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Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié sept. 5, 2026 - 20:01
La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
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Genèse de l’un des plus grands musées au monde

Le 1er novembre 2025, vingt ans après le début des travaux de construction, le Grand Musée égyptien ou GEM (Grand Egyptian Museum), ouvrait enfin ses portes. Il s’agit du sixième plus grand musée au monde et du plus vaste consacré à une seule civilisation. Lors d’une inauguration pharaonique, en présence de nombreux chefs d’État, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a présenté ce nouveau musée comme un cadeau de l’Égypte au monde. Une histoire semée d’embûches L’histoire du GEM débute en 1992, lorsque le ministre égyptien de la Culture de l’époque, Farouk Hosny, propose la création d’un nouveau musée destiné à remplacer l’ancien musée du Caire, devenu vétuste. Ce projet ambitionnait de rassembler les inestimables trésors archéologiques égyptiens jusque-là dispersés. La première pierre fut posée en 2002, mais les travaux de construction ne commencèrent effectivement qu’en 2005. La réalisation du musée fut toutefois semée d’embûches et marquée par de nombreux retards, dus notamment au Printemps arabe de 2011 et à la pandémie de Covid-19. Le projet dut également faire face à d’importantes difficultés de financement, le coût total du GEM ayant dépassé le milliard d’euros. Finalement, le 1er novembre, à la suite d’une étroite coopération internationale, tant financière que technique, le musée vit enfin le jour lors d’une inauguration grandiose. Un musée à l’ombre des pyramides Le musée est situé sur le plateau de Gizeh, face aux pyramides, et s’étend sur un terrain de 500 000 mètres carrés, soit l’équivalent de 70 terrains de football. En 2002, l’UNESCO et l’Union internationale des architectes lancèrent conjointement un concours international d’architecture pour la conception du musée. Parmi les 500 propositions soumises, c’est le cabinet irlandais Heneghan Peng Architects qui fut retenu. Toute l’architecture du musée s’inspire des pyramides. Sa façade triangulaire, haute de 60 mètres, est composée de panneaux d’albâtre et de verre translucide évoquant la couleur des sables du désert et dont l’aspect varie selon le moment de la journée ou de la nuit. Elle est ornée de hiéroglyphes et de pyramides sur lesquelles sont gravés les noms de 140 pharaons. La structure de la façade est visuellement alignée sur les trois pyramides voisines, et l’édifice intègre harmonieusement, au sein d’une architecture moderne, la géométrie sacrée des pharaons. Le musée bénéficie par ailleurs de technologies de pointe destinées à conserver, mettre en valeur, éclairer et protéger ses douze galeries. Un centre mondial de conservation et de recherche Au-delà de son rôle d’écrin de la fabuleuse histoire de l’Égypte antique, le GEM se positionne comme un pôle scientifique majeur, doté d’un centre de recherche et de conservation archéologique de premier plan. D’une superficie de 32 000 mètres carrés, celui-ci est le centre de restauration d’artefacts archéologiques le plus vaste et le plus sophistiqué au monde. Opérationnel depuis 2010, il comprend 19 laboratoires ultramodernes équipés de microscopes numériques, de machines à rayons X et 3D, de technologies spectroscopiques et de systèmes d’identification ADN. Cent vingt conservateurs de niveau international y travaillent. Grâce à ces moyens techniques exceptionnels, le GEM a joué un rôle essentiel dans le transfert et la restauration in situ de plus de 57 000 artefacts provenant de divers sites égyptiens. Le centre propose également des programmes de formation destinés aux conservateurs-restaurateurs égyptiens et internationaux, consolidant ainsi son statut de référence pour la préservation du patrimoine au Moyen-Orient. Le complexe comprend par ailleurs un centre de conférences d’une capacité de 1 000 places, destiné à accueillir des conférences et des symposiums internationaux. Il convient enfin de souligner que le musée a été conçu dans un souci de préservation de l’environnement : il utilise des énergies renouvelables permettant d’économiser jusqu’à 60 % d’énergie et d’assurer une réduction d’un tiers de la consommation d’eau. Un musée pour le futur Le GEM ne se contente pas de conserver et de restaurer le passé : il le réinvente pour les générations futures. Il intègre en effet des technologies immersives telles que la réalité augmentée, les reconstructions numériques et les présentations multimédias interactives, adoptant ainsi « le langage de la génération Z », selon Ahmed Ghoneim, directeur général du GEM. Ces innovations transforment l’expérience muséale traditionnelle en un voyage captivant à travers le temps. Le musée comprend également un espace dédié aux enfants de 5 000 mètres carrés, conçu pour encourager l’apprentissage par le jeu grâce à des écrans interactifs. Le GEM n’est donc pas seulement un sanctuaire du patrimoine : il est aussi un espace vivant de dialogue interculturel et de recherche scientifique. Après ce bref aperçu de l’édification de ce musée hors norme, il est temps d’y pénétrer et de découvrir quelques-uns des innombrables trésors qu’il abrite. C’est ce que nous aborderons dans notre prochain article : « Bienvenue chez Ramsès II ».

