


C’était le 4 février 2021, par un morne matin d’hiver.
Le corps de Lokman Slim, archétype de l’intellectuel engagé, venait d’être retrouvé dans sa voiture, criblé de balles. Un clou de plus dans le cercueil d’un Liban pourri et rongé jusqu’à la moelle par l’hybris criminel du Hezbollah.
Certes, l’enlèvement de Lokman la veille, puis son assassinat s’inscrivait dans une logique familière. Au Liban, depuis plus d’un demi-siècle, chaque personne qui ose remettre en question l’ordre totalitaire du moment devient potentiellement une cible à abattre. Surtout lorsqu’il s’agit des intellectuels: leur disparition, dans le monde arabe, ne fait jamais grand bruit. Ils ne remuent pas la fibre nationale, communautaire, localiste ou clanique dans la mesure où ils n’ont pas de hordes de fidèles derrière eux. Ils constituent, en ce sens, des cibles faciles, et donc privilégiées.
Or depuis un certain temps, Lokman Slim réunissait en lui toutes les qualités qui dérangeait les tueurs à gage du parti pro-iranien. Du cœur de la banlieue sud, qu’il refusait d’abandonner, il défiait la toute-puissance du Hezbollah en maniant le verbe et la plume comme un fleuret à la pointe acérée. En dépit des menaces de morts qu’il recevait de manière cyclique, il avait brisé l’omerta autour de l’explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020, pointant ouvertement du doigt la responsabilité du Hezb et du régime syrien dans l’acte criminel, à l’heure où la version officielle relayée partout soutenait qu’il s’agissait d’un incident due à une négligence mafieuse. Il en paya le prix de sa vie quelques jours plus tard.
C’est au milieu de cette tragédie que la majorité des Libanais découvrit Selma Merchak, telle une figure issue des Troyennes d’Euripide – une sorte d’Hécube moderne, proclamant à son tour, mais sans volonté de vengeance et avec une retenue, une grâce extraordinaire, que « la mort d’un enfant n’a pas de mesure humaine. »
Sans doute l’ordre et la continuité du monde se brisèrent-il, ce jour-là, pour la mère de Lokman Slim, qui perdit une part d’elle-même dans cette douleur maternelle qu’aucun esprit ne peut comprendre.
« Il y a des douleurs qui ne pleurent pas », écrivait Victor Hugo au sujet de sa fille Léopoldine.
Pourtant, armée d’un courage exemplaire, fidèle à un patrimoine d’une richesse culturelle exceptionnelle, Salma Merchak – avec son mélange d’anglais et d’arabe égyptien désarmant et cette douceur-sagesse ferme des gens nobles qui ne craignent pas de fixer la mort dans les yeux et qui luttent contre la violence par la force de la sérénité – transmuta sa douleur en résistance intellectuelle. Telle mère, tel fils. Rarement la perte d’un enfant - et pas n’importe quel enfant ! – aura été portée avec autant de pudeur et de dignité. Face à l’inhumanité bête et brutale des meurtriers, Salma Merchak opposait une culture de vie, transcendant, par le caractère radieux de sa richesse intérieure, l’abysse de l’innommable.
Une mère-modèle
« Icônisée » par la force des événements en mater dolorosa, Salma Merchak Slim constitua sans doute un modèle d’éthique et de connaissance pour ses enfants. En ce sens, elle fut sans doute une médiatrice, une passeuse, gardienne d’une continuité levantine entre deux rives, et témoin d’un Liban qui, même du fond du gouffre, persistait à parler la langue de la culture, du lien, et de la liberté.
Née en Égypte, issue d’un père d’origine syrienne (de la région de Nabk, dans le Qalamoun) et d’une mère libanaise originaire de Joun, au Chouf, Merchak avait grandi entre deux appartenances complémentaires. Elle avait ensuite fait des études en journalisme à l’Université américaine du Caire, où, parmi ses maîtres, l’écrivain, journaliste et traducteur Wadih Filastin, avait été l’un des plus marquants. Filastin, grand érudit et self made man, et qui avait fait de la prison sous Nasser, était en quelque sorte un héritier de la pensée nahdawie. Sans doute inocula-t-il le virus de la liberté et le goût de la culture à la jeune Salma.
