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Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou - Publié sept. 18, 2026 - 01:03 - Mis à jour sept. 18, 2026 - 01:05
L’escalade au Yémen, un défi stratégique pour Riyad
À Sanaa, un convoi funèbre d’un commandant houthi tué au combat. (AFP)
Analyse
Portrait de l'auteur
Par Yakzan Takki - Publié sept. 17, 2026 - 00:40
Image d'actualité
Le conflit qui se poursuit entre les États-Unis et l’Iran, ainsi que la guerre autour des détroits maritimes du Golfe, remettent au premier plan la question des milices, ces acteurs qui opèrent au Moyen-Orient en dehors du cadre de l’État et des relations internationales. Le monde attendait de la guerre contre l’Iran qu’elle marque un tournant: frapper le centre du parrainage régional devait affaiblir le modèle de la «milice», ouvrir la voie au retour de l’État et aux compromis politiques, voire refermer tout un chapitre de l’histoire de la région. Or ce qui se produit semble jusqu’à présent aller dans le sens inverse. La guerre n’a pas mis fin à l’ère des milices; elle les a réintroduites jusque dans les calculs diplomatiques. Ce qui frappe tout particulièrement dans la manière dont l’administration Trump gère la situation, c’est que le réalisme affiché par Washington ne signifie pas nécessairement le dépassement des milices. Il signifie parfois, au contraire, leur traitement comme des forces constituant un fait accompli. Cela apparaît, sous des formes différentes, au Liban, au Yémen et en Irak. Ce «bloc» milicien extérieur à l’État est le produit de plusieurs séquences historiques qui ont profondément marqué la nature des États du Moyen-Orient, leur formation, leurs structures et leur modernisation. Dans les pays en développement récemment devenus indépendants, les armées n’ont guère contribué à bâtir l’État ni à en assurer la cohésion avant même que cette construction ne soit achevée. Les armées arabes classiques se sont souvent cantonnées à des fonctions répressives, protégeant les régimes autoritaires en place, leur pouvoir et leurs privilèges, imposant l’unité par le haut, parfois sans véritable intégration des composantes sociales et confessionnelles. La stratégie de soutien aux milices remonte aux années 1980, lorsque l’Iran envoya les Gardiens de la révolution former les combattants du Hezbollah au Liban. Téhéran considérait ces groupes comme un substitut partiel à son armée conventionnelle et comme une ligne de défense avancée permettant d’éloigner le conflit de son propre territoire. Le régime iranien, que les États arabes considèrent depuis la révolution islamique de 1979 comme une grave menace pour leur sécurité nationale, demeure en place grâce à ses relais actifs dans la région. Malgré le coût dévastateur des bombardements américains et israéliens, le régime et ses alliés de «l’axe de la résistance» continuent de faire preuve d’audace. C’est là que réside le paradoxe le plus évident. Au lieu que le conflit avec l’Iran conduise à neutraliser Ansar Allah, les Houthis sont devenus un acteur qu’il est impossible d’ignorer dans la sécurité de la mer Rouge et du Golfe. Des contacts américains ont lieu avec eux parallèlement à leur escalade contre l’Arabie saoudite, tandis que Trump refuse jusqu’à présent de s’engager militairement directement contre eux, alors même que les échanges se poursuivent par différents canaux. Comme si l’on était passé d’une logique d’«élimination de la milice» à une logique de «gestion de la milice». Certaines de ces organisations sont devenues des acteurs locaux et régionaux dotés de leurs propres intérêts, de leurs propres calculs et de la capacité de perturber les routes commerciales et énergétiques, tout en imposant leur présence à la table des négociations. La guerre contre l’Iran était-elle donc destinée à mettre fin au système régional façonné par les milices, ou s’est-elle transformée en une guerre visant à redistribuer l’influence à l’intérieur même de ce système? La fin de l’ère des milices que nous attendions pourrait ainsi se transformer en une reconnaissance internationale de celles-ci comme composantes du nouvel ordre, remodelant le Moyen-Orient au détriment des alliés régionaux, et en particulier des sociétés du Golfe qui ont bâti leur stabilité sur l’idée de l’État et non sur la multiplication des centres de pouvoir. La région se retrouverait alors suspendue entre guerre et paix, aux prises avec les conséquences de la violence déclenchée par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Pendant des décennies, les responsables iraniens ont parlé de «l’axe de la résistance». Pourtant, lorsque l’Iran a été attaqué à deux reprises, chacune de ses composantes a pris une décision différente quant à sa participation au combat. L’opération menée par le Hamas le 7 octobre 2023 a déclenché une série de guerres qui ont fini par conduire à des attaques contre l’Iran lui-même. Le Hezbollah et le Hamas ont été considérablement affaiblis, le régime de Bachar el-Assad est tombé en Syrie, et le gouvernement irakien a ordonné aux milices de remettre leurs armes d’ici au mois prochain. Les adversaires du régime iranien espèrent que Téhéran sera contraint de réduire son soutien, provoquant ainsi l’effondrement de cet axe milicien. Le centre iranien lui-même est financièrement exsangue, tandis que plusieurs de ses relais sont mal administrés ou fragilisés. Certaines composantes pourront