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Hommage

Hassan Rifaï, le sage révolté
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
sept. 4, 2026 - 23:28

De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État- zaamat et de l’État- jamaat , qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?

Samir Kassir: ces absences qui nous hantent
Par
Jad Akhawi
Publié
juin 1, 2026 - 23:20

Chaque année, lorsque revient le 2 juin, Samir Kassir réémerge dans ma mémoire comme s’il n’avait jamais disparu. Les années s’écoulent, les visages changent, les circonstances et les événements se succèdent, mais il est des êtres que le temps ne parvient pas à réduire au rang de simples souvenirs. Ils demeurent présents dans le détail de nos vies, dans les mots que nous écrivons, les idées que nous défendons, les rêves qui n’ont pas eu le temps de s’accomplir. Vingt et un ans ont passé depuis l’assassinat de Samir Kassir, et j’ai encore le sentiment que cette matinée funeste n’a pas vraiment pris fin. Samir n’était pas pour moi un journaliste, un écrivain ou un penseur dont je suivais les articles et les idées. C’était un ami, un être d’exception, qui possédait cette rare faculté de concilier la culture profonde et la simplicité humaine, la hardiesse intellectuelle et la chaleur personnelle. Il croyait au Liban comme le croyant croit à sa grande cause. Le Liban ne se réduisait pas pour lui à un slogan politique ou un discours médiatique, mais représentait bien plus que cela, un espace de liberté, de vie et de pluralisme. Il voyait au-delà du moment présent et lisait l’avenir à une époque où beaucoup étaient incapables de voir le présent. Je l’ai connu proche des gens malgré sa stature intellectuelle. Il écoutait plus qu’il ne parlait, dialoguait plus qu’il n’attaquait, et persuadait par la force de l’idée plutôt que par l’élévation de la voix. Rien d’étonnant, dès lors, qu’il ait laissé une empreinte profonde chez tous ceux qui l’ont connu ou approché. Lorsque Samir fut assassiné, je ne ressentis pas seulement la perte d’un grand journaliste. J’eus le sentiment qu’une partie du rêve libanais venait d’être soumise à une tentative de meurtre. Ce jour-là, le deuil n’était pas seulement personnel. Il était aussi national. C’était la conscience que la parole libre était désormais prise pour cible, et que les hommes de conviction payaient leur courage de leur vie. Mais le destin voulut que la flamme de Samir restât allumée par celle qui avait partagé sa vie, Giselle Khoury. Giselle était bien plus que l’épouse de Samir. Elle était la compagne de sa route intellectuelle et humaine, le témoin de ses rêves, de ses combats, de ses victoires et de ses désillusions. Après son assassinat, elle aurait pu se retirer dans son deuil intime et se contenter de garder les souvenirs. Elle choisit une voie bien plus difficile. Elle choisit de continuer ce que Samir avait commencé. Elle porta son nom, sa cause et sa mémoire avec un amour rare et une fidélité exceptionnelle. Elle ne laissa pas le temps replier sa page, elle ne laissa pas les assassins triompher de l’idée en tuant celui qui la portait. Elle continua de parler de lui comme s’il se tenait à ses côtés, et continua de défendre la liberté, la justice et la vérité comme il le faisait lui-même. Je voyais en Giselle quelque chose de Samir, et dans sa continuité, une prolongation de lui. Elle savait que l’être s’en va, mais que le message demeure. Aussi ne commémorait-elle pas chaque année le souvenir de Samir comme une simple occasion de tristesse, mais le transformait-elle en acte de fidélité et en affirmation obstinée que la parole doit rester plus forte que la peur. Quand Giselle disparut à son tour, le deuil me sembla redoublé. Comme si une belle page de l’histoire culturelle et médiatique du Liban venait de se fermer. Les deux corps étaient partis, mais l’histoire, elle, demeurait. L’histoire d’un amour qui avait uni deux êtres dont chacun croyait en l’autre comme il croyait au Liban. Et l’histoire d’un combat pour la liberté qui ne s’arrête pas aux limites d’une vie. En ce vingt et unième anniversaire de l’assassinat de Samir Kassir, ce n’est pas seulement le portrait du grand écrivain et du brillant penseur que je retrouve en moi. Je retrouve l’ami, l’être humain, le visage qui portait toujours une foi profonde dans la capacité des Libanais à construire un avenir meilleur. Et je retrouve aussi Giselle Khoury, qui a prouvé que la fidélité n’est pas un mot qu’on dit, mais un chemin qu’on parcourt. Elle a préservé le legs jusqu’au dernier jour de sa vie et porté la flamme tombée des mains de Samir, pour la transmettre à son tour à une génération nouvelle qui croit en la liberté, en la souveraineté et en l’État de droit. Les assassins ont peut-être réussi, en ce matin de juin 2005, à faire taire la voix de Samir. Ils ont échoué à faire taire l’idée. Les grandes idées ne meurent pas, et les hommes qui sèment la liberté dans les esprits ne disparaissent jamais vraiment. Aujourd’hui, vingt et un ans après, Samir Kassir reste présent parmi nous. Dans chaque mot libre, dans chaque journaliste qui refuse de plier, dans chaque citoyen qui rêve d’un État juste, dans chaque Libanais qui croit encore que ce pays mérite un avenir meilleur. La longue absence n’a pas éteint la mémoire, elle l’a rendue plus présente encore. Certains êtres, quelle que soit la distance que le temps met entre eux et nous, demeurent plus proches que beaucoup de ceux qui vivent à nos côtés. Ainsi était Samir Kassir. Ainsi est restée Giselle Khoury. Et ainsi demeurera l’histoire de liberté et de fidélité qui les a unis, vivante dans la mémoire du Liban tant qu’il se trouvera quelqu’un pour croire en la parole libre et au droit des hommes à rêver. Leurs noms resteront le témoignage que la mémoire n’est pas un simple retour vers le passé, mais une résistance à l’oubli, et que la liberté qu’ils ont défendue puise sa force dans ceux qui refusent d’y renoncer. Entre Samir et Giselle s’étend l’histoire d’un pays qui cherche toujours à se trouver lui-même, et qui trouve dans des êtres comme eux une raison supplémentaire de s’accrocher à l’espoir. Les hommes passent, mais l’empreinte véritable demeure, éclairant le chemin des générations à venir et attestant que le Liban ne se construit que par la liberté, et ne se préserve que par la mémoire.

À mon frère Nassir el-Assaad
Par
Hadi El-Assaad
Publié
mai 27, 2026 - 17:14

Quatorze ans déjà. Quatorze années se sont écoulées depuis le départ de mon frère Nassir el-Assad, et pourtant son souvenir demeure intact dans les cœurs de tous ceux qui l'ont connu, aimé, estimé ou simplement croisé sur le chemin d'un Liban qu'il rêvait libre, souverain et digne. Nassir faisait partie de cette génération d'hommes qui ne cherchaient ni la lumière ni les honneurs. Il croyait profondément aux causes justes sans jamais chercher à en tirer un quelconque bénéfice personnel. Artisan discret mais déterminé de la Révolution du Cèdre de 2005, aux côtés de Samir, Farès, Élias et Samir, mais aussi Walid, Gebran et d'autres, il avait compris très tôt que le Liban ne pouvait survivre sans liberté, sans pluralisme et sans État. Il était de ceux qui agissent davantage qu'ils ne parlent. De ceux qui construisent dans le silence. De ceux qui refusent les compromissions mais gardent toujours le respect des autres et la modestie des grands hommes. Son engagement n'était ni circonstanciel ni opportuniste. Il procédait d'une conviction profonde: celle que le Liban mérite mieux que les divisions, les tutelles, les armes illégitimes et les dépendances étrangères. Il croyait à un Liban ouvert, moderne, enraciné dans son histoire et fidèle à sa vocation de coexistence et de liberté. Mais au-delà de l'homme engagé, Nassir restera surtout dans nos mémoires comme un homme d'une immense humilité. Malgré ses responsabilités, malgré son influence réelle dans de nombreux cercles politiques et intellectuels, il conservait une simplicité rare, une proximité sincère avec chacun et une élégance morale qui forçaient le respect. Pour moi, il n'était pas seulement un homme de convictions ou une figure engagée de son époque. Il était avant tout un frère. Un frère profondément aimé, un compagnon de route, un confident, une présence rassurante et fidèle. Son absence laisse depuis quatorze ans un vide que le temps n'a jamais réellement comblé. Certains liens fraternels dépassent les mots : ils sont faits de souvenirs, de regards, de silences, de moments simples qui continuent à habiter une vie entière. Il me manque dans les grandes étapes comme dans les détails du quotidien. Il me manque par sa sagesse, sa pudeur, son humour discret et cette manière unique qu'il avait d'apaiser les choses sans jamais imposer sa personne. Il était jeune lorsqu'il nous a quittés. Trop jeune. Et comme souvent avec les hommes de conviction, le temps semble avoir donné encore plus de valeur à son parcours et à son héritage. Aujourd'hui, alors que le Liban traverse l'une des périodes les plus difficiles de son histoire contemporaine, le souvenir de Nassir nous rappelle qu'il existe encore des hommes capables de placer l'intérêt national au-dessus des intérêts personnels, des hommes capables de croire au Liban même lorsque tout semble pousser au découragement. Le meilleur hommage que nous puissions lui rendre n'est pas seulement celui des mots ou des souvenirs. C'est de continuer à défendre les valeurs auxquelles il consacra sa vie: la souveraineté, la dignité de l'État, la liberté, le dialogue et l'espérance. À l'occasion du quatorzième anniversaire de son décès, nous pensons à lui avec émotion, fierté et fidélité. Parce que certains hommes ne disparaissent jamais vraiment. Ils deviennent une part de la mémoire des nations. À Nassir, avec affection, reconnaissance et respect.

