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Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad
Publié oct. 11, 2026 - 12:53
Dans le contexte qui prévaut sur la scène syrienne, une question fondamentale se pose aujourd’hui avec acuité : qui a réclamé la restitution du Golan ? Qui voulez-vous que ce soit, sinon le président syrien Ahmed al-Charaa ? Mais pourquoi diable le président syrien a-t-il remis à l’ordre du jour le « cold case » du Golan, quand il avait tant d’autres priorités à gérer? Prendre le monde à témoin, lors de la réunion de l’Assemblée générale des Nations Unies le 23 septembre dernier, ne relevait pas, à ses yeux d’ex-jihadiste, d’un simple rappel du contentieux israélo-syrien remontant à juin 1967. Quelle mouche l’a donc piqué, alors que dans un entretien, la veille, il avait souligné que des négociations directes israélo-syriennes s’étaient déroulées sous l’égide américaine et que les deux parties avaient atteint 90 % d’un accord sécuritaire ? (1) Quelques dates … C’est que dans cette querelle, il y a une distinction à faire entre, d’une part, les territoires occupés depuis 1967 puis annexés en 1981 par l’État hébreu, et, d’autre part, les territoires du versant syrien du mont Hermon où s’est déployé Tsahal dans les heures qui ont suivi la chute du régime Assad, le 8 décembre 2024. Or qu’a dit Ahmed al-Charaa sinon que le Golan « restera syrien », en invoquant expressément la résolution 497 du Conseil de sécurité qui avait déclaré nulle et non avenue l’annexion israélienne de 1981 ? Cependant, l’intention du président syrien n’était nullement belliqueuse du moment qu’il réaffirmait l’attachement de Damas à l’accord de désengagement de 1974 et que, parallèlement, il exigeait le retrait des forces israéliennes aux positions d’avant le 8 décembre 2024. Mais Israël, qui ne s’encombre ni de principes juridiques ni de précédents jurisprudentiels, avait dès la chute du régime de Bachar el-Assad considéré ledit accord de désengagement comme invalide. Partant de là, Tsahal allait régler les problèmes à sa façon et se permettre, sous un prétexte ou un autre, de mener en territoire syrien environ 500 frappes aériennes, plus de 1 200 incursions et de 300 arrestations. Formulation onusienne et réaction israélienne La position syrienne, respectueuse de la légalité internationale, s’accordait parfaitement avec l’affirmation du secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres, qui traita en juillet dernier le débordement de l’occupation israélienne de « totalement inacceptable », le Golan demeurant à ses yeux terre syrienne. Mais pas plus que l’affirmation d’Antonio Guterres, la déclaration du président syrien à l’ONU n’allait être du goût des Israéliens. Leur ministre de la Défense Israël Katz rétorqua aussitôt en termes dénués d’ambiguïté que le plateau stratégique du Golan était « une partie intégrante et éternelle d’Israël » et, par conséquent, l’État hébreu ne saurait se retirer ni du mont Hermon ni de la zone de sécurité. Ces propos étaient assortis d’une mise en garde : en cas d’attaque syrienne contre Israël, "tout territoire que nous prendrons cette fois restera entre nos mains pour toujours, conformément aux lois de la guerre". Rivalité israélo-turque et convergence d’intérêts ? Les propos du chef de l’État syrien, qui étaient tout sauf menaçants, ne manquaient pas d’habileté. Al-Charaa ne réclamait pas le Golan sachant qu’il ne pouvait pas le reprendre par la force ; il se contentait de rappeler à cet égard les droits inaliénables de son pays. Mais tout cela s’est manifesté à un moment où les relations turco-israéliennes se détérioraient, Ankara cherchant à occuper la place laissée vacante par Téhéran sur le théâtre syro-libanais. Ce qui était inacceptable aux yeux de Tel-Aviv. Bachar el-Assad écarté de la scène, les choses s’étaient précipitées et les alliances renversées. Dès juin dernier, Washington encourageait le régime syrien à intervenir militairement contre le Hezbollah au Liban même. Ce qui aurait fait le jeu d’Israël. Mais ce fut Erdogan qui, semble-t-il, retint le bras d’Ahmed al-Charaa, alors que ce dernier avait plus d’une raison d’en découdre avec le parti de Dieu qui s’était massivement impliqué dans la guerre civile syrienne (2) ! Or voilà que Reuters vient de nous annoncer qu’en septembre dernier les représentants du Hezbollah et ceux du gouvernement syrien s’étaient retrouvés au moins une fois en Turquie pour régler leurs différends (3). Qu’est-ce à dire ? Damas étant quelque peu le proxy de la Turquie, cette dernière va jouer le rôle de médiateur et encourager ces contacts entre les adversaires de la veille, elle qui tient à l’intégrité territoriale de la Syrie. Ainsi, sous la férule néo-ottomane, al-Charaa va devoir enterrer la hache de guerre avec le parti des ayatollahs. Et l’on verra, face à l’adversaire israélien les intérêts de Damas et du Hezbollah progressivement converger. Mais jusqu’à quel point, me diriez-vous ? 1- À nous de rappeler qu’un accord de sécurité n’est pas un règlement territorial définitif, ni un traité de paix ! 2-Al-Charaa lui-même rappelait encore en juin 2026 que l'intervention du Hezbollah en Syrie constituait une « blessure » toujours ouverte. Mais il ajoutait que la Syrie était prête à s’asseoir à la même table que le Hezbollah si cela servait les intérêts de la Syrie et du Liban. 3- Selon certaines sources, Téhéran aurait été tenue à l’écart de ces négociations. Mais qui irait le croire et qui peut imaginer un Hezbollah se délestant de l’Iran ?
Culture
Portrait de l'auteur
Par Yasmina Comair - Publié oct. 11, 2026 - 03:41
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Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877. Kunsthalle Bremen.