survivre, mais elles s’éloigneront les unes des autres ou ne seront plus mobilisées qu’avec parcimonie. D’autres apparaîtront comme des acteurs «dissidents», tandis que certaines pourraient se chercher un autre point d’ancrage. Le Hezbollah était le relais le plus proche de l’Iran. Jusqu’en 2023, Hassan Nasrallah, son dirigeant charismatique assassiné par Israël en 2024, se considérait davantage comme un partenaire à part entière de l’axe de la résistance que comme un simple proxy. Véritable croyant, profondément immergé dans l’idéologie révolutionnaire iranienne, il cherchait néanmoins à préserver une certaine autonomie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Naim Qassem, le successeur de Nasrallah, est un conteur médiocre et peu populaire. À l’autre extrémité se trouvent les Houthis, les plus autonomes parmi les alliés de l’Iran. Ils ont commencé comme une insurrection locale dans le nord du Yémen dans les années 1990, et plusieurs décennies se sont écoulées avant que l’Iran ne leur fournisse une aide financière et militaire substantielle. Lorsqu’elle est arrivée, cette aide a considérablement accru leurs capacités. Autrefois moqués comme des combattants pieds nus, les Houthis possèdent désormais des missiles antinavires leur permettant de harceler les navires en mer Rouge et des défenses antiaériennes capables d’abattre des drones américains Reaper. Ils sont cependant plus enclins à conclure des arrangements et continuent de défendre leurs propres intérêts davantage que ceux de Téhéran. Ils nouent également leurs propres alliances avec le mouvement Al-Shabaab lié à Al-Qaïda en Somalie. Des délégations houthies se sont rendues en Russie et d’autres ont mené des discussions avec la Chine. Entre les uns et les autres se trouvent les milices chiites «dissidentes» d’Irak, produit de l’invasion conduite par les États-Unis en 2003. Deux décennies plus tard, leurs priorités ont changé. L’Iran demeure un allié, mais leur principal bailleur est désormais l’État irakien, qui en compte plus de deux cents sur ses listes de rémunération. Les Gardiens de la révolution auraient envoyé des conseillers en Irak afin de créer de petites cellules chargées d’attaquer les États du Golfe, signe que les milices les plus importantes hésitaient à s’en charger elles-mêmes. Le Hamas a toujours constitué un élément quelque peu discordant au sein de cet axe: un mouvement sunnite au sein d’un ensemble dominé par les chiites. Il s’est également opposé à l’Iran en raison du soutien apporté par ce dernier au régime Assad en Syrie. Khalil al-Hayya, son nouveau dirigeant, est considéré comme un allié fidèle de l’Iran. Mais d’autres responsables privilégient un rapprochement avec les puissances sunnites, notamment la Türkiye et les États du Golfe. Le Hamas a récemment appelé l’Iran à mettre fin à ses attaques contre les pays du Golfe. Même si l’Iran souhaitait reconstruire l’ensemble de ses alliances, ses ressources sont limitées. D’une certaine manière, le destin de cet axe pourrait rappeler celui des États alliés de l’Union soviétique dans les années 1980, lorsque Moscou n’avait plus les moyens de leur fournir un soutien généreux. La comparaison est bien entendu métaphorique et ne tient pas compte de la dimension religieuse et doctrinale propre au Moyen-Orient. Voilà donc le nouveau paradoxe: si celui qui possède des armes en dehors de l’État peut, après la guerre et les pressions, accéder à la table des négociations et obtenir une reconnaissance de son rôle, que reste-t-il du principe du monopole de l’État sur les armes et de sa souveraineté? Ce serait presque récompenser ceux qui ont rendu la stabilité otage des armes. Le danger n’est pas que Washington abandonne ses alliés, mais qu’il continue de les soutenir sur le plan sécuritaire tout en redéfinissant politiquement la région d’une manière qui accorde à leurs adversaires armés une légitimité dans la négociation. Au cours des dernières décennies, les pays du Golfe ont construit un modèle entièrement différent de celui des milices: État centralisé, économie ouverte, investissements, infrastructures et vie sociale stable. Lorsqu’un groupe armé devient capable d’influencer la navigation maritime, l’énergie ou la sécurité régionale, puis négocie directement avec la grande puissance, le message implicite adressé aux alliés peut devenir inquiétant, d’autant que l’administration américaine donne la regrettable impression de ne pas savoir exactement sur quel pied danser. Les États de la région pourraient alors être contraints de réévaluer leur dépendance envers les États-Unis comme principal garant de leur sécurité, tandis que l’ampleur du conflit nourrit d’autres inquiétudes quant au rôle d’Israël comme facteur de déstabilisation. Les premiers signes de cette évolution sont apparus lorsque l’Arabie saoudite, la Türkiye et le Pakistan ont récemment conclu un pacte de défense mutuelle. Il reste toutefois peu probable que la Türkiye ou le Pakistan se précipitent dans une guerre contre l’Iran pour défendre l’Arabie saoudite. Les dynamiques resteront profondément instables, surtout lorsque les conséquences de la guerre deviendront plus importantes que la guerre elle-même, et que les États stables devront s’adapter à des forces armées transfrontalières parce que les grandes puissances en seront venues à considérer celles-ci comme une composante de l’équation de gestion de la région.