Lors d’une visite estivale au Liban, Salma Merchak tomba sous le charme de Mohsen Slim, un pénaliste brillant, engagé au sein du Bloc national auprès de Raymond Eddé, adversaire du nassérisme, et farouche défenseur des libertés et de la Constitution. Un homme courageux, irréductible et irrémédiablement libre, qui multipliait les batailles contre l’injustice des grands seigneurs, dédaignait systématiquement les honneurs et refusait de se laisser enfermer dans le carcan communautaire de sa communauté. De cette union, naquit trois enfants terribles, eux-mêmes férus de culture et de justice, Hadi, Rasha et Lokman.
Penser pour ne pas mourir
Pendant que son mari bataillait sur tous les fronts ; défendait Kamel Mroué contre la férule d’Abdel Hamid Ghaleb, ou encore Jamil Daaboul et Farouk Mokaddem ; se livrait à des duels épiques avec Sélim el-Laouzi et faisait de la résistance à Jbeil et Beyrouth contre le chéhabisme, Salma Merchak, elle, devint ce qu’elle était : une érudite. Dès 1973, elle se livra ainsi à un travail universitaire sur la migration des « Shawam » vers l’Égypte, cette diaspora levantine qui irrigua, de la fin du XIXe au milieu du XXe siècle, la presse, les lettres, les idées, et une part essentielle de la modernité arabe.
Son projet d’autrice et de chercheuse se cristallisa par ailleurs autour de figures souvent reléguées à la marge des grands récits: Nicola Haddad et Ibrahim al-Masri, deux noms emblématiques du lien entre Égypte et Levant, et de la capacité des intellectuels « shami » à créer des ponts durables entre sociétés, langues et sensibilités. Elle devint ainsi une gardienne de la mémoire de cette relation entre deux mondes étroitement reliés, avec cette conscience aiguë qu’il ne fallait pas céder à la patine du temps et à l’oubli, mais continuer de transmettre l’héritage nahdawi en dépit du malheur arabe si bien décrit par Samir Kassir. Aussi n’est-ce pas un hasard si Lokman a fini par fonder lui-même un excellent centre de recherches sur la mémoire de la guerre civile, ou à documenter les sévices subis par les prisonniers dans les geôles syriennes.
Toute l’œuvre de Salma Merchak, dans ce sens, est une résistance par la pensée à la mort.
Cette mort qui, tapie dans l’ombre, guettait insidieusement le moyen de lui faire payer ce sacrilège.
Les Lumières et la Nuit de Haret Hreik
Dans les portraits de Lokman Slim effectués par les journalistes, il est souvent question de son attachement à la pensée de Lumières et de la Nahda, et de sa volonté de résister à l’obscurantisme à partir de la maison paternelle de Haret Hreik, en plein cœur des ténèbres hezbollahi. Lokman est le digne héritier à cet égard de la bravoure de son père, mais aussi du savoir de sa mère. Le domicile familial a constitué ainsi un centre de résistance politique, au sens le plus large du terme, à la terreur et à l’obscurantisme. Chez Salma Merchak, la « maison » est perçue comme un espace civil, un lieu de débat, de lecture, de discussions, de réflexion, même si la nuit est longue et que les loups se rassemblent, féroces, tout autour de la maison. Son attachement à sa bibliothèque était particulièrement révélateur dans ce sens - comme une manière d’invalider, de neutraliser toute victoire acquise à la brutalité.
Comme l’écrit Makram Rabah, compagnon de route de Lokman, il y a, dans la figure de Salma, quelque chose qui touche à la symbolique libanaise la plus profonde : la maison comme dernier bastion, comme dernier État. Le pays s’effondre, les institutions se décomposent, la justice bégaie, l’histoire se falsifie, mais la maison, quand elle est habitée par une conscience, peut devenir une république miniature: bibliothèque, salon, jardin, tombe, lieu de mémoire, lieu de parole. Elle agit métaphoriquement comme un « incubateur » d’intellectuels et d’amitiés, d’un réseau de penseurs, d’écrivains, de visiteurs, qui passent par cette maison et par cette atmosphère.
