’a pas entièrement accès et c’est peut-être là, sans manifeste ni revendication, que la peinture de Gonzalès nous paraît aujourd’hui si moderne. Car sa liberté ne fut jamais spectaculaire. Eva Gonzalès ne vécut pas en marge de son monde : elle en connaissait les usages, épousa Henri Guérard en 1879 et devint mère. Mais elle continua à peindre, à exposer, à se confronter au jugement et au refus, dans un siècle où la carrière d’une femme artiste demeurait fragile. La présence, dans le parcours, du Goûter de Marie Bracquemond donne à cette réalité un relief particulier. Sa sœur Louise y est absorbée par sa lecture, dans un univers qui dialogue merveilleusement avec celui de Gonzalès. Pourtant, les trajectoires divergent : Bracquemond finira progressivement par renoncer à exposer, dans un contexte conjugal peu favorable à sa peinture. Le rapprochement, sans être appuyé, dit beaucoup. Pour une femme du XIXe siècle, apprendre à peindre était déjà une conquête ; continuer à peindre pouvait en être une autre. Eva Gonzalès, elle, continue. Non pas dans le fracas d’une rébellion, mais avec cette détermination silencieuse qui semble parcourir toute son œuvre. Sa liberté se construit à l’intérieur même des cadres de son époque : ceux de son sexe, de son milieu, du Salon, de ses maîtres. Elle ne les fracasse pas ; elle les déplace suffisamment pour s’y ménager son propre espace. Une liberté interrompue Le destin lui laissera pourtant peu de temps pour poursuivre cette conquête. Le 19 avril 1883, elle donne naissance à son fils Jean-Raimond. Manet meurt le 30 avril. Six jours plus tard, le 6 mai, Eva succombe à une embolie. Elle n’a que trente-six ans. Deux ans plus tard, une exposition posthume lui est consacrée dans les salons de La Vie moderne ; puis le temps fera lentement son travail d’effacement. Cette fin brutale donne aux dernières salles une émotion particulière. On vient de regarder une peinture s’ouvrir au moment même où l’on sait combien soudainement la vie va se refermer. Et c’est sans doute là que la construction de cette rétrospective trouve sa plus grande justesse : près de cent œuvres ne racontent pas seulement une carrière, elles rendent perceptible un mouvement, celui d’une femme qui apprend de Chaplin, admire Manet, conserve de l’un une certaine douceur, de l’autre la modernité du regard et quelques violettes, avant de trouver peu à peu sa propre lumière. On quitte ainsi le Petit Palais avec le sentiment d’avoir rencontré bien davantage que « l’unique élève de Manet ». Un peintre, bien sûr, mais aussi une femme qui, sans discours ni posture, aura refusé que les limites de son siècle deviennent les siennes. Eva Gonzalès ne s’est pas affranchie des carcans de son époque en les fracassant. Sa liberté fut plus subtile, et peut-être plus difficile : apprendre, toile après toile, à devenir elle-même à l’intérieur des limites que son époque avait tracées pour elle. Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre, au Petit Palais, Paris jusqu’au 24 janvier 2027.
Un Œil sur l'évènement
Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi - Publié oct. 10, 2026 - 16:38
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De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
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Iran: avis de tempête chez les mollahs
Par
Roger Barake
Publié

Ce n’est pas la première fois que les Iraniens descendent dans les rues pour contester leurs gouvernants. Mais ce énième mouvement populaire se distingue par la mobilisation d’un nouvel acteur : les commerçants du Bazar, considérés comme un des piliers du régime islamique. Tout a commencé le 28 décembre, lorsque des commerçants de Téhéran ont déclenché une grève pour protester contre l'hyperinflation et le marasme économique. Le mouvement s'est depuis élargi pour englober des revendications politiques. Depuis le début des protestations, le pouvoir joue à la fois sur l'apaisement, reconnaissant des "revendications légitimes" liées aux difficultés économiques, et sur la fermeté face à toute tentative de déstabilisation. Le Guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, au pouvoir depuis 1989, a estimé samedi, au septième jour du soulèvement populaire, que les revendications économiques des manifestants étaient "justes" mais que les "émeutiers" devaient être "remis à leur place"… Des décennies de fronde populaire Les mouvements de fronde ont jalonné la vie de République islamique depuis 1999. En juillet de cette année éclatait un mouvement de protestation estudiantine voulant défendre le président réformateur Mohammad Khatami. L'intervention violente des bassidj mit pratiquement fin à la contestation. En juin 2009, la réélection contestée du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, favori de Khamenei, provoque un mouvement de contestation dénonçant des fraudes. Le pouvoir finit par écraser la révolte en ayant recours à une répression sévère qui fait des dizaines de morts et aboutit à des milliers d'arrestations, laminant de ce fait les milieux politiques et intellectuels d'opposition