Le Petit Palais consacre à Eva Gonzalès sa première grande rétrospective, depuis le 15 septembre et ce jusqu’au 24 janvier prochain, réunissant près de cent peintures, pastels et gravures. Unique élève d’Édouard Manet, contemporaine de Berthe Morisot et Mary Cassatt sans jamais véritablement appartenir au groupe impressionniste, elle fut surtout une femme qui sut se frayer un chemin dans un XIXe siècle qui en laissait peu aux artistes de son sexe. Remarquablement construite, l’exposition est aussi émouvante : derrière l’élève, le modèle, l’épouse et la mère, elle laisse apparaître, œuvre après œuvre, une artiste peintre qui conquiert sa liberté. Le Réveil, 1877. Il est des artistes que la postérité enferme dans une œuvre, d’autres dans une relation. Pour Eva Gonzalès, ce fut Manet. Elle fut son élève, la seule officiellement reconnue, ainsi que son modèle lorsqu’elle fut immortalisée par ce dernier en 1870 dans une longue robe blanche, assise devant son chevalet. Cette proximité essentielle aura pourtant longtemps laissé son travail dans l’ombre du maître. Le parcours du Petit Palais a l’intelligence d’expliciter cette case départ pour mieux nous en éloigner. Au fil des salles, les délicatesses héritées de Charles Chaplin rencontrent les noirs et la modernité de Manet, avant que la touche ne s’élargisse, que les fonds ne s’allègent et que l’air des plages normandes n’entre presque physiquement dans la toile. Ce que l’on regarde alors n’est plus seulement l’évolution d’une peinture, mais la conquête laborieuse d’une voix. Devenir peintre quand on naît femme Cette conquête commence bien avant Manet. Car avant de s’affranchir de ses maîtres, Eva Gonzalès dut se dégager de ce que son époque avait prévu pour elle. Née à Paris en 1847, fille de l’écrivain et journaliste Emmanuel Gonzalès et de la musicienne Célina Ragut, Eva grandit dans une bourgeoisie cultivée où les arts font naturellement partie de l’éducation. Elle joue elle-même plusieurs heures de piano par jour et aurait pu demeurer cette jeune femme accomplie à laquelle son milieu autorisait volontiers les arts, pourvu qu’ils restent un agrément. Mais Eva choisit la peinture comme une destinée. Or, au XIXe siècle, les portes de l’École des Beaux-Arts restent fermées aux femmes. Elles doivent apprendre ailleurs, dans des ateliers privés, et c’est auprès de Charles Chaplin qu’Eva se forme à partir de 1866. Le Petit Palais accompagne d’ailleurs son parcours d’un fil intitulé Une vie d’artiste au féminin, rappelant combien devenir peintre lorsque l’on était une femme supposait déjà de contourner les règles d’un monde pensé essentiellement par les hommes. Les premières œuvres en conservent une grâce presque poudrée. Dans La Demoiselle, comme dans Les Deux Sœurs ou La Toilette, les étoffes sont précieuses, les couleurs tendres, les gestes retenus. Une sœur arrange les cheveux de l’autre et, dans cette scène intime, apparaît déjà l’une des présences les plus constantes de l’œuvre de Gonzalès: Jeanne, sa cadette, qui sera tour à tour modèle, élève, confidente et presque double. Elle traverse sa peinture au fil des années, le visage penché ou le regard ailleurs, offrant à Eva un territoire familier où chercher, essayer et, peu à peu, s’inventer. Les Deux Sœurs ou La Toilette, vers 1866-1868. Dans l’ombre de Manet, trouver sa lumière Lorsque Gonzalès rencontre Manet en 1869, elle a vingt-deux ans et sa peinture change de respiration. Les délicatesses apprises chez Chaplin ne disparaissent pas tout à fait, mais elles rencontrent la profondeur des noirs, la franchise du trait et cette manière si moderne de laisser le pinceau exister sur la toile. Gonzalès regarde beaucoup son maître, bien sûr ; pourtant, à mesure que l’exposition avance, ce qui émeut est justement de la voir s’en éloigner, presque imperceptiblement, jusqu’à ce que l’influence cesse d’être une ombre pour devenir un héritage. Une Loge aux Italiens, vers 1874, en est l’un des plus beaux exemples. Jeanne y pose auprès d’Henri Guérard, futur mari d’Eva, dans l’obscurité veloutée d’une loge de théâtre. Refusé au Salon de 1874, le tableau est alors critiqué précisément pour ce que certains considèrent comme l’influence excessive de Manet. Gonzalès ne renonce pas : elle l’expose dans son atelier, le reprend, puis le présente de nouveau au Salon en 1879, où il est cette fois accepté. Il y a déjà, dans cette obstination tranquille, quelque chose de sa liberté : recevoir, transformer, essuyer le refus et revenir. Une Loge aux Italiens, vers 1874, musée d’Orsay. De Manet, il subsiste pourtant dans son œuvre quelque chose de plus délicat encore que les noirs, les cadrages ou la modernité des sujets: les violettes. Elles reviennent dans L’Indolence, puis dans Le Réveil, posées près du lit au milieu de la blancheur des draps. La fleur appartient à l’univers pictural de Manet et le parcours du Petit Palais invite précisément à lire ces bouquets comme un rappel du maître. Chez Gonzalès, ces petites touches mauves deviennent ainsi un écho discret : non plus une influence qui s’impose, mais une mémoire qui demeure. Quelques fleurs, presque rien ; comme si Manet pouvait rester présent sans désormais lui faire d’ombre. Quand la peinture prend l’air À Dieppe, Honfleur ou Grandcamp, la peinture s’ouvre alors à une autre lumière. Dans Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877- 1878, quelques herbes, un panier, deux enfants et un ciel suffisent. La matière devient plus rapide, presque inachevée par endroits, comme s’il fallait moins décrire le paysage que retenir l’instant avant que la lumière ne change. Enfants dans les dunes de sable, Grandcamp, vers 1877-1878, National Gallery of Ireland. Gonzalès n’a jamais participé aux expositions impressionnistes et préféra, comme Manet, continuer à se confronter au Salon. Sa peinture rejoint pourtant ici naturellement certaines de leurs recherches, non par appartenance à un groupe, mais parce que l’air et la lumière semblent lui imposer une nouvelle manière de voir. Les contours se font moins sages, le geste plus libre ; quelque chose s’est défait du fini précieux de ses débuts sans jamais perdre cette douceur très particulière qui lui appartient. La transformation devient presque tangible. Ce n’est plus seulement une élève qui maîtrise ce qu’on lui a enseigné, mais un peintre qui commence à choisir ce qu’elle souhaite en conserver et ce dont elle peut désormais se passer. Ces femmes qui regardent ailleurs Dans La Promenade à âne, vers 1880-1882, Jeanne et Henri Guérard sont à nouveau réunis, mais nous sommes loin du raffinement contenu des premières années : les touches se sont élargies, le fond s’esquisse plus qu’il ne se décrit et la peinture ne ressent plus la nécessité de tout achever. Jeanne, juchée sur l’animal, détourne le regard. La Promenade à âne (Henri et Jeanne) vers 1880-1882, Bristol Museums & Archives. Ce regard ailleurs pourrait presque devenir le fil secret de l’exposition, tant les femmes d’Eva Gonzalès semblent peu préoccupées par celui que l’on porte sur elles. Elles lisent, rêvent, se coiffent, s’éveillent, s’abandonnent dans un fauteuil ou sur un lit, contemplent ce qui se trouve hors du tableau. Elles sont élégantes sans être décoratives, présentes sans se donner tout à fait. Elles possèdent une intériorité à laquelle le spectateur n’a pas entièrement accès et c’est peut-être là, sans manifeste ni revendication, que la peinture de Gonzalès nous paraît aujourd’hui si moderne. Car sa liberté ne fut jamais spectaculaire. Eva Gonzalès ne vécut pas en marge de son monde : elle en connaissait les usages, épousa Henri Guérard en 1879 et devint mère. Mais elle continua à peindre, à exposer, à se confronter au jugement et au refus, dans un siècle où la carrière d’une femme artiste demeurait fragile. La présence, dans le parcours, du Goûter de Marie Bracquemond donne à cette réalité un relief particulier. Sa sœur Louise y est absorbée par sa lecture, dans un univers qui dialogue merveilleusement avec celui de Gonzalès. Pourtant, les trajectoires divergent : Bracquemond finira progressivement par renoncer à exposer, dans un contexte conjugal peu favorable à sa peinture. Le rapprochement, sans être appuyé, dit beaucoup. Pour une femme du XIXe siècle, apprendre à peindre était déjà une conquête ; continuer à peindre pouvait en être une autre. Eva Gonzalès, elle, continue. Non pas dans le fracas d’une rébellion, mais avec cette détermination silencieuse qui semble parcourir toute son œuvre. Sa liberté se construit à l’intérieur même des cadres de son époque : ceux de son sexe, de son milieu, du Salon, de ses maîtres. Elle ne les fracasse pas ; elle les déplace suffisamment pour s’y ménager son propre espace. Une liberté interrompue Le destin lui laissera pourtant peu de temps pour poursuivre cette conquête. Le 19 avril 1883, elle donne naissance à son fils Jean-Raimond. Manet meurt le 30 avril. Six jours plus tard, le 6 mai, Eva succombe à une embolie. Elle n’a que trente-six ans. Deux ans plus tard, une exposition posthume lui est consacrée dans les salons de La Vie moderne ; puis le temps fera lentement son travail d’effacement. Cette fin brutale donne aux dernières salles une émotion particulière. On vient de regarder une peinture s’ouvrir au moment même où l’on sait combien soudainement la vie va se refermer. Et c’est sans doute là que la construction de cette rétrospective trouve sa plus grande justesse : près de cent œuvres ne racontent pas seulement une carrière, elles rendent perceptible un mouvement, celui d’une femme qui apprend de Chaplin, admire Manet, conserve de l’un une certaine douceur, de l’autre la modernité du regard et quelques violettes, avant de trouver peu à peu sa propre lumière. On quitte ainsi le Petit Palais avec le sentiment d’avoir rencontré bien davantage que « l’unique élève de Manet ». Un peintre, bien sûr, mais aussi une femme qui, sans discours ni posture, aura refusé que les limites de son siècle deviennent les siennes. Eva Gonzalès ne s’est pas affranchie des carcans de son époque en les fracassant. Sa liberté fut plus subtile, et peut-être plus difficile : apprendre, toile après toile, à devenir elle-même à l’intérieur des limites que son époque avait tracées pour elle. Eva Gonzalès. Parcours d’une artiste libre, au Petit Palais, Paris jusqu’au 24 janvier 2027.