Société
Portrait de l'auteur
Par Michel Touma - Publié sept. 18, 2026 - 03:20
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La profonde crise de l’enseignement privé au Liban ne cesse de s’accroitre depuis plusieurs années à un rythme exponentiel. Elle s’est aggravée encore plus sous le coup de l’effondrement économique et financier de 2019 qui n’a toujours pas été résorbé. Cette crise secoue dangereusement aussi bien les propriétaires des établissements scolaires que les enseignants et, par ricochet, les parents, mais les écoles catholiques, particulièrement celles relevant de congrégations étrangères, sont confrontées à un autre problème de taille, d’une tout autre dimension : l’absence, de plus en plus marquée, de nouvelles vocations au sein des différentes congrégations, non seulement au Liban mais, surtout, dans les pays occidentaux, ce qui se répercute de manière alarmante sur les établissements présents au Liban depuis, parfois, plus d’un siècle. Un développement atterrant, qui devrait être perçu comme une sérieuse sonnette d’alarme, est apparu dans ce contexte il y a quelques jours, semant l’effroi et la consternation dans le monde de l’enseignement catholique : Levant Time a ainsi appris de diverses sources sûres, toutes concordantes, que l’emblématique collège Notre Dame de Nazareth, à Achrafieh, est menacé de disparition – avec tout de ce qu’il représente – ou tout au moins de «défiguration» du fait d’un projet de cession à une congrégation libanaise. Selon les informations recueillies par Levant Time, la décision de vendre le collège d’Achrafieh a été prise par la haute direction internationale des sœurs de Nazareth, basée à Rome. Le prétexte invoqué sur ce plan est que la congrégation de Nazareth dans le monde compte aujourd’hui moins de 25 religieuses et l’usage veut que lorsqu’une congrégation compte moins de 25 religieux ou religieuses à l’échelle internationale, elle devrait s’associer à une autre congrégation, d’où le fait qu’il serait fortement question, à en croire les informations non encore confirmées, que les moines antonins achètent le collège. Ce projet de cession est dénoncé par les sœurs de Nazareth établies au Liban – au nombre de six. Les réactions les plus violentes ont rapidement émergé au niveau des enseignants, des parents et des anciens qui ont appelé à un vaste rassemblement de protestation samedi 19 septembre, à 11 heures, au collège d’Achrafieh. En amont de ce rassemblement, les comités des enseignants, des parents et des anciens ont adressé à la Mère supérieure de la congrégation internationale, qui réside entre Paris et Rome, une lettre conjointe dans laquelle ils soulignent leur ferme attachement au Collège, à sa pérennité, son identité, son histoire et ses valeurs pédagogiques. La congrégation présente au Liban depuis 1868 La farouche opposition à la vente du Collège d’Achrafieh n’est, certes, dirigée en aucune façon contre les acquéreurs potentiels. Elle reflète plutôt un attachement à un établissement emblématique qui a une histoire, des traditions, un patrimoine, un niveau d’éducation qui remontent à non moins de 153 ans. Les sœurs de Nazareth se sont établies au Liban en 1868 (la congrégation internationale est née en France en 1822). A Beyrouth, les sœurs ont été hébergées dès leur arrivée au Liban, en 1868, par la famille de Freige. Le collège d’Achrafieh a donné le coup d’envoi de sa première année scolaire en 1873. L’établissement, essentiellement francophone, est homologué par le ministère français de l’Education et assure depuis 153 ans une éducation d’un haut niveau académique, fondé sur des valeurs chrétiennes et humanistes qui ont fait la solide renommée du Collège et qui ont imprégné la jeunesse du pays pendant plus d’un siècle et demi. C’est cette histoire et ce sont ces traditions, ces valeurs, cette éducation particulière, cette mission pédagogique peu commune qui sont aujourd’hui en jeu. Quid de la position du Vatican et de l’Etat? Parallèlement à cet attachement au caractère emblématique et historique du Collège de Nazareth d’Achrafieh, plusieurs questions cruciales, qui demeurent aujourd’hui sans réponses, surgissent à plus d’un niveau. Quel sort est réservé ainsi au collège de Kfarzeina, dans la région de Zghorta, qui relève aussi des sœurs de Nazareth ? Qu’en est-il en outre du couvent de Feytroun et de la Maison de repos de Aïn Alak qui appartiennent à la congrégation ? Ces établissements sont-ils inclus dans une vaste opération de cession, si toutefois elle est conclue définitivement? Plus important, dans l’immédiat, est la position du Vatican et de l’Etat libanais. Le Saint Siège accepterait-il qu’un établissement d’enseignement catholique qui a 153 d’histoire dans le domaine pédagogique et scolaire disparaisse à un moment où la présence chrétienne au Liban fait face à de nombreux défis à plusieurs niveaux ? Qu’en est-il, surtout, de la position de l’Etat libanais ? Jusqu’à quand continuera-t-il à pratiquer la politique de l’autruche face à la crise profonde à laquelle est confronté depuis de nombreuses années l’enseignement privé au Liban? La dure épreuve à laquelle est confrontée aujourd’hui la congrégation des sœurs de Nazareth au Liban devrait constituer une sérieuse sonnette d’alarme aussi bien pour le Vatican que pour l’Etat libanais. Il y va dans une large mesure de la spécificité et du pluralisme qui distinguent le Liban dans cette partie du monde…
Analyse
Portrait de l'auteur
Par Nawaf Kabbara - Publié sept. 16, 2026 - 19:58
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En 1998, mes étudiants m’ont posé une question qui, à l’époque, semblait trop vaste pour qu’on puisse y apporter une réponse claire: quel est l’avenir du Moyen-Orient? Je leur avais répondu que je pensais que le Moyen-Orient allait se transformer en quelque chose qui ressemblerait à une grande société anonyme, dont les États-Unis seraient le conseil d’administration, et que le conflit fondamental de l’avenir ne se limiterait plus à celui qui oppose les Arabes à Israël, mais porterait également sur la question de savoir qui assurerait la direction exécutive de cette entreprise régionale. J’avais ajouté que les principaux candidats à ce conflit seraient essentiellement Israël, l’Iran et la Turquie. Près de trois décennies plus tard, il semble que nous soyons au cœur de ce conflit. La question centrale au Moyen-Orient n’est plus seulement de savoir qui occupe un territoire, qui remporte une guerre, ou même qui dispose de