


L’Iran et le monde ont les yeux braqués depuis le 28 décembre sur le mouvement de révolte déclenché à Téhéran par des commerçants du Bazar et des milliers de jeunes et de moins jeunes contre la détérioration fulgurante de la situation socio-économique.
Les manifestations, qui se sont rapidement étendues à de nombreuses villes et localités, ont atteint une ampleur sans précédent dès le 8 janvier, défiant ouvertement le régime islamique, avant d'être violemment réprimées dans le sang.
A une coupure nationale des liaisons internet, qui a permis, selon des organisations des droits de l’homme, de masquer la répression, sont venues s’ajouter les menaces d’infliger de lourdes sanctions aux manifestants, qualifiés « d’émeutiers agissant pour le compte de puissances étrangères ».
Le Haut-Commissaire des droits de l'homme des Nations unies, Volker Türk, parle de répression "sans précédent". Il a rapporté vendredi dernier que les forces de sécurité avaient tiré avec des "munitions réelles" sur les manifestants, déplorant la mort de "milliers" de personnes, dont des enfants.
Les autorités iraniennes font état de la mort de plus de 3000 personnes, affirmant que la majorité des victimes « sont des martyrs », soit des membres des forces de sécurité ou des passants, et non des "émeutiers".
Human Rights Activists News Agency (HRANA), dont le siège est aux Etats-Unis, parle de 5002 morts, principalement des manifestants, et d'au moins 26 852 arrestations. De son côté, l'ONG Iran Human Rights (IHR), qui siège en Norvège, a confirmé que 3428 manifestants avaient péri mais a craint que le bilan final s’élève à 25 000 morts.
En visant le pouvoir dirigé par le Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, les manifestants défient comme jamais auparavant la République islamique, mais l'ampleur du mouvement est-elle suffisante pour renverser le pouvoir théocratique ? Assistons-nous à la fin du régime des mollahs ?
Changement de régime ?
Les analystes restent très prudents sur l'issue de la contestation et font état de plusieurs dimensions à la crise, pouvant avoir diverses conséquences. Ces analystes s’accordent à dire que la suite des évènements peut être très fortement dictée par une action extérieure.
Interrogé par Levant Time, Josef Kraus, professeur à l’Université Masaryk de Prague et expert de l’Iran, nous livre son éclairage sur le sujet.
M. Kraus commence par rappeler le caractère pluridimensionnel de la crise iranienne. Il relève les facteurs internes – inflation, crise économique, corruption – auxquels s’ajoutent des problèmes externes qui ébranlent le pouvoir : échec de la politique impérialiste de la République islamique au Moyen-Orient et perte de plusieurs vecteurs de sa puissance, perte d’alliés lointains également, avec la chute de Maduro au Venezuela, offensive conjuguée israélo-US, etc.
Les dimensions intérieure, régionale et internationale, sont étroitement liées. Elles viennent s’ajouter aux lourdes sanctions imposées par l’étranger.
Selon M. Kraus, « nous sommes encore loin de la fin du régime, à moins d'un élément extérieur imprévisible et imprévu ». Il note dans ce cadre que « si l'on se concentre sur les questions intérieures et la résolution des problèmes internes, il est presque certain que le régime ne sera pas renversé ». « Mais si l'on considère la dynamique régionale, voire mondiale, la situation pourrait être très différente, précise-t-il. A titre d’exemple, une intervention massive des Israéliens ou des Américains pourrait fortement déséquilibrer la situation en Iran ».
Le professeur Kraus, qui entretient des contacts en Iran en raison de ses interventions dans des universités iraniennes, affirme qu’une « part importante de la société iranienne s'attend à une intervention américaine ou israélienne susceptible de provoquer l'effondrement du régime ». « Tout le monde s'attend à une seconde phase de ce qu'ils appellent la ‘Guerre des Douze jours’ entre Israël et l'Iran ».
Pour M. Kraus, « si les Américains interviennent d’une manière plus musclée, la stabilité du régime pourrait être gravement menacée ». « Certains réclament même une intervention à Téhéran similaire à celle menée à Caracas, c’est à dire déployer la Delta Force, kidnapper Khamenei, etc. ! », souligne-t-il.
Citée par l’AFP, Nicole Grajewski, professeure au Centre de recherches internationales de Sciences Po., "des manifestations de masse, aussi soutenues soient-elles, ont peu de chances d'être déterminantes".
Même analyse de la part de Arash Azizi, de l'université américaine Yale : "Il est possible que sous la pression conjuguée des protestations internes et des menaces étrangères des Etats-Unis et d'Israël, des membres du régime entreprennent une action de type coup d'Etat et modifient les politiques et structures fondamentales du régime".
