


Ce n’est pas la première fois que les Iraniens descendent dans les rues pour contester leurs gouvernants. Mais ce énième mouvement populaire se distingue par la mobilisation d’un nouvel acteur : les commerçants du Bazar, considérés comme un des piliers du régime islamique.
Tout a commencé le 28 décembre, lorsque des commerçants de Téhéran ont déclenché une grève pour protester contre l'hyperinflation et le marasme économique. Le mouvement s'est depuis élargi pour englober des revendications politiques.
Depuis le début des protestations, le pouvoir joue à la fois sur l'apaisement, reconnaissant des "revendications légitimes" liées aux difficultés économiques, et sur la fermeté face à toute tentative de déstabilisation.
Le Guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, au pouvoir depuis 1989, a estimé samedi, au septième jour du soulèvement populaire, que les revendications économiques des manifestants étaient "justes" mais que les "émeutiers" devaient être "remis à leur place"…
Des décennies de fronde populaire
Les mouvements de fronde ont jalonné la vie de République islamique depuis 1999. En juillet de cette année éclatait un mouvement de protestation estudiantine voulant défendre le président réformateur Mohammad Khatami. L'intervention violente des bassidj mit pratiquement fin à la contestation.
En juin 2009, la réélection contestée du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, favori de Khamenei, provoque un mouvement de contestation dénonçant des fraudes. Le pouvoir finit par écraser la révolte en ayant recours à une répression sévère qui fait des dizaines de morts et aboutit à des milliers d'arrestations, laminant de ce fait les milieux politiques et intellectuels d'opposition sous le poids de condamnations souvent très lourdes.
Fin décembre 2017, des centaines de personnes manifestent à Machhad, deuxième ville du pays, et dans d'autres villes contre la hausse des prix, le chômage et le gouvernement. En novembre 2019, des manifestations sont organisées peu après l'annonce d'une forte hausse du prix de l'essence. Là aussi on déplore des centaines de morts et des milliers d’arrestations.
En juillet 2021, des protestations éclatent contre les pénuries d'eau dans la province du Khouzestan, frappée par la sécheresse. Alors qu’à Téhéran, on s’insurge contre les coupures d'électricité.

Les Iraniennes sont de plus en plus nombreuses à se montrer tête nue en public à Téhéran et dans les grandes villes, bravant l'obligation du port du voile en vigueur depuis l'avènement de la République islamique en 1979.
Le dernier soulèvement, et probablement le plus sanglant, date de septembre 2022. La mort, en détention, de Mahsa Amini, une jeune Kurde iranienne arrêtée pour avoir prétendument enfreint le code vestimentaire en vigueur avec un voile mal ajusté, déclenche des mois de manifestations dans tout le pays, sous le cri de ralliement "Femme Vie Liberté!". Plusieurs centaines de personnes trouvent la mort, dont des dizaines de membres des forces de sécurité, et des milliers de manifestants sont arrêtés.
Une mobilisation inédite
Pour en revenir à la fronde actuelle, elle a mobilisé de grandes villes comme Ispahan, Chiraz ou même la ville sainte de Qom, bastion de la pensée khomeyniste, où un homme a été tué par l'explosion d'une grenade qu'il comptait utiliser.
Certains manifestants n’ont pas hésité à scander «mort au dictateur!», le fameux slogan lancé contre du Chah lors de la Révolution islamique de 1979. Ce slogan est utilisé cette fois-ci par le peuple contre la tyrannie des mollahs...
Selon le journaliste libanais et spécialiste de l’Iran Ali al-Amine, on assiste aujourd’hui « pour la première fois à un mouvement qui a émergé au sein du bazar iranien », ce qui, à son avis, est « un indicateur significatif qui aura un impact considérable».
M. Al-Amine rappelle que cela « nous ramène à la révolution iranienne, à ses débuts en 1979 : ce qui a fait basculer le cours des événements à l’époque, c’était la grève organisée par le bazar, qui a joué un rôle majeur dans la chute du régime du Chah ».
Pourquoi le bazar ? « Le régime des mollahs repose sur trois piliers principaux : les séminaires (les Hawza) et l’autorité religieuse, les Gardiens de la révolution et le bazar, indique Ali al-Amine. Tous les mouvements précédents se sont déroulés en dehors de ce trio ». « Aujourd’hui, précise-t-il, le bazar est entré en scène et influence même l’autorité religieuse grâce au ‘Khoms’ (un cinquième ou 20%), un impôt islamique qui est une obligation pour tous les chiites. Cette dîme sert à financer en quelque sorte le clergé. Les séminaires sont alimentés par les fonds du Khoms, etc. Cet argent est toujours entre les mains des classes aisées, donc les marchands du bazar.