Le troublant testament de Ghassibé Keyrouz, bras droit de Nicolas Kluiters s.j. (3/3)

La fête de Saint-Joseph (19 mars), patron de l’Université qui porte son nom, a ramené à la mémoire de son nouveau recteur, François Boëdec s.j., le souvenir d’Alban de Jerphanion, premier martyr jésuite de l’interminable guerre qui a éclaté en 1975 au Liban, et dont un nouvel épisode, qu’on espère être le dernier, s’est ouvert début mars. Cinq autres martyrs de cette guerre sont tombés après le père de Jerphanion. En signe d’hommage, et avec la parution d’une nouvelle biographie consacrée à l’une de leurs figures les plus saintes, celle du prêtre néerlandais Nicolas Kluiters, dont le procès en béatification est engagé, nous présentons ici cet ouvrage, qui comprend des détails inédits sur les motivations de ceux qui ont tué le père Nicolas. Nous dégageons par la même occasion le sens général du don qu’il a fait au Liban, pour que notre patrie demeure un modèle de «liberté et de pluralisme» pour l’Orient et l’Occident, à l’heure même où une nation militarisée menace de l’amputer d’une partie essentielle de son territoire portant le souvenir du passage du Christ. L’offrande d’amour de Nicolas Kluiters s.j. se conformait aussi, curieusement, à celle d’un ami séminariste, Ghassibé Keyrouz, un jeune de Nabha, le village d’à côté. De dix ans son cadet, Ghassibé avait fait preuve de grands talents de catéchiste, et Nicolas l’avait pris sous son aile, accompagnant son parcours vers le sacerdoce. Ghassibé fut tué en 1975, à l’époque de Noël, alors qu’il se rendait chez lui pour passer les fêtes avec sa mère et sa sœur. La veille, sur une prémonition mystérieuse, il avait rédigé et laissé sur sa table de travail, dans la chambre qu’il occupait au collège de Notre-Dame de Jamhour, une lettre-testament dans laquelle, pressentant qu’il était possible qu’il soit enlevé et tué, il pardonnait d’avance à ses assassins. Cette sublime lettre a fait le tour du monde. En voici l’essentiel: «Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit: «Quand j’ai commencé à écrire ce testament, on aurait dit que c’était une autre personne qui parlait à ma place. Tout le monde, ces temps-ci, Libanais et résidents au Liban, est en danger. Comme je suis l’un d’entre eux, je me vois kidnappé et tué sur la route qui mène à mon village de Nabha. Et si cette intuition se vérifie, je laisse un mot à ma famille, aux gens de mon village et à mon pays. Je dis à ma mère et à mes sœurs en toute assurance: ne soyez pas tristes ou, au moins, ne pleurez pas et ne vous lamentez pas exagérément; cette absence, en effet, si longue soit-elle, est courte: nous nous retrouverons, c’est sûr, nous nous retrouverons dans la demeure éternelle du ciel; là est la joie, et la tristesse si nous sommes séparés. Mais n’ayez pas peur: la miséricorde de Dieu nous réunira tous ensemble. «J’ai une seule demande à vous faire: pardonnez de tout votre cœur à ceux qui m’ont tué, demandez avec moi que mon sang, même si c’est celui d’un pécheur, serve de rachat ( fidya) pour le péché du Liban; qu’il soit mêlé à celui de toutes les victimes qui sont tombées, de tous bords et de toute confession religieuse, offert comme prix de la paix, de l’amour et de l’entente qui ont disparu de ce pays et même du monde entier. Que ma mort apprenne aux hommes la charité; que Dieu vous console, prenne soin de vous, vous aide dans la vie: n’ayez pas peur; je ne regrette absolument pas ce monde. Ce qui me chagrine c’est que vous allez être tristes. Priez, priez, priez et aimez vos ennemis. «Et à mon pays, je dis: ‘Les habitants de la maison peuvent avoir des avis différents; ils ne se haïssent pas; ils peuvent se fâcher entre eux, mais sans devenir des adversaires; se disputer, mais sans s’entretuer. Souvenez-vous des jours d’entente et de charité; laissez tomber ceux de la colère et du désaccord. Ensemble nous avons mangé, bu, travaillé, ensemble nous avons élevé notre prière vers le Dieu unique, ensemble il nous faut mourir. Mon père était l’associé d’un métouali (chiite) que j’appelais ‘Oncle Hussein’; j’aimais bien l’appeler ainsi; ils restèrent associés soixante-quinze ans durant, sans rompre leur contrat, ni faire de comptes. Rappelez-vous: il arrive souvent qu’on ne puisse emprunter 100 livres à son propre frère; et il suffit d’aller trouver quelqu’un du village, qu’il soit métouali, maronite, sunnite ou druze, et il vous tire d’embarras. Cela, tout le monde le sait, mais c’est le péché qui nous aveugle. Chacun doit revenir à la prière selon sa croyance et sa conscience pour que Dieu supprime la colère et que les plans des grands de ce monde soient réduits en poussière sur le sol de ce pays qui n’est pas obligé de payer de son sang leurs machinations...’ «Au ciel, je ne serai pas en repos tant que durera cette situation au Liban! «Faites de mes funérailles un jour d’ordination, non d’enterrement ou de tristesse. «Pour ma sépulture, que le père Boutros célèbre la messe, sans assistance nombreuse de prêtres ni faire-part officiel. Et si Abou-Khalil pouvait faire mon cercueil de quelques vieilles caisses, je m’en trouverais fort bien. Pas de repas d’enterrement. Que les gens me pardonnent... sans tirs ni coups de feu; en effet, je suis poussière; mais la force de Dieu va me faire participer à la vie divine. C’est comme cela qu’il faut faire. «Les gens vont parler, mais ça ne doit pas avoir d’importance pour vous. Si seulement ils avaient un peu de pitié, ils ne s’entretueraient pas et ne laisseraient pas les loups être meilleurs que nous... Comme ils se trompent!» Un olivier arrosé de sang Nicolas souffrit de la mort violente de Ghassibé Keyrouz, qui se produisit alors qu’il se trouvait momentanément en Europe. Sa mort préfigurerait la sienne et celle de cinq autres jésuites en mission au Liban. Selon Christian Taoutel, conservateur des archives de l’USJ et directeur de son département d’histoire, la guerre civile a coûté aussi la vie au père Louis Dumas, qui assurait la messe du matin et qui fut abattu par un franc-tireur le 25 octobre 1975, ainsi qu’au père Michel Allard, fauché le 15 janvier 1976 par un obus qui dévasta sa chambre, au père Alban de Jerphanion, kidnappé et assassiné en mars 1976 alors qu’il accompagnait un visiteur à l’aéroport, au père Finnegan, un jésuite américain, touché le 26 février 1984 par un obus alors qu’il se rendait de la résidence jésuite à Achrafieh à l’Hôtel-Dieu de France pour y célébrer la messe. Le père Finnegan aimait être aux côtés des patients. Même sous les bombes, il insistait pour visiter les malades dans leurs chambres et accompagner leurs douleurs. La guerre coûta également la vie au père André Masse, directeur du campus de l’Université Saint-Joseph à Saïda, abattu le 24 septembre 1987 par deux individus qui s’étaient introduits à son bureau ouvert à tous. Le père Joseph Nassar s.j., qui avait retrouvé le corps d’André baignant dans son sang, lava le sol après les premiers secours et arrosa du mélange d’eau et de sang un olivier qu’il avait planté. Sans chercher à faire face à la dictature syrienne ou à la pensée unique islamiste, alors qu’Israël occupait une partie du Liban, le père Kluiters, en apôtre de Jésus, du développement, de la diversité, continua de circuler librement dans la Békaa, indifférent à sa sécurité, refusant la réclusion à Barqa et tout isolement qui déformerait le message de Jésus et le rendrait exclusif. Il n’était pas au service des chrétiens du Liban, mais de leur «vivre-ensemble». Cela lui valut d’être considéré comme un espion de Samir Geaagea et éliminé d’une terre qui ne devait plus être «modèle de liberté et de pluralisme pour l’Orient et l’Occident», mais univers pénitentiaire, prison de la pensée et modèle d’intolérance. Sa mort fit de Nicolas Kluiters le champion d’une kénose dont parlera le provincial des Jésuites, le père Dany Younès, lors d’une cérémonie d’hommage au père André Masse, tombé deux ans plus tard. En écho aux paroles du Christ, «ma vie, personne ne me la ravit, mais je la donne de moi-même», Dany Younès avait affirmé que «le père André Masse s’est dessaisi de sa vie pour servir un pays en guerre». «André, avait-il ajouté, n’est pas venu mourir au Liban. Oui, son option lui a coûté sa vie. Mais cette option représente une valeur fondamentale à la Compagnie de Jésus, comme à l’Université Saint-Joseph. L’éducation est toujours une sorte d’émancipation, une entreprise de paix au sein d’une société en guerre. Faire mémoire d’André Masse aujourd’hui nous pousse à nourrir la même passion qui l’habitait, la passion pour l’humanité qui dénonce les structures d’oppression.» Non, ni André Masse, ni Nicolas Kluiters, ni aucun de ceux de la Compagnie de Jésus tombés du fait de la guerre, ne sont «venus mourir au Liban». C’est même tout le contraire. Ils sont venus transmettre la vie. Ils sont venus pour que les Libanais, tous les Libanais, sans distinction de religion, «aient la vie et l’aient en abondance». Il faut le dire avec insistance, à l’heure où une nation guerrière menace d’amputer le Liban d’une partie sanctifiée par le passage du Christ, et qui lui est encore plus chère que la Vallée sainte, les Cèdres, le Château de la mer, le Temple de Baalbeck et le palais de Beiteddine réunis. Lire sur le même sujet: – «Mort pour que vive le Liban», l’ultime sacrifice de Nicolas Kluiters s.j. – Le martyre, au Liban, de Nicolas Kluiters s.j., face au Mal