la plus grande puissance militaire. La question, plus profonde, est désormais: qui fixera les règles de l’ordre régional? Qui définira les limites de l’influence des États? Qui décidera de l’avenir de la Syrie, de l’Irak, du Liban, du Golfe et de la Méditerranée orientale? Et qui détient la capacité d’influer sur la décision arabe? La région est progressivement passée d’une phase où le monde arabe, malgré sa faiblesse et ses divisions, comptait parmi les acteurs qui façonnaient l’ordre régional, à une phase où une grande partie de ce monde arabe est devenue le théâtre de la lutte pour cet ordre régional. C’est là que réside la véritable tragédie. Du conflit arabo-israélien à la lutte pour le monde arabe Durant la seconde moitié du XXe siècle, le principal conflit dans la région était défini comme le conflit arabo-israélien. Plusieurs projets arabes concurrents – nassérien, baasiste, monarchique et islamiste – étaient à l’œuvre. Les États arabes eux-mêmes, quelles que soient les réserves que l’on puisse formuler sur leurs politiques, étaient des acteurs majeurs dans la définition de l’avenir de la région. Aujourd’hui, la carte a changé. Nous nous trouvons face à trois projets régionaux majeurs: israélien, turc et iranien, chacun ayant sa propre vision de sa place, de son rôle et des limites de son influence. Entre ces différents projets, les États arabes évoluent individuellement, tantôt en fonction de leurs intérêts nationaux, tantôt en fonction des intérêts de leurs régimes et de leurs préoccupations sécuritaires. Il n’existe donc plus, à proprement parler, d’«axe arabe» unique face aux autres axes. Certains États arabes se rapprochent des États-Unis, alors que d’autres se coordonnent avec la Turquie. D’autres encore ont bâti des relations stratégiques avec Israël, tandis que certains sont liés à l’Iran. D’autres, enfin, tentent de maintenir des relations équilibrées avec tous. Même les pays du Golfe n’agissent plus comme un bloc politique unifié: chacun d’eux a désormais ses propres calculs, ses propres relations et ses propres alliances. Les évolutions en cours en 2026 montrent que certains pays de la région sont déjà à la recherche de nouveaux arrangements sécuritaires et de nouvelles alliances, après que la confiance dans la capacité de l’ordre régional traditionnel à garantir la stabilité s’est ébranlée. Le projet israélien: de la mainmise sur le territoire à la mainmise sur le système Lorsqu’on parle du «Grand Israël», il serait erroné de réduire nécessairement cette idée à une carte géographique précise s’étendant d’un point à un autre. Certains courants religieux et nationalistes israéliens ont, certes, des visions d’expansion territoriale, mais le concept qui revêt la plus grande importance stratégique est celui du Grand Israël en tant que principale puissance hégémonique au Moyen-Orient. Autrement dit, Israël n’a peut-être pas besoin d’occuper tous les territoires pour réaliser son projet. La forme de domination la plus efficace pourrait consister à devenir la puissance militaire, technologique et de renseignement qu’aucune décision régionale majeure ne pourrait ignorer. Israël dispose d’une supériorité militaire et technologique considérable, d’une alliance stratégique profonde avec les États-Unis, et d’une capacité de renseignement et d’action militaire sans commune mesure avec sa superficie et sa population. Dans cette perspective, l’affaiblissement des puissances régionales rivales et le fait d’empêcher l’émergence d’une puissance militaire capable de faire contrepoids à Israël deviennent des éléments essentiels de sa vision sécuritaire. Au cours des dernières décennies, l’Iran a constitué le principal défi régional à cette vision. Mais l’affaiblissement de l’Iran ne signifie pas pour autant la fin de la lutte pour l’ordre régional. Il pourrait au contraire révéler le prochain concurrent. Et ce concurrent, c’est la Turquie. Le projet turc: l’influence sans l’occupation La Turquie n’a pas besoin de restaurer l’Empire ottoman pour s’imposer comme la puissance la plus influente de son espace géographique. Le projet turc moderne est bien plus complexe et pragmatique. Ankara veut être l’État dont les intérêts doivent être pris en compte avant toute décision concernant la Syrie, l’Irak, la Méditerranée orientale, le Caucase et, peut-être, une grande partie du monde arabe. Pour bâtir une vaste zone d’influence, elle s’appuie sur l’économie, le commerce, l’énergie, l’industrie de défense, la puissance militaire, la diplomatie et les relations culturelles, ainsi que sur sa place au sein de l’OTAN. Il serait erroné de qualifier cela, de manière simpliste, de «néo-ottomanisme». Des études récentes montrent que la politique turque actuelle relève davantage d’une tentative de bâtir un ordre régional au service de la sécurité et des intérêts de la Turquie, tout en empêchant ses adversaires de façonner l’environnement qui l’entoure, que d’une volonté de reproduire un empire historique. Mais cette montée en puissance de la Turquie place de plus en plus Ankara en confrontation avec le projet israélien. Les espaces vitaux des deux projets se recoupent en Syrie et en Méditerranée orientale, tout en s’étendant vers la mer Rouge, les routes commerciales et énergétiques, ainsi que vers les leviers d’influence au sein du système politique régional. C’est la raison pour laquelle les relations turco-israéliennes commencent à passer de différends politiques récurrents à une rivalité stratégique de plus en plus structurelle. Le projet iranien: défendre une sphère d’influence en recul L’Iran, quant à lui, a, depuis la révolution islamique de 1979, bâti son projet régional selon une tout autre logique. Téhéran ne s’est pas contenté de miser sur la puissance militaire conventionnelle, mais a également mis en place un vaste réseau d’alliances politiques, militaires et non étatiques qui s’étendait de l’Irak et de la Syrie au Liban et au Yémen. La composante chiite a joué un rôle central dans nombre de ces réseaux. Réduire toutefois le projet iranien à un simple «projet chiite» ne permet pas d’en expliquer toute la logique. Il s’agit avant tout du projet d’un État cherchant à se constituer une profondeur stratégique susceptible d’empêcher ses adversaires de l’encercler et de lui procurer des leviers de puissance au-delà de ses frontières. Ce projet a cependant subi de lourds revers ces dernières années, tandis que l’environnement régional qui lui avait permis de s’étendre a changé. Aujourd’hui, l’Iran