sous le poids de condamnations souvent très lourdes. Fin décembre 2017, des centaines de personnes manifestent à Machhad, deuxième ville du pays, et dans d'autres villes contre la hausse des prix, le chômage et le gouvernement. En novembre 2019, des manifestations sont organisées peu après l'annonce d'une forte hausse du prix de l'essence. Là aussi on déplore des centaines de morts et des milliers d’arrestations. En juillet 2021, des protestations éclatent contre les pénuries d'eau dans la province du Khouzestan, frappée par la sécheresse. Alors qu’à Téhéran, on s’insurge contre les coupures d'électricité. Les Iraniennes sont de plus en plus nombreuses à se montrer tête nue en public à Téhéran et dans les grandes villes, bravant l'obligation du port du voile en vigueur depuis l'avènement de la République islamique en 1979. Le dernier soulèvement, et probablement le plus sanglant, date de septembre 2022. La mort, en détention, de Mahsa Amini, une jeune Kurde iranienne arrêtée pour avoir prétendument enfreint le code vestimentaire en vigueur avec un voile mal ajusté, déclenche des mois de manifestations dans tout le pays, sous le cri de ralliement "Femme Vie Liberté!". Plusieurs centaines de personnes trouvent la mort, dont des dizaines de membres des forces de sécurité, et des milliers de manifestants sont arrêtés. Une mobilisation inédite Pour en revenir à la fronde actuelle, elle a mobilisé de grandes villes comme Ispahan, Chiraz ou même la ville sainte de Qom, bastion de la pensée khomeyniste, où un homme a été tué par l'explosion d'une grenade qu'il comptait utiliser. Certains manifestants n’ont pas hésité à scander «mort au dictateur!», le fameux slogan lancé contre du Chah lors de la Révolution islamique de 1979. Ce slogan est utilisé cette fois-ci par le peuple contre la tyrannie des mollahs... Selon le journaliste libanais et spécialiste de l’Iran Ali al-Amine, on assiste aujourd’hui « pour la première fois à un mouvement qui a émergé au sein du bazar iranien », ce qui, à son avis, est « un indicateur significatif qui aura un impact considérable». M. Al-Amine rappelle que cela « nous ramène à la révolution iranienne, à ses débuts en 1979 : ce qui a fait basculer le cours des événements à l’époque, c’était la grève organisée par le bazar, qui a joué un rôle majeur dans la chute du régime du Chah ». Pourquoi le bazar ? « Le régime des mollahs repose sur trois piliers principaux : les séminaires (les Hawza) et l’autorité religieuse, les Gardiens de la révolution et le bazar, indique Ali al-Amine. Tous les mouvements précédents se sont déroulés en dehors de ce trio ». « Aujourd’hui, précise-t-il, le bazar est entré en scène et influence même l’autorité religieuse grâce au ‘Khoms’ (un cinquième ou 20%), un impôt islamique qui est une obligation pour tous les chiites. Cette dîme sert à financer en quelque sorte le clergé. Les séminaires sont alimentés par les fonds du Khoms, etc. Cet argent est toujours entre les mains des classes aisées, donc les marchands du bazar. Un mal, plusieurs symptômes déclencheurs La rue iranienne bouge, car l'économie du pays est fragilisée par des décennies de sanctions occidentales liées à son programme nucléaire. La dépréciation chronique du rial iranien entraîne une hyperinflation (52% sur un an en décembre) et une forte volatilité des prix. La grogne est générée également par les conséquences de « la guerre des 12 jours » qui a opposé en juin dernier Israël à l'Iran, dont les installations nucléaires ont été frappées par des raids israéliens et américains. « L’Iran se trouve aujourd’hui dans une impasse, affirme Ali al-Amine. Même lors des manifestations passées, l’Iran pouvait toujours s’adresser à sa population en lui disant : « Nous sommes aux frontières d’Israël, nous sommes aux frontières de la Méditerranée, nous contrôlons l’Irak, nous contrôlons la Syrie… Cela constituait une sorte de garantie pour la survie du régime sur le plan intérieur ». "Ni Gaza ni le Liban, ma vie pour l'Iran!" Les autorités iraniennes se trouvent aussi isolées après les coups portés à leurs alliés régionaux : le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban et la chute du régime alaouite de Bachar al-Assad. Certains Iraniens nourrissent un ressentiment de longue date contre le soutien financier et militaire de Téhéran à ces alliés, alors que le pays souffre économiquement. Iran International , une chaîne de télévision en langue persane basée à l'étranger et critique du pouvoir, a rapporté un slogan "Ni Gaza ni le Liban, ma vie pour l'Iran!", repris par certains manifestants. « Avec son retrait de Syrie et la révélation de ses activités dans d’autres régions qu’il n’avait pas ciblées auparavant, l’Iran se trouve désormais face à plusieurs problèmes: crises internes croissantes, déclin de son influence régionale et internationale, relations extérieures tendues et pressions américaines et israéliennes grandissantes », poursuit M. al-Amine, avant d’ajouter : « L'un des développements les plus marquants, selon des sources iraniennes, est que les manifestations impliquent