Le martyre, au Liban, de Nicolas Kluiters s.j., face au Mal (2/3)
Par
Fady Noun
Publié
mars 30, 2026 - 23:10

La fête de Saint-Joseph (19 mars), patron de l’Université qui porte son nom, a ramené à la mémoire de son nouveau recteur, François Boëdec s.j., le souvenir d’Alban de Jerphanion, premier martyr jésuite de l’interminable guerre qui a éclaté en 1975 au Liban, et dont un nouvel épisode, qu’on espère être le dernier, s’est ouvert début mars. Cinq autres martyrs de cette guerre sont tombés après le père de Jerphanion. En signe d’hommage, et avec la parution d’une nouvelle biographie consacrée à l’une de leurs figures les plus saintes, celle du prêtre néerlandais Nicolas Kluiters, dont le procès en béatification est engagé, nous présentons ici cet ouvrage, qui comprend des détails inédits sur les motivations de ceux qui ont tué le père Nicolas. Nous dégageons par la même occasion le sens général du don qu’il a fait au Liban, pour que notre patrie demeure un modèle de «liberté et de pluralisme» pour l’Orient et l’Occident, à l’heure même où une nation militarisée menace de l’amputer d’une partie essentielle de son territoire portant le souvenir du passage du Christ. La greffe d’un Néerlandais pure souche sur un milieu libanais n’a pas été sans efforts. Il a fallu à cette fin une dose substantielle d’adaptation et de renoncement. Doué pour les arts, Nicolas Kluiters se destinait à la peinture avant de se découvrir une âme d’apôtre. Finesse de goût contre rudesse de l’environnement humain, le contraste est total. Par ailleurs, il renonçait consciemment à un Occident dont très probablement ses nouveaux paroissiens idolâtraient les réalisations, les richesses et… les mirages. Dans son journal, souligne son biographe, on a retrouvé ces lignes: «Je suis convaincu que la culture occidentale est en pleine décadence dans tous les domaines de son expression. Ses réalisations et connaissances scientifiques sont un gaspillage pratique de forces et d’énergie. (…) La grandeur actuelle de l’Occident est fondée sur la suprématie militaire et économique et pas du tout sur la grandeur spirituelle.» Ses convictions, il fallait les communiquer à des hommes et des femmes qui le perçurent à la fois comme un «intrus» – sa prononciation de l’arabe fut d’abord incompréhensible –, et comme un frère. Il s’assombrissait, par exemple, à cause du barrage de la langue, de voir des prêtres maronites administrer les sacrements à des personnes sensées être ses paroissiens. Vocation apostolique et résistances sociales se faisaient la guerre dans son cœur. En outre, son apostolat le mettait en contact avec un cléricalisme pour lequel il ressentait, par moments, «une profonde répugnance». Au point que, quelques mois avant son martyre, il souhaita se mettre au service des milieux plus pauvres et songea au Soudan, estimant qu’il n’était plus utile à Barqa. Mais le père Peter-Hans Kolvenbach pensa, au contraire, que les religieuses des Saint-Cœurs avaient encore besoin de sa présence. La priorité fut accordée à la consolidation de son travail, malgré le danger. Il reprit donc sa mission. Torturé et assassiné Droit, direct, parfois impulsif – il lui arriva de gifler des élèves en classe, avant de se corriger – le père Nicolas s’imposa à Barqa comme une indispensable autorité, tant en matière spirituelle que civile. Mais il ne faut pas croire que la vie du père Nicolas Kluiters fut aride comme le chardon du Liban, ou qu’il ait été un stoïcien qui s’ignore. Cet homme sensible sut se faire des amis et s’attira comme tout homme ordinaire des regards admiratifs dont il se garda pudiquement. Il devint même très populaire. C’est ce qui lui coûta la vie. «Voyez comme le monde le suit», ont pu dire ses ennemis. Il fut considéré comme «indésirable» aux yeux des forces syriennes et chiites (en plein essor) qui souhaitaient «vider la Békaa de ses chrétiens», selon son biographe. On chercha l’occasion de l’éliminer. Il en fut même averti directement par un ou deux soldats syriens qu’il prit en autostop. Le 14 mars 1985, l’occasion se présenta. Après une visite dans la région de Hermel où il célébra la messe pour un groupe de religieuses, pressé de retourner à Barqa, il emprunta la route qui traversait les deux villages mixtes de Nabha et Qaddâm, qu’il déconseillait en général à ses visiteurs. C’est sur cette route qu’il tomba dans une embuscade et fut arrêté, torturé et assassiné. Le lecteur de la biographie en sera surpris, même 40 ans après le crime. Après des journées de recherche, son corps, en état de décomposition avancée, fut remonté d’un gouffre de la région où il avait été descendu mort, mais les mains liées, à l’aide d’une corde. Le médecin-légiste fixa la mort au 14 mars, jour de sa disparition. Ses funérailles furent célébrées le 3 avril 1985 au couvent des pères jésuites à Taanayel. Sa dépouille repose dans le cimetière du couvent. L’enfer à l’œuvre Le sadisme dont firent preuve ses tortionnaires et assassins suffit à prouver que les hommes n’avaient pas été les seuls à l’œuvre, mais que l’enfer s’y était mis. Dans son travail pastoral, le père Nicolas avait lui-même discerné par moments des anomalies qu’il attribua à des «esprits impurs». Il raconte par exemple qu’un jour, au cours d’un baptême, la vitre d’une fenêtre ouverte par un brusque coup de vent, s’était brisée «lorsqu’il avait ordonné d’expulser le Satan». À deux ou trois reprises dans sa vie, le père Nicolas avait ressenti une angoisse diffuse en se sentant comme englouti dans un gouffre. Il n’est plus là pour le dire, mais le fait que son corps ait été remonté d’un gouffre, n’est probablement pas un détail insignifiant. Toute vie chrétienne a sa part de combat spirituel contre l’Adversaire, son agonie, son jardin des Oliviers. Nous possédons à ce sujet un extraordinaire témoignage du grand reporter de guerre français, Jean-Claude Guillebaud. Dans son ouvrage Comment je suis redevenu chrétien , ce dernier raconte comment, en couvrant la guerre du Liban, il fut confronté «à la question du Mal» (écrit pas lui avec un M majuscule), à cause du «cortège funèbre des massacres», accompagnant le conflit. Pour lui, ces massacres étaient le signe d’une «jubilation barbare qui ne relevait pas de la seule passion idéologique ou religieuse». Officiellement, le corps du père Kluiters fut formellement identifié par son dentiste, le Dr Sleïman Khnaisser, qui le reconnut aux soins dentaires qu’il lui avait administrés à la mâchoire inférieure. Le médecin-légiste affirma qu’il n’avait jamais vu, de sa carrière, un corps «si affreusement traité». À part les coups, il parla d’étranglement et d’égorgement. L’acharnement de ses tortionnaires sur le corps du père Nicolas Kluiters, est un éclatant exemple du genre d’horreurs démoniaques ayant marqué la guerre civile du Liban. Prochain article: Le troublant testament de Ghassibé Keyrouz, bras droit de Nicolas Kluiters s.j. Lire sur le même sujet: «Mort pour que vive le Liban», l’ultime sacrifice de Nicolas Kluiters s.j.