Un Œil sur l'évènement
Portrait de l'auteur
Par Hisham Dibsi - Publié oct. 10, 2026 - 16:38
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De «Tempête décisive» à «L’Aube du Yémen» La distance qui sépare «Tempête décisive» de «L’Aube du Yémen» ne se résume pas à onze années de guerre au Yémen. Elle représente un parcours politique et stratégique marqué par une accumulation d’échecs, des modifications des rapports de force et des transformations de la place du Yémen dans le conflit régional, jusqu’à cette situation où la sécurité de la mer Rouge et du détroit de Bab el-Mandeb est devenue partie intégrante des calculs de guerre et de ses possibles dénouements. Lorsque l’Arabie saoudite a lancé l’opération «Tempête décisive», en mars 2015, l’objectif affiché était de rétablir l’autorité reconnue par la communauté internationale et d’enrayer l’expansion des Houthis après leur prise de Sanaa et leur progression vers Aden. L’intervention apparaissait comme une tentative d’empêcher l’effondrement d’une configuration politique et sécuritaire dont Riyad jugeait le maintien indispensable pour protéger ses frontières méridionales et empêcher que le Yémen ne devienne une base d’influence hostile sur le flanc sud du royaume. Mais les années suivantes ont montré que la supériorité aérienne ne suffisait pas, à elle seule, à faire émerger un pouvoir politique stable, que la reconquête de positions ne signifiait pas nécessairement le rétablissement de l’État et que l’affaiblissement militaire d’un adversaire n’entraînait pas automatiquement la disparition de sa capacité à conduire le conflit. Les Houthis ont conservé le contrôle de Sanaa et de vastes régions du nord du Yémen, tandis que les forces qui leur étaient opposées souffraient de leurs divisions et de la multiplicité de leurs centres de décision. Parallèlement, la crise humanitaire et économique continuait d’épuiser la société yéménite. Le problème ne résidait pas seulement dans la dimension militaire, mais dans le fossé entre les objectifs déclarés de la guerre et la capacité à traduire les résultats obtenus sur le terrain en un règlement politique viable. C’est là que réside l’un des principaux enseignements de cette première expérience: on ne peut reconstruire un État par la seule reconquête du territoire lorsque le pouvoir demeure partagé entre des forces rivales et que les institutions restent tributaires des allégeances militaires et des calculs régionaux. C’est dans cette perspective qu’il convient d’examiner l’opération «L’Aube du Yémen», lancée par les forces gouvernementales yéménites en octobre 2026, avec le soutien de l’Arabie saoudite, dans un contexte d’intensification des affrontements sur la côte occidentale et dans des zones présentant une importance stratégique pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. De la gestion de la guerre à la modification de ses paramètres Ce qui distingue la situation actuelle, c’est que la bataille ne se limite plus aux lignes de front à l’intérieur du Yémen. Le front yéménite est désormais étroitement lié à la sécurité de l’Arabie saoudite, aux intérêts du commerce international et aux rivalités régionales pour le contrôle des voies maritimes. Bab el-Mandeb n’est donc plus simplement un détroit bordé par les côtes yéménites. Il est devenu un point névralgique d’une équation sécuritaire et économique qui dépasse le Yémen lui-même. C’est ainsi que l’on peut comprendre le déplacement du centre de gravité vers la côte occidentale et les régions environnant le détroit. La reconquête de ces positions ne vise pas seulement à réduire l’étendue des territoires contrôlés par les Houthis, mais aussi à limiter leur capacité à utiliser la géographie yéménite comme moyen de pression sur l’Arabie saoudite et la navigation internationale. Cette évolution soulève toutefois une question fondamentale: Riyad cherche-t-elle à reprendre le contrôle des positions stratégiques et à sécuriser ses frontières et ses voies maritimes, ou entend-elle remodeler les rapports de force au Yémen afin d’imposer un règlement politique à des conditions différentes? Ces trois objectifs peuvent s’inscrire dans une même stratégie, mais chacun répond à des exigences distinctes. La sécurisation d’un détroit maritime peut être obtenue au moyen d’une opération militaire relativement limitée. Mettre fin au contrôle des Houthis sur Sanaa nécessite, en revanche, une campagne plus vaste et plus complexe, tandis que la construction d’un règlement durable exige de surmonter les divisions yéménites, et non de se contenter de modifier les lignes de contrôle. Tel est le véritable défi de «L’Aube du Yémen»: l’opération parviendra-t-elle à établir un lien entre la force militaire, la légitimité politique et la reconstruction des institutions de l’État, ou verra-t-on se reproduire le fossé qui a marqué les années de guerre précédentes? Bab el-Mandeb: une géographie qui a bouleversé les calculs de guerre L’évolution des affrontements montre que le contrôle de la côte occidentale est devenu l’un des principaux enjeux de la bataille. Mais l’annonce de la reconquête de positions stratégiques ne suffit pas, à elle seule, à établir la réalité du contrôle sur le terrain, pas plus qu’elle ne garantit la capacité à conserver ces positions. Les sites côtiers nécessitent des forces capables de protéger les lignes d’approvisionnement et d’empêcher l’adversaire de les reprendre ou de les menacer depuis d’autres fronts. Les échanges d’attaques visant des installations saoudiennes ont également montré que les affrontements ne se déroulent pas à sens unique. Plus les objectifs militaires et économiques prennent de l’importance, plus la probabilité de représailles sur un espace géographique élargi augmente. La bataille pourrait ainsi passer d’une tentative de sécurisation de la navigation à une guerre d’usure réciproque, où les considérations militaires se mêleraient aux enjeux économiques, aériens et énergétiques. La question ne consiste donc pas seulement à savoir qui contrôle Bab el-Mandeb à un moment donné, mais qui dispose des moyens de garantir durablement sa sécurité et d’empêcher qu’il ne soit utilisé comme instrument de pression politique et militaire. Les Houthis et le dilemme des forces adverses On ne peut considérer les Houthis comme une force qui disparaîtrait à la seule perte de quelques positions. Au fil des années de guerre, ils ont accumulé une expérience militaire et organisationnelle, tiré parti de leur contrôle sur les institutions et de vastes territoires et développé des moyens de pression qui dépassent les fronts terrestres. Leurs liens avec l’Iran confèrent également une dimension régionale aux affrontements, même s’il serait erroné de réduire l’ensemble du mouvement yéménite à cette relation en négligeant ses racines locales. Le défi auquel sont confrontées les forces gouvernementales ne consiste pas uniquement à progresser vers des positions déterminées, mais à transformer ces avancées en une modification durable des rapports de force. Cela exige une coordination entre les différentes formations militaires, une unité de décision, une gestion politique des territoires reconquis et la prise en compte des intérêts locaux qui influent sur la poursuite ou l’arrêt des combats. C’est ici qu’apparaît le dilemme des forces opposées aux Houthis. Le gouvernement et le Conseil de direction présidentiel ne sont pas les seuls acteurs en présence. Il existe également des forces sudistes porteuses de leur propre projet politique, des formations militaires disposant d’assises et d’intérêts distincts, ainsi que des forces locales sur la côte occidentale, à Marib et à Taëz. Ces différents acteurs peuvent s’entendre sur la nécessité de combattre les Houthis, sans pour autant partager la même conception de l’État à venir ou de la répartition du pouvoir et des richesses. L’unification de ces forces n’est pas une simple question d’organisation secondaire, mais une condition politique et militaire de toute transformation durable. Une avancée sur le terrain qui ne reposerait pas sur un consensus concernant l’administration des territoires reconquis pourrait ouvrir la voie à de nouveaux conflits et reproduire les divisions sous d’autres formes. La leçon restée en suspens après «Tempête décisive» L’expérience a démontré que la guerre au Yémen ne se réduit ni à un affrontement entre l’Arabie saoudite et les Houthis, ni à une lutte entre influences arabe et iranienne. Elle est aussi une crise de l’État, l’effondrement d’une transition politique, une compétition pour le pouvoir et les ressources, ainsi qu’un conflit entre différentes conceptions de l’avenir du Yémen. C’est pourquoi la comparaison entre «Tempête décisive» et «L’Aube du Yémen» ne devrait pas porter sur l’ampleur des frappes aériennes ou le nombre de positions reconquises, mais sur les différences entre les objectifs, les circonstances et la capacité à transformer la puissance militaire en résultats politiques. La première expérience n’a pas réussi à mettre fin à la guerre ni à reconstruire un pouvoir central stable. Quant à la nouvelle opération, elle fait face à une épreuve encore plus complexe: reprendre l’initiative dans un contexte de divisions yéménites accumulées, de menaces transfrontalières et de voies maritimes devenues partie intégrante des calculs du conflit régional. Si «L’Aube du Yémen» constitue un véritable tournant, ce ne sera pas simplement parce qu’une opération militaire aura été lancée ou qu’un front aura progressé, mais parce que les rapports de force pourraient évoluer de manière à ouvrir une possibilité politique jusque-là inaccessible. En revanche, si les objectifs militaires demeurent dissociés d’un projet d’État, cette nouvelle phase pourrait se solder par une modification des lignes de front sans changement de la nature même de la crise. C’est ici que commencent les questions les plus difficiles, auxquelles sera consacrée la deuxième partie: que cherche réellement l’Arabie saoudite dans cette nouvelle guerre? Quelles sont les limites du rôle iranien? Les forces yéménites peuvent-elles construire un partenariat politique qui dépasse leurs divergences? Et quelle voie pourrait conduire à mettre fin à la guerre, plutôt qu’à la reconduire dans un nouveau cycle?
