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La Boussole du Levant

Une victoire tactique dans un vide stratégique
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Rayyan Al-Basseer
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mai 25, 2026 - 22:57

Le compte rendu du CENTCOM sur la guerre contre l'Iran est impressionnant. Ce sont ses silences qui seront déterminants. Le 14 mai 2026, le commandant du Commandement central américain a comparu devant la Commission des forces armées du Sénat pour décrire une guerre qui, selon ses propres mots, «a effacé quarante ans d'investissement militaire iranien» en trente-huit jours. Le bilan que l'amiral Charles Bradford Cooper II a dressé de l'opération Epic Fury est remarquable à plus d'un titre: 85 % de la base industrielle iranienne consacrée aux missiles balistiques, aux drones et à la défense navale endommagée ou détruite, 82 % de ses systèmes de défense aérienne neutralisés, plus de 90 % de son stock de mines navales éliminés, 161 navires coulés appartenant à seize classes différentes, 1 450 frappes sur des installations d'armement et 2 000 autres sur des nœuds de commandement et de contrôle. «L'Iran n'est plus en mesure de projeter sa puissance dans la région», a-t-il conclu. Sur le plan tactique, l'affirmation est défendable. Sur le plan stratégique, c'est un récit marqué par des omissions significatives. Le témoignage livre une autopsie précise de la défaite conventionnelle de l'Iran, mais s'étend beaucoup moins sur la boîte à outils asymétrique qui a alimenté l'expansion régionale de Téhéran pendant quatre décennies, et moins encore sur la façon dont Washington entend neutraliser l'influence déstabilisatrice de l'Iran au Moyen-Orient. Dans sa déclaration, Cooper reconnaît que nous devons nous attendre à ce que «l'Iran cherche à reconstituer ce qu'il peut, aussi vite qu'il le peut». L'histoire justifie cet avertissement. Au lendemain de la «guerre des douze jours» de juin 2025, des sources américaines et israéliennes avaient déjà estimé que la moitié de l'arsenal iranien de missiles surface-surface et les deux tiers de ses lanceurs avaient été détruits, tandis que des dommages critiques avaient été infligés à Natanz, Fordow et Isfahan. Dès février 2026, l'Iran était à nouveau capable de mener des attaques en vague, ce qui signifie qu'une grande partie de ce qui avait été comptabilisé comme «détruit» en 2025 avait été soit dissimulée à l'avance, soit reconstituée en moins de neuf mois. L'autosuffisance de l'Iran en matière de missiles repose sur la dispersion de la production vers des infrastructures cachées, et non sur les seuls stocks. Le chiffre de 85 % ne nous dit pas quelle part correspond à des capacités irremplaçables par opposition aux installations à double usage susceptibles d'être reconstituées. Des évaluations militaires israéliennes donnent à penser que l'Iran pourrait retrouver son rythme de production d'avant-guerre dans un délai de douze à vingt-quatre mois après l'arrêt des bombardements. Le manuel asymétrique, intact Si les dégâts conventionnels sont réversibles, le manuel asymétrique de l'Iran n'est pour ainsi dire pas entamé. Cooper affirme que «la chaîne d'approvisionnement de Téhéran vers les mandataires a été brisée», avant d'admettre aussitôt que l'Iran «conserve une capacité de nuisance à travers le harcèlement, des attaques de bas de gamme par drones et roquettes, et un soutien résiduel aux mandataires». Le Hezbollah est le cas test. En début d'année, des évaluations israéliennes plaçaient l'organisation à environ 15 % de son stock d'avant-guerre, qui comptait quelque 150 000 projectiles. Il a néanmoins repris ses tirs directs sur le nord d'Israël le 2 mars 2026, deux jours après les frappes américano-israéliennes conjointes contre l'Iran. En décembre 2025, le Comité de supervision de la cessation des hostilités présidé par les États-Unis, connu sous le nom de « le Mécanisme », avait jugé qu'environ 85 % des tâches de désarmement au sud du Litani étaient accomplies. Les événements depuis le 2 mars donnent à penser que le réarmement dépasse le rythme du désarmement. Le Hezbollah a redéployé plusieurs centaines d'opérateurs d'élite dans la zone en quelques jours, tandis que des missiles antichar, des MANPADS et des lance-roquettes avaient été prépositionnés dans des infrastructures civiles précisément en prévision d'une telle éventualité. À cela s'ajoute le recours croissant du Hezbollah aux drones à vue subjective, ces engins de petite taille qui volent à basse altitude, échappent aux radars et s'assemblent à partir de pièces commerciales pour quelques centaines à quelques milliers de dollars l'unité. Ces joyaux de la guerre moderne sont capables de neutraliser des blindés, de frapper des positions fortifiées et de prendre pour cible des soldats ou des civils à plusieurs kilomètres de distance. Les éliminer entièrement est pratiquement impossible. Un Hezbollah «détérioré» conserve la capacité d'une attrition continue à faible coût et représente une menace sécuritaire persistante pour le nord d'Israël. La même logique vaut pour l'Iran lui-même. Depuis mars 2026, Téhéran a lancé missiles et drones contre les infrastructures d'hydrocarbures dans l'ensemble du Conseil de coopération du Golfe et contre le trafic maritime commercial dans le détroit d'Ormuz. Y mettre fin exigerait une campagne soutenue et intégrée de coercition militaire et économique conduite par Washington avec des partenaires régionaux et extra-régionaux, une configuration à peine réalisable dans le contexte actuel. Il est frappant de constater que le cadrage politique s'est rétréci pour s'adapter aux réalités militaires. Jusqu'en 2025, les responsables américains identifiaient trois menaces iraniennes: le nucléaire, le balistique et les forces mandataires. L'Administration actuelle a réduit ses exigences envers Téhéran au programme nucléaire et à la réouverture du détroit d'Ormuz, un point de passage devenu point d'éclair à la suite de la guerre, et non en raison de ce qui l'a provoquée. Le CENTCOM préserve discrètement l'ancienne triade dans son témoignage. Cette divergence entre l'agenda des négociations à Islamabad et le tableau des menaces dressé par le commandant militaire constitue en soi une contradiction préoccupante. Les trois priorités déclarées du CENTCOM (défendre le territoire national, dissuader l'Iran, conserver l'avantage face à la Chine) s'articulent autour d'un partage du fardeau, à travers des instruments tels que la réforme des ventes militaires étrangères, le réseau de défense aérienne du Moyen-Orient (MEAD) et le travail anti-drone mené par les partenaires. La déclaration ne signale pas d'appétit pour une guerre de suivi. Elle signale une posture conçue pour absorber un affrontement long et de faible intensité. Les déclencheurs d'une réescalade sont identifiables (percée nucléaire, attaque contre des forces américaines, entrave au trafic maritime), mais aucun ne touche au comportement déstabilisateur régional de l'Iran, un silence qui accorde de facto à Téhéran une latitude continue à travers ses mandataires. Cela signifie que le fardeau d'affronter la capacité de nuisance de l'Iran incombe par défaut à Israël. Une doctrine pour ainsi dire identique est désormais appliquée par Israël à Gaza, dans le sud de la Syrie et dans le sud du Liban. Elle s'écarte des zones tampons sous administration israélienne qui ont échoué entre 1985 et 2000, mais maintient des zones de mise à mort dans les pays frontaliers, une liberté d'action militaire permanente dans l'ensemble de la région, ainsi que des frappes aériennes d'«élagage» indéfinies contre des cibles plus profondes en Iran ou chez ses hôtes mandataires. Le containment comme seul horizon L'autre grande hypothèse du CENTCOM est que le MEAD, opérationnalisé au cours d'Epic Fury, marque le début d'une architecture de sécurité régionale multilatérale intégrée et durable plutôt qu'une initiative ponctuelle en temps de guerre. Dans la déclaration du CENTCOM, les indicateurs de performance du MEAD étaient véritablement historiques, avec plus de 6 000 drones d'attaque et 1 500 missiles balistiques interceptés. Selon Cooper, il s'agirait du «plus grand parapluie de défense aérienne intégrée jamais déployé sur terre». Pourtant, chaque cadre de sécurité régionale antérieur s'est effondré pour les mêmes raisons structurelles, lesquelles n'ont pas été résolues: rivalités intra-CCG, orientations de politique étrangère divergentes et recalibrage des perceptions de la menace à la suite d'ouvertures diplomatiques envers Téhéran. À cela s'ajoute une érosion de la confiance dans la volonté américaine d'absorber les risques au nom de ses partenaires. L'étalon de mesure de 1990-1991 (une coalition de 35 États et un demi-million de soldats déployés en quelques mois après l'invasion du Koweït par l'Irak) n'est plus le point de référence dans les capitales du Golfe. Celles-ci regardent plutôt la réponse étouffée des États-Unis aux frappes de 2019 contre Saudi Aramco, l'abandon des partenaires kurdes, le retrait d'Afghanistan en 2021, et l'aveu du CENTCOM lui-même selon lequel «la plupart des pays ont refusé de participer à la réouverture du détroit d'Ormuz». Il en résulte une stratégie de couverture