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Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877. Kunsthalle Bremen.
Culture
Portrait de l'auteur
Par Yasmina Comair
Publié oct. 11, 2026 - 03:41
Le Petit Palais consacre à Eva Gonzalès sa première grande rétrospective, depuis le 15 septembre et ce jusqu’au 24 janvier prochain, réunissant près de cent peintures, pastels et gravures. Unique élève d’Édouard Manet, contemporaine de Berthe Morisot et Mary Cassatt sans jamais véritablement appartenir au groupe impressionniste, elle fut surtout une femme qui sut se frayer un chemin dans un XIXe siècle qui en laissait peu aux artistes de son sexe. Remarquablement construite, l’exposition est aussi émouvante : derrière l’élève, le modèle, l’épouse et la mère, elle laisse apparaître, œuvre après œuvre, une artiste peintre qui conquiert sa liberté. Le Réveil, 1877. Il est des artistes que la postérité enferme dans une œuvre, d’autres dans une relation. Pour Eva Gonzalès, ce fut Manet. Elle fut son élève, la seule officiellement reconnue, ainsi que son modèle lorsqu’elle fut immortalisée par ce dernier en 1870 dans une longue robe blanche, assise devant son chevalet. Cette proximité essentielle aura pourtant longtemps laissé son travail dans l’ombre du maître. Le parcours du Petit Palais a l’intelligence d’expliciter cette case départ pour mieux nous en éloigner. Au fil des salles, les délicatesses héritées de Charles Chaplin rencontrent les noirs et la modernité de Manet, avant que la touche ne s’élargisse, que les fonds ne s’allègent et que l’air des plages normandes n’entre presque physiquement dans la toile. Ce que l’on regarde alors n’est plus seulement l’évolution d’une peinture, mais la conquête laborieuse d’une voix. Devenir peintre quand on naît femme Cette conquête commence bien avant Manet. Car avant de s’affranchir de ses maîtres, Eva Gonzalès dut se dégager de ce que son époque avait prévu pour elle. Née à Paris en 1847, fille de l’écrivain et journaliste Emmanuel Gonzalès et de la musicienne Célina Ragut, Eva grandit dans une bourgeoisie cultivée où les arts font naturellement partie de l’éducation. Elle joue elle-même plusieurs heures de piano par jour et aurait pu demeurer cette jeune femme accomplie à laquelle son milieu autorisait volontiers les arts, pourvu qu’ils restent un agrément. Mais Eva choisit la peinture comme une destinée. Or, au XIXe siècle, les portes de l’École des Beaux-Arts restent fermées aux femmes. Elles doivent apprendre ailleurs, dans des ateliers privés, et c’est auprès de Charles Chaplin qu’Eva se forme à partir de 1866. Le Petit Palais accompagne d’ailleurs son parcours d’un fil intitulé Une vie d’artiste au féminin, rappelant combien devenir peintre lorsque l’on était une femme supposait déjà de contourner les règles d’un monde pensé essentiellement par les hommes. Les premières œuvres en conservent une grâce presque poudrée. Dans La Demoiselle, comme dans Les Deux Sœurs ou La Toilette, les étoffes sont précieuses, les couleurs tendres, les gestes retenus. Une sœur arrange les cheveux de l’autre et, dans cette scène intime, apparaît déjà l’une des présences les plus constantes de l’œuvre de Gonzalès: Jeanne, sa cadette, qui sera tour à tour modèle, élève, confidente et presque double. Elle traverse sa peinture au fil des années, le visage penché ou le regard ailleurs, offrant à Eva un territoire familier où chercher, essayer et, peu à peu, s’inventer. Les Deux Sœurs ou La Toilette, vers 1866-1868. Dans l’ombre de Manet, trouver sa lumière Lorsque Gonzalès rencontre Manet en 1869, elle a vingt-deux ans et sa peinture change de respiration. Les délicatesses apprises chez Chaplin ne disparaissent pas tout à fait, mais elles rencontrent la profondeur des noirs, la franchise du trait et cette manière si moderne de laisser le pinceau exister sur la toile. Gonzalès regarde beaucoup son maître, bien sûr ; pourtant, à mesure que l’exposition avance, ce qui émeut est justement de la voir s’en éloigner, presque imperceptiblement, jusqu’à ce que l’influence cesse d’être une ombre pour devenir un héritage. Une Loge aux Italiens, vers 1874, en est l’un des plus beaux exemples. Jeanne y pose auprès d’Henri Guérard, futur mari d’Eva, dans l’obscurité veloutée d’une loge de théâtre. Refusé au Salon de 1874, le tableau est alors critiqué précisément pour ce que certains considèrent comme l’influence excessive de Manet. Gonzalès ne renonce pas : elle l’expose dans son atelier, le reprend, puis le présente de nouveau au Salon en 1879, où il est cette fois accepté. Il y a déjà, dans cette obstination tranquille, quelque chose de sa liberté : recevoir, transformer, essuyer le refus et revenir. Une Loge aux Italiens, vers 1874, musée d’Orsay. De Manet, il subsiste pourtant dans son œuvre quelque chose de plus délicat encore que les noirs, les cadrages ou la modernité des sujets: les violettes. Elles reviennent dans L’Indolence, puis dans Le Réveil, posées près du lit au milieu de la blancheur des draps. La fleur appartient à l’univers pictural de Manet et le parcours du Petit Palais invite précisément à lire ces bouquets comme un rappel du maître. Chez Gonzalès, ces petites touches mauves deviennent ainsi un écho discret : non plus une influence qui s’impose, mais une mémoire qui demeure. Quelques fleurs, presque rien ; comme si Manet pouvait rester présent sans désormais lui faire d’ombre. Quand la peinture prend l’air À Dieppe, Honfleur ou Grandcamp, la peinture s’ouvre alors à une autre lumière. Dans Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877- 1878, quelques herbes, un panier, deux enfants et un ciel suffisent. La matière devient plus rapide, presque inachevée par endroits, comme s’il fallait moins décrire le paysage que retenir l’instant avant que la lumière ne change. Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877-1878, National Gallery of Ireland. Gonzalès n’a jamais participé aux expositions impressionnistes et préféra, comme Manet, continuer à se confronter au Salon. Sa peinture rejoint pourtant ici naturellement certaines de leurs recherches, non par appartenance à un groupe, mais parce que l’air et la lumière semblent lui imposer une nouvelle manière de voir. Les contours se font moins sages, le geste plus libre ; quelque chose s’est défait du fini précieux de ses débuts sans jamais perdre cette douceur très particulière qui lui appartient. La transformation devient presque tangible. Ce n’est plus seulement une élève qui maîtrise ce qu’on lui a enseigné, mais un peintre qui commence à choisir ce qu’elle souhaite en conserver et ce dont elle peut désormais se passer. Ces femmes qui regardent ailleurs Dans La Promenade à âne, vers 1880-1882, Jeanne et Henri Guérard sont à nouveau réunis, mais nous sommes loin du raffinement contenu des premières années : les touches se sont élargies, le fond s’esquisse plus qu’il ne se décrit et la peinture ne ressent plus la nécessité de tout achever. Jeanne, juchée sur l’animal, détourne le regard. La Promenade à âne (Henri et Jeanne) vers 1880-1882, Bristol Museums & Archives. Ce regard ailleurs pourrait presque devenir le fil secret de l’exposition, tant les femmes d’Eva Gonzalès semblent peu préoccupées par celui que l’on porte sur elles. Elles lisent, rêvent, se coiffent, s’éveillent, s’abandonnent dans un fauteuil ou sur un lit, contemplent ce qui se trouve hors du tableau. Elles sont élégantes sans être décoratives, présentes sans se donner tout à fait. Elles possèdent une intériorité à laquelle le spectateur n’a pas entièrement accès et c’est peut-être là, sans manifeste ni revendication, que la peinture de Gonzalès nous paraît aujourd’hui si moderne. Car sa liberté ne fut jamais spectaculaire. Eva Gonzalès ne vécut pas en marge de son monde : elle en connaissait les usages, épousa Henri Guérard en 1879 et devint mère. Mais elle continua à peindre, à exposer, à se confronter au jugement et au refus, dans un siècle où la carrière d’une femme artiste demeurait fragile. La présence, dans le parcours, du Goûter de Marie Bracquemond donne à cette réalité un relief particulier. Sa sœur Louise y est absorbée par sa lecture, dans un univers qui dialogue merveilleusement avec celui de Gonzalès. Pourtant, les trajectoires divergent : Bracquemond finira progressivement par renoncer à exposer, dans un contexte conjugal peu favorable à sa peinture. Le rapprochement, sans être appuyé, dit beaucoup. Pour une femme du XIXe siècle, apprendre à peindre était déjà une conquête ; continuer à peindre pouvait en être une autre. Eva Gonzalès, elle, continue. Non pas dans le fracas d’une rébellion, mais avec cette détermination silencieuse qui semble parcourir toute son œuvre. Sa liberté se construit à l’intérieur même des cadres de son époque : ceux de son sexe, de son milieu, du Salon, de ses maîtres. Elle ne les fracasse pas ; elle les déplace suffisamment pour s’y ménager son propre espace. Une liberté interrompue Le destin lui laissera pourtant peu de temps pour poursuivre cette conquête. Le 19 avril 1883, elle donne naissance à son fils Jean-Raimond. Manet meurt le 30 avril. Six jours plus tard, le 6 mai, Eva succombe à une embolie. Elle n’a que trente-six ans. Deux ans plus tard, une exposition posthume lui est consacrée dans les salons de La Vie moderne ; puis le temps fera lentement son travail d’effacement. Cette fin brutale donne aux dernières salles une émotion particulière. On vient de regarder une peinture s’ouvrir au moment même où l’on sait combien soudainement la vie va se refermer. Et c’est sans doute là que la construction de cette rétrospective trouve sa plus grande justesse : près de cent œuvres ne racontent pas seulement une carrière, elles rendent perceptible un mouvement, celui d’une femme qui apprend de Chaplin, admire Manet, conserve de l’un une certaine douceur, de l’autre la modernité du regard et quelques violettes, avant de trouver peu à peu sa propre lumière. On quitte ainsi le Petit Palais avec le sentiment d’avoir rencontré bien davantage que « l’unique élève de Manet ». Un peintre, bien sûr, mais aussi une femme qui, sans discours ni posture, aura refusé que les limites de son siècle deviennent les siennes. Eva Gonzalès ne s’est pas affranchie des carcans de son époque en les fracassant. Sa liberté fut plus subtile, et peut-être plus difficile : apprendre, toile après toile, à devenir elle-même à l’intérieur des limites que son époque avait tracées pour elle. Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre, au Petit Palais, Paris jusqu’au 24 janvier 2027.