«Mort pour que vive le Liban», l’ultime sacrifice de Nicolas Kluiters s.j. (1/3)

La fête de Saint-Joseph (19 mars), patron de l’Université qui porte son nom, a ramené à la mémoire de son nouveau recteur, François Boëdec s.j., le souvenir d’Alban de Jerphanion, premier martyr jésuite de l’interminable guerre qui a éclaté en 1975 au Liban, et dont un nouvel épisode, qu’on espère être le dernier, s’est ouvert début mars. Cinq autres martyrs de cette guerre sont tombés après le père de Jerphanion. En signe d’hommage, et avec la parution d’une nouvelle biographie consacrée à l’une de leurs figures les plus saintes, celle du prêtre néerlandais Nicolas Kluiters, dont le procès en béatification est engagé, nous présentons ici cet ouvrage, qui comprend des détails inédits sur les motivations de ceux qui ont tué le père Nicolas. Nous dégageons par la même occasion le sens général du don qu’il a fait au Liban, pour que notre patrie demeure un modèle de «liberté et de pluralisme» pour l’Orient et l’Occident, à l’heure même où une nation militarisée menace de l’amputer d’une partie essentielle de son territoire portant le souvenir du passage du Christ. Exalté comme une terre de sainteté, le Liban est aussi un pays où, hélas, les prêtres sont tués. Le nouveau recteur de l’Université Saint-Joseph, le père François Boëdec, a évoqué cette année (2026) dans le discours annuel sur l’état et l’avenir de l’Université la figure de l’un des premiers « martyrs » jésuites de la guerre civile: le père Alban de Jerphanion, haineusement abattu par un groupe d’hommes armés le 14 mars 1976, au croisement de l’église Mar Mikhaël, alors qu’il se rendait à l’aéroport pour y déposer un voyageur. Les paroles du nouveau recteur ouvrent la voie à l’évocation du souvenir de cinq autres Jésuites « morts pour que vive le Liban », en particulier du prêtre néerlandais Nicolas Kluiters, dont le procès en béatification est en cours. Une biographie documentée a été consacrée à ce prêtre modèle par l’essayiste, romancière et journaliste Carole Dagher (Passion pour une terre délaissée, Lessius). Un complément à cet ouvrage, L’art de la réconciliation dans un Liban déchiré, vient de paraître, aux éditions Dar el-Machrek. Il est écrit par Francis Berkemeijer s.j., un compatriote et un contemporain du prêtre assassiné. Ce nouvel ouvrage apporte des précisions sur les circonstances de la passion et de la mort violente de celui que l’on considère comme « un artiste de la réconciliation » ; un homme qui parvint, à force de travail, de tact, d’oubli de soi et de persévérance, à développer Barqa, un village maronite oublié de la Béqaa, au point que ses habitants n’ont plus senti le besoin de le quitter. Car le plus grand exploit du Père Nicolas Kluiters est incontestablement d’avoir obtenu la réconciliation de deux familles de Barqa qui ne se parlaient plus. Révélés pour la première fois dans ce livre, les détails sur sa fin violente attestent de la courageuse et sainte mort à 45 ans d’un homme de Dieu, au terme d’indicibles souffrances ; ils révèlent aussi jusqu’où pouvaient aller la myopie, le cynisme et la cruauté de la dictature syrienne des Assad, dont les services de renseignement ne sont pas étrangers à sa mort. Les chrétiens, le véritable défi «Le miracle de ma vocation à Barqa, c’est que j’ai pu vivre comment des villageois qui luttaient entre eux sont devenus des hommes travaillant ensemble», écrit Nicolas dans son journal. « A Barqa, il n’y a pas un foyer où ne trône une photo du Père Nicolas », assure l’auteur de la nouvelle biographie, responsable des archives de la compagnie. « Je crois que la réconciliation des familles de Barqa est son plus grand miracle », ajoute-t-il. « Pour Nicolas, les tensions entre chrétiens et musulmans n’étaient pas le plus grand défi. Le véritable défi était surtout les vendettas entre les clans chrétiens, où l’on en arrivait souvent à des querelles de sang et où les membres des familles vivant dans le même village ne voulaient plus avoir de contact les uns avec les autres », explique encore le biographe. Ces différends éclataient en particulier quand des mariages « par enlèvement » ( khatifé ) se produisaient, précise le Père Berkmeijer. Signes probables d’une évolution des mentalités vers la liberté de choix des conjoints, la génération des aînés pouvaient opposer à ces unions une rigidité de conduite absolue qui conduisait à la rupture totale entre familles, et parfois à des actes de vengeance. On dit qu’il est plus facile de plier une barre de fer à mains nues que de changer des cœurs. Ce changement fut le miracle qui se réalisa à Barqa grâce au Père Nicolas. L’un de ses moyens était tout simplement le contact personnel. Il fit merveille avec un groupe de Palestiniens qui bloquaient la construction d’une chapelle dédiée à saint Charbel, près de pâturages de montagne où les chevriers de Barqa se rendaient en été. Les Palestiniens finirent par aider au coulage du toit. Une région «abandonnée» Arrivé au Liban en 1966, le Père Nicolas exerça son apostolat dans la partie nord de la plaine centrale de la Béqaa, une région principalement agricole qui, malgré la richesse de son sol, restait pauvre et négligée. Le nouveau venu dut affronter la pauvreté spirituelle, culturelle et matérielle de son environnement rural. A Barqa, où son service pastoral se concentrait, deux clans d’une même famille maronite coexistaient sans se parler, se rendant à la messe du dimanche, dans deux églises distinctes, situées aux deux extrémités du village. Dans cet environnement tribal, la loi de la vendetta était toujours en vigueur, et l’offense ne se « lavait » que dans le sang. C’est à cette société chrétienne fruste qu’il accorda l’essentiel de son énergie, vivant plusieurs années sans maison, partageant la vie des habitants, mangeant et dormant chez eux. En authentique néerlandais, cet homme droit de tempérament dut s’habituer « au flou libanais ». Barqa n’était pas son seul souci. Il se déplaçait beaucoup dans la région, assurant des catéchèses, des soirées évangéliques, des baptêmes, des sessions de formation à la première communion et des messes. Autour de l’archipel de villages maronites dispersés aux pieds du Mont-Liban (versant oriental), tous les villages étaient chiites ou « mixtes ». Abandonnés à eux-mêmes, placés dans une situation minoritaire, exposés aux tensions de la guerre et aux risques des déplacements hors de leur région, tous les habitants ne songeaient qu’à l’émigration. Nicolas apprit très vite que le choix était clair : soit donner aux habitants les moyens de survivre, soit se résoudre à leur départ. Mais à ses yeux, il n’y avait pas à choisir : il se lança à corps perdu dans le développement du village. A cette fin, il décrocha même un diplôme d’assistant social de l’Ecole libanaise de formation sociale, aujourd’hui rattachée à l’Université Saint-Joseph. Construction d'une route et de canalisations En quelques années, il réussit à construire, avec la collaboration active des habitants, une route menant aux terres agricoles au-dessus du village ; là, il fit construire des rigoles en béton pour irriguer les arbres fruitiers - un substitut à la culture du haschich. Il réussit à faire construire une école complémentaire au centre du village, rapprochant ainsi ses deux parties en conflit, et obtint l'arrivée de religieuses de la Congrégation des Saints-Cœurs pour s'en occuper. Sur le même site, grâce à l'Ordre de Malte, un dispensaire fut ouvert. Il put enfin mettre en place un atelier de couture en collaboration avec une usine de Beyrouth qui en assurait le matériau, créant ainsi du travail pour les femmes du village. Aimer les hommes pour l’amour de Dieu ne vient pas tout seul. Pour le monde, le désintéressement n’existe pas. Pour un chrétien, le désintéressement est la seule vertu qui permet de surmonter l’ingratitude avec laquelle un travail est parfois accueilli. Les composantes de cette sainteté du travail social du P. Nicolas n’ont pas encore été dégagées assez clairement pour être offertes en exemple. Disons qu’elle comprennent d’abord le professionnalisme dans l’exécution des tâches. Le développement durable n’avait pas de secrets pour Nicolas Kluiters. Mais c’était un homme méthodique qui « haïssait l’improvisation », dit le Père Berkmeijer. Elle comprenait aussi l’esprit de partenariat entre les familles de Barqa ou entre les familles et le clergé. Enfin, elle comprenait la non-discrimination absolue entre les bénéficiaires des projets accomplis. Tous les villages entourant Barqa profitèrent de son dispensaire. Elle comprenait enfin l’amour de la pauvreté, la fraternité des pauvres. « C’est de la bouche des pauvres », dit son journal, que le Seigneur lui parlait le plus directement. » Prochain article: Le martyre, au Liban, de Nicolas Kluiters s.j., face au Mal (2/3)