désormais à la fois les classes moyennes et supérieures. On observe des manifestations au cœur de Téhéran, d'Ispahan et de Chiraz, villes traditionnellement marquées par des mouvements issus des classes aisées et moyennes, et ceci est un autre indicateur important. Ces mouvements figurent parmi les options dont dispose à présent le régime iranien, et leur sort dépend de l'évolution de la situation ». Ali al-Amine affirme que « la déclaration de Trump, selon laquelle il interviendra pour défendre les manifestants, est un indicateur significatif. Elle renforce la motivation du peuple iranien et l’incite à se mobiliser ! ». Fait marquant, le Mossad israélien a invité mercredi dernier les protestataires iraniens à intensifier leur mobilisation sociale : "Sortez ensemble dans les rues. L'heure est venue. Nous sommes avec vous", ont souligné les services secrets extérieurs d'Israël sur leur compte X, s'adressant en farsi aux manifestants ! Quo vadis ? Les options qui s'offrent aux Iraniens, compte tenu de cette impasse interne et externe, dépendent également de l'évolution, de la durée et de l'escalade des événements. « Je crois que l'Iran est aujourd'hui confronté à un choix : soit conclure un accord et accepter des concessions importantes concernant ses programmes nucléaire et balistique, soit simultanément négocier un accord définitif avec les Américains, ce qui équivaudrait de fait à une capitulation », affirme al-Amine. Selon Ali al-Amine, « c'est un atout majeur pour le régime, et nous pourrions également assister à la mise en œuvre d'un plan déjà évoqué quasi publiquement visant à remplacer le Guide suprême par un comité de trois membres. Ce comité comprendrait le fils de Khamenei, Moujtaba, très proche collaborateur de son père et chef de son cabinet, contrôlant de fait les principales institutions étatiques et le processus décisionnel en Iran. Cela ouvrirait la voie aux concessions exigées par les Américains ». Les institutions étatiques ne se limitent pas à l’appareil religieux ni aux Pasdaran. Moujtaba Khamenei veille aussi sur un réseau de sociétés qui forment une sorte d’économie parallèle équivalente à 60% du PIB iranien. Le volume de cet empire industriel, commercial et énergétique a été estimé à 95 milliards de dollars par une étude réalisée par Reuters…

L’intervention US au Venezuela : un impact géopolitique aux multiples facettes

Comme dans une pièce de théâtre. Dernier acte au Venezuela… Le deus ex machina des États-Unis, tant annoncé, est finalement bel et bien intervenu. L'administration de Donald Trump a concrétisé ses menaces d’une intervention directe sur le sol vénézuélien contre le gouvernement de Nicolas Maduro, tôt samedi 3 janvier 2026. Pour la petite histoire, il convient de noter que c’est également un 3 janvier que Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods (relevant des Pasdaran) a été assassiné à Bagdad, en 2020, sur les ordres du président Donald Trump, et c’est également un 3 janvier que le chef de la République du Panama, Manuel Noriega, s’est rendu aux Américains à la suite d’une intervention U.S. au Panama. Pour en revenir à l’opération de ce 3 janvier 2026, parallèlement à des frappes aériennes lancées près de positions militaires dans la capitale Caracas et d’autres régions de la république bolivarienne, Maduro a été capturé avec son épouse par une unité des forces spéciales américaines, et évacué vers les États-Unis, où il affronte des charges pénales pour narcotrafic. Cette opération militaire US bouleverse, à l’évidence, le paysage géopolitique en Amérique latine et dans l’ensemble du continent américain, mais son impact dépasse aussi cette partie du monde. De façon plus spécifique, pour les populations des pays du Levant, du Moyen Orient et du Golfe d’une manière générale, une question fondamentale se pose, à la lumière de ces bouleversements : la chute de Maduro aura-t-elle pour conséquence d’affaiblir davantage, par ricochet, le régime des mollahs iraniens, déjà aux abois, surtout ces derniers jours ? L’administration américaine affirme en effet que des liens étroits existent plus que jamais entre Caracas et Téhéran. La République islamique se trouverait privée, par voie de conséquence, d’un précieux allié à l’heure où elle est confrontée à un soulèvement populaire, une crise socio-économique sans précédent et des pressions américaines accrues. Une seconde interrogation se pose dans ce contexte avec acuité pour les pays du Levant, et plus particulièrement pour le Liban : les changements au Venezuela contribueront ils réellement à assécher encore plus les sources de financement du Hezbollah, accusé par l’Administration Trump d’exploiter la carte du régime Maduro pour se livrer à un narcotrafic à grande échelle et à des opérations de blanchiment d’argent ? Dans l’attente de réponses crédibles à ces interrogations et dans l’attente aussi d’éléments plus précis portant sur les développements des dernières heures et leurs retombées à court terme sur le Venezuela, trois autres questions, tout aussi fondamentales, se posent concernant les circonstances