Union méditerranéenne: qu'est devenu le processus de Barcelone? (1/5)

Dans cette série d’articles, Levant Time retrace la genèse, la création et le fonctionnement actuel de l’Union pour la Méditerranée (UpM), dont le Liban est membre. Une approche prospective sur ce que le pays du Cèdre pourrait entreprendre, et le rôle qu’il peut avoir dans le cadre de cette Union viendra clore la série. L’Union pour la Méditerranée (UpM) est l’héritière directe du processus de Barcelone, puis du projet lancé en 2008 par le président français Nicolas Sarkozy sous l’intitulé d’« Union méditerranéenne ». Cette initiative, approuvée par un grand nombre d’acteurs mais récusée, voire critiquée, par d’autres - notamment les pays d’Europe du Nord, sous la houlette de la chancelière allemande Angela Merkel, méfiants quant à ses contours et à ses implications - aura néanmoins présenté deux mérites essentiels. Le premier fut de permettre l’aboutissement d’un projet, certes sous un autre nom et selon une autre forme, mais concrétisant la création d’une « Union pour la Méditerranée ». Le second fut de raviver, en s’y substituant, un processus de Barcelone alors en perte de vitesse, mais en inversant sa logique de construction. Le postulat initial reposait sur l’idée que le co-développement - à la fois Nord-Sud et Sud-Sud - permettrait de créer une zone de libre-échange de biens et de savoir-faire. Les échanges Sud-Sud, en particulier, devaient contribuer à faire de cet ensemble un espace de paix, de développement culturel et de progrès social. Il était présupposé que le politique suivrait. C’est précisément là que résidait la nouveauté et la tentative de relance, sous une autre forme, du processus de Barcelone. Si celui-ci peut se prévaloir de quelques succès dans le domaine économique, ses volets politique et social ont échoué pour une raison majeure : la difficulté de faire dialoguer l’ensemble des pays concernés, en raison notamment de l’impossibilité de résoudre le conflit israélo-palestinien, à laquelle s’ajoutaient des méfiances sous-jacentes, en particulier autour de sujets sensibles comme l’immigration. Le président Sarkozy estimait, non sans raison, que le développement coordonné des économies à travers des projets communs permettrait de rouvrir le dialogue à tous les autres niveaux : politique, social et culturel. Cette approche écartait d’emblée ce que certains appelaient de leurs vœux, sans doute pour marginaliser cette idée nouvelle, une multiplication de microprojets. L’impulsion donnée à des projets structurants devait offrir une nouvelle chance à l’ensemble de la zone et, au-delà, revêtir une valeur exemplaire. L’Union méditerranéenne était pensée comme l’association de pays membres de l’Union européenne, essentiellement les États riverains, et des pays bordant la Méditerranée, dans le but de concevoir et de mettre en œuvre des projets communs favorisant le développement économique de la région et la transformation de cet espace en zone de paix. En 2008, l’Union européenne venait de s’élargir vers l’Est avec l’adhésion de ses 26ᵉ et 27ᵉ membres, la Bulgarie et la Roumanie. Leur intégration était en cours et devait s’achever à moyen terme. Cet élargissement, souhaitable sous certains aspects, apparaissait néanmoins comme potentiellement excessif, au risque de conduire l’Europe à se reconfigurer en cercles concentriques, afin de permettre à un noyau dur d’avancer et d’entraîner les autres ensembles à un rythme soutenable. Dans cette optique, il ne fallait pas considérer ces deux pays comme relevant de l’espace de la mer Noire, mais bien comme les marches orientales de l’Union européenne. Les problématiques propres à la mer Noire étaient déjà bien réelles et leur résolution ne dépendait pas, à court terme, de l’Union européenne, mais essentiellement de la Russie. Elles dépendaient surtout de la capacité de chaque État riverain à résoudre ses difficultés internes, héritées de l’implosion de l’ex-URSS, ainsi que celles liées à la présence, parfois déterminante, de minorités. Ces enjeux relevaient avant tout de la capacité de ces pays à instaurer des pratiques démocratiques et à dialoguer entre eux, sans ignorer pour autant leurs contraintes géopolitiques et leur environnement régional immédiat. Puisque l’analyse de l’Union pour la Méditerranée sera abordée ultérieurement, il convient de ne pas intégrer l’ensemble des problèmes latents ou avérés dans la perspective de la création d’une Union, qu’elle soit d’abord « méditerranéenne », puis « pour la Méditerranée ». Les pays riverains de la Méditerranée avaient déjà fort à faire avec leurs propres difficultés, sans y ajouter des problématiques plus lointaines, mais dont l’avenir montrera l’importance. Ces éléments, parmi d’autres, suffisaient à exclure les mers Noire et de Marmara du périmètre envisagé. La Méditerranée retenue sera donc celle des manuels de géographie. Prochain article : Naissance de l’Union méditerranéenne, projet éphémère devenu Union pour la Méditerranée.