Un Œil sur l'évènement
Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi - Publié oct. 10, 2026 - 16:38
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De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou - Publié oct. 10, 2026 - 10:23
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Cette capture d’écran, tirée d’une vidéo diffusée par le Centre des médias d’Ansarullah le 7 octobre 2026, montre un combattant affilié aux autorités houthies tirant à la mitrailleuse lors d’une avancée contre les troupes gouvernementales yéménites soutenues par l’Arabie saoudite, dans le gouvernorat de Taëz, selon les médias houthis. (via AFP)
I. Résumé exécutif L'effondrement de la trêve de 2022 a entraîné une mutation du conflit yéménite en une guerre conventionnelle de haute intensité. Le lancement de l’«Opération Aube du Yémen» par le gouvernement yéménite internationalement reconnu et les forces qui lui sont alliées, soutenues par Ryad, vise à briser la double menace houthie, milice soutenue par l’Iran, sur le couloir maritime Bab el-Mandeb – mer Rouge, et sur les infrastructures pétrolières au Yémen même (Ma’rib) et en Arabie Saoudite. Ce conflit s'articule désormais autour de trois dynamiques majeures: la sanctuarisation du flanc ouest (côte Ouest du Yémen sur la mer Rouge), l'asphyxie des centres urbains (Taëz) et l'internationalisation directe du conflit par l'activation d'alliances militaires de tiers (Turquie, Pakistan). II. Analyse du théâtre militaire côtier et paysage topographique La stratégie de la coalition repose sur une approche méthodique de reconquête et de verrouillage des voies navigables internationales. Elle consiste à sanctuariser le détroit de Bab al-Mandeb et la ville portuaire de Mokha. Les forces interarmées progouvernementales (Brigades des Géants, Bouclier de la Nation, Résistance de la Tihama) ont déjà sécurisé l'aérodrome militaire de Dhubab au sud de Mokha, ce qui implique une ouverture d’une ligne logistique aérienne possible, et la ville de Mokha elle-même. L'objectif immédiat est de priver les Houthis de bases de projection de drones maritimes de surface, en termes militaires Improvised Maritime Explosive Devices (IMED), et de mines marines. Les IMED ont eu déjà des usages dévastateurs en Ukraine et avaient fait couler des bâtiments prestigieux de la marine russe, et en Iran par les Américains contre les ports iraniens abritant les vedettes rapides de la République islamique. Le paysage topographique se présente comme suit: le département (mohafazat) de Taëz est maritime et montagneux. Localisé au sud-ouest du Yémen, il englobe les villes de Dhubab (dont le nom fait référence à Bab El-Mandeb) et de Mokha. Dans ce département se situent de multiples sommets, dont certains dominent la plaine côtière partant de Bab El-Mandeb à Hodeidah (port maritime important toujours aux mains des Houthis) en passant par Dhubab et Mokha. Les hauteurs dominantes dans ce département, notamment les hauteurs de Hayfan et Kahbub, prennent leur importance aujourd’hui car elles dominent non seulement la plaine côtière ouest du Yémen mais aussi les lignes logistiques des forces gouvernementales qui partent d’Aden vers Bab El-Mandeb. Les forces gouvernementales ont consolidé leurs positions sur les monts al-Manzara, al-Ashari et Dhiban dans le secteur de Hayfan, sur une altitude de 1000 à 1500 mètres et à 50-60 km de la côte, et ont surtout occupé la chaîne stratégique du mont Kahbub, à 40 km de la côte, ce qui veut dire qu’avec une artillerie de longue portée placées sur cette colline, ou des missiles classiques, la côte Est à portée de tir, ce qui rend difficile aux Houthis de mener des contre-offensives. De plus, le contrôle de ces sommets ainsi que du Jabal Zalat (depuis le 22 septembre) ôte aux Houthis le contrôle de tir visuel sur la route côtière. Il sanctuarise le flanc oriental de l'axe logistique de la coalition, condition sine qua non pour la suite des opérations sur l’axe côtier sud-nord vers Hodeidah. Un miliciens houthi sur les hauteurs de Taez. Tout ce qui est décrit ci-dessus pourrait être placé dans le cadre de la préparation du dispositif de combat (offensif) sur Hodeidah. Cela est une exigence géopolitique sur laquelle convergent de multiples intérêts, notamment américains, européens, arabes, asiatiques et africains. Une rive Est de la mer Rouge ayant un port contrôlé par les Houthis est une carte aux mains de Téhéran, qu’il faut ôter. L’opération sur Hodeidah serait coûteuse, car les Houthis y renforcent leurs défenses au sud de la ville et dans la plaine environnante de Tihama, provoquant une alerte d'évacuation civile émise par le chef du Conseil de direction présidentiel, Rashad al-Alimi. Les forces loyalistes mettent en œuvre une manœuvre en « pincer » depuis des nœuds routiers, notamment ceux de Hays et Al-Khawkha. Déjà la marine saoudienne a bombardé le port de la ville pour détruire les stocks de mines et de drones navals. Les forces loyalistes seront certainement appuyées par l’aviation saoudienne, la plus puissante de la région, et surtout par le soutien en Renseignement du CENTCOM américain, qui fournit du renseignement tactique en temps réel. L'assaut du port d'Hodeïdah est donc en cours de préparation. Tout retard de l’opération sur Hodeïdah, ou son annulation, donnera aux Houthis le temps d’établir un dispositif de combat défensif solide et leur donne l’opportunité de frapper des cibles «molles» à Aden et en Arabie saoudite, notamment les aéroports, les installations pétrolières et les stations de désalinisation de l’eau de mer. III. Sécurisation intérieure et impasse stratégique : Taëz et Ma’rib Si la coalition progresse sur le littoral, les lignes intérieures subiront certainement une pression très grande. La ville de Taëz est défendue par 15000 à 20000 soldats de l’armée régulière yéménite (22e, 17e et 35e brigades), appuyés par des résistants locaux et des renforts extérieurs (Bouclier de la nation, Géants). Fortement implantés sur des hauteurs urbaines autour de la ville, ils opposent une résistance acharnée aux Houthis. Ces forces disposent d'artillerie légère et de systèmes anti-drones récents. Leur potentiel défensif en combat urbain est excellent. La ville subit depuis quelques jours un encerclement opérationnel complet. Les forces houthies ont coupé la route de Heyjat al-Abd, un col montagneux assurant la liaison avec Aden, coupant complètement l’artère d’approvisionnement. Les rebelles houthis qui assiègent la ville sont alimentés en flux continu depuis le nord par l'axe autoroutier Sanaa–Dhamar–Ibb soumis en continu aux frappes aériennes saoudiennes et yéménites. Face à cette situation les Houthis utilisent des réseaux secondaires de vallées permettant de contourner l'interdiction aérienne de la coalition. Le gouvernement tente de desserrer l'étau via de violents combats sur les verrous montagneux que les rebelles tiennent toujours. Ma’rib, tenue par les forces loyalistes, au nord-est du Yémen, revêt une importance stratégique majeure, car la région abrite des infrastructures pétrolières et gazières, constituant les principales ressources du gouvernement yéménite. Une double offensive gouvernementale dans ce secteur cible les fronts de Raghwan (nord du front de Ma’rib) et les zones sud pour protéger ces installations, qui sont des cibles « molles » prioritaires des contre-attaques houthies. Les pertes sont lourdes des deux côtés (dont un général