Perte de légitimité
M. Kraus revient sur les échecs cuisants de la politique extérieure iranienne. Il affirme que le régime tire sa légitimité de l'idéologie : le Velayat el-Faqih, la Révolution islamique et l'héritage qui en découle.
« Mais franchement, plus grand monde n'y croit », affirme-t-il, avant d’ajouter : « Je ferais un parallèle frappant entre le régime iranien actuel et, par exemple, les régimes d'Europe de l'Est des années 1980, comme la Tchécoslovaquie. Plus personne ne croyait au communisme. Ceux qui participaient et restaient fidèles au régime le faisaient pour des avantages économiques et sociaux : meilleurs emplois, appartements, privilèges, etc. »
Et d’ajouter : « La situation est très similaire en Iran. Pourtant, une partie importante de la société fait encore confiance au régime. Elle souhaite son maintien. Elle continue de croire en la Révolution islamique, aux gardiens de la doctrine, les « fuqaha ». Mais avec la situation catastrophique de l’économie, même ceux qui croyaient en l'héritage de la Révolution islamique sont fortement perturbés. Ils préfèrent penser que le système en lui-même n'est pas mauvais, mais ils mettent en cause les dirigeants pour leur mauvaise gestion des affaires », ajoute M. Kraus.
Cette méfiance dépasse le cadre économique, affirme M. Kraus, et la grogne porte également sur la sécurité, intérieure et régionale.
La sécurité intérieure est primordiale pour le régime. En effet, lorsque la classe moyenne réalisera qu'elle n'a rien à perdre à risquer une révolution, elle renversera le régime. Mais elle ne le fera pas tant que la stabilité et la sécurité sont assurées.
« Le régime le sait et en tire profit, relève M. Kraus. En substance, il leur dit : ‘Voulez-vous renverser ceux qui vous garantissent la sécurité ? Regardez l'Irak, l'Afghanistan, le Yémen, la Syrie. Voulez-vous que cela se produise aussi en Iran ? Si non, soyez loyaux. ». De fait, la menace d'une guerre civile est forte dans un pays multiethnique. Toute déstabilisation du pouvoir central pourrait facilement mobiliser les Kurdes, les Baloutches, les Arabes du Khouzistan, les Azéris, les Turkmènes etc.
Pour l’instant, cette menace est surexploitée par le régime et fonctionne à merveille. En même temps, il joue la carte de la sécurité extérieure : « Vous voulez être menacés par Israël ? Vous voulez être bombardés par les Américains ? Sinon, nous sommes là pour assurer la sécurité grâce à nos alliés, nos proxys, notre armée puissante et nos Gardiens de la révolution ».
Mais cette légitimité a disparu : il est vrai que l'Iran n'a pas été vaincu directement par l'aviation israélienne, mais il n'a pas non plus remporté de victoire ! La supériorité militaire de l’Etat hébreu a permis à ses bombardiers de s’imposer dans l’espace aérien de l’Iran. Désormais, la majorité de la population iranienne réclame des comptes, du fait que le régime a détourné pendant des décennies des sommes colossales pour l’armement, les Gardiens et l’entretien des milices dans d’autres pays.
Changement de dirigeants ?
Revenant sur la question de la succession de Khamenei, M. Kraus rappelle plusieurs éléments : la Constitution iranienne stipule que tout nouveau pouvoir doit être incarné par une seule et même personne. Or jusqu'à présent, personne ne correspond à ce profil.
D’aucuns parlent du fils du Guide, Mujtaba Khamenei : il détient le pouvoir politique et économique et entretient d'excellentes relations avec les forces armées. Mais il ne peut s’octroyer le pouvoir seul, car la succession de père en fils est une tradition royale, la légitimité même de la Révolution islamique, antiroyaliste par définition, serait donc ébranlée.
Une direction collégiale, un triumvirat et peut-être même cinq personnes, est donc une idée qui prend tout son sens. Mais qui en ferait partie pour avoir la légitimité nécessaire ? Ce corps collégial aurait besoin du soutien populaire. Cela implique la présence de personnalités diverses au sein de cette instance. En conciliant les profils, cela pourrait fonctionner. Il faudrait à la fois satisfaire les traditionalistes, la droite dure, avec Mojtaba d'un côté, les réformateurs de l'autre, mais aussi les libéraux et la gauche.