Un mal, plusieurs symptômes déclencheurs
La rue iranienne bouge, car l'économie du pays est fragilisée par des décennies de sanctions occidentales liées à son programme nucléaire. La dépréciation chronique du rial iranien entraîne une hyperinflation (52% sur un an en décembre) et une forte volatilité des prix.
La grogne est générée également par les conséquences de « la guerre des 12 jours » qui a opposé en juin dernier Israël à l'Iran, dont les installations nucléaires ont été frappées par des raids israéliens et américains.
« L’Iran se trouve aujourd’hui dans une impasse, affirme Ali al-Amine. Même lors des manifestations passées, l’Iran pouvait toujours s’adresser à sa population en lui disant : « Nous sommes aux frontières d’Israël, nous sommes aux frontières de la Méditerranée, nous contrôlons l’Irak, nous contrôlons la Syrie… Cela constituait une sorte de garantie pour la survie du régime sur le plan intérieur ».
"Ni Gaza ni le Liban, ma vie pour l'Iran!"
Les autorités iraniennes se trouvent aussi isolées après les coups portés à leurs alliés régionaux : le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban et la chute du régime alaouite de Bachar al-Assad.
Certains Iraniens nourrissent un ressentiment de longue date contre le soutien financier et militaire de Téhéran à ces alliés, alors que le pays souffre économiquement. Iran International, une chaîne de télévision en langue persane basée à l'étranger et critique du pouvoir, a rapporté un slogan "Ni Gaza ni le Liban, ma vie pour l'Iran!", repris par certains manifestants.
« Avec son retrait de Syrie et la révélation de ses activités dans d’autres régions qu’il n’avait pas ciblées auparavant, l’Iran se trouve désormais face à plusieurs problèmes: crises internes croissantes, déclin de son influence régionale et internationale, relations extérieures tendues et pressions américaines et israéliennes grandissantes », poursuit M. al-Amine, avant d’ajouter : « L'un des développements les plus marquants, selon des sources iraniennes, est que les manifestations impliquent désormais à la fois les classes moyennes et supérieures. On observe des manifestations au cœur de Téhéran, d'Ispahan et de Chiraz, villes traditionnellement marquées par des mouvements issus des classes aisées et moyennes, et ceci est un autre indicateur important. Ces mouvements figurent parmi les options dont dispose à présent le régime iranien, et leur sort dépend de l'évolution de la situation ».
Ali al-Amine affirme que « la déclaration de Trump, selon laquelle il interviendra pour défendre les manifestants, est un indicateur significatif. Elle renforce la motivation du peuple iranien et l’incite à se mobiliser ! ». Fait marquant, le Mossad israélien a invité mercredi dernier les protestataires iraniens à intensifier leur mobilisation sociale : "Sortez ensemble dans les rues. L'heure est venue. Nous sommes avec vous", ont souligné les services secrets extérieurs d'Israël sur leur compte X, s'adressant en farsi aux manifestants !
Quo vadis ?
Les options qui s'offrent aux Iraniens, compte tenu de cette impasse interne et externe, dépendent également de l'évolution, de la durée et de l'escalade des événements. « Je crois que l'Iran est aujourd'hui confronté à un choix : soit conclure un accord et accepter des concessions importantes concernant ses programmes nucléaire et balistique, soit simultanément négocier un accord définitif avec les Américains, ce qui équivaudrait de fait à une capitulation », affirme al-Amine.
Selon Ali al-Amine, « c'est un atout majeur pour le régime, et nous pourrions également assister à la mise en œuvre d'un plan déjà évoqué quasi publiquement visant à remplacer le Guide suprême par un comité de trois membres. Ce comité comprendrait le fils de Khamenei, Moujtaba, très proche collaborateur de son père et chef de son cabinet, contrôlant de fait les principales institutions étatiques et le processus décisionnel en Iran. Cela ouvrirait la voie aux concessions exigées par les Américains ».
Les institutions étatiques ne se limitent pas à l’appareil religieux ni aux Pasdaran. Moujtaba Khamenei veille aussi sur un réseau de sociétés qui forment une sorte d’économie parallèle équivalente à 60% du PIB iranien. Le volume de cet empire industriel, commercial et énergétique a été estimé à 95 milliards de dollars par une étude réalisée par Reuters…