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Décryptage

Nouri al-Maliki : retour d’un homme ou régression d’un projet ?

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Par Jad Akhawi
Publié janv. 26, 2026 - 06:49

Le retour de Nouri al-Maliki au pouvoir — ou même à une position clé au sein du centre de décision irakien — ne peut être perçu comme un simple événement politique, ni comme la réhabilitation d’une figure du passé. Du fait de ce qu’il incarne et du bilan de son action, l’homme est devenu le symbole d’un modèle de gouvernance exhaustive à part entière, associé à une phase charnière de l’histoire de l’Irak post-2003, avec son lot d’échecs, de divisions et de transformations structurelles de l’État. Dès lors, toute éventuelle réapparition de M. al-Maliki signifie, dans les faits, le retour d’une orientation politique globale — sur les plans intérieur, régional et international — avec toutes les répercussions que cela implique.

 

Sur le plan intérieur – le retour de « l’État politisé »

 

1. Centralisation accrue et érosion des équilibres

 

Durant ses deux mandats, entre 2006 et 2014, Nouri al-Maliki a été associé à la prééminence du pouvoir exécutif sur les autres institutions, sous les slogans du « rétablissement de l’autorité de l’État » et de la « lutte contre le terrorisme ». Dans la pratique, cela s’est traduit par une politisation progressive des rouages de l’État, de la justice aux appareils sécuritaires, jusqu’aux médias publics. Cette approche a vidé de sa substance le principe de la séparation des pouvoirs, transformant l’État en instrument au service de l’autorité politique plutôt que d’être un cadre régulateur de l’autorité politique.

 

Toute perspective de retour d’al-Maliki est aujourd’hui perçue comme la reproduction de ce modèle : centralisation rigide, restriction de l’action de l’opposition et affaiblissement systématique de tout contre-pouvoir susceptible de limiter l’emprise de l’exécutif. Dans un pays aux identités multiples comme l’Irak, cette centralisation ne produit pas la stabilité, mais accumule les tensions latentes.

 

2. Aggravation des divisions confessionnelles

 

Malgré un discours nationaliste affiché à certaines étapes de son pouvoir, l’expérience d’al-Maliki a été concrètement marquée par la détérioration des relations entre les composantes irakiennes, en particulier avec les sunnites et les Kurdes. Les politiques d’exclusion, le recours excessif aux outils sécuritaires, les arrestations et les poursuites judiciaires ont largement contribué à saper la confiance entre l’État et de larges factions de la société. Ces choix n’étaient pas marginaux : ils ont constitué l’un des facteurs structurels ayant conduit à l’explosion de la crise avec l’expansion de l’organisation « État islamique » en 2014.

Dans ce contexte, un retour d’al-Maliki ravive le souvenir de cette étape et ouvre la voie à une relance des divisions plutôt qu’à leur résorption, à un moment où le tissu national demeure fragile.

 

3. Affaiblissement du processus de réforme et torpillage des revendications de changement

 

Les manifestations d’octobre 2019 ont marqué un tournant dans la conscience politique irakienne. Elles ont exprimé un rejet transcommunautaire du système de gouvernance en place et elles ont appelé à un État fondé sur la citoyenneté, à une lutte sérieuse contre la corruption et à la fin de la logique du partage confessionnel du pouvoir et des armes hors contrôle.

Dans ce cadre, le retour d’al-Maliki est perçu comme un message diamétralement opposé : la victoire de l’ancien système sur les aspirations au changement, et le recyclage de la même élite que la rue tient pour responsable de l’effondrement politique et économique.

 

Sur le plan sécuritaire – la prépondérance de « l’État parallèle »

 

1. Renforcement de l’influence des factions armées

 

Nouri al-Maliki est largement considéré comme l’une des principales couvertures politiques des Hachd al-Chaabi et des factions qui leur sont liées. Durant son mandat, aucun projet réel n’a été avancé pour intégrer ces forces dans les institutions de l’État, selon le principe du monopole de la violence légitime ; au contraire, la dualité de la décision sécuritaire a été consacrée.