semble engagé dans une bataille différente de celle qu’il a menée ces deux décennies. Son objectif n’est plus seulement d’étendre sa sphère d’influence, mais d’en préserver, dans la mesure du possible, ce qu’il en reste. Avec les affrontements directs qui ont marqué 2026, le conflit qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran est passé à un nouveau niveau. La crise du détroit d’Ormuz a, quant à elle, montré que l’Iran, même soumis à une pression militaire et économique, dispose toujours de moyens lui permettant d’influer sur l’économie et la sécurité mondiales. Après l’Iran, la Turquie sera-t-elle le principal rival d’Israël? Nous arrivons ici à la question qui, à mon sens, sera centrale dans la prochaine phase. Si la capacité de l’Iran à rivaliser à l’échelle régionale venait à reculer fortement, cela ne déboucherait pas nécessairement sur un Moyen-Orient stable, dominé par Israël sans véritable rival. Bien au contraire. Cela pourrait conduire à un déplacement progressif du centre de la rivalité régionale, d’un affrontement entre Israël et l’Iran vers une confrontation entre Israël et la Turquie. La Turquie possède ce que l’Iran ne possédait pas: une économie plus importante et plus diversifiée, une base industrielle avancée, une industrie militaire en plein essor, une armée conventionnelle considérable, une appartenance à l’OTAN, une position géographique qui lui permet de contrôler les portes d’entrées de l’Europe, de l’Asie et du Moyen-Orient, ainsi que de vastes relations économiques et politiques avec le monde arabe. Israël, de son côté, pourrait voir dans la montée en puissance d’une Turquie exerçant une influence régionale étendue un défi à long terme à son monopole de la supériorité stratégique dans la région. Le principal obstacle à une domination israélienne quasi absolue, une fois l’Iran neutralisé, pourrait devenir la Turquie, tout comme le principal obstacle à un projet turc visant à bâtir une vaste sphère d’influence régionale pourrait être Israël. Cette hypothèse n’a désormais plus rien d’un simple exercice théorique. Des analyses publiées au cours de l’année 2026 évoquent déjà une transformation des tensions turco-israéliennes en une rivalité stratégique s’étendant de la Syrie à la Méditerranée orientale et aux corridors de la mer Rouge. Et les Arabes, dans tout cela? Il faut, à ce stade, poser la question douloureuse. Où est donc le projet arabe dans tout cela? Certes, il existe des États arabes puissants sur les plans économique, financier et militaire, et certains d’entre eux mènent déjà une politique étrangère plus indépendante et plus audacieuse. On aurait donc tort de considérer les Arabes comme de simples marionnettes manipulées par les puissances étrangères. Le vrai problème est ailleurs. Il réside dans l’absence d’un projet arabe collectif pour l’ordre régional. Il existe une politique saoudienne, une politique égyptienne, une politique émiratie, une politique qatarie, une politique irakienne, et les politiques de chacun des autres pays. Mais où est la vision arabe commune de ce que devrait être le Moyen-Orient dans dix ou vingt ans? Quelles sont les limites acceptables de l’ingérence étrangère? Quelle conception avons-nous de la sécurité régionale? Comment protéger les petits États arabes pour qu’ils ne se transforment pas en simples zones d’influence? Quel sera l’avenir de la cause palestinienne? Quelle relation faut-il entretenir avec l’Iran, la Turquie et Israël? Et quelle relation les Arabes eux-mêmes souhaitent-ils avoir avec les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Europe? C’est précisément l’absence de réponses communes à ces questions qui permet aux autres d’y répondre à la place des Arabes. Le président du conseil d’administration américain Reste le rôle des États-Unis. Lorsque j’ai utilisé, en 1998, l’image de la «société anonyme», j’avais dit que les États-Unis en seraient le président du conseil d’administration. Trois décennies plus tard, la comparaison reste valable, mais avec une nuance importante. Washington n’est plus en mesure de gérer chaque détail du Moyen-Orient comme elle l’a fait après l’effondrement de l’Union soviétique. La Chine s’est imposée comme une grande puissance économique dans la région, la Russie a tenté d’y bâtir une influence militaire et politique, et les puissances régionales ont gagné en autonomie. Mais les États-Unis conservent un atout qu’aucun autre acteur ne possède: un réseau de bases, d’alliances et de relations militaires et économiques, ainsi qu’une capacité sans précédent à influer sur l’équilibre des forces dans la région. Les développements militaires américano-iraniens survenus en 2026 le confirment: malgré les discours récurrents sur son retrait du Moyen-Orient, Washington demeure un acteur direct de la sécurité et des guerres de la région. Peut-être la «société» d’aujourd’hui est-elle simplement moins disciplinée que celle que j’avais imaginée en 1998. Le président du conseil d’administration est toujours là, mais il n’est plus en mesure de tenir sous contrôle tous les membres du conseil, tandis que chaque directeur régional cherche à accroître sa part et son influence. Le véritable danger Le plus grand danger pour le monde arabe n’est pas de voir l’Iran, Israël ou la Turquie l’emporter. Le véritable danger est que le monde arabe continue d’accepter d’être le terrain de jeu des autres au lieu de retrouver son rôle d’acteur. Car lorsque la puissance arabe collective fait défaut, chaque État choisira l’alliance qu’il estime capable de le protéger: l’un avec les États-Unis, l’autre avec la Turquie, un troisième avec Israël, un quatrième avec l’Iran, et un cinquième tentera de se tenir à égale distance de tous. Mais la somme de ces politiques individuelles ne constitue pas un ordre arabe. Elle crée un vide. Et la politique, comme la nature, a horreur du vide. Si les Arabes ne définissent pas leur propre vision de l’avenir de leur région, d’autres la définiront à leur place. Ainsi, la question que mes étudiants m’avaient posée en 1998 revient aujourd’hui avec encore plus d’insistance: Qui gouvernera le Moyen-Orient? Mais peut-être la question que nous, Arabes, devrions nous poser est encore plus importante: Voulons-nous rester de petits actionnaires dans une société que d’autres dirigent à notre place, ou voulons-nous retrouver la capacité de façonner un ordre régional dont nous serions de véritables partenaires dans la définition des règles et de l’avenir?