et l’impact à brève échéance de l’intervention américaine. Première interrogation, de taille : la “sortie” de Maduro a-t-elle été le résultat d’une négociation ? Malgré l’État d’urgence et les déclarations d’officiels vénézuéliens, qui affirmaient tôt samedi ne pas savoir où se trouvait le leader bolivarien, l'option d’une sortie négociée avait été mentionnée par les médias et les chancelleries occidentales depuis plusieurs mois. Alors que l’interventionnisme américain en mer des Caraïbes a été justifiée depuis la mi-août par la lutte contre le narcotrafic, l’étau s’est resserré dès le départ autour de Nicolas Maduro, accusé depuis plusieurs années par Washington d’être à la tête du supposé Cartel de Los Soles, en plus d’être qualifié de président illégitime. Nicolas Maduro avait appelé à plusieurs reprises à une discussion directe avec Trump, et des visites récentes d’officiels américains en Biélorussie avaient laissé entrevoir une possibilité de fuite vers Minsk. L’équivalent d’un Bashar à Moscou… Aveu de faiblesse ? Il reste qu’une opération de ce genre, comme celle intervenue en ce 3 janvier, prend la forme inédite d’une extradition forcée; un cas de figure qui ne s’est pas présenté en Amérique Latine depuis la capture de Noriega au Panama en 1990. Il reste que l’idée d’une sortie négociée n’est pas nouvelle, sachant que l’aboutissement d’une telle négociation ne pouvait être qu’en défaveur de Maduro. Mais des négociations permettaient tout de même de sauver la face en quelque sorte… Une preuve sans doute que Maduro aurait pris conscience de son manque de légitimité face aux crises auxquelles était confronté son pays depuis la grande vague de répression de 2017. Quid de l’avenir à court terme Deuxième inconnue, pour l’heure : faut-il s’attendre à un vide au niveau du pouvoir au Venezuela ? Force est de relever à cet égard que l’opposition est morcelée face au chavisme. En 2017, Juan Guaido était le poulain du président Trump à l’aune des manifestations sans précédent qui avaient secoué le pays, provoquant l’un des exodes les plus importants au monde : selon l’ONU, plus de 8 millions de Vénézuéliens ont quitté le pays depuis lors. Pourtant, Guaido fut relégué au second plan dans sa retraite dorée de Floride. A la suite des élections controversées de 2024, Edmundo González Urrutia avait été donné vainqueur, mais il avait été contraint à l’exil. Malgré les promesses de retour, c’est finalement Maria Corina Machado, récemment honorée du Prix Nobel de la Paix, qui a été soutenue ouvertement par Washington. Ce changement de figure en interne trahit une difficulté à maintenir une opposition unie et cohérente, d’autant que les consignes de vote de Machado n’ont pas été suivies par la base de l’opposition. Cela sans compter une partie de la société vénézuélienne acquise aux idéaux du chavisme et opposée à l’embargo américain. Ce public, au-delà de son appréciation ou non de Maduro, maintient un soutien idéologique - plus que concret - au régime en place. Il convient de mettre l’accent dans ce contexte sur l’attitude du président Trump à l’égard de l’Iran – le grand allié du Venezuela. L’intervention musclée de samedi permettra à l’évidence de faciliter l'accès aux ressources minières, pétrolières et gazières du Venezuela, mais elle vise aussi, et surtout, à couper la route à la Russie, à la Chine, et à l’axe iranien. Reste à savoir si les dissensions internes au Venezuela provoqueront ou non un chaos qui aurait été sous-estimé par les Etats Unis. La lutte contre le narcotrafic Dernière inconnue qui se pose, en conclusion : à quel impact faudrait-il s’attendre au niveau régional ? Le déploiement inédit de forces américaines, surtout depuis le 13 novembre, date du coup d’envoi officiel de « l’Opération Lance du Sud », a pour raison d’être proclamée la lutte contre le narcotrafic. Or le Venezuela est loin d’être, selon les experts de l’ONU, le principal pays producteur et le principal pays de transit de la cocaïne. La première place sur ce plan revient à son voisin colombien. La Colombie, dirigée depuis 2023 par le président de gauche Gustavo Petro, connaît, convient-il de relever, les pires relations bilatérales de son histoire avec les États-Unis depuis le retour du président Trump à la Maison Blanche. Du dossier migratoire à la guerre de Gaza, en passant par la lutte contre le narcotrafic, tout oppose ou presque le dirigeant sud-américain à Donald Trump. Tarifs douaniers, restrictions de visas, menace de mettre fin au financement de l’armée colombienne, rien n’y fait… Le président colombien a même été inscrit sur la fameuse liste Clinton de l’OFAC, le plaçant lui et plusieurs de ses proches sous la coupe de sanctions du Trésor américain. La question est de savoir, à l’ombre de la situation présente, si l’escalade actuelle le concerne également, à cinq mois des élections présidentielles de Colombie qui auront lieu dans un contexte sans précédent de virement à droite, depuis 2022, des gouvernements élus dans les pays de cette partie du monde.

Entrisme et infiltration nous ont saisis à la gorge!