loyaliste). Par ailleurs, le gouvernement a ouvert un axe offensif direct vers la capitale Sanaa et progresse au nord (Hajjah/Saada) à Haradh, en direction du bastion houthi de Haydan. Toutefois, il faudrait s’attendre à un enlisement et une guerre d’usure, car l’équilibre des forces terrestres reste en faveur des Houthis. Le point fort des forces gouvernementales est la supériorité aérienne et technologique grâce aux Saoudiens et aux Américains, alors que les Houthis, qui ont l’avantage du nombre, jouissent de moyens asymétriques importants, notamment les drones, en plus des missiles balistiques qu’ils n’hésitent pas à utiliser sur des cibles civiles. IV. Reconfiguration des alliances et projection régionale L'internationalisation du conflit marque un tournant géopolitique majeur. En effet, dans le cadre du Pacte de la Mecque, Islamabad a déjà déployé des capacités militaires de soutien sur le sol saoudien. Ce déploiement assure la défense de l'espace aérien, la reconnaissance et la coordination technologique, déchargeant les forces saoudiennes pour les opérations offensives au Yémen. Ankara attend, pour le faire, le feu vert de son Parlement, et on ne sait pas encore quelle sera la nature des troupes déployées, mais certainement qu’elles incluront des technologies de pointe. Les Emirats Arabes Unis ont retiré leurs parrainages directs au Yémen. Abou Dhabi réoriente sa stratégie vers le contrôle des infrastructures portuaires de la Corne de l'Afrique, notamment le Somaliland, l’Ethiopie et les Forces de Soutien Rapide (RSF) au Soudan … Toutefois, la marine émiratie tient à garder ouvert le passage de la mer Rouge malgré ses contradictions avec l’Arabie saoudite dans la Corne de l’Afrique. Le conflit yéménite pourrait donc déborder sur la rive africaine. L'Érythrée et l'Arabie Saoudite maintiennent leur soutien à l’armée soudanaise d’Abdel Fatah Al-Bourhane face aux RSF. Parallèlement, Ryad surveille de près les velléités d'accès à la mer Rouge de l'Éthiopie (soutenue par les EAU), susceptibles de déstabiliser son allié érythréen. V. Perspectives et évaluation des risques Le conflit yéménite risque de devenir l'épicentre d'une confrontation multi-acteurs pour le contrôle de la sécurité maritime et des flux énergétiques mondiaux. Une victoire rapide d'un camp étant exclue, le scénario le plus probable est une guerre d'usure violente et destructrice au cours des prochains mois.
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Yémen et « axe du Golfe » : la fin d’une illusion ?

Pendant près d’une décennie, la guerre au Yémen a été analysée à travers un prisme relativement stable : celui d’un affrontement entre un État fragile et une insurrection houthie soutenue par l’axe iranien, sur fond d’intervention militaire menée par une coalition arabe dominée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Cette lecture a longtemps été opérante, compte tenu du projet expansionniste mené par Téhéran depuis près de deux décennies. Mais après l’uppercut sévère asséné à l’impérialisme iranien au lendemain du 7 octobre, elle ne permet cependant plus de saisir les dynamiques à l’œuvre à présent. Les développements récents dans le sud et l’est du Yémen, en particulier à Hadramout et Al-Mahra, signalent un basculement plus profond : le conflit yéménite est devenu le théâtre d’une rivalité intra-golfe ouverte, opposant désormais deux anciennes puissances alliées. Et cette fracture redessine l’ensemble du paysage stratégique régional et produit des effets indirects majeurs, notamment au bénéfice de l’Iran et de ses alliés houthis. De l’alliance tactique à la divergence stratégique Lorsque Riyad et Abou Dhabi avaient lancé leur intervention militaire en 2015 pour déloger la rébellion houthi, la convergence entre les deux pays était bien réelle. Ils partagent une même lecture de la menace houthie : une force politico-militaire enracinée au nord du Yémen, adossée à l’Iran, capable de frapper le territoire saoudien, de menacer la navigation en mer Rouge et de transformer le Yémen en avant-poste durable de l’« axe de la résistance ». Cette menace commune a constitué le socle de l’axe saoudo-émirati, justifiant une guerre coûteuse, longue et politiquement risquée, qui s’est soldée par un enlisement militaro-politique pour le tandem. Pourtant, derrière cette unité apparente, deux visions distinctes coexistaient dès l’origine. Pour Riyad, le Yémen est avant tout une question de sécurité nationale et territoriale. La frontière sud du Royaume est longue, poreuse, historiquement instable. Un Yémen fragmenté, livré à des entités armées autonomes, représente une menace directe et existentielle. Partant, la priorité saoudienne est la restauration d’un minimum d’unité étatique yéménite ou, à défaut, l’émergence d’un pouvoir central capable d’assurer une fonction tampon. Les Émirats arabes unis, eux, ont progressivement développé une lecture différente du conflit. Leur engagement militaire se concentre moins sur la reconquête du nord que sur le sud du pays, les ports, les îles et les axes maritimes. Aden, Mukalla, Socotra, Bab el-Mandeb deviennent, dans cette optique, des points d’ancrage d’une stratégie plus large visant le contrôle des routes commerciales reliant la mer Rouge à l’océan Indien. Cette divergence a éclaté au grand jour en 2019, lorsque les forces émiraties se sont retirées officiellement de plusieurs fronts tout en consolidant leur soutien à une force locale sudiste : le Conseil de transition du Sud (CTS). Dès lors, l’objectif n’a plus été la restauration d’un État yéménite unifié, mais la structuration d’un Sud autonome, politiquement et militairement aligné sur Abou Dhabi. Hadramout : le point de rupture, puis la contre-manœuvre L’offensive du CTS vers Hadramout et Al-Mahra, fin décembre 2025, constitue un tournant majeur dans le conflit, dans la mesure où ces régions ne sont pas de simples marges périphériques. Hadramout, vaste province riche en ressources, ouverte sur la mer d’Arabie, occupe une place centrale dans l’imaginaire stratégique saoudien. Les liens entre Hadramout et l’Arabie saoudite sont profonds, historiques, humains. De nombreuses grandes familles hadramies vivent et travaillent en Arabie saoudite depuis des générations (les Ben Laden, par exemple). Le tissu tribal, économique et social y crée une continuité informelle qui dépasse largement les frontières étatiques. Pour Riyad, l’avancée du CTS n’est donc pas perçue comme une dynamique yéménite endogène, mais comme une projection indirecte de la puissance émiratie sur sa profondeur stratégique, et est interprétée, ce faisant, comme une menace directe à la sécurité nationale saoudienne. La frappe saoudienne contre un convoi soupçonné de livrer des armes au CTS, le 30 décembre 2025, suivie d’échanges verbaux publics et du retrait annoncé des forces émiraties restantes, marque la fin d’une ambiguïté : la rivalité entre les deux pays est désormais assumée. Toutefois, durant les premiers jours de janvier 2026, la dynamique militaire connaît un infléchissement. Les forces pro-gouvernementales soutenues par Riyad reprennent le contrôle de Mukalla, capitale de l’Hadramout, après des frappes aériennes et un redéploiement local. Ce reflux partiel du CTS ne remet pas en cause la fracture stratégique, mais il indique que Riyad entend reprendre l’initiative, non seulement par la dissuasion, mais par la maîtrise du tempo militaire. Une guerre qui