Walid Khalidi, l'architecte du savoir palestinien
Par
Rami Rayess
Publié
mars 14, 2026 - 18:47

Résumer en quelques lignes l'itinéraire d'un historien qui vécut près d'un siècle et qui, jusqu'à ses derniers jours, demeura plongé dans l'écriture et la réflexion, l'esprit sans cesse habité par ce qui se jouait dans son pays, la Palestine. Et sa cause ne varia pas d'un iota. Walid Khalidi, qui nous a quittés il y a quelques jours à peine, le 8 mars 2026, réunit au fil de sa longue vie de nombreuses qualités, dont la plus saillante est sans doute celle qu'on lui a maintes fois attribuée et que ses recherches et ouvrages confirment: il fut le gardien du récit de la Nakba, et l'homme même qui défit la narration sioniste sur la Palestine. Depuis sa disparition, de grands journaux — arabes et internationaux — ont publié des nécrologies centrées sur ses travaux d'une haute rigueur, sur les multiples rôles qu'il joua dans la sphère politique, ainsi que sur les activités qu'il mena sous des formes très diverses. Deux traits fondamentaux, peut-on avancer, caractérisèrent la personnalité de Khalidi — ce chercheur palestinien arabe que reconnurent aussi bien les milieux académiques occidentaux qu'arabes, en raison de sa connaissance encyclopédique et de son autorité intellectuelle, notamment sur la question palestinienne. Le premier tient à son attachement rigoureux aux exigences de la recherche scientifique, sans jamais transiger sur ce point ; ce qui lui valut une haute autorité au sein des universités occidentales et arabes. Dans ses ouvrages, ses conférences et ses articles, Khalidi ne s'écarta d'un iota de cette exigence, l'imposant à tous ceux qui travaillèrent à ses côtés, consacrant ainsi une démarche historiographique décisive et incontestée. Le second est son esprit institutionnel, qu'il concrétisa par la fondation de l'Institut des études palestiniennes à Beyrouth en 1963, conçu comme référence scientifique spécialisée sur la question palestinienne et le conflit arabo-israélien. Cette institution de recherche arabe entièrement indépendante, sans affiliation partisane et sans visée commerciale, publia, durant la période où il en assuma le secrétariat général, plus de huit cents ouvrages de référence sur la cause palestinienne, en arabe, en anglais, en français et en espagnol, et certains de ses titres furent également traduits en d'autres langues. On peut imaginer l'ampleur des défis auxquels se trouva confrontée une telle institution, et les pressions qui pouvaient compromettre son travail de toutes parts — pressions qui rendent son indépendance particulièrement difficile à préserver, d'autant qu'elle se consacre à l'étude d'une question complexe, la Palestine, dont le conflit remonte à bien avant la Nakba de 1948. À cela s'ajoute que cette institution s'appuie — dans sa quête d'indépendance académique — sur des dons non assortis de conditions, afin de ne pas se trouver tributaire de telle ou telle partie. Dans ce contexte, le directeur général de l'institution, Khalid Farraj, déclare: « Khalidi a œuvré à ancrer un ensemble de valeurs et de conceptions collectives au sein de l'institution, qui la distinguent des autres lieux de travail. Le cœur de ces valeurs réside dans la fusion entre ceux qui servent l'institution et l'idéal commun qu'il avait posé, ainsi que dans l'adhésion à l'essence même de la cause pour laquelle elle fut créée : asseoir le droit de ceux qui en sont les légitimes détenteurs, par le biais d'une recherche scientifique rigoureuse. » [1] La simple survie d'une institution de recherche arabe — dans une région peu encline à cultiver la recherche — pendant plus de six décennies, sans jamais se livrer aux « bras » d'aucune entité politique, financière ou partisane, est une réussite qui honore l'institution et ceux qui la dirigèrent. C'est la voie que traça, à l'origine, Walid Khalidi, et qu'il s'employa à affermir pendant de longues années. * * * Walid Khalidi était un homme de principes. Il démissionna de l'université d'Oxford en 1956, en refus de l'engagement britannique dans l'agression tripartite contre l'Égypte, avant de rejoindre l'Université américaine de Beyrouth pour y poursuivre ses recherches et son enseignement. On mesure la difficulté d'un tel choix pour un universitaire trentenaire enseignant dans l'une des plus grandes universités occidentales: Khalidi fit primer sa position nationale sur ses intérêts personnels, au premier rang desquels se trouvait sa carrière académique, interrompue à Oxford avant d'être reprise à Beyrouth — ville alors bouillonnante d'une vie intellectuelle intense —, ce qui lui permit, quelques années plus tard, de fonder l'Institut des études palestiniennes, dont le siège principal se trouve encore aujourd'hui à Beyrouth. L'historien israélien antisioniste de renom, Ilan Pappé, dit de lui: «Au cours d'une conversation informelle que nous eûmes (...), j'appris qu'il y avait une autre raison à son malaise à l'égard d'Oxford: en tant qu'académicien, il cherchait dès cette époque à enseigner et à écrire sur la Nakba de 1948, mais il apparut clairement qu'Oxford, à cette période, ne reconnaissait pas la Nakba comme un sujet digne d'étude académique.» [2] Walid Khalidi a laissé de nombreuses empreintes académiques durables. Parmi les plus significatives figure sa mise au jour du contenu du «Plan Dalet», élaboré par les organisations paramilitaires sionistes pour prendre le contrôle des territoires palestiniens, notamment durant les années 1947 et 1948 — un plan qui réfute de fond en comble la narration selon laquelle les terres palestiniennes auraient été inhabitées, ou selon laquelle leurs habitants les auraient quittées de leur plein gré. Khalidi s'arrête longuement sur la résolution de partage de la Palestine adoptée par les Nations Unies, et dit en des termes saisissants: «La résolution de partage adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies en 1947 a revêtu une importance décisive dans le récit des vainqueurs, à tel point qu'une amnésie historique collective a effacé tout ce qui la précède, dans le passé lointain, intermédiaire et immédiatement antérieur, comme si la résolution de partage était à l'origine même de la question palestinienne, et non le point culminant tragique (pour les Palestiniens) de tout ce qui la précède depuis les débuts du sionisme politique.» [3] Parce que la recherche scientifique ne saurait être dissociée du cours de la politique et de ses transformations, Walid Khalidi participa, sans jamais se compromettre au point de nuire à son indépendance académique, à de nombreuses sphères d'activité politique, contribuant là où il le pouvait à la formulation d'une position et d'une vision palestiniennes ancrées dans la défense des droits nationaux légitimes. Il «faisait partie du cercle rapproché des responsables du Mouvement des nationalistes arabes et jouissait de la confiance de nombre de ses dirigeants (...), il tissa également des liens étroits avec les fondateurs du Front populaire de libération de la Palestine, du mouvement Fatah et de l'Organisation de libération de la Palestine (...). Au début des années soixante-dix, Khalidi s'engagea dans des contacts privés avec les États-Unis au nom de l'OLP.» [4] . Pour ceux qui l’ignorent, il joua un rôle central dans la rédaction du discours historique que le président de l'OLP, Yasser Arafat, prononça aux Nations Unies en 1974. Une autre étape décisive fut sa participation à la délégation jordano-palestinienne conjointe lors des pourparlers de paix de Madrid en 1991, fondés sur le principe de la «terre en échange de la paix» ; une étape charnière dans l'histoire du conflit arabo-israélien, même si elle fut progressivement vidée de sa substance et contournée par les négociations d'Oslo, menées dans le secret et qui aboutirent à l'accord de 1993. Sur la Nakba, les villages palestiniens et le déplacement systématique des Palestiniens, Walid Khalidi publia deux ouvrages de référence: Pour ne pas oublier et Avant la diaspora . Leur consultation suffit à démanteler la narration israélienne selon laquelle l'État d'Israël se serait édifié sur une terre sans peuple. Les livres et travaux de Walid Khalidi demeureront en ce sens une référence pour les chercheurs et les étudiants pendant de longues années encore ; lui qui fut un maître attentionné pour des centaines de chercheurs qui se formèrent sous sa tutelle, tant dans les universités qu'à l'Institut des études palestiniennes. La disparition de ce grand historien constitue une occasion de plus pour rappeler que la cause palestinienne doit demeurer une responsabilité portée à bouts de bras par tous les hommes libres du monde. Il s’agit d’une cause morale et humaine avant que d’être politique. [1] FARRAJ, Khalid. , «Au centenaire de Walid Khalidi : la mission devenue méthode de travail, Supplément spécial à l'occasion du centenaire de Walid Khalidi», Revue d’études palestiniennes , n° 143, Beyrouth, été 2025, p. 123. [2] PAPPÉ, Ilan, «Walid Khalidi et la naissance des études palestiniennes, 1963–2025» , ibid ., p. 57. [3] Revue d’études palestiniennes, vol. 9, n° 33 (hiver 1998), p. 3. [4] KHALIDI, Rachid, «Walid Khalidi, le pionnier et l'innovateur, Supplément spécial», op. cit ., p. 18–19.