que le témoignage ne reconnaît pas. Plusieurs États du CCG ont constitué des partenariats globaux parallèles avec Pékin afin d'acquérir auprès de la Chine des missiles balistiques, des drones armés et des infrastructures de communication, ce qui impose des limites concrètes d'interopérabilité et de partage du renseignement au MEAD lui-même. Les États-Unis et Israël ont démontré leur capacité à démanteler une grande partie de l'appareil militaire conventionnel iranien avec une rapidité et une coordination remarquables. Le succès même de cette opération met en lumière les limites du recours à la force contre un adversaire dont la puissance n'a jamais reposé sur la parité technologique ou de puissance de feu, mais sur la ruse, la dénégation et la capacité à transformer des capacités limitées en une pression politique et psychologique persistante. Une posture de containment assortie d'un partage du fardeau signale une transition du règlement des problèmes à la gestion des risques. Cela implique une phase d'instabilité chronique dans laquelle les adversaires ne sont pas vaincus mais gérés en continu, et où la dissuasion opère en permanence en deçà du seuil d'une confrontation décisive. La technologie peut aligner capteurs et intercepteurs, mais elle ne peut réconcilier des perceptions de la menace divergentes, des réflexes de couverture ou une confiance déclinante dans les garanties extérieures, même lorsqu'il s'agit des États-Unis. Le défi résiduel central (celui de savoir comment faire face aux formes résilientes, peu coûteuses et décentralisées de la puissance qui sous-tendent encore la stratégie déstabilisatrice de l'Iran) est précisément celui que la déclaration du CENTCOM n'aborde pas.

Le Liban est-il à nouveau dans le collimateur ?
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Rayyan Al-Basseer
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avr. 25, 2026 - 23:38

Au cours des trois dernières semaines, la position de négociation du Liban a évolué discrètement mais de manière significative. Des pourparlers directs entre le Liban et Israël sont en cours à Washington, dans le cadre d'un cessez-le-feu de dix jours qui a débuté le 16 avril et a été prolongé de trois semaines le 23 avril à la demande expresse du Liban. Le contexte régional et intérieur a changé, mais le gouvernement libanais ne semble pas encore s'y être adapté. En dehors du Liban, et plus particulièrement au sein du CCG, une reconnaissance croissante s'impose : chercher à désarmer le Hezbollah et à conclure un traité de paix complet avec Israël ne relève plus du réalisme. Les acteurs régionaux influents considèrent que la poursuite de tels objectifs risquerait vraisemblablement de provoquer une rupture interne au Liban, ravivant des confrontations sectaires que tous s'emploient à éviter. Les conseils persistants de l'Égypte et de l'Arabie saoudite au Liban d'adopter une approche fondamentalement plus prudente trouvent leur fondement dans le résultat du cessez-le-feu du 8 avril entre les États-Unis et l'Iran, conclu sans que Téhéran n'ait consenti à des concessions substantielles sur son programme nucléaire, son arsenal de missiles balistiques ou son soutien aux forces supplétives. Si l'Iran a subi d'importants dommages à son infrastructure militaire conventionnelle à la suite des opérations militaires conjointes américano-israéliennes, il conserve un stock significatif d'uranium enrichi qui, sans constituer une arme, s'en approche suffisamment pour demeurer un levier de pression durable. Il dispose encore d'un arsenal balistique résiduel, réduit mais non éliminé. Plus important encore, son réseau de proxies régionaux, dont le Hezbollah est la composante la plus en vue, est affaibli mais demeure fonctionnel. L'Iran a par ailleurs démontré durant la crise qu'il détenait une carte qu'il n'avait pas jouée à cette échelle auparavant : sa capacité à menacer ou à entraver partiellement le passage par le détroit d'Ormuz. Ce qu'il a choisi de ne pas utiliser est tout aussi révélateur. Les Houthis au Yémen conservent une capacité de frappe autonome. La capacité iranienne à mener des opérations de zone grise par l'intermédiaire de ses réseaux de déstabilisation à l'intérieur des pays du Golfe, voire des pays occidentaux, demeure une carte tenue en réserve. Pris dans leur ensemble, ces atouts asymétriques résiduels signifient que l'Iran est entré dans la période post-cessez-le-feu non pas en puissance vaincue prête à capituler, mais en acteur qui dispose encore de cartes réelles à abattre, fût-il blessé et éprouvé. Pour les États membres du CCG, cette réalité informe chaque calcul stratégique à venir. Une victoire totale sur l'Iran n'est plus à l'ordre du jour. S'engager avec Téhéran, accepter certaines de ses lignes rouges, lui offrir une normalisation économique et atténuer plutôt que démanteler son influence deviennent l'alternative rationnelle, et peut-être la seule envisageable en dehors d'une confrontation ouverte dans laquelle le CCG aurait considérablement plus à perdre qu'un Iran meurtri. Dans ce contexte, les pressions régionales exercées sur Beyrouth pour qu'il accommode plutôt qu'il n'affronte les intérêts iraniens, y compris la survie du Hezbollah en tant que force politique et militaire, ne pourront que s'intensifier. Chaque concession que le CCG accorde à l'Iran en échange de la stabilité régionale est une concession qui rétrécit la marge de manœuvre du Liban. L'hypothèse selon laquelle l'Iran avait été suffisamment affaibli pour autoriser une poussée décisive en faveur du désarmement du Hezbollah a été rattrapée par les événements. Dans un tel contexte, Riyad pourrait chercher à proposer un « paquet libanais » dans le cadre de son engagement diplomatique élargi avec Téhéran. Un Liban en proie aux flammes d'une guerre civile rendrait ce paquet impossible à livrer tout en mettant directement en péril les efforts saoudiens de désescalade. La dimension syrienne ajoute à l'urgence : ayant investi substantiellement dans la transition post-Assad, l'Arabie saoudite ne peut se permettre de voir l'instabilité se propager depuis le Liban vers l'est, ce qui deviendrait très probable dans l'éventualité de violences sectaires déclenchées par une tentative de normalisation des relations avec Israël. Israël a formulé sa position sans ambiguïté. Il ne se retirera ni ne renoncera à sa capacité de frapper à l'intérieur du Liban tant que le Hezbollah ne sera pas désarmé. Face à ces exigences rigides, le Hezbollah a condamné les pourparlers comme une humiliation et déclaré qu'il ne respectera aucun accord conclu sans un retrait complet des forces israéliennes et un retour organisé et généreusement financé des familles déplacées vers l'ensemble des localités du Liban-Sud touchées par les opérations israéliennes en cours. L'impasse structurelle que cela crée n'est pas entièrement nouvelle. Avant le 7 octobre 2023, la politique libanaise reposait sur un équilibre régional de forces défini par la réticence du CCG à toute confrontation directe, ce qui permettait à l'Iran de maintenir son influence et ne laissait au Liban d'autre choix que d'accommoder un Hezbollah armé comme trait permanent de son paysage politique. La question est désormais de savoir si un accord substantiel peut être construit qui prenne honnêtement en compte cette réalité. La bande de sécurité israélienne à l'intérieur du territoire libanais le long de la frontière, le rôle de l'armée libanaise au sud du Litani et les règles d'engagement de la FINUL constituent autant de facteurs de complication réels et non résolus en amont de tout accord. Le conseil égypto-saoudien au président Aoun est d'obtenir le niveau minimal d'adhésion intérieure nécessaire pour prévenir une rupture, en rabaissant les attentes d'un traité de paix à un accord, limité dans sa portée, que le Hezbollah et ses bases électorales ne percevraient pas comme une menace existentielle. Sans un tel consensus, tout accord risque d'être soit inapplicable, soit un catalyseur de conflit civil. Les accords qui satisfont à l'exigence du consensus national seraient davantage des versions améliorées d'arrangements antérieurs — la résolution 1701 ou l'armistice de 1949 — pouvant impliquer un mandat plus clair et plus contraignant pour la FINUL, un redéploiement progressif de l'armée libanaise au sud du Litani lié à des jalons mesurables, et un mécanisme progressif de retrait israélien adossé à ces mêmes jalons. La question centrale demeure cependant de savoir si Israël est prêt, après tout ce qui s'est passé depuis octobre 2023, à revenir au statu quo ante. Un traité de paix complet avec Israël et le désarmement du Hezbollah sont inatteignables dans les circonstances actuelles. Ce qui demeure possible est, très vraisemblablement, un arrangement sécuritaire qui réduise le risque d'une guerre renouvelée, confère à l'armée libanaise un rôle réel dans le Sud et crée les conditions permettant à l'État libanais de réaffirmer progressivement son autorité institutionnelle dans des zones où elle a longtemps fait défaut. La pleine souveraineté n'est pas une destination qu'un accord conclu aujourd'hui puisse atteindre, mais c'est une destination qu'un arrangement bien construit peut maintenir dans le champ du possible.