change de nature Ce basculement modifie profondément la nature de la guerre au Yémen. Le conflit n’oppose plus seulement un État reconnu à une rébellion soutenue par l’Iran ; il est devenu un espace de confrontation entre deux visions du pouvoir régional. D’un côté, l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane a opéré une mutation stratégique. Après des années d’interventionnisme coûteux, Riyad privilégie désormais la désescalade, la négociation indirecte et la stabilisation minimale. Cette inflexion est dictée par des impératifs internes : transformation économique, attractivité des investissements, crédibilité internationale. De l’autre, les Émirats arabes unis poursuivent une logique de projection d’influence. Leur stratégie repose sur le contrôle de nœuds territoriaux, de ports, d’acteurs intermédiaires capables de sécuriser leurs intérêts sans assumer le coût politique d’une occupation directe. Le Sud yéménite s’inscrit dans cette logique, au même titre que certaines dynamiques observées dans la Corne de l’Afrique ou au Soudan. Ainsi, là où Riyad cherche un Yémen stabilisé et tampon, Abou Dhabi accepte — voire favorise — un Yémen fragmenté mais maîtrisé. Et la rivalité entre les deux puissances ne se joue pas uniquement sur le terrain militaire. Elle se déplace aussi vers une guerre des accès : restrictions sur les vols à destination d’Aden, inspections imposées via Djeddah, suspensions temporaires de liaisons aériennes et pressions administratives. Ces mesures, souvent présentées comme techniques, constituent en réalité des instruments de coercition politique. Elles traduisent une volonté saoudienne de rappeler que la souveraineté effective du Yémen reste, en dernière instance, conditionnée par Riyad, et non par les arrangements locaux soutenus par Abou Dhabi. L’Iran, bénéficiaire structurel Cette divergence transforme mécaniquement l’axe anti-houthi. La menace houthie n’a pas disparu, mais elle n’est plus hiérarchisée de la même manière. Pour Riyad, l’objectif n’est plus la victoire militaire totale sur les Houthis, mais leur neutralisation fonctionnelle. Les canaux ouverts sous médiation omanaise, les cessez-le-feu successifs et la retenue militaire traduisent cette volonté de sortir du piège yéménite. Les Émirats, eux, considèrent qu’il est possible de contenir la menace houthie tant qu’elle reste cantonnée au nord et qu’elle ne remet pas en cause les axes maritimes stratégiques. Leur priorité est ailleurs. Cette disjonction affaiblit objectivement le front anti-houthi. La pression militaire se relâche, une normalisation de facto s’installe, et les Houthis gagnent en légitimité territoriale et politique. Dans ce contexte, la question centrale n’est pas de savoir si l’Iran orchestre directement les événements récents. Rien ne l’indique formellement. En revanche, les effets nets de la crise convergent clairement avec ses intérêts stratégiques. Trois dynamiques favorables aux rebelles pro-iraniens se dessinent ainsi. La première est une dynamique de décompression stratégique : la focalisation saoudienne sur Hadramout réduit la pression sur le front nord. La seconde, celle d’une légitimation indirecte : la fragmentation du Yémen renforce la position des Houthis comme acteur étatique cohérent. La troisième apporte une validation doctrinale : la division du camp adverse confirme la thèse iranienne de l’incapacité des monarchies du Golfe à maintenir une stratégie commune durable… L’Iran « gagne » ainsi par inertie stratégique, sans escalade visible et sans coût immédiat… Cette lecture permet d’éclairer un autre signal, plus discret mais révélateur : la tonalité mesurée des médias saoudiens face au nouveau mouvement de contestation étudiante à Téhéran. Sans disparaître totalement, la couverture évite la dramatisation idéologique et l’exploitation politique. Ce choix contraste avec des phases antérieures et traduit un calcul précis. Depuis la normalisation sino-parrainée de 2023, Riyad a opté pour une désescalade contrôlée avec Téhéran – pas pour « tourner la page », ni par crise soudaine de confiance et d’empathie, mais simplement par hiérarchisation des priorités. Dans un contexte de confrontation ouverte avec Abou Dhabi au Yémen, l’Arabie saoudite cherche ainsi à éviter la multiplication des fronts, à neutraliser la carte houthie et à se positionner comme pôle de stabilité aux yeux de Washington et de ses partenaires. Soutenir ouvertement la contestation iranienne exposerait Riyad à des représailles indirectes via le théâtre yéménite. La retenue devient ainsi un outil de dissuasion. Cela est du reste, en phase avec la politique adoptée par le prince-héritier saoudien vis-à-vis de Téhéran ou d’autres acteurs stratégiques dans la région depuis plusieurs années. Dernier élément, significatif : début janvier 2026, Riyad a ouvert un canal politique structuré sur « la question du Sud », en accueillant ou en préparant l’accueil d’une délégation du CTS menée par Aïdarous al-Zoubaidi, à la demande du gouvernement yéménite reconnu. Ce mouvement indique que l’Arabie saoudite ne se contente plus de répondre militairement. Le Royaume cherche désormais à encadrer politiquement la fracture, à reprendre la main sur le dossier sudiste et à empêcher qu’il ne devienne un levier exclusif d’influence émiratie. Perspectives Trois perspectives de sortie de crise sont possibles à la lumière de la configuration actuelle. Soit l’Arabie saoudite parvient à contenir l’expansion du Conseil de transition du Sud, en l’encerclant politiquement, sans l’écraser : Hadramout redevient aussitôt une ligne rouge respectée, le Sud reste fragmenté, et le conflit s’enlise dans une gestion sécuritaire sous tutelle régionale. Ce scénario est le plus probable. Il correspond à la logique actuelle de Riyad : réduire les risques, éviter les ruptures, acheter du temps. Une « stabilisation conflictuelle », en d’autres termes. Soit le Yémen se dirige vers l’institutionnalisation de la partition : faute de règlement politique crédible, le Sud s’autonomise progressivement, avec des structures paraétatiques durables, des arrangements économiques propres et une reconnaissance internationale implicite. Le Yémen cesse alors d’exister comme projet national cohérent. Ce scénario servirait les intérêts émiratis, mais il créerait pour Riyad une vulnérabilité structurelle permanente à sa frontière sud. Un troisième scénario est possible, celui de la ré-priorisation du front houthi. Une escalade régionale, maritime ou énergétique, forcerait l’Arabie saoudite à recentrer son effort stratégique contre les Houthis, reléguant temporairement la rivalité avec Abou Dhabi. Ce scénario reste possible, mais il dépend largement de facteurs exogènes : décisions iraniennes, pressions américaines, ou incidents majeurs en mer Rouge… De terrain avancé de confrontation avec Téhéran, à l’image du Proche-Orient, le Yémen s’est transformé en espace de régulation régionale, où les puissances du Golfe mettent en œuvre leurs dissonances et leurs rivalités, mais sans pour autant aller vers l’implosion stratégique. Cependant, le danger pour le Golfe est d’ignorer l’essentiel, à savoir que, dans cette configuration, l’Iran n’a pas besoin de gagner : il lui suffit que ses adversaires ne parviennent pas à s’accorder, en attendant que le facteur temps fasse le reste… Même au plus profond de sa déchéance actuelle, le régime des mollahs ne pourrait espérer meilleure aubaine.

