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La Boussole du Levant

Pourquoi Chareh ne marchera pas sur Beyrouth

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Une occupation exige une logistique soutenue, des chaînes de commandement fiables, une administration territoriale et une protection des forces. Le nouveau leadership syrien ne dispose de rien de tout cela. (Photo Rami ALSAYED / NURPHOTO / NURPHOTO VIA AFP)
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Par Rayyan Al-Basseer
Publié mars 22, 2026 - 06:28

Depuis le départ des troupes françaises de Syrie en avril 1946, la jeune république devint sans doute l’un des pays les plus exposés aux coups d'État dans le monde arabe pendant près d'un quart de siècle. En 1970, la Syrie avait en effet connu dix coups d'État réussis. Le 13 novembre 1970, Hafez el-Assad réalisa un coup de palais et s'imposa comme homme fort.

Pour Assad, le Liban n'était pas simplement un voisin ; c'était l'arrière-cour de la Syrie et un outil au service d’une posture régionale plus affirmée. Lorsque la guerre civile éclata à Beyrouth, la Syrie intervint militairement en 1976 — d'abord contre l'Organisation de libération de la Palestine et les groupes de gauche libanais, puis en soutien à ces mêmes forces pro-palestiniennes contre les groupes chrétiens qui s'étaient organisés pour se défendre. À partir de cette intervention, les appareils de renseignement et militaires syriens s'intégrèrent au tissu politique libanais, arbitrant le pouvoir en soutenant, trahissant ou exploitant les acteurs locaux.

La guerre d'octobre 1973, déclenchée conjointement avec l'Égypte contre Israël, constitua un tournant qui transforma Assad d'acteur régional en interlocuteur incontournable pour Washington. La guerre s'acheva sur un statu quo militaire, mais c'est la façon dont Assad géra l'après-guerre qui révéla son génie stratégique.

 

Henry Kissinger, qui passa près d'un mois à faire la navette entre Damas et Jérusalem en mai 1974, fut, dit-on, « stupéfait et surpris » lorsqu'Assad accepta le cadre de désengagement. L'accord, signé à Genève le 31 mai 1974, créa une zone tampon placée sous contrôle de l'ONU sur le Golan et gela la frontière israélo-syrienne pour les cinq décennies suivantes. Aucun autre front arabo-israélien ne demeura aussi calme aussi longtemps. Cette stabilité devint le paradigme d'Assad : tant que le Golan resterait gelé, la Syrie demeurerait nécessaire. Aucune paix ne pourrait se faire sans Damas ; aucune guerre ne pourrait s'engager sans son consentement.

L'un des plus grands succès diplomatiques d'Assad fut peut-être sa gestion de la Guerre froide. L'armée arabe syrienne devint l'une des forces les mieux équipées et les mieux entraînées par les Soviétiques dans la région arabe. Sa doctrine, ses systèmes d'armement et la formation de ses officiers passaient tous par Moscou. Pourtant, Assad ne donna jamais aux Soviétiques ce qu'ils voulaient vraiment, à savoir une influence exclusive. Il maintint un canal discret avec Washington, rencontra régulièrement des responsables américains et s'abstint d'adhérer à tout cadre d'alliance soviétique formel.

 

Assad fit de cette ambiguïté un levier opérationnel. Il combattit les alliés américains au Liban lorsque cela lui convenait, sapa le leadership arabe de l'Égypte après Camp David et obtint simultanément du matériel militaire soviétique à des tarifs préférentiels. Damas était trop précieux pour que Washington l'isole et trop indépendante pour que Moscou la contrôle. C'est cette position idéale qu'Assad occupa pendant deux décennies.

Lorsque l'Union soviétique s'effondra et que Saddam Hussein envahit le Koweït en août 1990, Assad fut confronté à un choix décisif. La Syrie rejoignit — symboliquement — la coalition menée par les États-Unis pour libérer le Koweït ; une décision clé qui valut à Assad les mains libres au Liban, en récompense de Washington et des Saoudiens. L'occupation syrienne du Liban allait durer encore quinze ans, sous un parapluie politique négocié entre Assad et Riyad. Rafic Hariri, milliardaire self-made aux connexions saoudiennes, devint Premier ministre en 1992. Dans le cadre de cet arrangement, et presque jusqu'à son assassinat en 2005, Hariri contrôlait l'économie libanaise, la reconstruction et la politique financière, tandis que la Syrie contrôlait l'appareil militaire, les services de sécurité et la politique étrangère.