Qui a dit que le Hezbollah ne se nourrissait que d’escarmouches et de conflits armés ? Depuis les années quatre-vingt-dix, celui-ci ne cesse de se libaniser, c’est-à-dire d’arrondir les angles et de choisir la voie du compromis. Du moins quant à la forme et pour noyer le poisson ! Certes au point de départ, donc au moment de sa constitution, le Hezb ne cachait pas son jeu. Il affichait haut et fort qu’il comptait instaurer un régime copié, mot pour mot, sur le modèle khomeyniste. Et de ce fait il s’était démarqué du jeu politique national, ce jeu indigne tout juste bon pour les mécréants. Mais, s’étant ravisé, il démarra habilement une entreprise de noyautage de l’appareil de l’État libanais. Tant et si bien qu’en 2005, il commandita auprès de cheikh Afif al-Nabulsi une fatwa l’autorisant à faire partie du gouvernement. La régularité formelle était désormais assurée au bout d’un parcours en douce. Les bien-pensants et les niais mordirent à l’hameçon ; d’après eux, la combinazione libanaise avait fini par récupérer le parti de la révolution islamique. Ce dernier allait donc se libaniser et adopter notre mentalité prosaïque, celle des négociants que nous étions depuis les Phéniciens. Certes, le parti iranien avait mis de l’eau dans son vin, mais lesdits candides et autres crédules avaient crié victoire trop tôt. La réalité allait vite les démentir ! La plateforme démocratique n’allait pas gagner à ce jeu. Le Hezb, qui ne voulait plus faire la fine bouche, avait infiltré l’administration publique pour mieux servir ses desseins, à court comme à long terme. Il allait y insuffler son esprit subversif. Et puisque l’État était à prendre, le tandem chiite allait le domestiquer à partir de ses rouages internes ! Infiltration et noyautage Cet entrisme, traditionnelle pratique marxiste-léniniste, consistait à faire « entrer de manière concertée des membres d’une organisation militante dans une autre organisation rivale, voire dans l’appareil bourgeois ». Quoi de plus simple que cette recette consistant à se saisir du pouvoir et à s’y maintenir ! Le contexte régional et domestique se prêtait à ce jeu de dupes. Et si le parti de Dieu fut et reste des plus reconnaissants à l’égard du président Émile Lahoud, c’est bien parce que sous son mandat présidentiel il s’était insinué à tous les niveaux du pouvoir et de l’administration. Assurés de l’impunité et couverts qu’ils étaient par leurs mentors, les pions infiltrés ou « agents dormants » allaient faire souche dans les services publics comme se hisser dans les voies hiérarchiques. Pour la gestion des affaires courantes, leur allégeance ne faisait pas de doute ; ils obéissaient aux instructions de leurs « officiers traitants » et se faisaient les complices de leurs transgressions. Les méfaits de la « conjuration » L’affaire de la double explosion du port, un funeste 4 août, se révélera être la parfaite illustration d’une conjuration à l’échelle nationale. Et, pour preuve, ne sommes-nous pas toujours à nous poser les mêmes questions ? Comment a-t-on pu stocker des tonnes de matières explosives en milieu urbain, sans connivence à tous les niveaux ? Pourquoi tant de signalements du péril imminent sont-ils restés lettres mortes ? Combien de lâchetés et combien d’assassinats non élucidés n’a-t-on pas relevé ? La belle administration publique que c’était ! Tant de services avaient fermé les yeux, ceux de la justice, comme ceux des douanes et des forces de l’ordre. Et cerise sur le gâteau, la conspiration du silence ! Mission accomplie, messieurs du Hezbollah : votre entrisme a donné ses fruits. Car jamais une telle infiltration n’aura exposé autant de vices et de machinations !