ZEE Liban-Chypre : entre acquis juridiques et pertes maritimes

L’accord de délimitation de la zone économique exclusive (ZEE) entre le Liban et Chypre, signé le 26 novembre 2025 et entériné par le décret n°2108 du 16 décembre 2025, marque une étape majeure dans la politique maritime libanaise. Présenté officiellement comme un moyen de garantir l’exploitation des ressources maritimes, cet accord suscite toutefois de profondes réserves sur les plans juridique et stratégique. Le général Khalil Gemayel, expert en délimitation des frontières maritimes, estime que cet accord, malgré certains avantages, demeure largement défavorable au Liban. Il met certes fin à un différend ancien, mais à quel prix ? Selon lui, l’un des principaux acquis réside dans la résolution du litige maritime qui opposait le Liban et Chypre depuis près de deux décennies. Cette clarification juridique met un terme à une zone grise qui entravait toute planification énergétique. Il souligne également que l’accord a permis de prolonger officiellement la frontière maritime libanaise avec Chypre du point n°1 au point n°23, désormais un point de jonction maritime entre le Liban, Chypre et Israël. Toutefois, ce prolongement a été opéré selon la méthode de la ligne médiane (Median Line Method), une approche qui, selon le général Gemayel, favorise clairement Chypre. Il considère que la résolution du différend, malgré son importance apparente, s’est faite au détriment des intérêts libanais. Un accord inéquitable Le général Gemayel considère l’accord comme inéquitable pour le Liban en raison de la méthodologie adoptée. Il explique que la délimitation repose sur une ligne médiane tracée entre une île, Chypre, et un État côtier continental, le Liban. Or, la jurisprudence maritime internationale privilégie une méthodologie en trois étapes : le traçage d’une ligne médiane provisoire, la prise en compte des circonstances pertinentes, puis la conduite d’un test final de proportionnalité (Proportionality Test). Il déplore que cette approche n’ait pas été appliquée, du fait de l’absence de test de proportionnalité entre les longueurs des côtes opposées. Dans ce contexte, le général Gemayel précise que la côte libanaise concernée s’étend sur environ 188 kilomètres, contre 103 kilomètres pour la côte chypriote correspondante. Ce ratio de 1,82 en faveur du Liban, contre 1 pour Chypre, aurait dû conduire à une délimitation plus équilibrée. Selon son analyse, le non-respect de ce principe a entraîné la perte d’environ 2.600 kilomètres carrés de la zone économique exclusive libanaise au profit de Chypre. Il ajoute que l’accord de 2025 reprend essentiellement la même méthodologie de tracé que celle adoptée dans l’accord signé en 2007 entre les deux pays. Ce texte, qui n’avait pas été ratifié ni appliqué en raison de ses déséquilibres, était resté gelé pendant près de 18 ans. Une contradiction institutionnelle Le général Gemayel met l’accent sur une contradiction institutionnelle. Il rappelle qu’en 2022, une commission ministérielle libanaise conjointe avait été constituée afin d’examiner la question des frontières maritimes avec Chypre. Cette commission avait recommandé l’adoption de la méthodologie en trois étapes et la prise en compte de la proportionnalité entre les côtes, reconnaissant explicitement que la ligne médiane était préjudiciable au Liban. Pourtant, en 2025, une nouvelle commission ministérielle, composée des mêmes ministères, a annulé les recommandations précédentes et validé la délimitation fondée sur la ligne médiane. Il s’agit précisément de la méthode que le Liban avait longtemps rejeté et qui avait conduit au gel de l’accord de 2007. De l’accord juridique aux enjeux de souveraineté Au-delà de l’analyse technique du général Gemayel, cet accord illustre une problématique récurrente des négociations internationales : la recherche d’une solution rapide et claire peut se faire au détriment des principes techniques et des intérêts stratégiques à long terme. L’acquis fondamental de l’accord – la clarification juridique des frontières maritimes et la fin du différend historique avec Chypre – est indéniable et offre une stabilité juridique susceptible d’encourager l’investissement dans les zones maritimes. Cependant, la méthodologie retenue traduit une mise à l’écart des standards techniques internationalement reconnus, notamment le test de proportionnalité finale. Le recours à la