Pour M. Kraus, « il se trame quelque chose de très important en coulisses ». « Nous n'en avons absolument aucune idée, car il ne s'agit pas seulement du système constitutionnel, des élections ou des différentes stratégies, indique-t-il. Il s'agit aussi de familles, il y a les Rafsanjani, les Larijani, les Khamenei, les Khomeini… Ces clans se disputent l'accès aux centres de décision et au pouvoir. Ils pourraient se partager le pouvoir d'une manière ou d'une autre, comme la famille Larijani le partage actuellement avec la famille Khamenei. Ali Larijani est en train de devenir la figure sécuritaire la plus importante du pays, alors qu’il y a cinq ans, on croyait que sa carrière politique était finie ».
Historiquement, la politique iranienne a toujours été faite ainsi. Avant le Chah, la fonction politique était tributaire de clans et même des tribus. De nos jours, se sont les familles des grands dignitaires religieux qui s’érigent en nouvelles dynasties, se livrant à un remake de « Game of Thrones »
Les sanctions, un élément central
Si la situation économique en Iran a atteint un état si catastrophique, ce n’est pas uniquement à cause des sanctions : « Le pays est très mal géré, affirme M. Kraus, à cela s'ajoutent la corruption, le népotisme, et bien sûr, la région elle-même qui est très déstabilisée depuis plusieurs années. Cela n'arrange rien. De plus, les sanctions sont en place depuis quatre décennies. Cela signifie que depuis plus de vingt ans, l'Iran subit une importante fuite des cerveaux. »
« Si vous discutez avec les locaux, ceux qui ont les compétences pour faire des affaires, les intellectuels, les universitaires, les professionnels du secteur des hautes technologies, tous veulent quitter le pays, souligne M. Kraus. Et ils le font plutôt bien. Cette fuite des cerveaux dure depuis 20 ans, vers l'Occident en général, l'Europe occidentale, le Canada, les États-Unis ou ailleurs, elle a un impact négatif sur l’économie et la productivité ».
Ainsi, l'élément essentiel de la politique étrangère iranienne est étroitement lié à la levée des sanctions. Les Iraniens sont prêts à tout pour se débarrasser des sanctions.
« Ils sont même prêts à conclure un accord nucléaire 2.0 avec les États-Unis pour obtenir la levée des sanctions, car le régime ne souhaite qu'une chose : survivre, poursuit M. Kraus. Et il ne pourra survivre que si les sanctions sont levées, car cela permettrait de relancer l'économie, et la majorité de la population se contenterait, d'une certaine manière, du maintien du régime. La levée des sanctions est donc la priorité absolue, l'objectif numéro un du régime, car sa survie est en jeu ».
Quel avenir pour le Hezbollah ?
Quel est l’impact de la situation actuelle sur le sort du Hezbollah ? M. Kraus estime que deux points de vue se dégagent à ce sujet : « ezbollahle
Le premier est que l'Iran, en réalité, est prêt à sacrifier le Hezbollah s'il obtient un accord avec les Américains. L'idée est que le régime a tellement besoin de survivre, et qu'il est dans une situation si désespérée, que si les Américains arrivaient et disaient : « Voici l'accord nucléaire, voici l'allègement des sanctions », tout en laissant le Hezbollah se désarmer, les Iraniens accepteraient cette situation car ils n'auraient pas d'autres options. »
Et d’ajouter : « Mais il existe aussi une autre vision. La mentalité iranienne est très proche de celle du Hezbollah dans la mesure où elle est liée à la religion, à l'idéologie et au sens du sacrifice. Il ne s'agit pas seulement de calculs et de rapports de force, mais aussi d'émotions. Mais l'Iran est bien sûr un acteur pragmatique et rationnel sur la scène internationale. Ce n'est pas une société fondamentaliste et fanatique. C'est un pays parfaitement rationnel. Il reste que le calcul des dirigeants iraniens pourrait être différent. Ce calcul repose sur le constat que le régime islamique est au pouvoir depuis plus de 40 ans, quasiment sans changement, toujours aussi prestigieux, selon eux, survivant à tout ».
« En face, si l'on observe la politique israélienne ou la politique américaine, on constate qu’il y a des cycles, comme dans tout régime démocratique, relève M. Kraus. Il reste trois ans à Trump, sans compter M. Netanyahu, qui est très controversé dans son propre pays ».
La tactique actuelle des Iraniens est de geler les choses et attendre des jours meilleurs. Entre temps, ils demandent au Hezbollah de réduire leur provocation envers Israël, de ne pas intervenir en cas d’agression israélienne », ce que le Hezb fait actuellement, en attendant, là aussi, des jours meilleurs.
Pendant ce temps, c’est le Liban qui paye le prix…