Cette notion de résistance culturelle et intellectuelle à la Nuit par les Lumières, à la barbarie par la civilité, n’est pas sans rappeler l’esprit défendu par Sélim Abou durant l’occupation syrienne, à savoir que toute résistance politique reste incomplète sans une ossature culturelle reposant sur la connaissance, la liberté et les droits de l’homme. C’est ce que nombre d’adversaires de Lokman n’ont pas compris chez lui. Il était cohérent avec lui-même. Pas un autre tartuffe politique, négociant des compromis par volonté de survie. L’homme fonctionnait sur base d’une échelle de valeurs claires, celles de l’humanisme universel et de la Nahda, qu’il avait héritées de ses parents.
Ainsi, Lokman avait repris le flambeau, établissant une continuité dans la posture morale et intellectuelle de son père frondeur et de sa mère discrète, mais en traçant son propre chemin, par ses propres forces, ses propres combats.
« La pensée ne se tue pas par les balles …»
Or, ironie cinglante, c’est l’assassinat de Lokman qui fait entrer Salma Merchak, malgré elle, dans la lumière publique. Et ce que les Libanais découvrent alors, c’est précisément, au-delà de la tristesse, de la douleur, de la fureur, c’est une posture morale, faite de sagesse, de sérénité et de paix, mais aussi de volonté et de détermination.
D’emblée, Salma Merchak, comme Ghassan Tuéni après l’assassinat de son fils Gebran, refuse le vocabulaire de la vengeance. Elle ne cède pas à l’injonction libanaise de « faire clan » autour du sang. Elle demande, au contraire, presque avec une sobriété biblique: A quoi cela a-t-il servi? qu’ont-ils gagné?
Ces questions dénudent le Hezbollah – et, par-delà, tous ceux pour qui la violence est un mode de résolution des conflits –, qui est renvoyé, dans le fond, à l’impuissance de sa puissance. Il peut semer le chaos et annihiler toute opposition, mais c’est peine perdue, il ne peut pas se sauver de la contagion de la connaissance et de la liberté. Ce n’est qu’une question de temps. Mais c’est perdu d’avance. Alea jacta est. La civilisation finit toujours par l’emporter sur la barbarie.
« La pensée ne se tue pas par les balles », répétait-elle. Et Dieu, comme elle avait raison.
Oui, avec l’assassinat de Lokman, l’ordre du monde s’est brisé pour sa mère. Comme, avant elle, pour Jean et Laila Kassir, Ghassan Tuéni, Amine et Joyce Gemayel, Mahmoud et Samir Eid, et tant d’autres parents qui ont vu – ou qui n’ont même pas eu cette piètre consolation, comme Tuéni ! – le corps sans vie de leur fils sous leurs yeux…
Sans doute l’acte de résistance le plus fort de Salma Merchak et sa famille est d’avoir refusé de céder à la terreur du Hezbollah, en ne désertant pas Haret Hreik après le meurtre de Lokman. Abandonner le lieu, c’était laisser le récit aux autres. Il fallait poursuivre sur la même voie que Lokman pour honorer sa mémoire : écrire, parler sans peur, tenir les institutions et les héritages auxquels il avait donné sa vie, notamment l’esprit de la mémoire et la persévérance d’UMAM. Pas question de donner la moindre once de satisfaction aux assassins. Ainsi, le jardin de la maison devint tout au contraire la sépulture de la victime, érigée en symbole de résistance à l’oppression. Pensant triompher de son ennemi, le Hezbollah a créé un héros immortel, dont le sanctuaire est ancré dans la banlieue sud. Lorsqu’au gré des rapports de force, la milice pro-iranienne aura cessé d’exister depuis belle lurette, la tombe de Lokman, elle, continuera de fleurir dans son jardin.
« On ne se remet pas de la mort d’un enfant. On apprend seulement à respirer autrement », écrivait Françoise Dolto.
En dépit de ses larmes retenues, et dans la souffrance et les avanies d’un pouvoir qui lui a refusé jusqu’au bout une vérité et une justice connue de tous, Salma Merchak a fait bien plus que respirer.
Elle a respiré pour deux.
Jusqu’à son dernier souffle.
Un souffle de résistance, d’humanisme, de civilité, de culture du lien, de connaissance et de paix.
La voilà déjà partie par la forêt, par la montagne, ne pouvant demeurer loin de Lokman plus longtemps.