Les crises de l’Iran posent la question du sort du régime

L’année 2025 a été celle de la Syrie, qui a vécu pour la première fois depuis un demi-siècle sans Hafez el-Assad ni Bachar el-Assad, autrement dit sans un régime minoritaire, soutenu par Israël, qui a contrôlé le destin des Syriens d’abord par sa machine répressive, puis en faisant appel à l’extérieur pour triompher de son propre peuple. Pour la première fois également, la « République islamique » iranienne s’est retirée de Syrie, ce qui implique un bouleversement majeur de l’équilibre régional, d’autant que la Syrie des Assad ressemblait de plus en plus à une colonie iranienne implantée au cœur du monde arabe. Mais se focaliser sur la Syrie, et sur sa capacité à franchir l’année 2026 sans changements majeurs, ne doit pas empêcher de constater que la succession d’événements déclenchés depuis l’attaque du « Déluge d’Al-Aqsa », menée par le Hamas contre les colonies israéliennes de l’enveloppe de Gaza le 7 octobre 2023, a rendu les conditions mûres pour s’interroger sur le sort du régime iranien et sur sa capacité à atteindre la fin de l’année 2026. La question est légitime, à la lumière de plusieurs facteurs qui placent sérieusement sur la table le devenir du régime instauré en 1979. Il convient d’abord d’évoquer la réalité de l’économie iranienne, en rappelant que l’Union soviétique s’est effondrée avant tout pour des raisons économiques, après avoir duré de 1917 à la fin de 1991. Le taux de change du rial iranien donne une idée de la profondeur de la crise économique que traverse la « République islamique ». À la fin du règne du Shah, en 1979, il fallait environ 70 rials pour acheter un dollar américain. Aujourd’hui, le dollar s’échange autour d’un million quatre cent mille rials. La comparaison est saisissante et illustre l’échec économique d’un régime qui a persisté, dès sa naissance, dans une confrontation ouverte avec les États-Unis et l’Occident en général, notamment à travers la crise des otages américains de novembre 1979, destinée à éliminer toute influence réformatrice ou libérale au sein du nouveau pouvoir. Des « étudiants » liés aux Gardiens de la révolution ont retenu les diplomates de l’ambassade américaine à Téhéran pendant 444 jours. Plusieurs éléments méritent aujourd’hui une attention particulière. Ils permettent de mieux comprendre la situation actuelle du régime iranien et les crises qu’il affronte, susceptibles de conduire à sa disparition, à l’image de l’effondrement accéléré de l’Union soviétique après la chute du mur de Berlin en novembre 1989. Il faut d’abord s’arrêter sur la mort du président Ebrahim Raïssi en mai 2024, dans un accident d’hélicoptère dont les circonstances restent obscures. La version officielle évoque de mauvaises conditions météorologiques lors du décollage d’un appareil américain ancien, dans une zone frontalière avec l’Azerbaïdjan. Mais ces explications n’ont pas dissipé les soupçons d’une élimination délibérée de Raïssi, en raison de son rôle central dans la cohésion du régime. Il entretenait des liens étroits avec les forces sur lesquelles repose le système et dont il tirait sa protection. Raïssi était le seul capable de coordonner ces forces, chargées de réprimer toute mobilisation populaire, y compris par la violence. Depuis la disparition de Raïssi, et avant lui celle de Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution, le régime est privé d’une figure pivot disposant de l’influence nécessaire pour organiser une phase de transition en cas de disparition du Guide suprême Ali Khamenei, affaibli par l’âge et la maladie. Soleimani, assassiné par les Américains début 2020, était le chef suprême de l’ensemble des instruments régionaux de l’Iran, du Hezbollah libanais aux Houthis yéménites, en passant par les milices confessionnelles affiliées aux Gardiens de la révolution en Irak. Ebrahim Raïssi avait comblé une partie du vide laissé par Soleimani, à tel point qu’il n’existe aujourd’hui plus à Téhéran de personnalité capable de jouer un rôle efficace dans l’organisation d’une transition, que ce soit après ou avant la disparition de Khamenei. Plus fondamental encore, la « République islamique » ne peut échapper au prix des guerres qu’elle a menées après le « Déluge d’Al-Aqsa », croyant pouvoir les exploiter à son avantage. L’Iran a perdu la guerre du Liban, provoquée par le Hezbollah dès l’ouverture du front sud contre Israël. Elle a perdu la Syrie, notamment en raison des erreurs commises par Bachar el-Assad, parmi lesquelles l’autorisation donnée à l’Iran de transférer des missiles de précision au Hezbollah pour une utilisation depuis le Liban. L’Iran a perdu toutes les guerres qu’elle pensait pouvoir instrumentaliser afin de se poser en acteur régional détenant la clé de l’extension ou du contrôle de la guerre de Gaza. À la mi-2025, le conflit s’est déplacé à l’intérieur même de l’Iran, à la faveur de la réouverture, par les États-Unis, Israël et l’Europe, du dossier nucléaire, et des inquiétudes liées aux missiles balistiques iraniens. En résumé, la « République islamique » n’est plus en mesure de s’adapter aux transformations régionales. Elle n’en a ni compris le sens ni mesuré la portée, ayant fondé sa politique, dès l’origine, sur l’exportation de ses crises internes au-delà de ses frontières. À la fin de 2025, la « République islamique » a perdu toute capacité de fuite face à ses propres crises, dont l’effondrement de la monnaie nationale est l’expression la plus éloquente. Les alliés et relais de l’Iran, notamment au Liban, perçoivent-ils cette réalité, que les responsables iraniens eux-mêmes, au premier rang desquels le président Massoud Pezeshkian, semblent encore ignorer ? En définitive, les crises iraniennes actuelles sont multiples et inédites. Ce sont avant tout des crises de régime. Elles traduisent l’incapacité de ce système, à l’horizon 2026, à se réconcilier avec lui-même, avec la logique des chiffres, puis avec les réalités régionales et internationales, après avoir perdu plusieurs guerres, de Gaza au Liban, jusqu’à la Syrie, dont il refuse encore d’assumer le coût.

Gap Law: comment s’appliquera le plafond de 100.000 dollars aux déposants ?

Le 26 décembre 2025, le Conseil des ministres a adopté la Gap Law », un texte destiné à encadrer juridiquement la répartition des pertes financières du pays, estimées à environ 70 milliards de dollars, en prévision de son examen prochain par le Parlement. Le projet a été approuvé par 13 voix contre 9. La loi introduit une classification des déposants en fonction du volume de leurs avoirs et prévoit un mécanisme de garantie pour les dépôts allant jusqu’à 100.000 dollars, sous la forme de remboursements échelonnés sur une période de quatre ans. Pour les montants dépassant ce plafond, le cadre législatif prévoit la conversion des dépôts en instruments financiers à long terme émis par la Banque du Liban, structurés sous forme de titres adossés à des actifs. Dans ce contexte, les ordres professionnels ont annoncé la tenue d’une réunion lundi afin d’exprimer leur position concernant les mesures prévues par la loi, notamment celles touchant les caisses coopératives et les fonds de retraite. L’avocat d’affaires et arbitre international, Ezzeddine Akram Baassiri, a dans ce cadre répondu à une série de questions précises et techniques que Levant Time lui a posées. Q- Comment le plafond de garantie de 100.000 dollars s’applique-t-il aux comptes joints ? R- La loi traite explicitement le cas des comptes joints à l’article 8, alinéa IV, qui dispose ce qui suit : « IV – Aux fins de l’application des dispositions du présent article, est considérée comme un seul dépôt la totalité