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Dékhomeinisation
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

L’image désormais iconique de cette jeune femme réduisant en flammes le portrait de l’ayatollah Khamenei pour allumer sa cigarette en dit, symboliquement, beaucoup : la théocratie iranienne est morte et enterrée. Ce n’est plus qu’une question de temps. Certes, le pouvoir iranien peut encore réprimer, interpeller, torturer, violer, exécuter et massacrer allègrement, comme il l’a fait sans cesse depuis la Révolution verte de 2008. Mais il n’en reste pas moins que le mur de la peur est définitivement tombé, cette fois - comme le prouve, du reste, la perte de contrôle du régime sur certaines villes, fait inédit depuis la révolution islamique elle-même. Le régime des mollahs pousse son dernier râle. Le récit qui l’a porté depuis 1979 s’est vidé de sa substance, et le pouvoir qui en est issu ne tenait plus d’ailleurs que par la contrainte, la peur et l’invocation mécanique d’un passé mythifié auquel plus personne ne croyait, à part sans doute quelques fidèles de Qassem Suleimani au Liban et en Irak. Ce à quoi le monde entier assiste actuellement n’est autre que l’épuisement d’un modèle politique qui a cessé de produire du sens depuis plusieurs décennies. La contradiction est désormais frontale. D’un côté, le pouvoir s’est irrémédiablement engoncé dans une logique de plus en plus dictatoriale, figée dans une théologie politique devenue purement instrumentale, servant de couverture à un modèle de corruption doublé d’hypocrisie rigoriste. La perversion érigée en credo de pouvoir. De l’autre, une société en mouvement, traversée par une jeunesse qui ne se vit plus comme héritière d’une révolution, mais comme prisonnière d’un régime. La vitalité en marche. Plus le monde devenait moderne, connecté, poreux, et plus la République islamique se repliait sur une lecture autoritaire et archaïque du politique. Cette jeunesse éviscérée chaque décade, soulèvement après soulèvement, et sacrifiée sans cesse sur l’autel de la révolution et son exportation depuis plusieurs décennies, aspire désormais à autre chose . Et rien ne peut entraver son avidité de progrès. Le fossé n’était plus réductible, et tous les appels à la sacro-sainte « unité pour préserver l’exploit révolutionnaire », longtemps mot-clé de la survie du régime, ne pouvaient plus suffire. Ladite « unité » n’opérait plus comme principe supérieur capable de justifier les sacrifices imposés au nom de la nation ou de l’islam. Lorsqu’elle est dissociée de la liberté, l’unité cesse d’être un ciment et devient une injonction vide, voire une violence symbolique. Or la société iranienne n’est plus prête à suspendre indéfiniment ses aspirations au nom d’un ordre qui ne garantit plus ni justice, ni dignité, ni avenir. Le régime continue pourtant à fonctionner comme si la révolution demeurait un absolu indiscutable. Il persiste à nier la réalité sociale au nom du primat révolutionnaire, comme si l’acte fondateur de 1979 suffisait à légitimer éternellement le pouvoir. Pourtant, il y a belle lurette que, refusant de se confronter au réel, cette révolution s’était transformée en dogme, puis en appareil de domination. La rupture est désormais consommée, même si un régime monolithique comme celui qui est au pouvoir à Téhéran ne pourra jamais le comprendre. Ce qui avait fait la force initiale du khomeynisme, il faut le rappeler, n’était pas tant la promesse d’un ordre islamique que la dénonciation d’un pouvoir perçu comme illégitime parce que subordonné à l’Occident. L’alliance du chah avec les puissances occidentales avait fourni au mouvement révolutionnaire un adversaire clairement identifiable, permettant de fédérer des courants idéologiques et sociaux hétérogènes autour d’un rejet commun. La révolution se présentait alors comme une réappropriation de la souveraineté nationale. Avant que Khomeini ne décide d’en faire un goulag. Mais ce ressort est désormais inopérant. L’Occident n’est plus le point d’ancrage symbolique du conflit, comme elle l’avait été pointée du doigt en 1979 pour fédérer contre le régime répressif du Chah. Il n’est ni le modèle à imiter, ni l’ennemi structurant. Le régime iranien est défectueux sans lui. Il est défectueux en lui-même. En s’acharnant à accuser l’Occident d’être à l’origine de la contestation actuelle, le pouvoir commet une double erreur. Il nie l’autonomie politique de sa propre société, et il révèle, paradoxalement, l’étendue de sa faillite interne. Il accélère sa propre chute en se montrant totalement déconnecté de la réalité. Exactement l’erreur commise par Assad en 2011, lors des débuts de la révolution syrienne. Le régime iranien affronte aujourd’hui la nouvelle réalité de l’Iran. Elle s’appelle liberté et modernité, mais pas forcément selon le modèle occidental, comme il cherche stupidement à le faire croire pour tenter de recréer une pseudo unité contre les manifestants. Khamenei et ses affidés semblent ignorer que l’histoire de l’Iran remonte à bien plus loin que 1979, et que la Perse est trop fière pour copier des modèles prêt-à-porter : elle trouvera sa propre voie vers la modernité, loin de la flagornerie perverse et criminelle des mollahs et de leurs anathèmes imbéciles. Du reste, cette accusation de « collusion avec l’Occident » ne renforce pas la légitimité du régime : elle ne fait que l’éroder davantage. Elle revient à dire que le pouvoir est incapable de produire une adhésion endogène, qu’il ne se maintient qu’en désignant des ennemis imaginaires pour masquer sa déconnexion radicale d’avec la société réelle. Diaboliser sa jeunesse, la présenter comme manipulée ou aliénée, c’est en effet reconnaître implicitement que le lien entre gouvernants et gouvernés est rompu. De fait, la rupture est aussi morale. Le pouvoir iranien s’est éloigné depuis longtemps des principes qui fondaient, dans la tradition persane autant que dans la pensée politique classique, la légitimité du souverain : le dâd o dahéch , la justice et la générosité. En s’en éloignant, il a nécessairement compromis l’ âbâdâni , la prospérité, et perdu le khérad , la sagesse. Dans cette perspective, un pouvoir privé de justice, de générosité et de sagesse est condamné, tôt ou tard, à être renversé. Il a basculé dans l’inflation de son égo jusqu’à la démence. Il doit tomber. Et, effectivement, la démesure est devenue la norme. La répression est devenue un mode de gouvernement, l’obsession sécuritaire a remplacé toute vision politique. La violence, exercée sans retenue, traduit moins une force qu’une peur profonde : celle d’un régime qui sent, encore une fois, que son autorité ne repose plus sur l’adhésion, mais sur l’inertie et la contrainte. Le vilayet e-faqih n’a plus de légitimité, en dehors des cercles corrompus ou idéologiques qu’il gouverne, ou de quelques hordes de citoyens chiites arabes endoctrinés au cœur des satrapies en ruines du Proche-Orient. Dans ce contexte, la liberté, l’ âzâdi , cesse d’être une abstraction. Elle devient une nécessité vitale. Lorsque la justice n’est plus assurée, la révolte n’est plus désordre, mais devient salutaire. Le niveau d’injustice atteint en Iran est désormais trop élevé pour que l’exigence d’ordre, pourtant centrale dans toute construction politique, et qui a longtemps prévalu en Iran au mépris de la liberté, continue d’opérer comme principe de stabilisation. L’ordre sans justice n’est plus perçu comme protecteur, mais comme oppressif . Instable. Déficient. Certes, la dékhomeinisation en cours ne signifie pas nécessairement la disparition de toute référence religieuse dans l’espace public iranien. Elle signifie plutôt la fin d’un modèle où la religion, instrumentalisée par le pouvoir, prétend gouverner contre la société. Ce qui s’effondre en fait aujourd’hui, c’est l’utopie révolutionnaire elle-même. Sous le poids de la régression économique, des aventures impérialistes coûteuses, de la corruption systémique et du totalitarisme idéologique, l’islamisme politique, transformé en projet d’hégémonie sur la personne, la communauté et la société, a perdu sa capacité à répondre aux attentes d’une société complexe, instruite et connectée. Il ne produit plus de cohésion, rien que du ressentiment. Il ne produit plus de rêve ou de sentiment d’exaltation. Il est réduit à sa plus simple expression : un vampire hideux qui se nourrit du sang d’une communauté au nom d’un projet de pouvoir personnel. Ce Nosferatu insatiable, c’est le vali e-faqih. Et il est grand temps qu’il finisse dans la poubelle de l’Histoire. Ou, mieux encore, qu’il se désintègre définitivement en fumée sous les yeux de son pire cauchemar : le sourire rebelle et libre des manifestantes iraniennes dévoilées.