ligne médiane sans ajustement tenant compte de la longueur des côtes traduit un compromis politique, probablement motivé par la volonté de conclure rapidement un accord après 18 années d’impasse. Ce choix laisse le Liban confronté à une perte tangible de surfaces maritimes exploitables. Ce choix stratégique, bien qu’il assure des frontières claires, affaiblit les perspectives économiques futures, en particulier en matière de ressources gazières et pétrolières. Enfin, l’écart entre les recommandations de la commission de 2022 et l’approbation finale de 2025 met en évidence un problème persistant de gouvernance au Liban : la continuité de l’approche technique et institutionnelle est parfois sacrifiée au profit de décisions politiques conjoncturelles. Le résultat est un accord qui apporte une clarté frontalière, mais qui soulève des interrogations légitimes quant à la protection des intérêts nationaux et à la capacité du pays à adopter une stratégie maritime cohérente et durable.

Pour arrêter la chute
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

L’obscénité est-elle devenue le moteur de l’Histoire? À regarder de près le fil des événements, un observateur avisé pourrait bien en conclure que oui. Et pour cause: il y a bien quelque chose d’obscène dans la manière dont le monde contemporain célèbre encore ses simulacres d’ordre, alors même que les digues, toutes les digues, cèdent de toutes parts. Certes, les logorrhées sont bien là, les institutions pullulent. Les grands discours n’ont même jamais été si prolixes qu’à présent, mais ils flottent désormais dans un vide inquiétant et sonnent irrémédiablement creux — lorsqu’ils ne se perdent pas dans la masse informe de l’intox et des tropes nauséabonds du populisme et de l’identitarisme. Aussi est-il toujours question de droit, de souveraineté, de légitimité, de sécurité collective, comme s’il s’agissait des vocables abîmés d’une litanie profane et nihiliste… tout en acceptant, presque avec fatalisme, que la violence redevienne une variable acceptable de l’histoire. Les architectures nées des ruines du XX e siècle, celles qui prétendaient contenir la force, la discipliner, l’inscrire dans un minimum de règles communes, sont aujourd’hui méthodiquement déconstruites. Ce n’est pas tant le fait de l’ignorance, mais plutôt le fruit d’une volonté méphistophélique, d’une préméditation prédatrice, destructrice. Elles sont jugées trop lentes, trop morales, trop contraignantes pour un monde qui revendique à nouveau l’exception permanente, la puissance sans frein, l’identité comme ultime justification. Le système issu de San Francisco et de Bretton Woods est délibérément et méthodiquement vidé de sa substance, transformé en décor diplomatique de pacotille. Conséquemment, libérés de toutes inhibitions, les appels d’empire se multiplient, sous des formes diverses mais convergentes. Peu importe qu’ils se parent des habits de la nation, de la civilisation, de la sécurité ou de la foi : la logique est la même. Celle d’un monde fragmenté en zones d’influence, où la règle vaut pour les autres ; où la force devient langage politique ; où l’humain se retrouve relégué au rang de dommage collatéral. Toutes les différences idéologiques s’estompent derrière une même brutalité de fond. Dans ce cadre, la montée aux extrêmes devient une self-fulfilling prophecy. Elle justifie la volonté de chacun des acteurs d’agir comme il le fait actuellement. C’est le serpent qui se mord la queue — jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien : ni du serpent, ni du reste. Dans un tel paysage, force est de constater que les peuples ne comptent plus pour grand-chose. Au-delà des instituts de sondage, il sont invoqués, instrumentalisés, sacrifiés, pour de plus grands desseins qui leur échappent sans doute. Certains plus visiblement que d’autres. L’Iran, aujourd’hui, cristallise cette faillite morale. Une société entière, consciente, courageuse, culturellement dense, se heurte à une répression d’une violence froide, répétitive, presque industrielle. Et face à cela, le monde regarde, s’indigne par intermittence, puis compose, quiet. La prudence diplomatique des uns n’est qu’alibi. Les calculs stratégiques des autres supplantent toute exigence éthique. Comme si la liberté pouvait attendre, et comme si certaines vies valaient moins que les équilibres régionaux ou les intérêts énergétiques. Pourtant, ce qui se joue à