Sur la route des gardiens de la mémoire
Par
Micha Moussallem
Publié

Au Moyen-Orient, les musées ne sont pas de simples écrins de pierre pour protéger des chefs-d’œuvre possiblement en péril. Ce sont des lieux où se rejouent la mémoire, l’identité, le soft power et, par extension et dans une certaine mesure, les rapports de force symboliques entre les États. Certains des pays du Levant, bien qu’étant les berceaux des plus grandes civilisations de l’Antiquité, sont secoués par les guerres, les révolutions et les recompositions géopolitiques. Dans ces pays, chaque vitrine de musée, chaque œuvre restaurée devient un symbole politique, un acte de résilience nationale. Les musées y constituent une ancre à laquelle se rattachent les peuples en quête d’identité et d’une lecture unique de leur propre histoire. Pour les pays du Golfe les enjeux sont différents. L’art en général, et les musées en particulier, sont certes des gardiens de la mémoire et des traditions, mais ils sont aussi des outils de soft power et servent à améliorer la qualité de vie des habitants. La culture y est considérée comme un enjeu majeur de l’évolution et de l’avenir de ces pays, d’où un foisonnement de projets culturels et de nouveaux musées à la pointe de la technologie muséale. Un voyage, virtuel, à travers certains musées des pays du Moyen-Orient, est un voyage fabuleux couvrant 7000 ans d'histoire, incluant des musées résolument tournés vers l’avenir. Entre les deux, pas de rupture ni d’opposition mais un pont entre un passé glorieux et un futur pensé et construit pour les 100 ans à venir. Ne pouvant présenter tous les musées de la région, nous avons simplement choisi quelques-uns qui nous semblaient typiques de la réalité muséale actuelle. Le Musée national de Beyrouth Nous avons entamé notre voyage par Le Musée National de Beyrouth qui illustre parfaitement la fragilité et la résilience des pays du Levant. Né dans les années 1940 comme un projet émanant d’un jeune État indépendant, il s’est retrouvé quelques décennies plus tard au cœur de la guerre, momifié derrière des murs de béton et des blocs de ciment. Sa reconstruction progressive, à partir des années 1990, a mis en scène la volonté d’un pays éclaté de se raccrocher à son histoire et de tenter une relecture de sa réalité autrement que par le chaos. Le Grand Musée Égyptien À l’autre extrémité du spectre, en Égypte, se trouve le Grand Musée Égyptien ou GEM. Il symbolise l’ambition monumentale d’un État qui veut montrer sa puissance à travers son patrimoine. Pensé comme l’un des plus grands musées archéologiques du monde, digne voisin des pyramides, il se veut comme un projet contemporain de rayonnement culturel et touristique. Derrière les façades du GEM, l’État égyptien capitalise sur sept millénaires d’histoire pour consolider son tourisme et son économie. Le Musée National d’Iraq Plus à l’est, le Musée National d’Iraq raconte une tout autre histoire : celle d’un patrimoine pris en otage par les guerres et le pillage. Il incarne à la fois la violence infligée à la mémoire irakienne et la ténacité de ceux qui s’acharnent à reconstituer les trésors du musée, éparpillés dans les marchés noirs, les collections privées et les réserves des musées occidentaux. Le Louvre Abou Dhabi L’histoire du Louvre Abou Dhabi est différente. Elle s’inscrit plutôt dans une stratégie culturelle des pays du Golfe qui fait de la péninsule arabique un nouveau laboratoire de diplomatie culturelle par les arts, de dialogue entre les civilisations, de soft power et de rivalités symboliques régionales pour le plus grand bien de leurs concitoyens. En important un « nom » muséal comme celui du Louvre et en construisant leurs propres institutions emblématiques, Abou Dhabi et les pays du Golfe en général, se positionnent comme un carrefour artistique entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Il s’agit pour ces pays de proposer de nouveaux récits croisés, de redéfinir les circulations des œuvres, mais aussi de rivaliser avec les capitales mondiales et régionales de l’art et de la culture. En conclusion, en suivant ce fil conducteur du Levant au Golfe, nous vous proposons un survol de ces cinq musées comme on lirait un palimpseste, c’est-à-dire en dépliant un à un les strates d’histoire, d’idéologie, d’architecture, de pouvoir et d’économie qui s’y superposent. Ces institutions disent, chacune à leur manière, comment les sociétés de la région se regardent, se racontent et se projettent dans l’avenir. Prochain article : Le Pavillon Nouhad Es-Saïd pour la Culture Lire sur le même thème Le Musée national de Beyrouth, contre vents et marées

Les nouveaux facteurs de la puissance américaine et israélienne

C’est une grave erreur d’aborder l’expansionnisme américain et israélien sous le même angle, malgré la convergence apparente de leurs projets à des moments régionaux charnières. Les confondre masque non seulement les différences structurelles fondamentales, mais nous induit également en erreur quant à la nature des conflits actuels et aux formes de contrôle exercées au nom de la sécurité, de la dissuasion ou de la « stabilité ». L’expansion, en tant que concept politico-stratégique, n’est pas unique dans ses motivations ni dans ses outils, même lorsqu’elle aboutit à des résultats similaires. Ce qui unit aujourd’hui les États-Unis et Israël n’est pas un projet unifié, mais plutôt une convergence d’intérêts et un ensemble d’outils partagés, à un moment de transition où le sens du contrôle et de l’influence se redéfinit. Premièrement : L’expansion américaine… Un empire sans cartes Historiquement, l’expansionnisme américain ne s’est pas limité à une expansion géographique au sens classique des empires antiques ou du colonialisme européen. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont bâti leur influence mondiale sur des fondements différents : la domination économique et commerciale comme pilier de leur puissance, et la force militaire comme instrument de protection de cette influence, et non comme une fin en soi. Washington ne cherche pas à annexer de territoires, ni à hisser des drapeaux sur la carte. Ce qu’il souhaite, c’est : • Ouvrir les marchés et les intégrer à l’économie américaine, • Protéger les voies d’approvisionnement et énergétiques, • Imposer les règles du système financier mondial, • Contrôler les chaînes d’approvisionnement et les technologies. En ce sens, l’expansion américaine est une expansion de l’espace économique, et non des frontières. Un pays peut être politiquement « indépendant », mais économiquement dépendant, lié au dollar, dépendant des institutions financières internationales ou tributaire du marché américain. Ici, le contrôle s’exerce sans occupation, et l’influence sans administration directe. Même l’intervention militaire américaine, lorsqu’elle a lieu, est souvent présentée comme un moyen de garantir ce système : protéger les alliés, prévenir les effondrements des marchés, sécuriser les routes maritimes ou contenir les forces qui menacent les équilibres économiques mondiaux. Par conséquent, ces dernières années, Washington a eu tendance à réduire son implication militaire directe sans pour autant renoncer à son influence, opérant ainsi un net passage de la « guerre conventionnelle » à une « gestion intelligente des conflits ». Deuxièmement : L’expansion israélienne… La terre comme identité, et non comme outil À l’inverse, le projet israélien repose sur une logique radicalement différente. L’expansion israélienne est à la fois idéologique et historique, la terre constituant le cœur du projet sioniste, et non un simple moyen. De la « Terre promise » à la doctrine des frontières fluides, la géographie est restée un élément d’identité et de survie, et non une simple sphère d’influence. Dans ce contexte, l’expansion est indissociable du récit fondateur d’Israël, où la terre est présentée comme : • un droit historique, • une garantie de sécurité, • une condition de l’existence et de la continuité de l’État. Cependant, cette logique, malgré son ancrage idéologique, s’est heurtée aux réalités politiques, démographiques et sécuritaires qui ont fait de l’occupation directe un fardeau plutôt qu’un atout. Le contrôle prolongé du territoire s'avère coûteux à plusieurs égards : • La résistance constante épuise l'armée, • Les contraintes démographiques menacent le « caractère juif de l'État », • La pression internationale croissante accentue l'isolement politique. Par conséquent, le projet israélien n'a pas renoncé à l'expansion, mais l'a redéfinie. Troisièmement : De l'occupation au contrôle… L'expansion sous une nouvelle forme Dans la transformation israélienne actuelle, l'expansion ne se résume plus à l'annexion ou à l'administration directe de territoires. Aujourd'hui, s'étendre signifie contrôler un territoire sans l'occuper, c'est-à-dire le maintenir dans sa sphère d'influence, et non à l'intérieur des frontières de l'État. Dans ce contexte, la supériorité aérienne et la domination technologique apparaissent comme des outils modernes d'expansion. Le ciel se substitue à la terre, et la technologie remplace l'administration civile et militaire directe. Ce modèle repose sur des éléments clairs : • Un ciel ouvert sans dissuasion efficace, • Une supériorité en matière de renseignement et de technologie permettant une surveillance constante, • La capacité de frapper n’importe où et n’importe quand, • L’imposition d’un sentiment de souveraineté amoindri aux adversaires. Dans ce modèle, le territoire n’est peut-être pas officiellement occupé, mais dans les faits, il est dépourvu de pleine souveraineté. Les décisions en matière de sécurité, la liberté de circulation et même la stabilité quotidienne restent tributaires de la volonté de la puissance dominante dans les airs. Quatrièmement : Unité des outils… et non unité du projet Ici, les logiques américaine et israélienne convergent, au moins temporairement, non pas parce que les projets sont identiques, mais parce que les outils du contrôle moderne sont désormais partagés. Les États-Unis, qui gèrent leur expansion par l’économie et les marchés, trouvent dans ce modèle israélien un moyen de contrôler la région sans s’y impliquer directement. Washington ne s'oppose pas à la supériorité aérienne israélienne tant qu'elle : • Prévient un conflit régional majeur, • Contient les adversaires dans certaines limites, • N'entraîne pas les États-Unis dans une guerre à grande échelle. Réciproquement, Israël profite de cette couverture américaine pour consolider son modèle de contrôle à distance, maintenant ainsi sa capacité de dissuasion sans supporter le fardeau d'une occupation directe. Cependant, cette convergence demeure une convergence d'intérêts, et non une fusion de projets. Lorsque les calculs économiques américains se heurtent aux aspirations idéologiques israéliennes, les différences apparaissent clairement, comme en témoignent les limites de la guerre, le calendrier de l'escalade et la gestion des crises majeures. Cinquième point : Le Liban comme modèle… La souveraineté sous le ciel Cette transformation est particulièrement visible dans le cas libanais. Le Liban n'est pas aujourd'hui un État occupé au sens classique du terme, mais il n'est pas non plus un État pleinement souverain. Les violations quotidiennes de son espace aérien et la capacité d'Israël à mener des opérations aériennes et de renseignement sans véritables obstacles placent le pays au cœur de ce nouveau modèle expansionniste. Ici, nul besoin d'occuper le territoire : • Le ciel suffit, • La technologie suffit, • Et l'équation de la dissuasion, déformée, suffit à imposer les réalités politiques et sécuritaires. Voilà l'expansion sous sa forme contemporaine : pas de chars aux frontières, mais un contrôle aérien. Pas de drapeaux hissés, seulement une décision de souveraineté suspendue. Un contrôle à moindre coût… la forme d'expansion la plus dangereuse. En définitive, on ne peut comprendre les transformations régionales sans reconnaître que l'expansion n'est plus ce qu'elle était. Voilà. La possession du territoire n'est plus une condition préalable au contrôle, et l'occupation n'est plus la seule forme de domination. Nous entrons dans une phase où les conflits sont gérés par des moyens moins ostentatoires, mais plus profonds et plus insidieux. Les États-Unis gèrent leur expansion par l'économie et le commerce, et Israël par la puissance aérienne et la technologie, mais l'objectif commun est le même : contrôler au moindre coût et avec la plus grande influence. C'est là que réside le danger de la phase à venir, car ce type d'expansion est moins manifeste, plus difficile à contrer et plus susceptible de perdurer… sans être désigné par son vrai nom.