L'Essentiel du jour
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 17, 2026 - 23:04
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Journée éminemment libanaise, jeudi, à Paris où le président libanais Joseph Aoun a appelé les participants à la réunion préparatoire de la conférence internationale de soutien à l’armée à «établir une feuille de route et un calendrier-programme précis » pour cette conférence, dont l’idée a été initiée par le président Emmanuel Macron. Sa date reste toutefois à déterminer. La réunion, qui s’est tenue à l’Hôtel des Invalides, s’inscrit dans le cadre du processus d’Aqaba lancé en 2015 par le roi Abdallah II de Jordanie pour renforcer la coopération sécuritaire et militaire contre le terrorisme. Abdallah II a pris part à cette rencontre aux côtés de représentants des États-Unis, notamment l’ambassadeur américain à Beyrouth, Michel Issa, et le chef du Groupe de coordination militaire pour le Liban, le général Joseph Clearfield, parallèlement à de hauts responsables de pays arabes et de l’Union européenne. Le commandant en chef de l’armée, le général Rodolphe Haykal y a pris part également. L’importance de cette réunion réside dans le fait qu’elle intervient à un moment où le Liban, confronté à une crise multidimensionnelle qui traîne depuis 2020, et à une guerre destructrice provoquée par un groupe qui ne reconnaît pas l’autorité de l’État et refuse de s’y soumettre, est résolument engagé dans un processus de réédification de ses institutions. Et pour cela, il a besoin de l’aide de ses partenaires arabes et internationaux. C’est d’ailleurs l’essence du message lancé par le président Aoun qui a d’emblée affirmé, dans son discours, que «le Liban et les Libanais ont fait le choix de l’État». Pas tous évidemment, puisque le Hezbollah, totalement inféodé à l’Iran, se pose en obstacle majeur devant l’extension de l’autorité étatique sur l’ensemble du territoire national, à travers les forces régulières. Celles-ci ne sont toujours pas suffisamment équipées pour mener à bien cette mission que le départ de la Finul, à la fin de l’année, compliquera davantage. Autant de défis que le chef de l’État a exposés aux Invalides, en soulignant l’importance du partenariat sollicité, qu’il a d’ailleurs situé dans le cadre du processus d’Aqaba. «Celui-ci nous assure un cadre important pour coordonner les efforts et déterminer ensemble les besoins et les priorités», a-t-il affirmé, en avertissant que le départ de la Finul, à la fin de sa mission «ne devait pas entraîner un vide sur le plan de la sécurité, mais favoriser un renforcement de la présence de l’État et de ses institutions, notamment l’armée». La Troupe a certes commencé à sécuriser certains secteurs, notamment dans les trois zones-pilote fixés dans l’accord-cadre libano-israélien de juin. Sa mission reste cependant lourdement handicapée par un manque de moyens que seule une aide sérieuse internationale peut combler. La conférence de soutien qui devrait en principe se tenir en octobre, doit ainsi servir de test pour la volonté des partenaires du Liban à doter sérieusement l’armée des moyens techniques et militaires qui lui permettraient de mener à bien sa mission. Elle devrait également servir de test pour le sérieux et la capacité politique du gouvernement à imposer son autorité là où cela est possible, en application de ses deux décisions de mars 2026, lorsqu’il avait annoncé «l'interdiction immédiate» de toutes les activités militaires et sécuritaires du Hezbollah, et de celle du 9 avril, lorsqu’il avait décidé de faire de Beyrouth une «ville démilitarisée, sans armes illégales». Quoi qu’il en soit, pour que l’assistance internationale à l’armée soit efficace, elle doit s’étaler sur le long terme, a insisté Joseph Aoun, en rappelant que le Liban a jusque-là honoré, dans la mesure de ses moyens, les engagements qu’il a pris dans le cadre de l’accord-cadre avec Israël. Pour lui, seul un partenariat «à long terme, fondé sur des engagements bien définis», permettrait à l’armée et aux forces de sécurité «de planifier et de renforcer leurs capacités, au lieu de gérer leurs besoins d'une crise à l'autre». «Nous tenons à ce que ce soutien soit accompagné des plus hauts niveaux de transparence et de responsabilité, a souligné le président Aoun. Nous sommes prêts à travailler avec nos partenaires sur un mécanisme clair et transparent qui définisse les priorités, qui suive la mise en œuvre des engagements, garantisse que l'aide parvienne là où le besoin s'en fait sentir, et permette d'en mesurer les résultats et l'impact», a-t-il promis, en insistant sur le fait que «l'État libanais devra par la suite assumer une part croissante du financement de ses institutions sécuritaires et militaires, à mesure qu'il assainira ses finances». Si le président a mis en relief ce souci de transparence, c’est parce que le Liban a cessé depuis de nombreuses années, notamment à partir de l’effondrement économico-financier de 2020, de bénéficier d’aides internationales, en raison de la corruption endémique qui a entraîné cet effondrement. Réunion tripartite et menaces israéliennes Selon diverses sources médiatiques, la réunion des Invalides a débouché sur une entente pour soutenir l’armée et les services de sécurité. Les participants avaient auparavant discuté des besoins des institutions sécuritaires libanaises, sur base d’un rapport exhaustif présenté par le Liban. Ces assises ont été précédées d’un tête-à-tête Aoun-Macron au cours duquel la situation au Liban-Sud, où les attaques et le dynamitage israéliens se poursuivent sans relâche, ainsi que l’après-Finul, ont été passés en revue. Le tête-à-tête a été suivi d’un sommet tripartite avec le roi Abdallah, au cours duquel l’ensemble des bouleversements militaires dans la région, ainsi que leur impact, ont été examinés. La présidence libanaise a fait état, dans un communiqué, d’une convergence de vues sur la nécessité d’une «intensification des efforts diplomatiques en vue d’une réduction des tensions». Dans le même temps, à Tel Aviv, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, renouvelait ses menaces contre «le régime iranien» et ses proxys. Affirmant que ces derniers «veulent toujours la destruction d’Israël», mais que «leurs capacités ont été grandement diminuées», il a assuré que «du travail restait à accomplir: faire tomber le régime en Iran, éliminer le Hamas et le Hezbollah dont nous comptons nous occuper». Alors que sur le terrain la situation demeure inchangée dans la région, le site américain Axios a fait état d’une réunion que le président américain, Donald Trump, compte tenir, mardi, en marge des travaux de la 81ème session de l’Assemblée générale de l’ONU, avec les dirigeants du Golfe qui seront présents à New York. Selon Axios, le but de ces assises est de «discuter des prochaines étapes de la guerre contre l’Iran» et des idées de Washington concernant «une stratégie d’après-guerre».