Téhéran, comme en Ukraine ou à Gaza, dépasse un régime, une crise, un pays. C’est la question du s ens même de l’ordre international qui se trouve une fois de plus posée. Que vaut un système qui ne protège plus ceux qui en ont le plus besoin? Que signifie la règle de droit lorsqu’elle s’efface dès qu’elle devient coûteuse? À partir de quand l’universalisme cesse-t-il d’être un principe pour devenir un discours conditionnel, soumis aux rapports de force et aux humeurs des puissants? Comment restaurer l’ordre de l’humain, la liberté constitutive de la personne humaine, sans casser encore plus ce qui est déjà brisé? Ce sont des questions veilles comme le monde. Mais dans un système sans plus aucun garde-fou, elle deviennent lancinantes. La réalité est que nous sommes peut-être entrés dans ce moment redouté où la culture continue à produire des formes, des images, des discours, tandis que la civilisation, elle, cesse de croire à ce qu’elle énonce. Une fin de culture , comme dirait George Steiner, qui, sans être jusqu’à présent trop spectaculaire — le mal s’illustre souvent par sa banalité — n’en est pas moins parfaitement diffuse. La fatigue morale devient de plus en plus profonde ; les repères se brouillent ; les critères s’effondrent ; le langage se désubstantialise dans un flux continu d’images, de slogans, d’indignations sélectives. La raison vacille. A-t-elle été vaincue, où a-t-elle simplement déclaré forfait, faute de défenseurs? Qu’importe, le résultat est le même. Dans ce vide habité par les monstres — et qu’est-ce qu’elle est longue, cette longue nuit de vide… —, les identités se raidissent, la violence se légitime, la peur devient le fondement, la matrice du politique. Le monde redécouvre avec effroi — ou est-ce avec lassitude? — les vieux réflexes qu’il croyait avoir enfouis: le repli, la haine, la fascination pour les hommes forts, le mépris des libertés au nom de la sécurité. La globalisation n’a pas produit l’universalité espérée ; elle a souvent accéléré la fragmentation, l’atomisation, la perte du lien. Partout, les sociétés peinent à produire des références communes, sans lesquelles il n’y a ni culture vivante ni coexistence possible. Si la nucléarisation des rapports de force est de nouveau au goût du jour, celle des relations humaines et des esprits a déjà eu lieu. Il n’y a eu ici aucun équilibre de la dissuasion. De Washington à Moscou en passant par Tel-Aviv, Téhéran ou Ankara, la course à l’atomisation de l’humanité fait l’unanimité. Face à cette défaillance des États — dues, dans une très large mesure, à des collectivités de plus en plus narcissiques et paranoïaques — une responsabilité nouvelle s’impose, qu’on le veuille ou non: celle d’une opinion publique mondiale transversale. Pas une foule émotive, non. Surtout pas. Ni une morale de colifichet. Mais une conscience capable de traverser les frontières, de refuser les hiérarchies implicites de la compassion, de nommer l’inacceptable là où il se produit. Une opinion qui ne se contente pas de commenter, mais qui ramène à des responsabilités, à une réalité, à une éthique des rapports et des relations internationales. Qui rappelle que tout ne se vaut pas. Que tout n’est pas négociable. Qu’il reste encore une échelle de valeurs qui préside à la destinée de cette planète, même si elle peine encore à exister. Ou que les hommes ont décidé, actuellement, qu’ils ne voulaient plus vivre-ensemble en paix dans un seul espace, et qu’il fallait détruire les principes qui les unissent au nom de leurs petites différences et de leurs anxiétés. Cela pourrait paraître comme de l’angélisme. Pourtant, ce n’est pas de l’utopie. Du reste, qu’y a-t-il encore à perdre, avant que le monde entier ne devienne, comme à l’orée du XX e siècle, un vaste champ de ruines, une gigantesque fosse commune? Inventer un ordre nouveau ne signifie pas rêver d’un monde apaisé ou réconcilié. Cela signifie réintroduire des limites, redonner un coût à la violence, ou encore réaffirmer que la dignité humaine n’est pas une option, mais une exigence vitale. Cela suppose un sursaut civilisationnel, fragile, conflictuel, imparfait, mais nécessaire. Pas pour promettre le paradis, mais pour éviter la banalisation de l’enfer. Sinon, le coût moral du silence et de l’inaction sera trop élevé, pour tout le monde. La chute dans la violence n’est jamais une fatalité historique. Elle est toujours un choix. La renaissance aussi.