Décombres et Résistance à tous crins
Par
Youssef Mouawad
Publié

On a toutes les raisons d’appréhender le vocable « debellatio » . Ce terme juridique barbare définit, en droit international, la subjugation d’un État et son éradication par la violence armée. Il désigne une situation d’anéantissement militaire, politique et juridique d’un pays donné par des combats ravageurs : situation qu’a connue Carthage à la fin des guerres puniques, tout comme l’Allemagne nazie à la chute de Berlin en mai 1945. Et le Liban alors, ne risque-t-il pas de connaître pareil sort pour soi-disant « faits de résistance » du Hezb ? Une normalisation, mais à quel prix ? Est-ce à dire que les Accords d’Abraham, pour arrimer notre pays à leur convoi triomphal, sont conditionnés par un debellatio préalable , c’est-à-dire par une subjugation des zones rétives à la pax americana ? Ces conventions internationales, intervenues en 2020 entre Israël et des pays du Golfe, ont en effet amorcé une dynamique de normalisation diplomatique, économique et sécuritaire entre des régimes arabes et l’État hébreu. Et, ce faisant, elles ont rejeté dans une opposition farouche les partisans du front de la « récalcitrance » ( al-moumana’a ), à savoir l’Iran et ses trois « H », le Hamas, les Houthis et le Hezbollah*. Ce processus s’étant enclenché, le Liban aura tôt ou tard à choisir sa voie. Or le Hezb ne peut s’accommoder d’un tel « expédient », qui ne prendrait pas en compte les intérêts de son commanditaire iranien. Il va donc jouer le rôle de l’empêcheur de tourner en rond tant qu’un compromis ne sera pas conclu entre les États-Unis et la république des mollahs, si jamais compromis il y a. Bien entendu, dans la partie de bras de fer qui se déroule, le programme nucléaire iranien a d’ores et déjà remplacé une question palestinienne passée à la trappe. Natanz, Fordow et d’autres sites nucléaires constituent désormais la pierre d’achoppement sur la voie de l’apaisement régional. Changement de paradigme Reprenons : si les Accords d’Abraham risquent de nous coûter cher, à nous Libanais, c’est qu’ils nous mènent sur la voie de la normalisation. Ce qui « bouleverserait l’équilibre traditionnel basé sur une solidarité arabe », une solidarité soudée dans l’hostilité à Israël. En somme, ces Accords, s’ils étaient mis en œuvre, entraîneraient un changement de paradigme ! Cela dit, le Hezb, qui tient l’État libanais à la gorge, ne peut s’accommoder d’une renonciation à la lutte armée. Et à moins de recevoir le mot d’ordre de Téhéran, il ne va pas rendre ses armes : elles constituent sa raison d’être et définissent son modus operandi . Dans son optique récalcitrante, plutôt résister en soutien à l’Iran et plutôt vivre le martyre de Gaza que de se plier aux exigences de la paix ! L’attrait des décombres Nuance cependant : pour ce qui est du Hezb , ce n’est que métaphoriquement que l’on peut avoir recours au concept de debellatio . Juridiquement, cela ne se conçoit pas, le parti de Dieu n’étant pas un État, mais juste une organisation politico-militaire. Cependant, cette objection valable ne constitue en réalité qu’une esquive rhétorique. Car ce serait méconnaître le fait que ce parti iranien a investi tous les niveaux du pouvoir libanais et s’y est retranché. Dans sa surenchère, ne serait-il pas tenté d’entraîner notre pays dans un maelström, ce tourbillon impétueux qui emporte tout sur son passage. Que ce soit sous la forme d’un choc frontal avec Israël ou avec le régime syrien ou autrement sous la forme d’une guerre civile insensée et ravageuse. L’attrait du Hezb pour les décombres n’est pas à souligner ! *La Syrie ne figurant plus sur la liste des inféodés.

Amorce de détente entre la Colombie et les USA

Bogota, Colombie, de Maxime Pluvinet Un développement impromptu intervenu au milieu de cette semaine pourrait se répercuter de manière notable sur la suite des événements en cours en Amérique latine. Une amorce de détente se profile (timidement) à l’horizon entre les États-Unis et la Colombie, alors que les relations entre les deux pays sont particulièrement tendues depuis plusieurs mois. Accusé par Washington de faciliter l’action des narcotrafiquants dans le continent américain, notamment à destination des États-Unis, le président colombien, Gustavo Petro, a été récemment la cible de sanctions américaines. Cette tension bilatérale est montée de plusieurs crans à la suite de l’opération « coup de poing » effectuée le 3 janvier dernier à Caracas par des forces américaines. Cette intervention avait abouti à l’arrestation par une unité de commando US du président vénézuélien Nicolás Maduro qui avait été extradé vers les USA. A la suite de cette attaque musclée, le président Donald Trump avait pointé du doigt le chef de l’Etat colombien, laissant entendre qu’il pourrait être l’une des prochaines cibles, dans le cadre de la lutte contre le narcotrafic. Mais un développement inattendu s’est produit sur ce plan au cours des dernières quarante-huit heures : alors que le président Petro s’apprêtait à prononcer un discours incendiaire et à tirer à boulets rouges sur l’Administration Trump, un entretien téléphonique a eu lieu entre le chef de la Maison Blanche et le président colombien. Selon des sources dignes de foi à Bogota, cet entretien téléphonique s’est déroulé dans une atmosphère détendue et sereine. De ce fait, le discours de Petro a été beaucoup moins virulent que les observateurs s’y attendaient. Dans les milieux diplomatiques à Bogota on indique que ce revirement marque l’amorce d’un dégel entre les États-Unis et la Colombie. Un processus de discussions franches et de pourparlers aurait été entamé « avec la bénédiction de l’Arabie saoudite et de certains pays européens », croient savoir les milieux diplomatiques en question. Une réunion s’est notamment tenue au ministère colombien des Affaires étrangères avec un représentant de l’Administration Trump. « Il s’agit là d’un premier pas sur la voie d’un long processus de dialogue bilatéral qui doit porter sur plusieurs dossiers de première importance, dont notamment la levée des sanctions contre le président Petro qui devrait pouvoir se rendre à Washington afin de mener des négociations avec le président Trump », affirme une source diplomatique de haut rang à Bogota. Cette dynamique, si elle se confirme et qu’elle est menée à son terme, introduira, à n’en point douter, une nouvelle donne de taille dans la délicate partie d’échecs à caractère géopolitique qui se joue présentement dans le continent américain.