des comptes personnels du déposant ainsi que sa part dans ses comptes joints auprès de l’ensemble des banques opérant au Liban. Est considéré comme un compte unique tout compte de succession et tout compte joint, peu importe le nombre de ses titulaires. Les comptes joints sont répartis entre leurs titulaires conformément aux conditions de la convention signé entre eux et la banque concernée ; à défaut, ils sont répartis à parts égales entre les titulaires du compte joint. Si le titulaire des comptes joints ne détient pas de compte personnel auprès de la banque, l’ensemble de ses parts dans les différents comptes joints est considéré comme un seul dépôt. La Banque du Liban détermine les modalités d’application de cette disposition ». Le texte précise ainsi les modalités de répartition du solde d’un compte joint. Celle-ci s’effectue : conformément aux conditions prévues dans la convention d’ouverture de compte signée avec la banque ; et, en l’absence de détermination des parts de chacun, à parts égales entre les titulaires du compte. Sur la base de ces dispositions, plusieurs conséquences juridiques directes en découlent. Tout d’abord, le compte joint ne bénéficie pas d’un plafond de garantie distinct ou indépendant. Ensuite, la valeur du compte joint est répartie entre les cotitulaires, soit selon les conditions prévues dans la convention d’ouverture de compte, soit à parts égales en l’absence d’une telle convention, et ce aux fins du calcul du montant du dépôt de chacun. Enfin, la part revenant à chaque cotitulaire est ajoutée à ses comptes individuels ainsi qu’à ses parts dans d’autres comptes joints. En conséquence, le plafond de garantie de 100.000 dollars est calculé sur la base de la situation globale de chaque déposant, après prise en compte de l’ensemble de ses dépôts, qu’ils soient individuels ou issus de comptes joints. Q- Le plafond de garantie de 100.000 dollars s’applique-t-il par banque ou par déposant ? R- La question de l’application du plafond de garantie lorsque qu’un même déposant détient des comptes auprès de plusieurs banques est citée par le projet de loi, qui retient le principe de l’agrégation des dépôts à l’échelle de l’ensemble du système bancaire. A cet égard, l’article 8, alinéa IV, dispose explicitement que : « Est considérée comme un seul dépôt la totalité des comptes personnels du déposant (…) auprès de l’ensemble des banques opérant au Liban ». Sur la base de cette disposition, la loi établit des conséquences précises. Le plafond de garantie de 100.000 dollars ne s’applique pas par banque; il est calculé par déposant unique, indépendamment du nombre de banques auprès desquelles ce déposant détient des comptes. Q- Les sociétés commerciales et les institutions privées sont-elles soumises aux mêmes règles que les personnes physiques en matière de plafonnement et de traitement des dépôts ? R- Le projet de loi inclut les personnes morales dans la définition des déposants. L’article 2 précise en effet que sont considérés comme déposants : « Les déposants : les personnes physiques ou morales titulaires de comptes de dépôts et de certificats de dépôt, conformément à la définition légale du dépôt et des comptes bancaires prévue par les lois en vigueur et applicables de manière générale, dont les règles sont principalement fixées par le Code des obligations et des contrats et par le Code de commerce terrestre, notamment son article 307 ». Le texte ne prévoit, par ailleurs, aucun régime spécifique ou dérogatoire en faveur des sociétés commerciales ou des institutions privées. Le chapitre IV de la loi, consacré au remboursement des dépôts, ne contient en effet ni exception ni dispositif particulier applicable aux personnes morales. Sur cette base, plusieurs conséquences directes sont clairement établies. D’une part, les sociétés commerciales et les institutions privées sont soumises au plafond de garantie de 100.000 dollars. D’autre part, leurs dépôts sont classés selon les mêmes catégories que celles applicables aux personnes physiques, à savoir les petits, moyens, grands et très grands dépôts. Enfin, les mécanismes de remboursement prévus à l’article 8 de la loi leur sont appliqués dans les mêmes conditions. Q- Quel est le sort des comptes libellés en livres libanaises et quel taux de change leur sera appliqué dans le cadre du plafond de 100.000 dollars ? R- Sur le plan juridique, le projet de loi inclut les comptes libellés en livres libanaises dans son champ d’application. L’article 3 du projet de loi précise en effet que : « La présente loi s’applique au Trésor public, à la Banque du Liban et aux banques opérant au Liban et inscrites sur la liste des banques. Elle s’applique également à tous les comptes constitués auprès de la Banque du Liban et des banques précitées, qu’ils aient été ouverts avant ou après le 17/10/2019 ». Dans le même esprit, l’article 8, paragraphe 4, prévoit ce qui suit : « Est considéré comme un dépôt unique l’ensemble des comptes personnels du déposant ainsi que sa part dans les comptes joints auprès de toutes les banques opérant au Liban ». Le texte ne procède à aucune distinction entre les comptes libellés en devises étrangères et ceux libellés en livres libanaises. Il en résulte que, par principe, les comptes en livres libanaises sont inclus dans le champ d’application de la loi. Toutefois, le chapitre IV de la loi — et plus particulièrement l’article 8 et les dispositions qui le suivent —, qui organise le mécanisme de remboursement des dépôts, se limite exclusivement au remboursement des dépôts libellés en dollars américains. Il ne traite pas explicitement des dépôts en livres libanaises et ne prévoit ni mécanisme spécifique ni modalité directe de remboursement ou de réévaluation de ces comptes dans le contexte de l’effondrement financier. En conséquence, en l’absence de toute disposition expresse ou de mécanisme clairement défini dans le texte, les comptes libellés en livres libanaises demeurent juridiquement non encadrés quant à leurs modalités de remboursement. Il n’est pas possible de déterminer avec certitude le taux de change qui sera retenu pour leur réévaluation, ni de savoir si elles seront prises en compte dans le plafond de 100.000 dollars, ni selon quelles modalités elles pourraient être comptabilisées en cas d’inclusion. Q- Caisses coopératives et fonds de retraite : que prévoit réellement la GAP Law et quelles difficultés pose-t-elle ? R- Le projet de loi GAP ne prévoit, en réalité, aucune disposition spécifique traitant de ces structures, ni des mutuelles. En l’absence de régime particulier, ces entités sont traitées conformément aux règles générales prévues par le texte. Ainsi, en vertu de l’article 2 de la loi, les ordres professionnels, les caisses coopératives, les fonds de retraite et les mutuelles sont considérés comme des personnes morales. Leurs dépôts sont, en outre, assimilés à un dépôt unique au sens du paragraphe 4 de l’article 8 de la loi. À ce titre, ils relèvent pleinement du mécanisme de remboursement prévu par l’article 8. Concrètement, ce mécanisme comporte deux volets. D’une part, ces entités bénéficient d’un plafond de remboursement fixé à 100 000 dollars américains. D’autre part, le solde restant de leurs dépôts est converti en certificats financiers adossés à des actifs, émis par la Banque du Liban, conformément aux dispositions de l’article 8 de la loi. A travers cet article, Levant Time a cherché à éclairer plusieurs zones d’ombre entourant la GAP Law. D’autres volets suivront afin d’aborder des questions supplémentaires et de fournir des réponses juridiques et techniques claires aux nombreuses interrogations que suscite ce texte auprès du public.