Le calibrage diplomatique de l’Eglise catholique dans les conflits: l’exemple du Venezuela

Ironie de l’histoire, le coup de force américain au Venezuela de la nuit du 3 au 4 janvier a signé le début d’un nouvel épisode de « déstabilisation planétaire » contre laquelle le Pape Léon XIV venait de mettre en garde quelques jours auparavant, dans son Message pour la 59e Journée internationale de la paix du 1er janvier 2026. « Dans les relations entre citoyens et gouvernants, y affirmait le Souverain Pontife, on en arrive à considérer comme une faute le fait de ne pas se préparer suffisamment à la guerre, à réagir aux attaques, à répondre à la violence. Bien au-delà du principe de légitime défense, cette logique antagoniste est, sur le plan politique, la donnée la plus actuelle dans une déstabilisation planétaire qui devient chaque jour plus dramatique et imprévisible. » En termes de « déstabilisation » et « d’imprévisibilité », les Etats-Unis ne pouvaient faire mieux ! Certes, le Venezuela était « marqué depuis tant d'années par le narcotrafic et la corruption », selon le père Georges Engel, un prêtre missionnaire cité par Olivier Bonnel sur Vatican News. De ce fait, personne ne regrettera vraiment Nicolas Maduro, élu le 10 janvier 2025 pour un troisième mandat jugé illégitime par la majorité de la communauté internationale. L'action des Etats-Unis n'en est pas justifiée pour autant. De fait, réagissant au coup de force, lors de l’Angélus du 4 janvier, le Pape a soigneusement évité de prendre position dans le conflit, se contentant surtout d’affirmer que « le bien du peuple vénézuélien bien-aimé doit prévaloir sur toute autre considération ». Cette position calibrée est caractéristique de la diplomatie du Vatican, qui se place toujours au-dessus des parties en conflit, pour défendre ce qui lui paraît essentiel, quitte à être accusée de mettre sur le même plan l’agresseur et l’agressé. L'essentiel et le subsidiaire L’« essentiel » en question vient dans la suite du message du pape. Il s’agit «de surmonter la violence et de s'engager sur la voie de la justice et de la paix, en garantissant la souveraineté du pays, en assurant l'état de droit inscrit dans la Constitution, en respectant les droits humains et civils de chacun et de tous, et en œuvrant ensemble à la construction d'un avenir serein de collaboration, de stabilité et de concorde, avec une attention particulière pour les plus pauvres qui souffrent de la situation économique difficile ». Cette forme de diplomatie, où la souveraineté des Etats, les règles constitutionnelles et les droits de l’homme occupent quand même leur place, est celle de la « neutralité active » ; une conduite de distanciation des « axes » géopolitiques proche de celle que le patriarche maronite souhaite voir le Liban adopter. Cette voie diplomatique est aussi désignée dans le langage du Vatican « diplomatie du bien commun ». Ses moyens sont ceux du dialogue, des moyens « désarmés et désarmants », pour reprendre une image de Léon XIV, ce qui la différencie par exemple de la diplomatie de l’ONU, dont les leviers sont d’un tout autre ordre. Neutralité active, non passive La « neutralité active » signifie que le Saint-Siège ne prend pas parti pour un camp contre un autre, sans pour autant rester passive ou « neutre » quand les droits fondamentaux sont violés. Ainsi, en octobre 2023, dans une déclaration publique, le cardinal Parolin a exprimé une préoccupation profonde concernant l'escalade du conflit israélo-palestinien, qualifiant les actions en cours comme potentiellement constituant un "génocide". N’ayant pas d’intérêt économiques ou militaires, le Saint-Siège peut ainsi juger d’une situation à partir de principes de nature éthiques, tout en favorisant le dialogue et en proposant chaque fois des sorties non violentes aux conflits. Souvent, en parallèle, le Vatican agira en coulisses, dans la discrétion et la constance, dans la direction de la non-violence. Du particulier au général Ce qui n’empêche pas la diplomatie vaticane de s’élever, dans sa réflexion de fond, du particulier au général. Dans le message sur le Journée mondiale de la paix, on relève à cet effet une plaidoirie du Vatican contre la prolifération des armes et l’industrie des armements. Cette plaidoirie tient compte, cette année, de l’introduction des algorithmes et la dissuasion nucléaire dans les conflits, pour montrer que ce nouveau développement, dont on constate les ravages au Moyen-Orient et en Europe, mine les fondements même de toute civilisation et conduit l’humanité au fond du gouffre. « On assiste même, renchérit