Les risques d'instabilité du régime iranien et ses répercussions sur le Hezbollah et le Liban

La question de l'avenir du régime iranien se pose aujourd'hui non pas comme une question théorique, mais comme la conséquence de l'accumulation de crises internes et de pressions externes sans précédent depuis l'instauration de la République islamique en 1979. Cependant, l'importance de cette question réside non seulement dans le sort de Téhéran, mais aussi dans les répercussions de tout changement au sein du centre de décision iranien sur ses structures régionales, notamment le Hezbollah au Liban, considéré comme le modèle le plus abouti d'« arme fonctionnelle » au-delà des frontières iraniennes. Premièrement : La nature de la relation entre l'Iran et le Hezbollah L'impact de tout bouleversement du régime iranien sur le Hezbollah ne peut être analysé sans une description précise de la nature de la relation entre les deux. Cette relation : • N'est pas une alliance politique de circonstance. • Ne se limite pas à un soutien financier ou militaire. • Repose sur un lien idéologique, organisationnel et stratégique. Le Hezbollah a émergé dans le contexte de l'exportation de la révolution et s'est développé selon la doctrine de la « Tutelle du juriste islamique » (Wilayat al-Faqih), qui confère à son autorité suprême un caractère supranational. Par conséquent, toute modification au sein de ce centre d'autorité se répercute non seulement sur le niveau des ressources, mais aussi sur la légitimité du rôle, de la fonction et du pouvoir de décision. Deuxièmement : Le régime iranien entre résilience sécuritaire et érosion structurelle Le régime iranien démontre une capacité manifeste à contrôler la population grâce à : • La cohésion des Gardiens de la révolution. • Le contrôle des secteurs clés de l'économie rentière. • La gestion de la répression à un coût calculé. Cependant, cette cohésion masque une érosion structurelle qui se manifeste par : • Un déclin de la légitimité populaire. • La rupture du contrat social. • La transformation de l'idéologie, d'une force mobilisatrice en un fardeau. • Une division silencieuse au sein des élites entre la logique de l'État et celle de la révolution perpétuelle. Ce modèle, structurellement, ressemble aux systèmes idéologiques historiques qui ne se sont pas effondrés au plus fort des protestations, mais plutôt au moment où ils ont perdu la capacité de gérer leurs contradictions internes. Troisièmement : Comparaison historique – Leçons à appliquer 1. L'Union soviétique L'Union soviétique ne s'est pas effondrée à la suite d'une révolution populaire directe, mais plutôt en raison de : • Un épuisement économique prolongé. • L'incapacité de réformer l'idéologie de l'intérieur. • La perte de contrôle sur la périphérie avant l'effondrement du centre. Les partis supplétifs en Europe de l'Est ne se sont pas effondrés immédiatement, mais ils ont soudainement perdu leur fonction lorsque le centre a disparu. Ce modèle peut être partiellement appliqué au Hezbollah si la capacité de l'Iran à le financer et à lui assurer une protection stratégique diminue. 2. Le régime du Shah Malgré un contexte différent, la chute du Shah démontre que : • Des institutions puissantes sont insuffisantes si elles hésitent au moment décisif. • La légitimité, une fois perdue, ne peut être rétablie par la force. • Les forces extérieures ne peuvent sauver un régime qui a perdu sa cohésion interne. Ironiquement, le régime qui a renversé le Shah est aujourd’hui confronté à une dynamique similaire, à la différence près qu’il dispose d’un réseau de groupes armés régionaux. 3. Les régimes arabes après 2011 L’expérience arabe a montré que : • Les régimes ne tombent pas toujours, mais ils perdent leur capacité à maintenir un contrôle total. • Les groupes armés qui leur sont affiliés deviennent plus agressifs à mesure que le pouvoir central s’affaiblit. • Les États fragiles paient un double prix pour cette faiblesse. Quatrièmement : Scénarios possibles de l'impact de la transformation iranienne sur le Hezbollah 1. Continuité et déclin progressif Dans ce scénario, le régime se maintient en place, mais sa capacité à : • Fournir un financement conséquent. • Gérer les confrontations ouvertes. • Protéger ses alliés des pressions internationales est réduite. Cela inciterait le Hezbollah à : • Réduire les enjeux de l'engagement. • Se concentrer sur les questions intérieures. • Redéfinir ses priorités. 2. Tensions compensatoires Un régime en crise pourrait recourir à : • Une escalade régionale. • L'utilisation de ses alliés comme moyen de dissuasion. Ce scénario est le plus dangereux pour le Liban, car il transforme la scène libanaise en un espace de compensation de la faiblesse du gouvernement central. 3. Transformation stratégique Si un changement fondamental survient dans la structure du régime iranien, le Hezbollah sera confronté à un choix historique : • Soit se transformer en un parti libanais à part entière, avec toutes les redéfinitions nécessaires de son armement et de son rôle. • Soit se retrouver confiné dans un environnement spécifique, accélérant son isolement interne. Cinquième point : Le Liban, un système fragile face aux transformations extérieures Le Liban n’est pas un simple spectateur de cette trajectoire, mais bien une partie intégrante de celle-ci. La faiblesse de l’État libanais : • Rend tout bouleversement régional plus dévastateur. • Empêche l’absorption des chocs. • Transforme les divisions internes en instruments de conflit externe. À l’inverse, tout déclin de l’hégémonie iranienne ouvre théoriquement une opportunité de rétablir l’équilibre, mais cette opportunité reste conditionnée par l’existence : • D’un projet national global. • De la capacité de gérer la transition sans recourir à la vengeance. • La volonté des chiites de briser le monopole de la représentation. Par conséquent, même si l'effondrement imminent du régime des mollahs ne peut être prédit avec certitude, on peut affirmer que ce régime est entré dans une période prolongée d'instabilité structurelle. Dans de telles phases, les piliers du régime ne s'effondrent pas immédiatement, mais perdent progressivement : • La clarté de son fonctionnement. • La solidité de son soutien. • La capacité d'imposer les structures de pouvoir antérieures. Compte tenu de sa fragilité, le Liban sera le premier touché, non pas par l'effondrement final lui-même, mais par le processus d'érosion. Le véritable défi ne consiste pas à prédire la fin du régime iranien, mais à évaluer la capacité du Liban à affronter un Moyen-Orient où Téhéran n'est plus en mesure d'exercer son influence comme auparavant.