Helsinki sans garde-fous
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Il y a, dans l’image de Nicolás Maduro en capture à New York comme un vulgaire trafiquant de drogue, des accents de Vercingétorix paradé comme trophée de guerre à Rome face à Jules César, en septembre -52, après le siège d’Alésia. Il n’est certes pas question de verser des larmes de crocodiles sur un dictateur populiste, à la tête d’un État récalcitrant. Maduro, en plus, n’est ni Lumumba, ni Che Guevara. Juste un chantre de ce que l’Amérique Latine a toujours su fabriquer à ses heures les plus sombres : des personnages issus de L’Automne du patriarche de Gabriel Garcia Marquez, dont la flamboyance externe reste sans aucun panache. Spectrale. Risible. Il est évident qu’ à travers son coup de force, Donald Trump a voulu démontrer une fois de plus la suprématie de l’Empire américain, comme W. Bush l’avait fait en envoyant, il y a vingt ans, Saddam Hussein à l’échafaud après l’expédition d’Irak. Mais, en dépit du caractère saisissant de l’opération US, elle n’est pas forcément signe de puissance. Au contraire, elle semble plutôt agir ici comme un révélateur brutal : celui d’un monde revenu, sans le dire, à une logique de sphères d’influence, proche dans son esprit de celle qui avait été entérinée entre l’URSS et les États-Unis lors des accords d’Helsinki en 1975. Mais à une différence près. Et elle est de taille. Depuis la fin de la guerre froide, l’ordre international avait tenté de se raconter comme universel, normatif, fondé sur le droit, la démocratie et la souveraineté des peuples. Dans les faits, cette narration a longtemps masqué un interventionnisme sélectif, souvent justifié par la lutte contre le terrorisme ou contre des régimes jugés « voyous ». Le nouvel ordre mondial était américain. L’ « hyperpuissance », comme l’appelait Védrine. Durant deux décennies, les États-Unis ont ainsi frappé des figures situées hors du cadre étatique classique : les Talibans, Osama bin Laden, Abu Bakr al-Baghdadi, Qasem Soleimani. Même Saddam Hussein, exception notable, avait été intégré à un récit global de prolifération et de menace systémique. Avec Maduro, la logique change. Il ne s’agit plus vraiment de neutraliser un acteur transnational, mais d’intervenir directement sur un chef d’État en exercice, dans une région historiquement considérée par Washington comme relevant de sa sphère stratégique naturelle. Le geste n’est pas tant idéologique que géopolitique. Ce que nous voyons émerger ressemble de plus en plus à une Helsinki informelle, sans table de négociation ni signature solennelle. Une règle tacite semble désormais s’imposer : chaque grande puissance agit comme gendarme de son espace vital, en évitant soigneusement l’affrontement direct avec les autres. Israël impose « son » ordre sécuritaire régional au Moyen-Orient, par la dissuasion préventive et l’action militaire ciblée ; la Turquie redessine ses lignes rouges de la Syrie au Caucase ; l’Arabie saoudite gère son voisinage immédiat selon une lecture existentielle de sa sécurité ; les États-Unis réinvestissent l’hémisphère occidental dans un esprit explicitement monroïste ; la Russie agit en Ukraine (ou en Syrie, naguère) au nom de sa profondeur stratégique ; la Chine affirme que Taïwan constitue une ligne de non-fragmentation ; l’Inde et le Pakistan reviennent à leurs antiennes… sans même évoquer la Corne de l’Afrique et son lot incessant d’intrigues. Avec l’effondrement de l’ordre instauré à Yalta, le monde n’est plus gouvernable par des normes universelles, seulement par des équilibres de puissance localisés. C’est ici que l’analogie avec Helsinki atteint sa limite. En 1975, la reconnaissance mutuelle des sphères d’influence s’inscrivait dans un encadrement bipolaire strict. La course aux armements nucléaires obéissait à une logique paradoxalement stabilisatrice : la dissuasion. Chacun connaissait les lignes rouges de l’autre. Le risque existentiel du nucléaire agissait comme un frein ultime. La concurrence dans la coordination était le mot d’ordre. Aujourd’hui, cet encadrement a disparu. Le monde est multipolaire, fragmenté, traversé par des puissances intermédiaires, des acteurs hybrides, des milices, des États faillis et des technologies de rupture. Le nucléaire existe toujours, mais il n’organise plus l’ensemble du système. Il cohabite avec des guerres conventionnelles prolongées, des frappes ciblées, des opérations clandestines, des cyberattaques et des conflits par procuration. La dissuasion n’est plus le langage commun. Quant à la coordination… il faut demander au judoka Poutine ce qu’il en pense… Ce retour à une logique de gendarmeries régionales produit un monde plus lisible pour les grandes puissances, mais infiniment plus dangereux pour les zones grises. Les États trop faibles pour imposer leur souveraineté, mais trop stratégiques pour être ignorés, deviennent des théâtres permanents de tensions contenues. Surtout, l’absence d’un cadre global crédible fait peser un risque inédit : celui d’une erreur de calcul, d’un dérapage local non maîtrisé, dans un système où plus personne ne croit réellement aux règles qu’il invoque. C’est l’autre nom du chaos. Et il ne sera pas « constructif », loin de là. Helsinki avait figé le monde par la peur de l’anéantissement mutuel. Le monde d’aujourd’hui avance sans filet, convaincu que la force locale peut tout régler, mais oublieux de se rendre à l’évidence : avec la pratique de la politique du bord du gouffre coexiste le risque de basculer dans l’abîme. C’est peut-être là le véritable présage pour demain : un ordre international sans doute moins « hypocrite », mais plus instable ; plus assumé dans sa brutalité, mais privé de garde-fous. Un monde où chacun fait la police chez soi, jusqu’au jour où les frontières entre les « chez soi » cessent, à nouveau, de tenir. « J’ai vu l’avenir, mon frère, it is murder » , chantait Leonard Cohen au lendemain de l’effondrement du Mur de Berlin et de l’ordre bipolaire. Il avait raison. Des rêves de liberté et de démocratie aux désillusions amères, cauchemardesques, de la violence sans limites, il n’y a, souvent, qu’un pas.

Iran et le Venezuela, ou la fragilité des régimes autoritaires

La longévité est souvent confondue avec la stabilité. En géopolitique, c’est l’une des erreurs d’analyse les plus coûteuses. Certains régimes ne survivent pas parce qu’ils sont forts, adaptables ou largement soutenus. Ils survivent parce qu’ils ont appris à gérer le déclin : réprimer la dissidence, fragmenter l’opposition, externaliser les échecs internes et étendre la coercition au-delà de toute légitimité. Avec le temps, cela crée une illusion de permanence. Mais une permanence fondée sur le contrôle plutôt que sur le consentement est, par nature, fragile. À l’aube de 2026, deux États incarnent parfaitement cette dangereuse illusion : l’Iran et le Venezuela. Les deux régimes sont régulièrement qualifiés de résilients. L’Iran projette sa puissance bien au-delà de ses frontières à travers un vaste réseau de plateformes régionales. Le pouvoir vénézuélien a, quant à lui, survécu aux sanctions, à l’isolement diplomatique et à l’effondrement économique. Pour beaucoup, l’endurance est devenue une preuve de stabilité. Cette conclusion est profondément erronée. Les régimes ne s’effondrent pas uniquement lorsque l’économie faiblit. Ils échouent lorsque les mécanismes de contrôle se dégradent plus vite que la légitimité ne peut être reconstruite ; lorsque la répression remplace le consentement ; lorsque les récits fondateurs perdent leur crédibilité ; lorsque la cohésion des élites se fissure ; et lorsque le levier régional ne compense plus l’épuisement interne. C’est précisément la phase dans laquelle sont aujourd’hui l’Iran et le Venezuela. Dans les deux cas, les récits fondateurs qui justifiaient l’exercice du pouvoir se sont érodés. En Iran, le narratif révolutionnaire religieux, vieux de près de cinq décennies, n’exerce plus son emprise sur une population jeune, urbaine et hyperconnectée, qui ne voit plus dans le sacrifice, la pureté idéologique ou la confrontation permanente des voies menant à la dignité ou à la prospérité. Au Venezuela, le projet bolivarien de Chávez et Maduro s’est transformé en un système de décomposition administrée , où la survie du régime dépend moins de l’idéologie que du clientélisme, de la coercition et de l’épuisement de la société. C’est ainsi que se produisent les effondrements de régimes modernes : non par un choc soudain, mais par l’accumulation de pressions internes au sein de systèmes étroitement contrôlés — des pressions qui semblent maîtrisables jusqu’à ce qu’un choc externe en révèle la profondeur. Les États échouent parce qu’ils deviennent sur-étendus, vidés de l’intérieur et incapables d’absorber le stress. Lorsque ce point est atteint, même des événements externes limités peuvent produire des conséquences disproportionnées. Dans les deux pays, les dynamiques internes atteignent aujourd’hui un point d’ébullition. Sur le plan externe, les deux régimes font également face à un basculement silencieux mais décisif : leur pertinence régionale s’érode rapidement. Depuis près d’un demi-siècle, le régime des mollahs en Iran s’est défini autour de deux piliers centraux : l’établissement d’un « croissant chiite » dans le monde arabe — en compétition pour le leadership musulman avec l’Arabie saoudite et le Qatar — et sa volonté idéologique de détruire Israël, condition préalable, dans sa propre narration, à l’acquisition d’une crédibilité dans les mondes arabe et musulman. Cette stratégie extérieure a profondément déstabilisé le Moyen-Orient au cours des cinq dernières décennies. Elle a déclenché guerre civile et famine au Yémen, alimenté l’effondrement politique et économique du Liban, et empêché l’émergence d’une solution à deux États dans le conflit israélo-palestinien en soutenant les factions palestiniennes extrémistes. Cette stratégie génère désormais des rendements fortement décroissants. Le réseau de proxys iraniens est devenu plus coûteux à entretenir et nettement moins efficace sur le plan stratégique. L’attaque du 7 octobre 2023 menée par le Hamas contre Israël a déclenché une réponse militaire massive, qui a sévèrement affaibli le Hamas à Gaza, décapité la structure dirigeante du Hezbollah au Liban et significativement réduit les capacités opérationnelles des Houthis au Yémen. Loin de consolider son influence, l’ambition iranienne d’imposer un « croissant chiite » a mis en lumière les limites de sa projection de puissance. Au Venezuela, la trajectoire a été différente, mais l’issue est comparable. Hugo Chávez est arrivé au pouvoir en 1998 porté par une vague de colère populaire contre la corruption et les inégalités, promettant une réforme radicale sous la bannière de la Révolution bolivarienne. Ce qui a suivi n’a pas été un renouveau, mais une érosion institutionnelle : consolidation autoritaire, mauvaise gestion économique, sous-investissement massif et l’une des plus importantes vagues d’émigration en temps de paix de l’histoire moderne de l’Amérique latine. Autrefois l’une des principales économies de la région, dotée des plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, le Venezuela a vu son poids stratégique se dissoudre progressivement. Sur le plan externe, son utilité géopolitique pour ses alliés s’est réduite à mesure que sa pertinence économique, diplomatique et régionale s’érodait. L’histoire montre que la phase la plus dangereuse pour les régimes enracinés n’est pas la crise ouverte, mais le moment où la gouvernance cède la place à la simple gestion de la survie. Ce moment est arrivé. L’année 2026 importe non parce qu’elle commence avec un événement spectaculaire, mais parce qu’elle pourrait marquer le point où les stratégies de temporisation cessent de fonctionner. Vieillissement des dirigeants, incertitudes liées à la succession, fracture générationnelle, fuites d’information et affaiblissement des soutiens extérieurs convergent. Lorsque cela se produit, même des systèmes étroitement contrôlés peuvent se déstabiliser avec une rapidité remarquable. Après plusieurs semaines d’attaques des forces américaines contre des navires vénézuéliens impliqués dans le trafic de drogue et l’instauration d’un blocus strict sur les exportations pétrolières du pays, l’armée américaine a mené, le 3 janvier 2025, une opération de grande ampleur contre le Venezuela et capturé Nicolás Maduro et son épouse. L’opération du 3 janvier marque la fin définitive de la Révolution bolivarienne et l’ouverture d’une nouvelle ère pour le Venezuela. S’agissant de l’Iran et du Moyen-Orient, la réunion du 2 janvier entre Benjamin Netanyahu et Donald Trump, dans un contexte de soulèvements populaires de grande ampleur dans plusieurs villes iraniennes, pourrait également annoncer une opération militaire majeure menée par Israël en Iran et au Liban — achevant le basculement stratégique tectonique amorcé le 7 octobre. Israël a besoin de régimes solides à ses frontières pour instaurer une paix durable. La Syrie et le Liban constituent les deux dernières pièces manquantes. Neutraliser durablement le Hezbollah au Liban et y installer un régime fort constitue la prochaine étape. Cela suppose une transformation radicale du système démocratique confessionnel défaillant du Liban. Et cela implique pour Israël de se libérer définitivement de la menace que représente le régime des mollahs iraniens. Les conditions sont réunies. Et le moment est probablement maintenant.