Gebran Tuéni, l’école de la liberté
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
déc. 12, 2025 - 19:23

Il y a vingt ans, Gebran Tuéni était littéralement pulvérisé dans un attentat à la voiture piégée. Ses assassins de l’axe Damas-Téhéran, avec leurs acolytes libanais, l’avaient placé sur la liste noire de « personnalités dangereuses » à éliminer absolument, dans la mesure où celles-ci étaient parvenues, en quelques années, à reconstituer une certaine idée libanaise d’un front pluriel et cohérent, garant de souveraineté et de liberté. Un front compact, capable de transcender les clivages hérités de la guerre civile et les compartimentages sectaires sur lesquels l’axe valsait depuis des décennies pour mieux diviser les Libanais et s’ériger, ce faisant, en autorité de règlements des conflits qu’il créait lui-même, selon la logique classique du pompier-pyromane. L’archétype de la fougue Tuéni représentait pour une bonne partie de la jeunesse de l’époque l’archétype par excellence de la fougue, du courage et de la combattivité. Il était respecté en tant que personnalité libre, sans peurs et sans reproches, par de larges franges de la population libanaise, toutes communautés confondues. Il disposait d’une présence médiatique incontournable, qui n’avait pas été héritée de la figure paternelle, l’immense Ghassan Tuéni. Certes, le quotidien An-Nahar était passé du père au fils, mais Gebran c’était façonné sa propre voix, sa propre identité, sa propre personnalité et ses propres combats, à la fois similaires et différents de ceux de Ghassan. Là où le père était sorti du champ politique dans son sens étroit, celui de l’action militante, pour s’imposer en ce qu’il avait toujours été dans son essence, un donneur de sens à la politique, Gebran assumait pleinement son engagement sur le terrain. Il était dans l’évènement, pas en-dehors ou au-dessus. An-Nahar , sous la double casquette du père, du fils, de Samir Kassir et d’une équipe de journalistes, analystes et éditorialistes brillants, était devenu, sous l’occupation syrienne, beaucoup plus important qu’un parti politique : il incarnait l’idée d’un autre Liban, libre, souverain, affranchi des carcans tribaux et communautaires, générateur de sens, et à même de renouer avec une vision culturelle du Liban en tant que pays-lien avec le monde. Mieux encore, il faisait vaciller, par l’écrit et la pensée, le confort glacial et monolithique des tyrannies, en ouvrant ses colonnes à des opposants, notamment syriens. Un homme « dans la vie » Il est difficile de penser que deux décennies se sont déjà écoulées sans la flamme inspirante et contagieuse de Gebran Tuéni, un homme d’un charisme exceptionnel, un tribun capable de galvaniser des masses par la force de sa seule énergie à la fois élégante et animale. Ce n’est pas un hasard si deux de ses repères étaient Kennedy et Guevara, tous deux, en dépit du fossé politique qui les séparait, d’excellents orateurs. D’une certaine façon, le côté fringuant de Kennedy et l’élan rebelle de Guevara se réconciliaient en Gebran. Il arrivait à opérer des synthèses, abolir des frontières, réunir. Aux yeux des régimes tyranniques et totalitaires, c’est le péché mortel à ne pas commettre. La tentation est grande aujourd’hui, vingt ans après son assassinat, de figer Gebran comme une icône : d’un combat politique achevé, d’un mouvement implosé, mort et enterré, ou encore d’une cause désincarnée. Un « martyr » de… C’est tuer Gebran de nouveau, et à n’en plus finir. Il en est de même, d’ailleurs, des intellectuels, écrivains, penseurs, et de certaines personnalités politiques singulières lors de leur disparition, surtout lorsqu’ils ont été volontairement liquidés. Les idées continuent de cheminer, de mûrir, de grandir, même quand leurs auteurs cessent d’exister. Au contraire, elles entrent dans la vie. Elles cessent d’appartenir à leur propriétaire. Elles se confondent avec le vent et parlent aux hommes d’elles-mêmes. Or Gebran, dans sa posture physique comme dans sa pensée, ne saurait être statufié. C’est un non-sens, un paradoxe. Il suffit de relire ses articles pour s’en rendre compte. Chez Gebran Tuéni, la liberté et la souveraineté n’ont jamais été des slogans creux ou des postures morales sans substance. Il s’agit pour lui des deux conditions indissociables de l’existence politique du Liban. La liberté comme rupture avec le mensonge La liberté, pour lui, n’est jamais conçue comme un droit abstrait ou un principe décoratif, mais, avant tout, comme une opération de dévoilement. Il s’attaque ainsi à ce qu’on pourrait appeler la grande fiction politique, en l’occurrence celle qui transforme la violence en accidents isolés, les assassinats en faits divers et la peur en fatalité. À rebours de cette anesthésie collective, Tuéni insiste sur le fait que la violence est produite par un climat politique, par une architecture de domination qui vise moins les individus que la possibilité même d’un espace public libre. La liberté commence donc, chez lui, par le refus des récits d’alibi. Nommer les responsabilités, refuser les euphémismes, restituer aux faits leur causalité politique : tel est le premier acte de libération. En ce sens, le journalisme n’est pas seulement un métier ; il est une fonction vitale de la société, chargée d’empêcher la peur de devenir norme. La souveraineté comme maîtrise de la décision Cette exigence de vérité débouche naturellement sur la question de la souveraineté. Là encore, Tuéni refuse toute définition sentimentale ou symbolique. La souveraineté n’est ni drapeau ni réflexe identitaire, mais la capacité effective d’un État à décider par lui-même. Dans ses textes d’une grande frontalité, il décrit un Liban dont les institutions sont vidées de leur substance, la justice est instrumentalisée, la presse est muselée, et où, surtout, la décision politique est déléguée à l’extérieur. Cette délégation n’est pas seulement imposée : elle est souvent intériorisée, rationalisée au nom de la stabilité, des équilibres ou du « réalisme ». Et c’est précisément cette