Opinion
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Par Samir Abdelmalak - Publié sept. 17, 2026 - 01:12
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«Garde ton sou blanc pour ton jour noir»… C’était une phrase que ma défunte mère répétait devant nous depuis le début de la guerre civile libanaise, il y a plus de cinquante ans. Pour elle, ce n’était pas un simple conseil financier, mais l’expression d’un pressentiment précoce du danger et de la nécessité de se préparer aux jours difficiles. D’autant qu’elle avait connu la tragédie de la famine à travers les récits transmis par son père, dont les deux frères avaient émigré en quête de quoi vivre et dont on était resté longtemps sans nouvelles, tandis que lui était demeuré auprès de ses parents pour prendre soin d’eux… Parallèlement, ma mère était influencée par les idées réformatrices de Raymond Eddé et par ses craintes face aux ambitions expansionnistes israéliennes. Elle rappelait notamment sa mise en garde, en 1969, contre la signature de l’accord du Caire, de peur qu’il ne fournisse à Israël un prétexte pour étendre son occupation du Sud, dans le cadre de ce qu’il considérait comme son projet expansionniste historique. Si je reviens aujourd’hui sur ces épisodes, ce n’est pas pour replonger dans les tragédies du passé, mais parce que le Liban traverse une nouvelle fois un moment décisif et que certaines leçons du passé ne doivent pas être oubliées. La chose la plus importante que nous puissions faire aujourd’hui est de ne pas permettre que nos profondes divergences se transforment en une nouvelle guerre entre Libanais. Nous devons préserver notre unité et la paix civile, maîtriser notre discours politique et médiatique et rejeter l’incitation, les accusations de trahison et l’esprit de vengeance, quelles que soient nos divergences… Mais l’unité n’est pas seulement un slogan. Elle doit se traduire concrètement. Nous devons d’abord déclarer un état d’urgence sociale afin de protéger la population: garantir nourriture, médicaments et abris aux déplacés, soutenir les familles les plus vulnérables et assurer la coordination entre l’État, les municipalités, les associations et le secteur privé, afin que la peur ne se transforme pas en une nouvelle tragédie placée sous le signe de la famine et de l’émigration… Nous devons ensuite préserver ce qui reste de notre économie: soutenir les petites entreprises, les agriculteurs et les producteurs, protéger les emplois, permettre aux écoles, aux universités, aux hôpitaux et aux usines de continuer à fonctionner et encourager les Libanais de l’intérieur comme ceux de la diaspora à maintenir le cycle économique en vie. Nous devons enfin empêcher la perte la plus grave: l’émigration de l’être humain libanais. Le Liban a déjà payé un prix très lourd lorsque les guerres, la famine et l’effondrement ont poussé à l’émigration un grand nombre de ses jeunes, de ses travailleurs et de ses intellectuels. Aujourd’hui encore, nous continuons à payer le prix de cette hémorragie humaine. Ainsi, aujourd’hui, notre «sou blanc» n’est pas seulement l’argent. C’est l’être humain libanais, son unité, son travail, son école, sa ferme, son entreprise, son épargne et sa confiance dans l’avenir de son pays. C’est là que commence la responsabilité de l’État: être présent, protéger ses citoyens, regagner leur confiance et mettre en place un plan clair de résilience économique et sociale, puis de reconstruction et de relèvement. Sur le plan politique, il n’y a pas de salut pour le Liban en dehors du dialogue intérieur et d’un accord entre les Libanais sur ce qui permet de protéger la souveraineté de l’État, l’indépendance de la décision nationale et la sécurité de toutes les régions, loin de toute logique de domination et d’exclusion. Ce sur quoi nous nous accordons, nous Libanais, doit constituer le fondement de notre force dans toute négociation sur l’avenir du Liban et de son territoire. Notre histoire nous a appris que le Liban paie le prix de ses divisions au centuple. En ces jours noirs, nous ne sommes peut-être pas en mesure de décider de tout ce qui se passe autour de nous, mais nous pouvons décider de la manière dont nous y faisons face en tant que Libanais. Et s’il nous faut vraiment «garder notre sou blanc pour notre jour noir», préservons aujourd’hui ce qui vaut plus que l’argent: notre unité, notre confiance dans le Liban et notre capacité à le reconstruire.