Trois cessez-le-feu, un seul schéma
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Rayyan Al-Basseer
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avr. 20, 2026 - 10:00

Le 16 avril 2026, une cessation des hostilités de dix jours entre Israël et le Liban entrait en vigueur. C'était, à tout point de vue, l'accord le plus faible que le Liban eût jamais accepté. Là où la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l'ONU, adoptée en 2006, imposait des obligations contraignantes et symétriques à toutes les parties, et où la cessation des hostilités de novembre 2024 avait institué un mécanisme de surveillance robuste assorti de calendriers d'application précis, l'instrument d'avril 2026 imposait une obligation immédiate, totale et inconditionnelle de désarmer le Hezbollah, tout en accordant à Israël des droits de légitime défense préemptive dont il n'avait jamais formellement disposé auparavant. Quelque chose avait manifestement mal tourné, non pas dans les salles de rédaction de Washington ou de Paris, mais dans les décennies de paralysie stratégique qui avaient immobilisé Beyrouth. La lettre contraignante de la résolution 1701 La résolution 1701 était, sur le papier, un instrument sérieux. Adoptée à l'unanimité par le Conseil de sécurité des Nations Unies le 11 août 2006 pour mettre fin à la guerre de l'été entre Israël et le Hezbollah, elle définissait des obligations claires et inconditionnelles pour toutes les parties. Israël était tenu de cesser immédiatement ses opérations offensives, de se retirer du Liban-Sud parallèlement au déploiement de l’armée libanaise, de respecter en tout temps la Ligne bleue tracée par l'ONU, et de remettre les cartes des champs de mines restants. Le Liban était tenu de déployer son armée au sud, d'exercer sa pleine souveraineté sur l'ensemble de son territoire, de prévenir tout transfert d'armes non autorisé et, conséquence la plus lourde de portée, de poursuivre le désarmement des acteurs armés non étatiques. Le Hezbollah, qui n'était pas signataire formel mais dont le chef Hassan Nasrallah s'était publiquement engagé à respecter le cessez-le-feu, était tenu de cesser toute attaque contre Israël, de se retirer de la zone au sud du fleuve Litani, et de se soumettre à l'autorité du gouvernement libanais. L'art de la non-application Ce qui suivit fut un échec quasi complet de la mise en œuvre, sans pour autant être un échec équitable entre les parties. Israël mit fin à ses principales opérations et retira finalement la majeure partie de ses forces terrestres, mais continua à violer l'espace aérien libanais pendant des années et ne fournit qu'une divulgation partielle des cartes de mines. Le gouvernement libanais déploya l’armée libanaise au Liban-Sud dans une capacité limitée, mais ne chercha pas sérieusement, une seule fois, à désarmer le Hezbollah, le différant indéfiniment par le biais du dialogue politique, de la sensibilité communautaire et d'un calcul tacite selon lequel le coût d'une confrontation l'emportait sur celui de l'inaction. Le Hezbollah, le groupe qui s'était publiquement engagé à respecter le cessez-le-feu, passa les dix-huit années suivantes à constituer un arsenal estimé à terme à 150 000 roquettes et missiles, à creuser des tunnels vers Israël et à édifier ce qui revenait à un État parallèle au Liban-Sud, l'ensemble en violation directe d'une résolution contraignante du Conseil de sécurité. La fiction de Chébaa Pour contrecarrer la justification israélienne de légitime défense, le Liban et le Hezbollah invoquèrent le différend non résolu des fermes de Chébaa, une étroite bande de territoire dont le statut demeurait cartographiquement ambigu, comme fondement permettant de tolérer la posture armée du Hezbollah en tant que «résistance nationale». Cet argument souffrait d'un vice rédhibitoire: la Syrie avait reconnu en privé, en 2011, que ce territoire était syrien et non libanais, ce qui signifiait que le fondement politique central de l'existence armée du Hezbollah au Liban-Sud reposait sur une revendication que même Damas ne cautionnait pas. Rien de tout cela n'avait de validité juridique au regard du texte de la résolution, qui ne contenait aucune clause d'échappatoire autorisant le non-respect pour des motifs politiques. Une seconde chance, mieux rédigée Après que le Hezbollah eut ouvert un «front de soutien» à la suite des attaques du Hamas du 7 octobre, et que la guerre eut dégénéré en invasion terrestre israélienne du sud du Liban à l'automne 2024, la communauté internationale se réunit à nouveau. Il en résulta la cessation des hostilités de novembre 2024, négociée sous médiation américaine et française. Cette fois, les rédacteurs s'employèrent à colmater les brèches. Le langage glissa de l'aspirationnel au contraignant. Le Liban n'était plus simplement invité à œuvrer au désarmement du Hezbollah: il était tenu de «prévenir» les opérations du mouvement, en tant qu'obligation de résultat. Un calendrier de soixante jours fut fixé pour le retrait coordonné israélien et le déploiement de l’armée libanaise au Liban-Sud. Un mécanisme de surveillance présidé par les États-Unis fut établi pour vérifier l'application des engagements. Le mot «parallèle» apparut explicitement: les obligations des deux parties ne pouvaient être traitées comme séquentielles. Progrès prudents, ombres familières Les premiers résultats furent prudemment encourageants. En avril 2025, le Hezbollah avait transféré le contrôle d'environ 190 de ses 265 positions militaires au sud du Litani à l’armée libanaise. Des responsables militaires libanais et américains signalèrent la saisie de milliers de roquettes et de centaines de missiles. Pour la première fois depuis 1990, le président de la République s'engagea à faire appliquer le monopole étatique sur les armes, et le gouvernement criminalisa formellement les activités militaires du Hezbollah. Ces mesures représentaient des progrès tangibles, encore que demeurés limités. L'histoire se répète, plus vite Les mêmes défaillances resurgirent néanmoins. La FINUL documenta plus de 7 500 violations de l'espace aérien israélien et près de 2 500 violations terrestres jusqu'en octobre 2025. Israël maintint ses troupes à cinq positions au Liban bien au-delà du délai de soixante jours, déclarant publiquement son intention de les y maintenir indéfiniment. L’armée libanaise ne se vit formellement confier la mission de confisquer les armes du Hezbollah que près d'un an après la conclusion de l'accord. Le Liban conditionna à maintes reprises ses propres efforts de désarmement à un retrait préalable et complet d'Israël, une condition que le texte de l'accord ne prévoit nullement. Le Hezbollah reconstruisit discrètement son arsenal. Et le 2 mars 2026, le mouvement tira des projectiles sur le nord d'Israël, invoquant l'assassinat du Guide suprême iranien Khamenei et la poursuite de l'occupation israélienne, des justifications dépourvues de tout poids juridique au regard des engagements auxquels il avait effectivement souscrit. Le prix des défaillances accumulées L'accord d'avril 2026 fut négocié dans ce contexte de violations répétées. Son architecture est le reflet du déficit de rapport de force que le Liban a accumulé au fil des années. Les obligations d'Israël sont plus étroites qu'à aucun moment depuis 2006, se réduisant pour l'essentiel à une abstention de dix jours des opérations offensives, qualifiée explicitement de «geste de bonne volonté» plutôt que d'engagement juridique contraignant. Plus significatif encore, le droit d'Israël à la légitime défense a été formellement élargi pour couvrir non seulement les attaques en cours et imminentes, mais aussi les attaques «planifiées», ce qui signifie qu'Israël conserve le droit explicite de conduire des frappes préemptives sur la base d'évaluations du renseignement, sans attendre qu'une attaque se matérialise. Ce n'est pas une concession qu'Israël a arrachée par une diplomatie agressive: c'est l'aboutissement logique d'un processus dans lequel chaque accord antérieur avait été violé, et chaque délai d'application avait été manqué. Ce qui a été cédé sans être arraché Les obligations du Liban en 2026 sont formulées dans un langage sensiblement plus strict qu'en 2024. Là où les accords précédents exigeaient du Liban qu'il «prévienne» les opérations du Hezbollah en tant qu'obligation de résultat, ou qu'il procède progressivement au désarmement des acteurs non étatiques, le