À sa mort en 2000, le fils de Hafez, Bachar, hérita d'un portefeuille intérieur et régional finement calibré qu'il ne comprit jamais pleinement et fut incapable de préserver, encore moins de faire fructifier. Une pression internationale intense, conjuguée à un soulèvement populaire local — la révolution du Cèdre — né au lendemain de l'assassinat de Hariri en février 2005, précipita un retrait syrien du Liban, effaçant trois décennies d'influence en quelques semaines. En moins de dix ans de présidence, Bachar el-Assad passa du statut de dictateur favori de la communauté internationale à celui de brebis galeuse. Lorsque les soulèvements arabes atteignirent la Syrie en mars 2011, la réponse du régime — une répression brutale et aveugle — déclencha une guerre civile qui fit des centaines de milliers de morts, déplaça la moitié de la population et réduisit les capacités militaires syriennes à une fraction de ce qu'elles avaient été.

 

La Syrie post-Assad, dirigée par Ahmad el-Chareh, ancien commandant de Hayat Tahrir al-Sham, liée à Al-Qaïda, repose sur une structure de pouvoir façonnée par l'alliance rebelle qui l'emporta : une structure qui fonctionne davantage comme un État factionnel hégémonique que comme une véritable démocratie pluraliste.

Chareh a acquis en peu de temps une légitimité internationale remarquable. En à peine plus d'un an, il rencontra Trump à la Maison-Blanche, prit la parole devant l'Assemblée générale des Nations Unies et obtint la levée de certaines sanctions occidentales. Son contrôle interne demeure pourtant fragile : violences sectaires sur la côte ouest, autonomie kurde de facto au nord-est, résistance druze au sud, persistance de factions djihadistes hostiles à son pragmatisme — tout cela continue d'entraver l'autorité centrale.

Dès 2024 déjà, l'armée arabe syrienne n'était plus que l'ombre de la force bâtie par Hafez. Les combattants du Hezbollah, les milices chiites irakiennes, les forces russes et les conseillers iraniens avaient effectivement remplacé l'armée syrienne comme colonne vertébrale de la défense du régime, l'armée syrienne proprement dite ne disposant plus de capacités significatives. Par ailleurs, dès la chute du régime, Israël agit avec une rapidité extraordinaire pour s'assurer que tout ce qui suivrait partirait d'une capacité militaire quasi nulle : bases aériennes, batteries de défense antiaérienne, installations de production d'armements, stocks de missiles, systèmes radar et centres de recherche à Damas, Homs, Tartous, Lattaquié et Palmyre furent ciblés. De l'aveu même de Tsahal, cette campagne détruisit environ 80 % des actifs militaires stratégiques restants de la Syrie.

Ce qu'il reste à la Syrie, c'est une coalition de factions armées, et non une armée professionnelle. L'essentiel des combattants est issu d'anciennes milices islamistes — redoutables dans la guérilla, le terrorisme et la guerre civile, mais très peu formés aux opérations militaires conventionnelles : contrôle des frontières, défense territoriale, chaînes logistiques, opérations interarmes. L'équipement est disparate, largement obsolète, et les armes lourdes et moyennes font largement défaut. Il ne subsiste aucune capacité aérienne ou navale significative. Sans les combattants étrangers, ces volontaires djihadistes venus d'Asie centrale, d'Afrique du Nord et d'ailleurs, les forces armées syriennes sont numériquement insuffisantes pour patrouiller, a fortiori pour projeter leur puissance sur un pays de la taille de la Syrie.