abdication que Gebran Tuéni a toujours combattue. C’est pour se révolter contre elle qu’il est mort. Car pour lui, la souveraineté ne se perd pas uniquement par occupation militaire, mais se dissout aussi par habituation à la dépendance, par acceptation progressive d’un État réduit à une façade. C’est la fameuse servitude volontaire de La Boétie. La lettre à Bachar el-Assad : la souveraineté par la parole C’est précisément dans ce contexte qu’il faut replacer et comprendre sa fameuse lettre ouverte adressée à Bachar el-Assad, qui se trouve à mille lieues d’une provocation gratuite ou d’une diatribe. Elle constitue un acte de souveraineté intellectuelle à l’état pur. Un repère journalistique, éthique, et politique, deux décennies plus tard. En s’adressant directement au président syrien, Tuéni refuse la posture du dominé. Pas de suppliques imbéciles, pas d’agressivité ou de flonflons. Il s’exprime d’égal à égal, en journaliste interpellant le tyran-occupant. Ce simple déplacement est décisif, dans la mesure où il rompt avec le langage codé de la tutelle, les prudences obligées et l’autocensure intériorisée, qui étaient légion à l’époque. Surtout, la lettre opère une inversion fondamentale de la logique du tuteur : la souveraineté libanaise n’y est pas présentée comme une hostilité envers la Syrie, mais comme la condition d’une relation saine entre deux États. Tuéni y affirme qu’aucune stabilité durable ne peut être construite sur la négation de la liberté de l’autre, et que la domination affaiblit autant celui qui l’exerce que celui qui la subit. La liberté du Liban devient ainsi un test moral et politique pour le pouvoir syrien. Bien sûr, Tuéni n’est pas un utopiste, et sait pertinemment qu’Assad ne connaît que le langage de la force brutale. Mais, néanmoins, il pose un acte fondateur de souveraineté. C’est le propre de la « résistance culturelle » prôné à l’époque par le père Sélim Abou. Liberté, pluralisme et vivre-ensemble Cette exigence de souveraineté n’est jamais dissociée, chez Gebran Tuéni, du pluralisme libanais. La liberté qu’il défend n’est pas celle d’un camp, d’une communauté ou d’un clan. Elle est le régime politique du vivre-ensemble. Lorsque la décision est confisquée et la parole muselée, ce ne sont pas seulement des individus qui sont réduits au silence. C’est la possibilité même d’une communauté politique pluraliste qui est attaquée. C’est pourquoi Tuéni insiste tant sur le fait que les violences politiques ne visent pas seulement des personnes, mais la formule libanaise même. En ce sens, défendre la liberté d’expression, la souveraineté de l’État et l’indépendance de la décision nationale revient à défendre le vivre-ensemble lui-même — contre la peur, la fragmentation et la logique de fait accompli. Ayant milité durant la guerre dans les rangs politiques de l’est chrétien, Tuéni est un « libaniste », et c’est à partir de cette posture intellectuelle qu’il défend l’idée du Grand Liban. Vingt ans plus tard, face à la montée d’un particularisme chrétien capable de s’accommoder de l’idée d’un Liban éclaté géographiquement, il est bon de s’en souvenir. La souveraineté contre les faux compromis Un autre aspect essentiel de sa pensée réside dans sa méfiance envers les compromis creux. Tuéni critique avec constance les arrangements qui, sous couvert de réalisme, entérinent la dépossession. Les formules de « lavage des cœurs », les dialogues sans pouvoir réel, les équilibres qui figent l’injustice : tout cela relève, pour lui, d’une politique de façade qui affaiblit à la fois la liberté et la souveraineté. À ses yeux, la souveraineté véritable suppose le monopole étatique de la décision — y compris en matière de guerre et de paix — et le refus que le destin collectif soit confisqué par des acteurs non responsables devant les citoyens. Là encore, la liberté n’est pas seulement le droit de parler, mais le droit de ne pas être entraîné dans des choix imposés sans consentement. Inutile de dire combien cette vision est encore d’actualité à présent, à l’heure où l’État libanais continue de trébucher face à la nécessité de s’arroger à nouveau le monopole de la violence légitime. Un héritage qui dérange encore Vingt ans après son assassinat, la pensée de Gebran Tuéni reste inconfortable parce qu’elle ne permet aucune échappatoire, en ce sens qu’elle refuse aussi bien la résignation que la surenchère. Le leitmotiv de Tuéni est le suivant : la liberté doit s’exercer de plein droit — et la souveraineté n’est jamais acquise une fois pour toutes, mais se défend quotidiennement, par la parole, les institutions et le courage politique. L’idée, la parole, le mot n’existent que lorsqu’ils sont accompagnés et traduits par des actes pratiques et décisifs. Des ancrages. La lettre à Bachar el-Assad en est, sans doute, l’expression la plus nue : un texte où la liberté cesse d’être un discours pour devenir un acte, et où la souveraineté se reconstruit d’abord par la parole adressée, frontale, assumée. Partant, liberté et souveraineté ne forment pas deux combats parallèles, mais une seule et même équation. La liberté sans souveraineté est fragile, tolérée, réversible. La souveraineté sans liberté n’est qu’un simulacre. Ensemble, elles constituent la condition minimale pour qu’un peuple existe politiquement, sans peur et sans tutelle. L’unité nationale et le vivre-ensemble constituent le ciment qui fait de ce peuple une force motrice, cohérente, viable, vivante. Penser Gebran Tuéni, vingt ans après, ce n’est pas seulement commémorer le souvenir d’un homme dont la parole a été étouffée, mais se livrer à un examen de conscience en profondeur et avoir le courage de se poser une question plus exigeante : vivons-nous, dans le Liban actuel livrés à tous vents, au sein d’un cadre où la liberté peut produire de la souveraineté — et où la souveraineté protège réellement la liberté ? Et, surtout, avons-nous su défendre le vivre-ensemble qui en est la condition sine qua non ? C’est à cette aune, sans doute, que se mesure réellement la fidélité à son héritage.