texte de 2026 invoque la responsabilité «exclusive» du Liban de défendre son territoire, sans mécanisme de surveillance ni calendrier pour la confiscation des armes. En un seul instrument, toute l'architecture de supervision internationale patiemment édifiée depuis 2006 a été dissoute au profit de négociations bilatérales directes auxquelles le Liban se présente depuis une position de faiblesse structurelle. Le schéma qui traverse les trois accords n'est pas difficile à identifier. Chaque cadre successif a imposé des exigences de désarmement plus strictes au Liban et au Hezbollah, tout en formalisant et en élargissant simultanément la latitude reconnue à Israël pour l'action militaire. Ce n'est pas le fruit du hasard. Lorsqu'un État ne parvient pas à établir le contrôle exclusif de son territoire, tolère qu'un acteur non étatique maintienne un arsenal militaire indépendant et laisse ses frontières servir de vecteurs à des transferts d'armes en violation de ses propres engagements internationaux, l'espace juridique et politique dont dispose l'État voisin invoquant la légitime défense ne peut qu'inexorablement s'élargir. La latitude opérationnelle d'Israël en 2026 n'a pas été conquise unilatéralement: elle a été concédée par paliers, au fil de décennies d'inaction libanaise. Cela ne saurait excuser l'occupation israélienne continue du territoire libanais au-delà des délais convenus, la mort de centaines de civils depuis novembre 2024, ni les frappes répétées contre les infrastructures civiles. Ce sont là des violations graves qui engagent une responsabilité juridique — un avantage que tout gouvernement ayant rempli ses propres obligations aurait cherché à faire valoir. Dans les faits, cependant, la trajectoire générale des négociations entre Israël et le Liban demeure prévisible. Les conditions politiques et juridiques qui rendent l'action militaire israélienne défendable, tant sur le plan intérieur qu'international, ont été façonnées en grande partie par ce que le Liban et le Hezbollah ont omis de faire pendant plus de deux décennies. La trajectoire qui va de la résolution 1701 en 2006 au geste de dix jours d'avril 2026 n'est pas celle d'une manipulation par les grandes puissances ni d'une trahison diplomatique, mais bien plutôt le reflet des choix d'un État qui a permis à une autorité militaire parallèle d'opérer sur son territoire, a tenté de circonvenir la communauté internationale, et a découvert — accord après accord — que la patience de celle-ci était épuisée. En conséquence, le Liban engage en avril 2026 des négociations directes avec Israël en tant qu'État souverain ayant formellement reconnu son incapacité à garantir le contrôle de son propre territoire. C'est une position exceptionnellement difficile depuis laquelle espérer parvenir à un accord équitable.

Le brouillard de la non-victoire (2/2)
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Rayyan Al-Basseer
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avr. 18, 2026 - 01:41

La première partie de cette analyse a établi que ni les États-Unis ni l’Iran ne sont sortis de six semaines de guerre avec une victoire stratégique. Cette seconde partie examine ce que cette non-issue signifie pour les acteurs qui doivent désormais vivre avec ses conséquences: Israël, le Liban, la Turquie, les États du Golfe et l’alliance occidentale au sens large. Ce qui suit est un panorama des contradictions et des calculs dangereux qui dessinent à présent le prochain chapitre régional. Israël: la doctrine de la perturbation permanente Le Premier ministre israélien est entré dans la campagne contre l’Iran comme son principal architecte et avocat. Il en sort sous pression des deux côtés à la fois. D’un côté, les faucons militaires et politiques qui voulaient poursuivre les opérations malgré l’ultimatum américain d’arrêter, et qui estiment que le cessez-le-feu, à l’instar de l’accord yéménite avant lui, a laissé Israël plus exposé qu’auparavant. De l’autre, une opposition revigorée qui a toujours décrit la stratégie de Netanyahu — escalade permanente sans horizon politique — comme une formule de guerre sans fin plutôt que de sécurité durable. Sous ces pressions politiques se trouve une doctrine de sécurité qui a subi une mutation fondamentale depuis le 7 octobre. Au lendemain immédiat des attaques du Hamas, Israël a opéré un basculement de la dissuasion vers la prévention, partant du principe que l’action militaire préemptive, plutôt que la menace crédible de représailles, constitue le seul garant fiable de la sécurité israélienne. Gaza fut la première application à pleine échelle de cette doctrine, et ses résultats ont mis à nu une limitation centrale: la force écrasante peut détruire des infrastructures et éliminer des directions, mais elle ne saurait produire ni contrôle politique durable ni empêcher la reconstitution progressive. Le Hamas a survécu en tant qu’acteur politique. Israël maintient une domination militaire incontestée sur la bande, sans pour autant la gouverner — ce qui signifie que si la menace immédiate pesant sur les localités environnantes a été neutralisée, les conditions d’une éventuelle reconstitution du Hamas, elles, ne l’ont pas été. La doctrine adaptée combine désormais des zones tampons démilitarisées avec des efforts soutenus pour maintenir les acteurs hostiles absorbés par leurs conflits internes. L’objectif n’est pas de gouverner ces territoires, mais d’empêcher toute menace militaire cohérente de s’y reconstituer. C’est une doctrine de perturbation permanente plutôt que de victoire décisive et ponctuelle. Des enquêtes récentes indiquent que seulement 22 % environ des Israéliens estiment que leur pays ou les États-Unis ont remporté cette guerre, tandis que 32 % seulement se déclarent satisfaits du résultat global. Dans le même temps, 79 % continuent de soutenir la poursuite des opérations militaires au Liban. Les élections législatives israéliennes de 2026 auront toutes les chances d’exacerber ces tensions plutôt que de les résoudre. Les responsables politiques feront face à des électorats exigeant des garanties de sécurité, non des seuils stratégiques abstraits — pression qui devrait maintenir le cap des opérations militaires au Liban jusqu’au désarmement complet du Hezbollah, complétées par une pression diplomatique soutenue sur le gouvernement libanais, des frappes ciblées continues et des zones tampons démilitarisées conçues pour empêcher le Hezbollah de retrouver sa posture militaire d’avant 2023. Un mot s’impose ici sur l’expansion territoriale. L’objectif militaire déclaré d’Israël est l’établissement de zones tampons de sécurité sous la forme de périmètres avancés destinés à repousser les menaces loin des frontières existantes. Israël ne peut donc envisager d’étendre sa souveraineté sur de nouveaux territoires. Annexer durablement des terres libanaises méridionales rapprocherait les civils israéliens des capacités résiduelles du Hezbollah plutôt que de les en éloigner — ce qui est l’exact opposé de ce qu’exige la doctrine de prévention. Le bilan historique confirme cette lecture: Israël s’est retiré du Sinaï dans les années 1980, du Liban-Sud en 2000 et de Gaza en 2005. La seule exception est le plateau du Golan, officiellement annexé puis reconnu par les États-Unis sous le premier mandat de Trump, à la suite d’un lobbying soutenu des groupes pro-israéliens à Washington. Quant au projet d’un Grand Israël au sens large, il n’a jamais donné lieu à une carte unique faisant consensus, même au sein des courants les plus durs de la droite israélienne. Si le maximalisme territorial guidait réellement la politique israélienne, les retraits de Gaza et du Liban-Sud — qui figurent tous deux dans au moins certaines versions de cette carte — seraient inexplicables. Le Liban: entre espoir évanoui et catastrophe suspendue À l’intérieur du Liban, le tableau qui paraissait prudemment optimiste il y a un an s’est considérablement assombri. Le gouvernement de Nawaf Salam, entré en fonctions début 2025, était réellement prometteur : premier gouvernement libanais en trente ans à avoir supprimé la fameuse formule «peuple, armée et résistance» de sa déclaration ministérielle, privant ainsi le Hezbollah de sa couverture politique officielle. L’armée libanaise a commencé à se déployer au sud du Litani pour la première fois depuis des décennies. Le Hezbollah, sévèrement affaibli par la guerre de 2023-2024 avec Israël et