L'économie syrienne aggrave cette faiblesse militaire. Malgré la décision de lever certaines sanctions, les États-Unis et l'Union européenne avancent avec prudence. Les investissements ne se sont pas concrétisés à une échelle significative. Les salaires du secteur public sont désespérément bas, alimentant une corruption endémique. Les infrastructures sont dévastées. Il n'existe aucune base économique permettant un réarmement majeur, encore moins une aventure militaire à l'étranger.

 

En 2025, des voix s'élevèrent dans la région et au-delà pour suggérer que la Syrie pourrait ou devrait déployer des forces militaires au Liban, en présentant cela comme un contrepoids à l'influence iranienne. Cette suggestion témoigne d'une incompréhension fondamentale de ce qu'est aujourd'hui la Syrie. Or, ce que Washington demanda formellement relevait d'une question de sécurité frontalière, non d'un mandat d'occupation. La demande américaine au gouvernement syrien était précise : empêcher le transit terrestre d'actifs iraniens — armes, combattants, fonds — depuis l'Irak vers le Liban via le territoire syrien. C'est pourquoi des renforts syriens furent déployés tant sur la frontière irakienne que sur la frontière libanaise, et non sur la frontière libanaise seule. L'objectif est l'interdiction, non l'invasion.

Une occupation exige une logistique soutenue, des chaînes de commandement fiables, une administration territoriale et une protection des forces. Occuper et administrer le territoire libanais est une entreprise qui a historiquement nécessité une force de 35 000 à 40 000 soldats disciplinés, dotés de services de renseignement, de points de contrôle, de mandataires politiques locaux, d'un aval régional et international. Le nouveau leadership syrien ne dispose de rien de tout cela.

La position d'Israël constitue une contrainte supplémentaire de poids. Tel-Aviv ne fait pas confiance au gouvernement de Damas — considérant Chareh comme un djihadiste en costume et une marionnette turque. Plus fondamentalement, Israël s'oppose fermement à l'extension de l'influence turque sur le territoire syrien, et s'oppose catégoriquement à son prolongement au Liban. Les intérêts américains au Liban, pour leur part, se concentrent sur la stabilisation de l'armée libanaise et la mise en bride du Hezbollah — non sur l'ouverture d'un nouveau front d'incertitude avec une structure militaire islamiste non éprouvée.

Du côté libanais de la frontière, l'armée libanaise, équipée et entraînée par les États-Unis, et les communautés armées du nord et de l'est du Liban imposeraient un coût sérieux à toute incursion de forces islamistes syriennes disparates et légèrement équipées.

 

Pour les acteurs pro-iraniens et les réseaux liés au Hezbollah, le spectre d'une armée djihadiste marchant sur Beyrouth n'est pas une analyse, mais une bouée de survie politique. Depuis décembre 2024, tous deux ont subi des pertes dévastatrices, dont la coupure du corridor syrien. En alimentant l'alarme autour de la concentration d'extrémistes sunnites aux frontières du Liban, ils cherchent à reconstituer, notamment chez les chiites et les chrétiens, l’esprit de corps communautaire — ce sentiment de menace existentielle partagée — qui a longtemps alimenté leur pouvoir de mobilisation. Le piège est cynique : une opération militaire syrienne, si jamais elle venait à se produire, leur donnerait précisément la raison d'être qu'ils recherchent, confirmant que les armes du Hezbollah demeurent le bouclier indispensable du Liban. Le récit de l'invasion, en somme, doit être lu pour ce qu'il est — non pas une évaluation sécuritaire, mais la mesure de l'urgente nécessité qu'ont ces acteurs d'un ennemi pour maintenir leur pertinence.

 

L'histoire centenaire de la Syrie est celle du fossé entre l'ambition et la capacité. Hafez el-Assad fut exceptionnel précisément parce qu'il combla ce fossé. Il sut ainsi tirer parti de la position géographique et politique de la Syrie pour peser bien au-delà de son poids pendant trois décennies. Son fils creusa à nouveau ce fossé, de façon catastrophique. La nouvelle Syrie, sous Chareh, est encore en train de décider quel genre d'État elle veut être. Le Liban, pour l'instant, n'est pas un trophée à sa portée.

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