le document, à un processus de déresponsabilisation des dirigeants politiques et militaires, en raison de la croissante “délégation” aux machines des décisions concernant la vie et la mort des personnes humaines. Il s’agit d’une spirale destructrice sans précédent de l’humanisme juridique et philosophique sur lequel repose toute civilisation et par lequel toute civilisation est protégée. » Humanisme philosophique et juridique Qu’est au juste cet « humanisme juridique et philosophique » soulevé par Léon XIV ? Sur le plan philosophique, c’est affirmer que l’être humain a une dignité propre, qui ne dépend ni de son utilité, ni de sa richesse, ni de sa force ; c’est affirmer aussi que la personne humaine est douée de raison et de liberté, donc responsable de ses actes ; c’est enfin affirmer que la société, la politique et la science doivent être au service de l’homme, et non l’inverse. Ces concepts, bien enracinés dans l’anthropologie chrétienne, correspondent à l’affirmation de foi que chaque être humain est créé à l’image de Dieu et que la dignité humaine est donc inaliénable, même en situation de faiblesse (maladie, pauvreté, vieillesse ou faute). Sur le plan juridique, l’humanisme signifie que le droit existe pour protéger la personne humaine, et non seulement pour organiser le pouvoir. Cela implique notamment le refus des lois qui traitent l’homme comme un simple objet (marchandise, outil, donnée), notamment dans les relations de production. Il s’agit là d’une critique des systèmes juridiques purement techniques ou utilitaristes, comme de l’idée que « tout ce qui est légal est juste ». Comme on le voit, c'est sur des principes bien clairs que l'Eglise fait reposer ses jugements. Certains estiment que notre époque est "apocalyptique" et voient dans ce qui se passe un signe du "temps de la fin". Mais il n'est pas besoin d'aller si loin pour en juger. Comme l'assure saint Augustin, maître à penser du pape Léon XIV, les hommes sont libres, responsables et redevables de leurs actes. C'est à leurs fruits qu'ils seront jugés. Ce qui n'empêche pas notre époque d'être effectivement inquiétante.

Chute du régime iranien: savoir gérer le jour d’après

En Iran, deux scènes parallèles se déroulent aujourd'hui. Deux scènes qui ne s'annulent pas, mais aggravent au contraire la situation critique: des rues où bouillonnent des manifestations sporadiques mais persistantes, et une autorité qui réplique par une répression de plus en plus brutale, menée conjointement par les Gardiens de la révolution et le Guide suprême. Ce parallèle ne reflète pas un équilibre, mais plutôt la peur. Les régimes confiants n'ont pas besoin d'un tel niveau de violence soutenue, tandis que les régimes en crise savent que toute faille sécuritaire pourrait entraîner leur effondrement. Cependant, la question la plus grave ne concerne pas seulement la capacité du régime iranien à résister aux pressions internes, mais aussi les répercussions de toute instabilité ou effondrement potentiel sur l'ensemble de la région. L'Iran n'a jamais été un pays isolé de ses crises, mais plutôt le centre d'un réseau d'influence transnationale, soigneusement construit pendant plus de quatre décennies. Toute fissure au centre aura inévitablement des répercussions à la périphérie. Depuis l'instauration de la République islamique en 1979, le régime repose sur une équation claire : une légitimité idéologique qui prime sur la volonté populaire, et un instrument de répression efficace qui protège cette légitimité par la force. Aujourd'hui, le premier pilier s'érode avec l'expansion des protestations sociales, économiques et politiques, tandis que le second s'affaiblit, les Gardiens de la révolution étant contraints d'agir comme une force de police intérieure plutôt que comme un instrument d'expansion régionale. Ce paradoxe n'est pas un simple détail, mais une faille structurelle qui touche au cœur même du projet iranien. Chaque heure que les Gardiens de la révolution consacrent à réprimer la dissidence intérieure est une heure perdue pour exercer leur influence à l'étranger. Chaque escalade des mesures de sécurité intérieure accroît le coût du projet régional – politiquement, financièrement et moralement. Par conséquent, une répression accrue ne signifie pas nécessairement que le régime sera stabilisé ; elle peut plutôt indiquer qu'il entre dans une période d'usure prolongée, où la crise est gérée, mais loin d’être résolue. Dans ce contexte, deux scénarios principaux se dessinent quant à l'issue de la crise iranienne. Le premier est celui d'un régime qui parvient à contenir les