l’élimination de sa direction, semblait, le temps d’un instant, véritablement contenu. Mais la performance du mouvement depuis sa décision de rejoindre la guerre le 2 mars démontre clairement qu’il n’avait cessé de se reconstituer et de s’adapter, pivotant vers une posture de guérilla plus dispersée. Plus important encore, il cherche aujourd’hui à capitaliser sur le revirement américain vis-à-vis de l’Iran pour rebâtir sa légitimité intérieure, en utilisant le moment présent pour prévenir tout retour aux arrangements d’avant-guerre ou aux conditions politico-militaires qui l’avaient précédemment dépouillé de sa couverture gouvernementale officielle. Le groupe évalue activement les moyens de marginaliser et d’affaiblir ses adversaires politiques, d’abord par des voies légales et parlementaires et, si ces voies s’avèrent insuffisantes, par des assassinats et des liquidations ciblées du type de ceux que le Liban a endurés entre 2005 et 2013. Le système consociatif libanais, fondé sur un partage du pouvoir confessionnel rigide, rend exceptionnellement difficile toute action décisive contre un acteur unique. Dans ce contexte tendu s’inscrit une crise de déplacement touchant plus d’un million de personnes déracinées, dont la majorité sont issues de communautés alignées sur le Hezbollah ou dépendantes de lui. Israël est déterminé à empêcher le retour de ces villageois dans le Liban-Sud avant le désarmement complet du Hezbollah. Les gouvernements donateurs potentiels continuent de conditionner leur soutien à des critères de désarmement que le Hezbollah refuse de satisfaire. Les gouvernements du Golfe, plus précisément, rechignent à financer un État coopté par le Hezbollah — en supposant que les conséquences économiques de la guerre dans leurs propres pays leur permettront encore de donner aussi généreusement qu’auparavant. Le résultat, déjà visible, est une crise de déplacement prolongée dans un pays qui dérive vers la même catastrophe suspendue que Gaza: trop brisé pour se relever, trop armé pour être gouverné, trop divisé pour trouver seul une issue. La Turquie: puissance incontournable d’un vide régional Un Iran affaibli ne stabilise pas automatiquement la région. Il crée un vide. Avant même le début de la guerre contre l’Iran, Ankara était déjà l’acteur extérieur dominant dans la Syrie post-Assad. La dégradation de l’Iran a accéléré la centralité turque dans tout ordre régional susceptible d’émerger — en Syrie, en Irak, et surtout dans la façon dont l’opinion politique musulmane se structure. Cette puissance croissante place la Turquie sur une trajectoire de collision de plus en plus directe avec Israël. Les responsables israéliens ont été de plus en plus explicites quant à leur perception de la Turquie comme une menace stratégique émergente, notamment en Syrie, où Ankara détient plus de cartes que tout autre acteur. Pourquoi la Turquie sera un acteur régional incontournable après la guerre contre l’Iran n’est plus une question: c’est une réalité. Le Golfe: triple pression sur un contrat social fragilisé Les États du Conseil de coopération du Golfe ont subi le choc économique le plus immédiat de cette guerre. Le contrat social des pays du Golfe — la promesse implicite d’une prospérité quasi illimitée en échange de la loyauté politique envers les dynasties régnantes — repose sur une économie régionale stable, prospère et interconnectée, et se trouve aujourd’hui sous tension. Le CCG fait face à trois défis simultanés, chacun suffisamment exigeant pour être affronté seul. Il lui faut d’abord restaurer la confiance dans le modèle économique qu’il a construit depuis les années 1970, modèle qui dépend d’exportations pétrolières prévisibles, de voies de transit sécurisées et d’investissements étrangers sensibles à l’instabilité régionale. Il lui faut ensuite décider comment gérer un Iran blessé mais pas brisé, qui conservera, dans presque tous les scénarios de cessez-le-feu, la capacité de menacer à nouveau les infrastructures du Golfe — l’accommodement risquant d’enhardir Téhéran, la confrontation risquant de provoquer un nouveau cycle de dévastation économique. Troisièmement, et peut-être le plus urgent, les États du Golfe doivent lancer un programme de relance économique accéléré. L’Occident absent: une erreur stratégique durable Tout au long de cette crise, la caractéristique la plus frappante de la politique européenne et occidentale au sens large a été son absence. Tandis que les États-Unis combattaient un régime qui n’a pas épargné les intérêts occidentaux, les gouvernements européens regardaient pour la plupart depuis les tribunes, utilisant la crise iranienne comme une occasion de régler leurs comptes politiques avec l’administration Trump plutôt que de se confronter à la réalité stratégique selon laquelle la menace iranienne ne se limite pas aux intérêts américains. Cela sera retenu comme une erreur stratégique profonde. Quoi que l’on pense des méthodes de Donald Trump, la réalité sous-jacente demeure: un Iran enhardi émerge de ce conflit en même temps qu’un Golfe dont les fondements économiques sont soumis à une pression soutenue. En choisissant de ne pas rejoindre, ni même a minima de soutenir, l’effort mené par les États-Unis pour affaiblir l’Iran, les acteurs occidentaux récalcitrants ont de fait favorisé un rapport de forces plus dangereux, dans lequel le levier iranien s’accroît, la dissuasion s’érode et le coût d’une confrontation éventuelle devient bien plus élevé. La zone grise comme horizon stratégique Les capacités asymétriques résiduelles de l’Iran ne demeureront pas inactives pendant que les négociations diplomatiques suivent leur cours. À défaut d’un accord satisfaisant pour le président Trump, les États-Unis et Israël ont tous deux de solides raisons stratégiques de maintenir un schéma d’opérations ciblées. Néanmoins, les trois parties — et le CCG — ne peuvent se permettre un retour à la guerre ouverte telle qu’elle s’est menée en mars et début avril 2026. L’objet de la stratégie de zone grise qui se dessine est de perturber le réarmement nucléaire et balistique iranien, de dégrader les infrastructures de proxies survivantes, et de signifier par l’action que le coût de la reconstitution restera élevé. Les opérations de zone grise — frappes de précision, perturbation cyber, opérations de renseignement — se sont révélées plus durables dans leurs effets que les campagnes militaires spectaculaires, précisément parce qu’elles privent les adversaires de l’environnement stable dont ils ont besoin pour se reconstruire. Une retenue stratégique fondée sur l’espoir que les négociations résoudront les problèmes structurels ne ferait, au regard des faits actuels, qu’offrir à l’Iran et à ses proxies le répit dont ils ont besoin pour se réarmer. Le schéma s’est répété trop de fois pour supposer un résultat différent cette fois-ci. Le scénario d’une percée diplomatique globale qui résoudrait le dossier nucléaire, contraindrait le réseau de proxies de l’Iran et produirait un nouvel ordre stable et applicable serait de nature à transformer véritablement l’équation régionale. Mais c’est le résultat le moins probable au regard des données actuelles. Il supposerait un niveau d’investissement politique américain soutenu que Washington n’a jamais réussi à maintenir après ses campagnes militaires. Il supposerait que la direction iranienne post-guerre consente à des concessions que son prédécesseur a explicitement refusées. Il supposerait un Hezbollah prêt à se désarmer comme condition du redressement libanais — ce que le mouvement a déjà signalé qu’il n’accepterait pas. Les acteurs régionaux sont plus désespérés et moins prévisibles, et la confiance nécessaire à un règlement durable a été érodée par des décennies d’accords brisés et de postures de mauvaise foi de tous les côtés. Conclusion La nouvelle phase de la crise sans fin du Moyen-Orient n’est pas définie par un vainqueur clairement désigné ni par un perdant identifiable. Elle est définie par l’incertitude — en Israël, aux États-Unis, dans tout le Golfe et au Liban — et par un consensus général entre acteurs régionaux selon lequel la posture opérationnelle la plus sûre, pour l’heure, consiste à faire avancer ses intérêts par la confrontation à basse intensité, la pression par voies officieuses et l’ambiguïté stratégique plutôt que par l’affrontement ouvert. Les enjeux sont plus élevés que jamais, et les acteurs plus désespérés qu’auparavant.