Résister au pouvoir
Par
Nadim Tabet
Publié

Le cinéma sur l’architecture et le pouvoir Vu il y a un certain temps déjà, c’est la saison des classements des meilleurs films de l’année qui me ramène The Brutalist de Brady Corbet à la mémoire. Le film figurant dans plusieurs classements, puisque, même s’il s’agit d’un film de 2024, sa sortie internationale a eu lieu en 2025. Et — fruit du hasard ? — ce film ressurgit au bon moment dans ma vie, puisque cela correspond au moment où la notion de pouvoir se signale à nous dans tout ses états : dans ses dérives morales, avec l’affaire Epstein ; dans son arrogance, avec la capture de Maduro ; dans sa violence, avec la répression des manifestants en Iran ; ainsi que dans ses nouvelles formes. Je pense notamment à l’importance accordée à la maîtrise de l’espace numérique, symbolisée récemment par la volonté d’Israël d’investir dans ChatGPT afin d’influencer ses réponses dans un sens qui lui est favorable. Et si je parle de « bon moment », c’est tout d’abord parce que The Brutalist parle de pouvoir, comme c’est souvent le cas dans les films mettant en scène un architecte ou la notion d’architecture. J’en veux pour preuve quelques films récents sur le sujet, comme The Zone of Interest de Jonathan Glazer, avec son mur de clôture érigé pour ne pas voir les atrocités commises dans le camp d’Auschwitz, ou Megalopolis de Francis Ford Coppola, avec son analogie entre l’Empire romain et l’Empire américain. Et même s’il n’est pas directement question d’architecture, je pense aussi à The Apprentice , qui, en revenant sur le début de carrière de Donald Trump en tant que promoteur immobilier, nous rappelle à quel point le pouvoir est avant tout une affaire de maîtrise de l’espace. Il y a bien sûr beaucoup de littérature sur le sujet et, dans mon cas, c’est surtout aux travaux sur la société disciplinaire de Michel Foucault que je pense. Travaux dans lesquels Foucault s’appuie sur le modèle de la structure panoptique - une architecture carcérale permettant une surveillance permanente - pour analyser la façon dont le pouvoir, dans son organisation de l’espace, cherche à réguler les comportements sans avoir besoin de se manifester en permanence. Et pour revenir à Donald Trump, plus que ces films récents, s’il y a bien un film qui fonctionne en miroir avec The Brutalist , c’est The Fountainhead de King Vidor, sorti en 1949 et adapté d’un livre de la papesse du libertarianisme, à savoir Ayn Rand. Ayn Rand, dont il a beaucoup été question au début du second mandat de Donald Trump, tant il a été entouré par des figures telles qu’Elon Musk, adeptes de cette philosophie prônant un État minimal afin de libérer les forces de l’individualisme et de ce qu’elle nomme « l’égoïsme rationnel ». Et si ce film fonctionne en miroir avec The Brutalist , c’est parce que, dans les deux cas, nous avons affaire à un architecte brimé dans ses ambitions, mais à cause de deux formes de pouvoir diamétralement opposées. Le pouvoir de la société et du carcan étatique dans le cas de The Fountainhead , où il est question d’un architecte qui refuse de sacrifier sa vision pour répondre aux exigences d’un collectif incapable de comprendre son génie. Et le pouvoir d’un égoïste rationnel dans le cas de The Brutalist , où il est question d’un architecte rescapé de l’Holocauste pour qui le rêve américain aboutira au fait de se faire violer par le riche industriel lui ayant passé commande pour la construction d’un centre communautaire. Sans vouloir trancher sur la question de savoir quel pouvoir demeure malgré tout le meilleur entre ces deux, ce qui me semble surtout intéressant à relever, c’est la façon dont, malgré tout, László Tóth, l’architecte dont il est question dans The Brutalist , parvient à résister au pouvoir auquel il est assujetti. Le temps comme forme de résistance au pouvoir Et c’est avant tout pour cette raison que c’est le bon moment de se ressouvenir de The Brutalist . Surtout pour moi, en tant que Libanais, et peut-être pour d’autres aussi, puisque l’un des paradigmes de la nouvelle forme de pouvoir — celui basé sur la maîtrise de l’espace numérique — est la division des individus entre ceux qui ont le droit d’exercer leur liberté d’expression et ceux pour qui cela relève du risque. Il y a donc l’exemple d’Israël et de ChatGPT, mais on pourrait aussi penser à l’entrée sur le territoire des États-Unis, où il est désormais demandé de pouvoir avoir accès à nos historiques sur les réseaux sociaux. Et c’est bien de cette forme de résistance dont il est question dans The Brutalist , celle qui consiste à pouvoir raconter son histoire et sa vision du monde malgré ces contraintes. Dans le film, cette idée est incarnée par la façon dont László Tóth détourne de manière secrète la commande qui lui a été faite par le riche industriel afin de garder une trace de son histoire personnelle : le bâtiment qu’il construit tout au long du film se révélant être une réplique du camp de concentration où sa famille a été emprisonnée. Et plus que Michel Foucault, dont l’analyse se concentre sur la structure du pouvoir, cette notion de résistance me fait surtout penser aux travaux de Michel de Certeau. De Certeau qui, dans son essai « L’Invention du quotidien », analyse la façon dont, face aux « stratégies » du pouvoir pour maîtriser le savoir et l’espace, il reste possible de développer des « tactiques » de résistance. Des arts de la tactique qui ont tous en commun le fait de s’articuler autour de la notion de temps. Et c’est ainsi que, face à la stratégie du pouvoir pour maîtriser l’espace réel ou numérique, le tacticien, lui, possède le temps afin d’échapper aux radars du pouvoir et à la « discipline » qu’il tente d’imposer. Et si l’exemple que l’on cite souvent pour illustrer son idée est le chapitre « Marcher dans la ville », où de Certeau montre comment, dans un espace planifié par un autre, on peut toujours prendre le temps d’inventer son propre parcours, le film The Brutalist me fait surtout penser à son concept de la « perruque ». Concept à travers lequel de Certeau décrit la façon dont, dans un lieu de travail, on peut détourner du temps et du matériel afin de faire quelque chose pour soi. Et, parallèlement au temps, l’autre aspect qui caractérise la tactique chez de Certeau transparaît dans cette citation extraite de son essai : « Le quotidien s’invente avec mille manières de braconner. » Et c’est surtout à cet art de l’utilisation du temps, et au sujet braconnier et bricoleur de de Certeau, que je pense à l’heure où la société disciplinaire décrite par Foucault semble atteindre une nouvelle phase avec les nouveaux outils numériques mis à disposition du pouvoir. La tombe au lieu de la cabane Et pour terminer sur une métaphore architecturale, que ce soit les travaux de Certeau ou ce que symbolise la bâtisse construite par László Tóth, cela me fait penser à des écrits sur l’histoire de l’architecture où il est souvent question de savoir quelles constructions ont été faites en premier entre les tombes ou les cabanes. Sans chercher de réponse à cette question, ce qui m’intéresse surtout dans la distinction entre ces deux formes d’architecture, c’est que, dans le cas de la cabane, on a affaire à de l’éphémère, tandis que, dans la tombe, on a affaire à une volonté de garder une trace à travers le temps. Et si ma sensibilité va à ce que la tombe représente, ce n’est bien entendu pas pour inviter les résistants à creuser leur propre tombe, mais plutôt pour les inviter à prendre le temps de construire des tombes métaphoriques afin de déjouer la stratégie du pouvoir qui consiste à effacer certaines voix et des pans entiers de l’histoire.