Le théâtre yéménite révèle une montée des frictions entre alliés du Golfe

Ravagé par près d’une décennie de guerre civile opposant le gouvernement reconnu internationalement aux rebelles houthis soutenus par l’Iran, le Yémen est désormais confronté à une nouvelle ligne de fracture. Une confrontation avec les séparatistes du Sud est venue bouleverser l’équilibre du conflit et opposer deux alliés régionaux de longue date : l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Les tensions se sont accrues début décembre, lorsque le Conseil de transition du Sud (CTS), mouvement séparatiste soutenu par les Émirats arabes unis mais officiellement membre de la coalition anti-houthis, s’est emparé de vastes territoires dans l’est du Yémen, s’assurant la maîtrise de la province de l’Hadramout ainsi que d’une large partie de la province voisine de Mahra. Mardi, l’Arabie saoudite a mené une frappe aérienne visant le port de Mukalla, dans l’est du pays. Riyad a accusé publiquement Abou Dhabi d’adopter un comportement « extrêmement dangereux » en appuyant les séparatistes, rappelant que sa sécurité nationale constituait « une ligne rouge ». Les forces émiraties se sont ensuite retirées du Yémen à la suite d’un ultimatum saoudien. Le CTS veut rétablir un État indépendant dans le sud du Yémen, région qui avait formé la République démocratique populaire du Yémen entre 1967 et 1990, avant son unification avec le Nord. L’Hadramout, la plus vaste province du pays, couvrant près d’un tiers du territoire national, concentre l’essentiel des gisements pétroliers yéménites, une ressource clé pour les finances publiques. L’avancée du CTS a permis au mouvement d’atteindre la frontière saoudienne, dans une région d’importance historique et symbolique, d’où sont originaires plusieurs grandes familles saoudiennes influentes. Les Ben Laden, Bakhachab, Al-Jafali, Al-Amoudi ou encore Al-Zamel ont toutes des origines « hadramies » et disposent d’entreprises éponymes ayant un rôle majeur dans l’économie saoudienne. Des véhicules militaires endommagés, qui auraient été envoyés par les Émirats arabes unis pour soutenir les forces séparatistes du Conseil de transition du Sud (CTS), à la suite d'une frappe aérienne menée par la coalition dirigée par l'Arabie saoudite dans le port de Mukalla, dans le sud du Yémen, le 30 décembre 2025. (Photo AFP) Si Riyad dit privilégier un Yémen stable et non hostile à sa frontière sud, Abou Dhabi inscrit son action dans une stratégie régionale plus large. Les Émirats arabes unis cherchent à renforcer leur influence en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique, en s’appuyant sur un réseau d’alliés dans le sud yéménite. Par ailleurs, Abou Dhabi mène, depuis une dizaine d’années, une politique étrangère active au Moyen-Orient et en Afrique, notamment pour contrer les mouvements liés aux Frères musulmans, considérés par les autorités émiraties comme une menace pour la stabilité régionale. Les Émirats arabes unis sont notamment devenus le principal soutien financier de l’Égypte depuis le renversement en 2013 du président islamiste Mohamed Morsi. Au Soudan, leur soutien aux Forces de soutien rapide (FSR), engagées dans une guerre contre l’armée régulière, est un secret de Polichinelle. En Libye, Abou Dhabi soutient le maréchal Khalifa Haftar, opposé au Gouvernement d’union nationale reconnu par la communauté internationale. En 2020, les Émirats arabes unis ont normalisé leurs relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham, une initiative à laquelle l’Arabie saoudite refuse d’adhérer tant qu’il n’y a pas de perspectives pour la création d’un État palestinien. Cette normalisation s’inscrit dans une convergence stratégique face à des adversaires communs, notamment l’Iran et certains groupes islamistes. Abou Dhabi a par ailleurs renforcé ses liens économiques et sécuritaires avec le Somaliland, territoire autoproclamé indépendant de la Somalie. Le groupe Dubai Ports World a ainsi investi 442 millions de dollars dans le port de Berbera, situé sur le golfe d’Aden. La semaine dernière, Israël est devenu le premier État à reconnaître officiellement l’indépendance du Somaliland, une décision que le site Axios attribue, citant des responsables israéliens, à une médiation des Émirats arabes unis…