Le brouillard de la non-victoire (1/2)
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Rayyan Al-Basseer
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avr. 16, 2026 - 22:13

La décision américaine de lancer une campagne militaire d’envergure contre l’Iran a résulté d’une confluence de pressions. Les faucons de l’establishment sécuritaire réclamaient depuis longtemps une action décisive. Le lobby pro-israélien a pesé de tout son poids en faveur d’une intervention, surtout après que les frappes de juin 2025 n’avaient pas produit de dissuasion durable, et qu’Israël lui-même avait passé des mois à pousser Washington vers une posture plus maximaliste. Ces facteurs ont créé les conditions politiques de la guerre. Mais le facteur le plus décisif sur le plan stratégique relevait peut-être d’une logique comparable à celle appliquée au Venezuela. L’objectif central du président Trump n’était pas simplement de dégrader la capacité militaire de l’Iran, mais de remodeler l’architecture des transactions pétrolières mondiales, en contrôlant non seulement qui vend le brut, mais qui l’achète et à quelles conditions. En maintenant et en approfondissant la pression des sanctions sur les exportations pétrolières iraniennes, Washington cherche à restreindre l’accès de la Chine à un brut subventionné ou bradé, à un moment où cet accès constitue un apport non négligeable à la croissance industrielle et militaire chinoise. La victoire conventionnelle et ses limites Ce qu’ont accompli les forces armées américaines en mars et avril 2026 ne prête à aucune contestation. Les premières frappes ont tué le Guide suprême, éliminé de hauts commandants militaires et détruit des installations institutionnelles névralgiques, dont le principal quartier général de recherche-développement des Gardiens de la Révolution. Une large part des systèmes de défense aérienne iraniens a été neutralisée dans les premières vingt-quatre heures, conférant aux aéronefs américains et israéliens une maîtrise effective de l’espace aérien iranien quasi immédiatement. La plupart des lanceurs de missiles balistiques iraniens ont été détruits dans les deux premières semaines, et la majorité des sites militaro-industriels répertoriés ont été frappés, réduisant considérablement les attaques de missiles et de drones contre Israël dès la deuxième semaine du conflit. Les principales installations d’enrichissement ont été sévèrement touchées, d’abord en juin 2025, puis à nouveau en 2026, tandis qu’un nombre considérable de navires de guerre iraniens ont été coulés. À l’aune de tout critère militaire conventionnel, la campagne fut un succès remarquable. Cette image de succès militaire conventionnel mérite cependant d’être nuancée. La posture stratégique de l’Iran n’a jamais reposé en priorité sur ses forces conventionnelles. Elle repose sur une approche de défense en mosaïque, réseau enchevêtré d’outils asymétriques comprenant essaims de drones, milices supplétives, harcèlement naval et menace latente de fermeture du détroit d’Ormuz. La campagne a neutralisé la couche militaire conventionnelle de l’Iran tout en laissant ses capacités asymétriques largement intactes. Démanteler la marine, les missiles balistiques et les défenses aériennes d’un adversaire est certes d’une indéniable portée stratégique, mais insuffisant lorsque ses principaux instruments de coercition demeurent les drones, les réseaux supplétifs et la capacité à perturber des goulets d’étranglement maritimes critiques. Dégrader le conventionnel sans neutraliser l’asymétrique, c’est en définitive ôter le fusil des mains de l’ennemi en lui laissant le pistolet chargé. Un cessez-le-feu ambigu Les limites de ce qui a été accompli apparaissent déjà dans les contours du cessez-le-feu. L’accord, jamais rendu public, a été largement qualifié d’ambigu. Plus grave encore, le dossier nucléaire demeure entièrement non résolu, et c’est précisément le seul dossier sur lequel l’administration Trump et ses détracteurs s’accordaient. Les capacités balistiques de l’Iran, bien que sévèrement dégradées, ne sont pas définitivement neutralisées. Leur reconstitution est une question de ressources, non de volonté, et tout allègement des sanctions intégré à un accord de cessez-le-feu relancerait de facto le compte à rebours du réarmement. Les Houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban et les factions pro-iraniennes en Irak sont déjà en phase de reconstitution. Pour ces acteurs, le cessez-le-feu ne représente pas une défaite, mais une pause tactique et une occasion de se refaire. L’Iran d’après-guerre Il serait tout aussi trompeur de présenter la position de l’Iran comme une victoire ou une démonstration de résilience. Le régime qui a survécu à cette guerre n’est pas celui qui l’a engagée. Plus de cinquante hauts responsables ont été tués. L’appareil militaire a été sévèrement dégradé. Le programme nucléaire a été repoussé de plusieurs années. L’économie, déjà sous la pression de décennies de sanctions, a été poussée au bord de l’effondrement structurel. Les dommages aux infrastructures sont considérables, et le contrat social entre le régime et ses citoyens, déjà effiloché, subit des tensions d’une ampleur inédite. Les structures de pouvoir au sein du régime sont soumises à des pressions internes, alors que des factions rivales s’affrontent pour définir ce que sera l’Iran d’après-guerre et qui en prendra la tête. L’Iran a peut-être esquivé le pire scénario, celui d’un effondrement du régime, mais les défis colossaux auxquels il est désormais confronté sont loin de ressembler à une victoire. Le contraste entre les positions déclarées de l’Iran et son comportement effectif en avril 2026 est saisissant. L’ancien Guide suprême Ali Khamenei avait déclaré de manière constante qu’il n’y aurait aucune négociation avec les États-Unis. En mars 2026, les responsables iraniens confirmaient à plusieurs reprises que tout cessez-le-feu exigerait des garanties de dissuasion complètes. Entre le 7 et le 10 avril, plusieurs responsables iraniens déclaraient publiquement qu’aucune discussion n’aurait lieu à Islamabad sans arrêt préalable des opérations israéliennes contre le Hezbollah. Non seulement Israël ne s’est pas arrêté, mais il a lancé l’une de ses plus importantes opérations isolées contre le Hezbollah le 8 avril. Et pourtant, la délégation iranienne a pris l’avion pour Islamabad et s’est assise à la table des négociations. Aucune rhétorique triomphaliste, si mensongère soit-elle, ne changera cette réalité. Une constante américaine Les États-Unis ont une constante bien documentée d’incapacité à convertir leur domination militaire en dividendes politiques. Au Liban en 1983, après l’attentat qui tua 241 militaires américains, l’administration Reagan se retira en quelques mois, laissant un vide que le Hezbollah s’empressa de combler. En 2003, les États-Unis renversèrent Saddam Hussein avec une précision militaire redoutable, mais sans aucun plan cohérent pour l’après, engendrant un vide de pouvoir que les milices soutenues par l’Iran se précipitèrent à occuper et n’ont jamais évacué. Le retrait prématuré d’Irak en 2011 éroda les capacités institutionnelles et l’autorité de l’État à un moment charnière, aggravant des défaillances de gouvernance que Daech put systématiquement exploiter dès 2014. En 2013, le président Obama traça publiquement une ligne rouge autour