 

Son retour signifierait, de facto, l’enracinement de cette dualité : un État officiel aux capacités limitées, face à une force armée parallèle dotée d’une influence politique, sécuritaire et économique. Un tel modèle ne produit pas un État fort, mais un État affaibli entouré de forces plus puissantes que lui.

 

2. Tensions avec l’institution militaire

 

L’expérience passée d’al-Maliki a mis en évidence une instrumentalisation politique directe de l’institution militaire, que ce soit à travers les nominations ou la gestion des opérations sécuritaires. Cette approche a affaibli le professionnalisme militaire et créé des loyautés croisées au sein de l’armée. Dans tout scénario de retour au pouvoir, la crainte est de voir se répéter cette dynamique, sapant l’idée d’une armée nationale unificatrice, la transformant en un outil dans un conflit politique plus large.

 

Sur le plan régional – le retour de l’axe iranien

 

1. Un signal clair d’allégeance à Téhéran

 

Al-Maliki n’est pas un allié conjoncturel de l’Iran, mais l’une des figures politiques irakiennes les plus constantes dans ce choix stratégique. Son retour signifie, du point de vue régional, la réintégration de l’Irak dans une position avancée dans le projet d’influence iranien, à un moment où la région tente de redéfinir ses équilibres. Ce positionnement ne se limite pas à la politique étrangère : il se reflète à l’intérieur du pays par le renforcement des forces liées à l’axe de Téhéran au détriment de la logique de l’État national.

 

2. Escalade potentielle avec le Golfe

 

Depuis 2021, l’Irak a amorcé une ouverture progressive vers son environnement arabe, notamment le Golfe, dans une tentative de rééquilibrage de ses relations régionales. Le retour d’al-Maliki menace ce processus, tant par le discours politique que par les politiques du fait accompli, ce qui pourrait entraîner un refroidissement, voire un recul, dans les relations arabes.

 

3. Répercussions libanaises

 

L’impact d’un retour d’al-Maliki dépasse les frontières irakiennes. Il offre un modèle renouvelé de « l’État faible face à la milice forte », un schéma sur lequel s’appuient des forces alliées à l’Iran au Liban pour justifier le maintien des armes en dehors du cadre étatique. Ainsi, toute consolidation de ce modèle à Bagdad se traduit par un renforcement d’une rhétorique similaire à Beyrouth.

 

Sur le plan international – isolement et pressions

 

1. Tensions avec Washington et l’Occident

 

Les capitales occidentales, à commencer par Washington, gardent un souvenir négatif de l’expérience d’al-Maliki, que ce soit en matière de gouvernance, de gestion du dossier sécuritaire ou de relations avec les factions armées. Son retour n’est pas perçu comme un facteur positif, mais comme une source d’inquiétude, même s’il devait être abordé avec pragmatisme.

 

2. Inquiétude des investisseurs et recul de la confiance

 

À l’heure de la reconstruction et de la diversification économique, l’Irak a besoin d’un environnement stable et de règles claires. Or le retour du modèle de gouvernance associé à al-Maliki affaiblit la confiance dans la stabilité politique et juridique, ce qui affecte directement les investissements et maintient l’économie prisonnière de la rente et de la corruption.

 

Retour à l’avant-2014

 

En définitive, le retour de Nouri al-Maliki — ou même le renforcement de son rôle — équivaut à un retour de l’Irak à la situation d’avant 2014 : un État moins équilibré, une influence régionale plus lourde, des armes hors du contrôle de l’État et un processus de réforme paralysé. Il ne s’agit pas du retour d’un homme, mais de celui d’un modèle de gouvernance qui a démontré, par expérience, son incapacité à bâtir un État inclusif et efficace.

Entre une stabilité sécuritaire fragile et un cumul des tensions politiques, la question demeure ouverte : l’Irak peut-il supporter le coût de la répétition de la même expérience, ou bien l’élan de changement exprimé par les protestations reste-t-il latent, dans l’attente d’une nouvelle occasion ?

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