Môrice Awwad, l’homme qui rendit à la langue son ventre maternel
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
déc. 9, 2025 - 19:24

Disparu le 9 décembre 2019, Môrice Awwad est une exception dans le paysage culturel et littéraire libanais. Portrait d’un homme révolté, pressenti en 2015 pour le Nobel de Littérature, et de son rapport avec la langue maternelle, vernaculaire, le libanais, dont il fit son porte-étendard, son territoire-matrice, et sa raison de vivre. Môrice Awwad naît en 1934 dans un Grand-Liban encore à ses premiers balbutiements, et pourtant déjà parcouru par la tension de tout ce qui s’annonce : l’indépendance, l’âge d’or, puis la violence et le retour à la servitude. Mais ce n’est pas tant sa naissance qui importe que celle de la langue en lui. Il faut s’imaginer que Awwad a baigné dans un placenta linguistique libanais, aussi étrange que cette image puisse être, dans les entrailles de sa mère. « Je me souviens avoir entendu ma mère pleurer quand j’étais dans son ventre », écrira-t-il plus tard. Partant, dès l’enfance, dans la maison de Bsalim, un lien se noue – et il ne se dénouera plus jamais : la langue de sa mère — le libanais parlé — devient sa demeure première. La seule qui ne se fissurera pas. « Ma langue, c’est la langue de ma mère », dit-il. Et ce n’est pas un slogan. La langue héritée de la figure maternelle, c’est la vérité physique, la mémoire incorporée, la fidélité qui précède toute volonté. La langue maternelle, c’est en quelque sorte le stade du miroir lacanien qui donne à l’enfant sa conscience soi. D’autant que la figure du père, elle, est absente. Il y a une forclusion du nom du père – violent et absent – poussée à son paroxysme, si bien que Môrice, né Khoury, « adoptera » le nom Awwad jusqu’à sa disparition. Mieux encore, il le détournera en Môrice Kfargharib. Le nom du père est remplacé par celui du déracinement, du sentiment d’être un étranger. L’axe vernaculaire restera intact et assumé jusqu’au bout – et, on comprend mieux, dans ce contexte, la volonté de territorialisation de langage comme point d’ancrage pour ne pas se dissoudre. Son existence tout entière — le séminaire de Ghazir, les retours au village, les années d’imprimerie, les lectures françaises, les hésitations religieuses, la pauvreté assumée, les nuits d’écriture — tourne autour de ce centre de gravité : ne jamais quitter la première langue, celle donnée dans un geste de tendresse et de nécessité. Écrire, pour Awwad, n’est pas séparer le verbe du corps : « Quand j’écris, je caresse un corps », dit-il. Et ce corps, c’est toujours le même : la langue-mère. La langue-matrice : le lieu avant le langage Tout le monde parle du « dialecte libanais ». Pas Môrice Awwad, qui, lui, parle d’un ventre. Il ne voit pas dans le libanais un parler inférieur, mais bel et bien une matrice, un lieu de naissance, un espace où quelque chose recommence à chaque syllabe. La qāf se transforme en hamza – comme s’il avait voulu amputer le mot d’une figure oppressante, caduque – le père ?. Le h final disparaît parce qu’il n’a jamais respiré dans les maisons. Les règles cèdent devant le souffle. Cela n’est en rien un bricolage linguistique d’un esprit chauvin et narcissique. C’est un retour à l’origine — à la langue d’avant la grammaire, d’avant la séparation, d’avant l’école, d’avant l’État. Lorsqu’il traduit Le Petit Prince ou le Nouveau Testament, Awwad ne « vulgarise » pas. Le processus est celui de l’intégration, de la réincarnation dans l’utérus national. Il redonne au texte un grain, une chaleur, un tremblement, et ramène la parole au lieu où elle devient chair. Leonard Cohen chantait : « Show me the place where the Word became a man », dans un double sens spirituel et érotique. Awwad ne demande même pas à ce qu’on lui montre le lieu de la création. Il le connaît. Il y a séjourné neuf mois avant de respirer. Et il lui a offert le Verbe. Le « naquis » de la langue : tradition, rupture, continuité Môrice Awwad circule entre plusieurs mondes : la tradition orale levantine, la pensée chrétienne, la poésie arabe classique, les influences latines et françaises, les traces de la guerre. Il refuse de trancher : il les porte tous. En ce sens, sa pensée n’est pas « séparatiste », cloisonnée, malade d’un narcissisme identitaire. L’aurait-elle été qu’il serait resté totalement étranger aux espaces réfractaires à toute cloison, infinis, de la poésie-liberté. Mais il ne cède jamais sur l’essentiel : ni l’arabe classique ni le français littéraire ne pourront exprimer ce que seule la langue-matrice sait dire. Il reste un poète-passeur, mais aussi un poète-insurgé : il refuse que le libanais soit relégué au rôle folklorique. Il rejette aussi l’idée que seule la langue sacrée puisse porter l’universel. Il forge ainsi une modernité qui ne se déclare pas — mais qui s’écrit dans la tradition. Son œuvre n’équilibre pas deux pôles : elle résout un conflit intérieur. La langue de la mère triomphe de la langue de l’école. La cohérence totale : langue, patrie, combat Chez Môrice Awwad, tout se tient. L’homme peut paraître théâtral, voire farfelu dans son sens du panache, son érotisation excessive du Verbe, ainsi que dans son paraître de poète déjanté. Mais il est pourtant parfaitement cohérent. Il n’y a pas d’un côté la poésie, de l’autre l’engagement. La même langue sert à écrire un poème d’amour, à dénoncer une injustice, à dire le Liban. L’érotisme se transmute, lorsque le besoin se présente, en chansons patriotiques et il se retrouve engagé dans des combats pour la souveraineté et pour les libertés et les droits de l’homme — mais jamais en « suiveur ». Plutôt par conviction profonde que défendre la langue-matrice, c’est défendre nécessairement la patrie et le territoire-mères. À croire qu’il finit par les érotiser eux-mêmes. Sa place dans la lignée intellectuelle libanaise engagée se dessine précisément là : au croisement de Kamal el-Hage et de Saïd Akl. Avec Akl, il partage l’audace d’extraire la langue libanaise de son statut subalterne, sans aller dans les extrêmes idéologiques. Avec Hage, il partage l’idée que la langue est un pilier ontologique. Mais c’est là que leurs chemins divergent. Hage, disciple de Bergson, malgré son « nationalisme libaniste », resta fidèle, jusqu’à son assassinat, à l’arabe comme langue philosophique essentielle, porteur d’une durée, d’un devenir, d’une mission spirituelle. Awwad, lui, franchit le seuil que le philosophe n’a pas voulu franchir : il quitte la langue héritée pour épouser le territoire réel, celui que l’on parle dans les villages, dans les cuisines, dans la bouche des mères. Là où Hage inscrit le Liban dans la métaphysique de l’arabe, Awwad l’inscrit dans la matière vivante de la langue libanaise. Elle n’est plus théorie ou esprit, mais corps et chair. Le premier spiritualise la nation ; le second l’incarne. Le premier écrit pour la conscience ; le second pour le souffle. Awwad pousse en fait le nationalisme libanais jusqu’à son bout le plus radical : le pays n’est pas un concept — c’est une langue qui vient du ventre. Kazantzakis et la fraternité des langues du ventre Ce geste matriciel rapproche Môrice Awwad d’une constellation discrète d’écrivains qui ont compris que la poésie commence lorsque la langue accepte de redevenir chair. Kazantzakis libérant la demotiki, Lorca ramenant le castillan vers l’Andalousie du duende, Joyce fracturant l’anglais pour laisser passer Dublin, Pasolini élevant le romanesco au rang d’épopée, Darwish réinsufflant le village dans le classicisme arabe, Théodorakis revitalisant le rembetiko dans la musique grecque de l’ère des colonels. Tous ont fait ce qu’Awwad fait au Liban : ils ont rendu à la langue son ventre, sa nuit, son grain et sa blessure. Leurs œuvres, pourtant si différentes, sont liées par un même leitmotiv : une langue ne vit que lorsqu’elle accepte de revenir à ce – ou plutôt celle – qui l’a engendrée. La langue de la mère, la langue de l’école : lecture lacanienne Dans une phrase en apparence anodine, Môrice Awwad révèle pourtant toute sa mécanique intérieure : « Le libanais est la langue de la mère ; l’arabe classique est la langue des écoles. » En d’autres termes, la première soigne et enveloppe : elle est amour, tendresse, chaleur. La seconde corrige, discipline, enferme dans un carcan mental. La langue libanaise, c’est la liberté et la vie au sortir du ventre ; l’arabe, c’est une sorte d’internat froid et dénué d’âme. Chez Lacan, c’est le lalangue : ce bain de signifiants où le sens n’est pas encore séparé du corps. Awwad semble nous le dire d’ailleurs peu ou prou avec sa marque de fabrique – son audace désarmante – de cette façon : Ma main est trempée dans la langue libanaise comme un embryon dans l’utérus de sa mère. Combien d’écrivains et de poètes ont-ils-eu le courage de sonder leur âme au plus profond pour replacer, avec autant de clarté, la langue dans cette intimité amniotique ? Et lorsqu’il confie n’avoir pleuré que deux fois — à la mort de sa mère et à celle d’Assi Rahbani — il lie spontanément les deux matrices de sa vie : la matrice biologique et la matrice musicale du pays. Roland Barthes aurait reconnu là le grain de la voix : pas le mot, mais sa densité. L’œuvre : engendrer le Liban dans sa langue Les 57 livres — poésie, théâtre, romans, traductions, liturgie — que Môrice Awwad laisse derrière lui, comme testament de son œuvre-mère, sont beaucoup plus des retours que des genres. Chaque texte ramène en effet quelque chose au premier monde, à la première voix. Traduire le Nouveau Testament en libanais revient à dire : le Verbe doit redevenir une voix avant de redevenir un concept. Libaniser Le Petit Prince, c’est demander au monde de recommencer dans la bouche d’un enfant d’ici. Le poète ne cherche pas l’universalité : il la crée par fidélité au local le plus intime : au ventre le plus ancien. Le poète de la matrice En dépit des apparences, Môrice Awwad n’a pas cherché à donner au Liban une langue nouvelle. Son cheminement n’est pas identitaire. Il n’est pas stricto sensu un acte politique. Awwad a simplement rendu la langue aux entrailles de la terre – de sa mère, fut-elle de chair ou de calcaire. Il a rendu à la langue un ventre-sol. Ou bien, l’on pourrait dire – un lieu d’origine. Une raison de survivre dans un environnement régional perçu comme désertique et froid, comme synonyme de mort, aux antipodes du placenta de vie. Dans un pays où tout se décompose de plus en plus — les frontières, les institutions, les identités, et surtout la culture — Awwad rappelle que la seule chose qui ne s’effondre pas est ce qui revient au commencement : la langue de la mère. Ce qui nous distingue et nous identifie. En ce sens, le combat de Môrice Awwad n’était pas linguistique. Il était vital. Un pays peut en effet perdre sa souveraineté, ses partis, ses armées, ses symboles, ses rêves et illusions, et même ses repères. Mais il ne survit que s’il garde sa langue-matrice. Et c’est pourquoi, aujourd’hui encore, il demeure ce qu’il fut toujours : l’homme qui rendit à la langue son ventre maternel.