des armes chimiques en Syrie, puis s’abstint de l’appliquer lorsque Assad la franchit à la Ghouta. La crédibilité américaine s’effondra, la Russie intervint, et la guerre de Syrie remodela l’équilibre régional d’une façon dont les répercussions se font encore sentir. En août 2021, le retrait chaotique d’Afghanistan offrit aux talibans une victoire à bon marché et envoya un signal dans tous les théâtres où les États-Unis avaient des partenaires. En mai 2025, Trump déclara que les Houthis avaient «capitulé», tandis que ces derniers soutenaient que c’était Washington qui avait reculé. Le cessez-le-feu d’avril s’inscrit dans le sillage de chacun de ces épisodes, partageant la même logique d’une force écrasante, d’un suivi politique inachevé et d’adversaires qui s’adaptent pour combler le vide. L’incapacité structurelle de Washington L’incapacité structurelle de Washington à maintenir un engagement stratégique au-delà de l’action militaire n’est pas accidentelle. Elle est le produit de l’architecture politique intérieure qui conditionne chaque décision de politique étrangère. Les États-Unis n’entrent pas en guerre ni n’en sortent par une volonté nationale unifiée. Ils le font à travers la collision d’intérêts concurrents rarement réconciliables. Les contractants de défense et le complexe militaro-industriel disposent d’incitations institutionnelles qui favorisent les cycles d’escalade plutôt que les règlements. La polarisation bipartisane fait que toute politique associée à une administration devient une cible pour l’autre, indépendamment de sa valeur stratégique. Les isolationnistes MAGA ont combattu la guerre dès le départ ; les groupes pro-israéliens auraient voulu aller plus loin ; les milieux traditionnels de politique étrangère, à gauche comme à droite, considèrent le résultat comme une demi-mesure stratégique. Aucune coalition cohérente n’existe pour soutenir l’investissement politique qu’exigerait un règlement durable. Avec les élections de mi-mandat à l’horizon, les pressions inflationnistes et la hausse des prix du pétrole fragilisent l’administration et le Parti républicain. Le résultat prévisible est la même pression vers un désengagement prématuré qui, dans chaque épisode comparable, a laissé le problème stratégique de fond intact et rendu la prochaine confrontation plus coûteuse que la précédente. Conclusion La guerre entre les États-Unis et l’Iran n’a pas produit de vainqueur. Elle a produit une région plus fracturée qu’auparavant, un dossier nucléaire rendu plus dangereux par le fait même de n’être pas résolu, et deux adversaires qui retourneront à la confrontation, sous des formes différentes, dans des conditions que l’un et l’autre ont contribué à aggraver. Le brouillard de la non-victoire n’est pas une métaphore. C’est la réalité stratégique qui définira le prochain chapitre, celui qu’aborde la deuxième partie de cette analyse. Prochain article: Le brouillard de la «non-victoire»: le nouveau désordre régional

Pourquoi Chareh ne marchera pas sur Beyrouth
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Rayyan Al-Basseer
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mars 22, 2026 - 06:28

Depuis le départ des troupes françaises de Syrie en avril 1946, la jeune république devint sans doute l’un des pays les plus exposés aux coups d'État dans le monde arabe pendant près d'un quart de siècle. En 1970, la Syrie avait en effet connu dix coups d'État réussis. Le 13 novembre 1970, Hafez el-Assad réalisa un coup de palais et s'imposa comme homme fort. Pour Assad, le Liban n'était pas simplement un voisin ; c'était l'arrière-cour de la Syrie et un outil au service d’une posture régionale plus affirmée. Lorsque la guerre civile éclata à Beyrouth, la Syrie intervint militairement en 1976 — d'abord contre l'Organisation de libération de la Palestine et les groupes de gauche libanais, puis en soutien à ces mêmes forces pro-palestiniennes contre les groupes chrétiens qui s'étaient organisés pour se défendre. À partir de cette intervention, les appareils de renseignement et militaires syriens s'intégrèrent au tissu politique libanais, arbitrant le pouvoir en soutenant, trahissant ou exploitant les acteurs locaux. La guerre d'octobre 1973, déclenchée conjointement avec l'Égypte contre Israël, constitua un tournant qui transforma Assad d'acteur régional en interlocuteur incontournable pour Washington. La guerre s'acheva sur un statu quo militaire, mais c'est la façon dont Assad géra l'après-guerre qui révéla son génie stratégique. Henry Kissinger, qui passa près d'un mois à faire la navette entre Damas et Jérusalem en mai 1974, fut, dit-on, « stupéfait et surpris » lorsqu'Assad accepta le cadre de désengagement. L'accord, signé à Genève le 31 mai 1974, créa une zone tampon placée sous contrôle de l'ONU sur le Golan et gela la frontière israélo-syrienne pour les cinq décennies suivantes. Aucun autre front arabo-israélien ne demeura aussi calme aussi longtemps. Cette stabilité devint le paradigme d'Assad : tant que le Golan resterait gelé, la Syrie demeurerait nécessaire. Aucune paix ne pourrait se faire sans Damas ; aucune guerre ne pourrait s'engager sans son consentement. L'un des plus grands succès diplomatiques d'Assad fut peut-être sa gestion de la Guerre froide. L'armée arabe syrienne devint l'une des forces les mieux équipées et les mieux entraînées par les Soviétiques dans la région arabe. Sa doctrine, ses systèmes d'armement et la formation de ses officiers passaient tous par Moscou. Pourtant, Assad ne donna jamais aux Soviétiques ce qu'ils voulaient vraiment, à savoir une influence exclusive. Il maintint un canal discret avec Washington, rencontra régulièrement des responsables américains et s'abstint d'adhérer à tout cadre d'alliance soviétique formel. Assad fit de cette ambiguïté un levier opérationnel. Il combattit les alliés américains au Liban lorsque cela lui convenait, sapa le leadership arabe de l'Égypte après Camp David et obtint simultanément du matériel militaire soviétique à des tarifs préférentiels. Damas était trop précieux pour que Washington l'isole et trop indépendante pour que Moscou la contrôle. C'est cette position idéale qu'Assad occupa pendant deux décennies. Lorsque l'Union soviétique s'effondra et que Saddam Hussein envahit le Koweït en août 1990, Assad fut confronté à un choix décisif. La Syrie rejoignit — symboliquement — la coalition menée par les États-Unis pour libérer le Koweït ; une décision clé qui valut à Assad les mains libres au Liban, en récompense de Washington et des Saoudiens. L'occupation syrienne du Liban allait durer encore quinze ans, sous un parapluie politique négocié entre Assad et Riyad. Rafic Hariri, milliardaire self-made aux connexions saoudiennes, devint Premier ministre en 1992. Dans le cadre de cet arrangement, et presque jusqu'à son assassinat en 2005, Hariri contrôlait l'économie libanaise, la reconstruction et la politique financière, tandis que la Syrie contrôlait l'appareil militaire, les services de sécurité et la politique étrangère. À sa mort en 2000, le fils de Hafez, Bachar, hérita d'un portefeuille intérieur et régional finement calibré qu'il ne comprit jamais pleinement et fut incapable de préserver, encore moins de faire fructifier. Une pression internationale intense, conjuguée à un soulèvement populaire local — la révolution du Cèdre — né au lendemain de l'assassinat