Une suicidaire cécité politique
Par
Michel Touma
Publié

Les dirigeants de la République islamique iranienne, ou tout au moins les hauts responsables des Gardiens de la Révolution – les Pasdarans –, n’ont sans doute pas lu, ou essayé de comprendre, lorsqu’ils étaient au faîte de leur puissance, la Fable de La Fontaine, La Grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le Bœuf. S’ils l’avaient fait, ils auraient sans doute admis que ce n’est pas par le biais de l’idéologie, des slogans creux, des discours enflammés, du populisme, de la démagogie et, surtout, par la voie du terrorisme, qu’ils pouvaient se mesurer à des puissances possédant un potentiel, dans tous les domaines, à des dizaines d’années-lumière de leurs capacités « divines » réelles. S’ils étaient conscients des réalités de ce monde, ils se seraient montrés beaucoup plus réalistes dans leurs ambitions expansionnistes et géostratégiques. Dès le début des années 2000 des indices se sont succédé au fil des ans, mettant clairement en évidence que non seulement les Etats-Unis et Israël, mais également l’ensemble de la communauté internationale, y compris la Russie et les principaux pays de l’Union européenne, ne pouvaient en aucun cas agréer qu’un régime islamiste radical, affichant une posture belliqueuse, puisse posséder un armement nucléaire de pointe. Il ressort ainsi de documents officiels déclassifiés il y a quelques jours à Washington que lors d’une réunion qu’il avait tenue en juin 2001 en Slovénie avec le chef de la Maison Blanche, Georges W. Bush, le président Vladimir Poutine avait souligné qu’il était en possession d’indices crédibles indiquant explicitement que le régime iranien cherchait à se doter d’un armement nucléaire, exprimant devant le président américain ses vives inquiétudes à ce sujet. Lors d’une autre rencontre tenue entre les deux chefs d’Etat à la même période à la Maison Blanche, le président Bush avait souligné devant Poutine, dans une nette allusion à l’Iran, que « nous n’avons pas besoin d’extrémistes religieux qui soient en possession d’une arme nucléaire ». Il s’agissait là des premiers indices marquant l’émergence d’un long bras de fer diplomatique et médiatique qui opposera pendant plus de deux décennies la République islamique à la communauté internationale sur le programme nucléaire iranien. En 2006, 2007 et 2008, le Conseil de Sécurité de l’Onu devait dans ce cadre imposer des sanctions onusiennes à l’Iran (avec l’aval, donc, de la Russie et de la Chine) en raison de son obstination à poursuivre de manière suspecte le processus d’enrichissement de l’uranium à un rythme qui ne pouvait que déboucher sur l’acquisition de la Bombe. Depuis, les discussions fiévreuses en coulisses, les tractations diplomatiques, les négociations, se sont poursuivies en faisant pratiquement du surplace, l’objectif de Téhéran étant visiblement de gagner simplement du temps. Même l’accord de 2015 conclu sous l’égide de Barack Obama comportait des failles et ne faisait nulle mention, à titre d’exemple, de la production intensive de missiles balistiques par l’Iran, comme le réclamait le chef du Quai d’Orsay de l’époque, Laurent Fabius, qui prônait une position suffisamment ferme à l’égard de la République islamique. Mais Barack Obama faisait preuve de « vigilance » pour contrer toute tentative d’adopter une attitude trop sévère à l’égard des mollahs de Téhéran… On connait la suite des événements sur ce plan. Bien avant cette bataille diplomatique menée ainsi depuis le début des années 2000, Israël n’a pas hésité à passer à l’acte, sans s’encombrer de palabres stériles, et a bombardé en juin 1981 le réacteur nucléaire que l’Irak s’employait à mettre sur pied. Et en 2007, l’aviation israélienne effectuait un raid en Syrie contre un site nucléaire dans la région de Deir el-Zor. L’ensemble de ces indices confirmait de jour en jour la ferme détermination d’Israël, des Etats-Unis, des pays européens et même de la Russie à empêcher des pouvoirs autocratiques et, notamment, un régime aussi radical que celui des mollahs iraniens de mener à son terme un programme nucléaire dont la finalité militaire n’échappait à personne. En dépit de cette quasi-unanimité, la République islamique s’est obstinée pendant plus de deux décennies à investir des centaines de milliards de dollars dans un projet hautement stratégique dont la réalisation était manifestement chimérique, irrationnelle, voire totalement suicidaire au vu des réalités internationales. Cerise sur le gâteau : pour compléter sa posture suicidaire, l’Iran a entrepris, à coups d’investissements de dizaines de milliards de dollars, d’implanter et d’entretenir dans cinq pays et zones du Levant (y compris Gaza) des milices totalement inféodées aux Pasdaran. Il en a résulté une exacerbation de la tension séculaire entre sunnites et chiites, accompagnée d’une déstabilisation chronique de cette partie du monde dans le seul but de satisfaire les ambitions hégémoniques de l’appareil des Gardiens de la Révolution. Le tout enrobé d’une rhétorique anti-américaine, anti-occidentale, et d’une attitude belliqueuse à l’égard des pays du Golfe. A la lumière de la globalité de ces indices et considérations qui se sont accumulés pendant plus de vingt ans une question troublante vient à l’esprit : comment des dirigeants qui ambitionnaient de jouer un rôle-clé, un rôle prépondérant, à l’échelle de la région ont-ils pu faire preuve d’une telle cécité politique en se laissant convaincre qu’ils pouvaient impunément étendre leurs tentacules sans retenue, partout, en faisant fi des réalités sociétales, historiques, politiques, culturelles, et géopolitiques de la région du Levant. L’ouragan qui frappe aujourd’hui la capitale et de nombreuses villes iraniennes sont dans une large mesure la conséquence de cette obstination à se forger une dimension démesurée sans aucune mesure avec les capacités réelles du régime et le potentiel hors du commun de la partie adverse que les mollahs avaient la prétention de vouloir affronter.