La justice internationale entre mythe et réalité

La frappe militaire américaine au Venezuela, suivie de l’arrestation du président Nicolás Maduro et de son transfert hors du pays, a provoqué une onde de choc majeure dans les relations internationales. Cette arrestation a suscité une vaste indignation internationale : de nombreux États et organisations y ont vu une violation flagrante du droit international et une atteinte directe à la souveraineté nationale du Venezuela. Des experts en droit international, notamment dans des analyses publiées par The Guardian , soulignent que l’opération américaine au Venezuela contrevient à la Charte des Nations unies, en particulier à la disposition interdisant le recours à la force en l’absence de légitime défense ou d’autorisation explicite du Conseil de sécurité. Cet événement redéfinit certaines règles du jeu. Ce n’est pas l’arrestation en elle-même qui bouleverse l’ordre établi, mais ce qu’elle révèle d’un changement profond dans la compréhension de la souveraineté, de la puissance et du temps politique au sein du système international. La diversité des réactions — allant de condamnations fermes à des réserves prudentes, voire à des soutiens conditionnels — montre que le monde se trouve à un carrefour décisif : le droit international demeure-t-il un cadre protégé par des institutions et des accords, ou recule-t-il devant la loi du fait accompli ? Cet épisode ne constitue pas seulement un nouveau chapitre de l’histoire vénézuélienne, mais un véritable test pour les normes internationales elles-mêmes, à un moment particulièrement sensible de l’histoire politique mondiale. Il met en lumière une fracture profonde entre le discours et la pratique dans le monde occidental. Depuis longtemps, la justice internationale est présentée comme l’un des piliers de l’ordre mondial moderne, et comme le fondement moral de la légitimité des institutions transnationales, au premier rang desquelles figure la Cour pénale internationale. Or, le parcours de cette justice révèle aujourd’hui une faille qui ne se réduit plus à la seule duplicité occidentale, mais qui s’est complexifiée avec l’entrée du monde dans une phase de multipolarité et l’émergence de puissances contestant à l’Occident non seulement l’influence, mais aussi la définition même des valeurs. Dans un premier temps, la critique adressée à la justice internationale se concentrait sur la duplicité du discours occidental. Il apparaissait clairement que l’application du droit international n’a jamais été dissociée des intérêts politiques. Des interventions militaires ont été menées au nom des droits de l’homme, tandis que des violations graves étaient tolérées lorsqu’elles étaient commises par des alliés stratégiques. Cette sélectivité a sapé la crédibilité de la justice internationale, la transformant, aux yeux de nombreux observateurs, en instrument au service des puissants plutôt qu’en système juridique universel. Le problème ne résidait pas dans les valeurs proclamées elles-mêmes, mais dans leur instrumentalisation sélective : invoquées lorsqu’elles servent les équilibres de pouvoir, ignorées lorsqu’elles les entravent. Cependant, le tournant majeur aujourd’hui ne tient pas seulement à la persistance de cet héritage, mais à la mise à nu des limites du système libéral lui-même, à mesure qu’il perd sa capacité à imposer ses règles. Le monde n’est plus unipolaire, et les États-Unis ne sont plus en mesure, seuls ou avec leurs alliés, de réguler le rythme de la justice internationale. L’entrée en scène de la Chine et de la Russie comme acteurs majeurs a profondément remodelé le paysage : la question n’est plus pourquoi la justice est appliquée de manière sélective, mais qui possède encore la capacité de l’appliquer. Dans ce contexte, la justice internationale apparaît prise en étau entre deux forces opposées : un Occident qui brandit un discours de valeurs — qu’il applique de manière sélective — mais se révèle incapable de les imposer sans consensus international, et des puissances émergentes qui dénoncent une « justice politisée » tout en s’abstenant de proposer une alternative juridique crédible, se contentant de bloquer le processus existant. Une paradoxe frappant en découle : la contestation de la justice sélective ne débouche pas sur une justice plus inclusive, mais sur une paralysie totale. Cette paralysie a favorisé l’émergence d’un discours de la « résistance » présenté comme une riposte morale. Or, confronté à l’épreuve des faits, ce discours révèle à son tour une duplicité manifeste. La défense de la souveraineté sert à justifier la répression interne, et le rejet de toute ingérence extérieure ne s’accompagne ni de la construction d’institutions judiciaires indépendantes ni d’un respect effectif des droits humains. Ainsi, le mythe de la justice occidentale s’effondre d’un côté, tandis que s’effondre simultanément le mythe d’une justice alternative revendiquée par ses adversaires. Ce qui entrave aujourd’hui l’avènement d’une justice internationale effective ne relève pas d’un facteur unique, mais de trois obstacles fondamentaux : l’absence d’une autorité exécutive internationale indépendante des rapports de force ; l’érosion du consensus mondial sur les valeurs, exacerbée par l’affrontement de modèles civilisationnels et politiques antagonistes ; et l’usage généralisé de la justice comme instrument rhétorique plutôt que comme engagement institutionnel. Dans ce paysage, la Cour pénale internationale apparaît davantage comme le miroir de la crise que comme sa cause. C’est une cour sans police, sans armée et sans consensus politique garantissant l’exécution de ses décisions. Sa capacité d’action dépend de la coopération des États, une coopération aujourd’hui prisonnière de la polarisation mondiale. Le problème n’est donc pas seulement que la justice internationale soit « injuste », mais qu’elle soit devenue incapable d’être une justice à part entière. Tout cela met en évidence un fossé grandissant entre le discours moral occidental et les mécanismes réels de son application. Le blocage de l’ouverture d’une enquête de la Cour pénale internationale sur la « situation au Venezuela », comparé à la relative célérité observée dans la poursuite d’autres dirigeants, affaiblit le récit d’une « justice universelle et neutre » et alimente le discours des forces anti-occidentales qui voient dans la justice internationale un outil sélectif plutôt qu’un système juridique global. Ainsi, non seulement le mythe de la justice occidentale s’effondre, mais il se conjugue avec celui d’une « résistance » prétendument porteuse d’une supériorité morale alternative, alors qu’elle opère elle aussi selon la logique de la puissance et de la nécessité plutôt que selon celle du droit. Dans les deux cas, nous assistons à l’érosion progressive du cadre symbolique des valeurs, remplacé par la loi de la force, dans un tableau qui évoque davantage le retour des empires que l’existence d’un ordre international fondé sur des règles communes. Cette réalité ne signifie pas la fin du besoin de justice, mais la fin de l’illusion selon laquelle elle pourrait être dissociée de la politique sans une refondation du système international lui-même. Du point de vue de Durkheim, nous vivons un moment d’« anomie » — non pas au sens du chaos, mais de la perte de normes communes. Du point de vue de Lévi-Strauss, il s’agit d’un moment de décomposition du mythe, lorsqu’il n’est plus capable de résoudre les contradictions qu’il était censé masquer. Le droit, comme le rappellent les sociologues, ne vit pas dans le vide ; il est le produit d’un équilibre social et moral. Lorsque cet équilibre s’effondre, le droit se réduit à un texte dépourvu de force. Entre l’ancienne duplicité occidentale et la duplicité actuelle des « résistants », la justice internationale se dissout entre deux discours opposés qui convergent pourtant sur un point essentiel : la soumission des valeurs à la logique de la puissance. Tant qu’une réflexion radicale ne sera pas engagée sur le lien entre souveraineté, droit et justice, cette dernière restera une promesse sans cesse différée, invoquée dans les discours… et absente des faits. Concernant le cas Netanyahu Le succès relatif de la Cour pénale internationale dans la poursuite engagée contre Benjamin Netanyahu — contrairement à ce qui s’est produit dans des cas similaires antérieurs — s’explique davantage par une conjonction inédite de facteurs politiques et moraux que par l’expression d’une indépendance juridique absolue. L’ampleur des violations commises à Gaza, leur étendue, leur intensité temporelle et leur visibilité médiatique ont rendu difficile leur confinement dans le discours traditionnel de la « légitime défense » qui a longtemps offert une couverture politique à Israël et à ses alliés. Par ailleurs, la transformation profonde de l’opinion publique occidentale, en particulier au sein même des États-Unis, a joué un rôle déterminant. Les nouvelles générations manifestent une sensibilité accrue aux normes des droits humains et un attachement moindre aux récits géopolitiques classiques. Cette évolution a réduit la marge de manœuvre politique, y compris pour les gouvernements les plus favorables à Israël. Enfin, l’intervention juridique méthodique de l’Afrique du Sud a constitué un tournant décisif, en déplaçant le débat du champ politique vers le terrain du droit, et en conférant au dossier une légitimité morale issue d’un État porteur d’un héritage historique lié à l’apartheid, rendant plus difficile toute mise en cause de ses motivations. Ainsi, la décision de la Cour ne relève pas d’un sursaut institutionnel isolé, mais du résultat d’une fissuration du système traditionnel de protection politique et d’une exposition sans précédent du fossé entre pouvoir et discours, rendant l’impunité plus coûteuse que la poursuite de la responsabilité.