de Hariri en février 2005, précipita un retrait syrien du Liban, effaçant trois décennies d'influence en quelques semaines. En moins de dix ans de présidence, Bachar el-Assad passa du statut de dictateur favori de la communauté internationale à celui de brebis galeuse. Lorsque les soulèvements arabes atteignirent la Syrie en mars 2011, la réponse du régime — une répression brutale et aveugle — déclencha une guerre civile qui fit des centaines de milliers de morts, déplaça la moitié de la population et réduisit les capacités militaires syriennes à une fraction de ce qu'elles avaient été. La Syrie post-Assad, dirigée par Ahmad el-Chareh, ancien commandant de Hayat Tahrir al-Sham, liée à Al-Qaïda, repose sur une structure de pouvoir façonnée par l'alliance rebelle qui l'emporta : une structure qui fonctionne davantage comme un État factionnel hégémonique que comme une véritable démocratie pluraliste. Chareh a acquis en peu de temps une légitimité internationale remarquable. En à peine plus d'un an, il rencontra Trump à la Maison-Blanche, prit la parole devant l'Assemblée générale des Nations Unies et obtint la levée de certaines sanctions occidentales. Son contrôle interne demeure pourtant fragile : violences sectaires sur la côte ouest, autonomie kurde de facto au nord-est, résistance druze au sud, persistance de factions djihadistes hostiles à son pragmatisme — tout cela continue d'entraver l'autorité centrale. Dès 2024 déjà, l'armée arabe syrienne n'était plus que l'ombre de la force bâtie par Hafez. Les combattants du Hezbollah, les milices chiites irakiennes, les forces russes et les conseillers iraniens avaient effectivement remplacé l'armée syrienne comme colonne vertébrale de la défense du régime, l'armée syrienne proprement dite ne disposant plus de capacités significatives. Par ailleurs, dès la chute du régime, Israël agit avec une rapidité extraordinaire pour s'assurer que tout ce qui suivrait partirait d'une capacité militaire quasi nulle : bases aériennes, batteries de défense antiaérienne, installations de production d'armements, stocks de missiles, systèmes radar et centres de recherche à Damas, Homs, Tartous, Lattaquié et Palmyre furent ciblés. De l'aveu même de Tsahal, cette campagne détruisit environ 80 % des actifs militaires stratégiques restants de la Syrie. Ce qu'il reste à la Syrie, c'est une coalition de factions armées, et non une armée professionnelle. L'essentiel des combattants est issu d'anciennes milices islamistes — redoutables dans la guérilla, le terrorisme et la guerre civile, mais très peu formés aux opérations militaires conventionnelles : contrôle des frontières, défense territoriale, chaînes logistiques, opérations interarmes. L'équipement est disparate, largement obsolète, et les armes lourdes et moyennes font largement défaut. Il ne subsiste aucune capacité aérienne ou navale significative. Sans les combattants étrangers, ces volontaires djihadistes venus d'Asie centrale, d'Afrique du Nord et d'ailleurs, les forces armées syriennes sont numériquement insuffisantes pour patrouiller, a fortiori pour projeter leur puissance sur un pays de la taille de la Syrie. L'économie syrienne aggrave cette faiblesse militaire. Malgré la décision de lever certaines sanctions, les États-Unis et l'Union européenne avancent avec prudence. Les investissements ne se sont pas concrétisés à une échelle significative. Les salaires du secteur public sont désespérément bas, alimentant une corruption endémique. Les infrastructures sont dévastées. Il n'existe aucune base économique permettant un réarmement majeur, encore moins une aventure militaire à l'étranger. En 2025, des voix s'élevèrent dans la région et au-delà pour suggérer que la Syrie pourrait ou devrait déployer des forces militaires au Liban, en présentant cela comme un contrepoids à l'influence iranienne. Cette suggestion témoigne d'une incompréhension fondamentale de ce qu'est aujourd'hui la Syrie. Or, ce que Washington demanda formellement relevait d'une question de sécurité frontalière, non d'un mandat d'occupation. La demande américaine au gouvernement syrien était précise : empêcher le transit terrestre d'actifs iraniens — armes, combattants, fonds — depuis l'Irak vers le Liban via le territoire syrien. C'est pourquoi des renforts syriens furent déployés tant sur la frontière irakienne que sur la frontière libanaise, et non sur la frontière libanaise seule. L'objectif est l'interdiction, non l'invasion. Une occupation exige une logistique soutenue, des chaînes de commandement fiables, une administration territoriale et une protection des forces. Occuper et administrer le territoire libanais est une entreprise qui a historiquement nécessité une force de 35 000 à 40 000 soldats disciplinés, dotés de services de renseignement, de points de contrôle, de mandataires politiques locaux, d'un aval régional et international. Le nouveau leadership syrien ne dispose de rien de tout cela. La position d'Israël constitue une contrainte supplémentaire de poids. Tel-Aviv ne fait pas confiance au gouvernement de Damas — considérant Chareh comme un djihadiste en costume et une marionnette turque. Plus fondamentalement, Israël s'oppose fermement à l'extension de l'influence turque sur le territoire syrien, et s'oppose catégoriquement à son prolongement au Liban. Les intérêts américains au Liban, pour leur part, se concentrent sur la stabilisation de l'armée libanaise et la mise en bride du Hezbollah — non sur l'ouverture d'un nouveau front d'incertitude avec une structure militaire islamiste non éprouvée. Du côté libanais de la frontière, l'armée libanaise, équipée et entraînée par les États-Unis, et les communautés armées du nord et de l'est du Liban imposeraient un coût sérieux à toute incursion de forces islamistes syriennes disparates et légèrement équipées. Pour les acteurs pro-iraniens et les réseaux liés au Hezbollah, le spectre d'une armée djihadiste marchant sur Beyrouth n'est pas une analyse, mais une bouée de survie politique. Depuis décembre 2024, tous deux ont subi des pertes dévastatrices, dont la coupure du corridor syrien. En alimentant l'alarme autour de la concentration d'extrémistes sunnites aux frontières du Liban, ils cherchent à reconstituer, notamment chez les chiites et les chrétiens, l’esprit de corps communautaire — ce sentiment de menace existentielle partagée — qui a longtemps alimenté leur pouvoir de mobilisation. Le piège est cynique : une opération militaire syrienne, si jamais elle venait à se produire, leur donnerait précisément la raison d'être qu'ils recherchent, confirmant que les armes du Hezbollah demeurent le bouclier indispensable du Liban. Le récit de l'invasion, en somme, doit être lu pour ce qu'il est — non pas une évaluation sécuritaire, mais la mesure de l'urgente nécessité qu'ont ces acteurs d'un ennemi pour maintenir leur pertinence. L'histoire centenaire de la Syrie est celle du fossé entre l'ambition et la capacité. Hafez el-Assad fut exceptionnel précisément parce qu'il combla ce fossé. Il sut ainsi tirer parti de la position géographique et politique de la Syrie pour peser bien au-delà de son poids pendant trois décennies. Son fils creusa à nouveau ce fossé, de façon catastrophique. La nouvelle Syrie, sous Chareh, est encore en train de décider quel genre d'État elle veut être. Le Liban, pour l'instant, n'est pas un trophée à sa portée.