manifestations par une violence excessive, tout en préservant la cohésion des institutions étatiques et des Gardiens de la révolution. Dans ce cas, le régime ne s'effondre pas immédiatement, mais il est contraint de se replier sur la scène régionale, et la priorité absolue redevient le maintien du pouvoir intérieur. Le second scénario est celui d'une répression qui pourrait alimenter les troubles, entraînant des manifestations de grande ampleur et plongeant le pays dans une spirale d'escalade incontrôlable. Ceci pourrait ouvrir la voie à un effondrement politique, rapide ou progressif, mais aux conséquences profondes. Au Yémen, cette évolution affecte directement le mouvement houthi. Ce groupe, dont l'ascension était liée au soutien iranien, verra ses financements, son armement et son expertise iraniens diminuer. À mesure que la crise en Iran s'intensifie, les ressources allouées aux enjeux extérieurs, notamment ceux de moindre importance stratégique, seront réduites. Par conséquent, les Houthis pourraient être contraints à un accord politique leur garantissant un minimum d'influence, ou bien ils risquent une désintégration interne sous la pression de la guerre, de l'économie et du tissu social local. En Irak, l'impact du retrait iranien sera plus complexe. Les milices liées à Téhéran, habituées à opérer sous l'égide d'une puissante coalition régionale, seront forcées de redéfinir leur rôle. Sans soutien inconditionnel, des divisions apparaîtront entre les factions cherchant à « irakiser » le processus décisionnel et celles privilégiant l'escalade pour préserver leurs acquis. Dans ce contexte, l'intensification de la répression en Iran, d'abord source de force, se transforme en faiblesse, car elle prive ces forces de leur couverture symbolique et politique et ouvre une brèche – certes périlleuse – permettant à l'État irakien de regagner une partie de sa souveraineté. Le Liban, de par sa nature même, absorbe les répercussions des crises régionales avec une rapidité encore plus grande. Le Hezbollah, en tant qu'extension la plus organisée du projet iranien, sera directement affecté par la diminution des capacités de financement et de soutien de Téhéran. Avec l'intensification de la répression en Iran, le parti perd une partie de la légitimité morale qui lui a longtemps servi à justifier son rôle idéologique transnational. Cette réalité le place face à un double dilemme: soit maintenir son arsenal en l'absence de protection régionale, soit se repositionner politiquement au sein de l'État libanais. Dans ce contexte, la question du calendrier politique au Liban apparaît comme un facteur crucial. Organiser des élections au plus fort du retrait incomplet de l'Iran pourrait donner aux forces pro-Téhéran l'occasion de se regrouper. Nombreux sont ceux qui pensent que tout report technique, compte tenu de la baisse des financements et du soutien militaire – surtout après la « guerre de soutien » et la dévastation qu'elle a engendrée sans perspective claire de reconstruction – pourrait accélérer l'érosion de la base populaire du duo chiite et révéler l'ampleur de la crise sociale que traversent leurs partisans. Ici, le débat n'est plus seulement constitutionnel, mais fondamentalement politique, lié à l'évolution des rapports de force dans la région. À l'échelle régionale, la convergence de manifestations croissantes et d'une répression féroce en Iran annonce le début d'une phase de transition instable. Les États du Golfe observent avec prudence, conscients que la faiblesse de l'Iran pourrait être une opportunité de restructurer la sécurité régionale, mais comporte également un risque de chaos. Israël perçoit la préoccupation de Téhéran pour ses affaires intérieures comme un atout stratégique indéniable, mais redoute les scénarios susceptibles de dégénérer. La Turquie, quant à elle, se prépare à combler tout vide potentiel, notamment en Syrie et en Irak. L'intensification des manifestations en Iran, confrontée à une répression sans précédent de la part des Gardiens de la révolution, ne signifie pas que le régime a remporté la bataille. Il est plutôt entré dans une phase d'usure qui s'éternise. À ce stade, la question n'est plus simplement de savoir quand le régime tombera, mais comment, à quel prix et aux dépens de qui dans la région. La chute du régime iranien, si elle devait avoir lieu, ne serait pas un événement à célébrer, mais un moment périlleux exigeant des nations fortes et des élites politiques avisées. Sans eux, l’effondrement de ce centre de pouvoir pourrait dégénérer en un chaos généralisé… sans autre alternative.