Politique
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Par Nayla Assaf - Publié sept. 16, 2026 - 15:24
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L’abolition de la peine de mort au Liban n’est pas le fruit de démarches entreprises en 2026. Elle est l’aboutissement d’un long cheminement politique et juridique, marqué par des initiatives successives, des blocages et des années de débats. Deux personnalités ont plus particulièrement mené ce combat: l’ancien ministre de la Justice Ibrahim Najjar et l’ancien député membre du directoire des Forces libanaises Élie Keyrouz. Pour M. Najjar, tout commence en 2008, lorsqu’il est nommé ministre de la Justice. Quant à M. Keyrouz, son combat s’est notamment concrétisé à travers une proposition de loi, déposée en 2012. C’est quatorze ans plus tard que le Liban abolira finalement la peine capitale. Entre ces deux temps forts, 2008 et 2012, beaucoup de choses auront changé, mais les convictions resteront les mêmes. Lorsque M. Najjar est pressenti pour entrer au gouvernement en 2008, il demande le ministère de la Justice, conformément à sa formation d’avocat. À son arrivée, le greffier en chef lui remet un dossier contenant les signatures d’anciens responsables et lui demande de signer la confirmation de l’exécution de 17 condamnés à mort. «Ma réaction a été immédiate: “Tu ne tueras point”. Je lui ai dit: “Non, je ne signe pas”.» M. Najjar précise qu’il a été catégorique. Dans la foulée, il appelle le juge Chucri Sader, alors chef du service de législation et de consultation au ministère (qui avait été anciennement son étudiant) et lui demande de préparer un projet d’abolition de la peine de mort. «Le lendemain, je l’avais entre les mains.» Cette décision n’était pourtant pas celle d’un militant engagé de longue date dans la cause «abolitionniste». M. Najjar affirme n’avoir jamais été activiste des droits de l’homme. La question de la peine capitale lui paraissait jusque-là relativement abstraite. Son éducation philosophique, littéraire et juridique l’avait toutefois sensibilisé aux idées d’Emmanuel Mounier sur le personnalisme et sur l’éminente dignité de la personne humaine. «Je n’avais jamais imaginé être confronté à une telle décision dès mon entrée en fonction», dit-il. Son projet prévoyait de commuer la peine de mort en travaux forcés à perpétuité. À ce moment-là, il ne savait même pas combien de condamnés à mort se trouvaient dans les prisons libanaises. Il savait seulement que 17 exécutions étaient envisagées. Une conviction philosophique et personnelle Sa position dépasse alors rapidement le seul volet juridique. «C’était une conviction philosophique et personnelle, indépendamment même de la religion, relève M. Najjar. Je crois que jamais je n’aurais pu prendre la décision d’exécuter quelqu’un. Je ne pouvais pas imaginer qu’un homme puisse condamner quelqu’un à mort, au Liban ou ailleurs. Pour moi, c’était une conviction absolue.» Cette conviction est également confrontée à la question la plus difficile: que faire lorsque la personne condamnée a commis un crime particulièrement grave? M. Najjar souligne qu’il a pensé à l’atrocité que représente l’exécution d’une personne. «Je ne pouvais pas imaginer mettre quelqu’un à mort, quelles que soient les raisons», dit-il. Il ne sait pas encore que cette décision allait l’amener à rejoindre le mouvement abolitionniste international. Il découvre progressivement l’ampleur du débat en Europe et dans d’autres régions du monde, ainsi que le rôle joué par les États et les organisations internationales dans la promotion de l’abolition de la peine de mort. Au Liban, en revanche, l’adhésion est loin d’être acquise. M. Najjar expose sa position à ses alliés politiques, notamment aux Forces libanaises, et obtient l’appui du leader du parti, Samir Geagea. Fort de cet appui, il convoque les différents groupes parlementaires et organise trois réunions pour tenter de rallier les députés à son projet. Il découvre alors que les positions sont loin d’être homogènes. Son prédécesseur au ministère de la Justice, Bahige Tabbara, était favorable à la peine de mort, à l’instar de l’ancien Premier ministre, Salim Hoss, même si ce dernier avait refusé de signer lui-même une exécution et avait laissé le soin à son vice-Premier ministre, Michel Murr, de le faire à sa place. «Pour moi, lorsqu’on s’oppose à une exécution, il faut assumer cette opposition jusqu’au bout», estime M. Najjar à ce propos. Il savait en revanche que le leader druze, Kamal Joumblatt, était favorable à l’abolition de la peine capitale et avait découvert par la suite que d’autres personnalités avaient déjà défendu cette cause. Le débat s’inscrit aussi dans une histoire plus ancienne et plus douloureuse: en 2004, sous la présidence d’Émile Lahoud, deux condamnés à mort avaient été exécutés publiquement à Baabda. L’absence d’adhésion M. Najjar présente donc son projet aux différents groupes parlementaires et leur demande de le soutenir. Mais ce qui domine le débat n’est pas, indique-t-il, la confrontation ouverte, mais l’absence d’adhésion. «La plupart des groupes musulmans me répondaient qu’ils allaient étudier la question et demander l’avis du mufti ou de responsables religieux, précise-t-il. Je n’ai donc pas obtenu une adhésion massive. La plupart des groupes chrétiens avaient appuyé la démarche, ainsi que les druzes.» Le débat prend ensuite une dimension publique. À l’occasion de la Journée internationale contre la peine de mort, le 10 octobre, l’ambassade de France, à l’époque de feu l’ambassadeur Denis Piéton, l’invite à prendre la parole. M. Najjar y affirme qu’il ne signera jamais une condamnation à mort et n’exécutera jamais un condamné. C’est à partir de ce moment qu’il comprend que sa position va le mettre en contact avec les mouvements abolitionnistes, les organisations internationales et plusieurs États. Quelques jours plus tard, une délégation espagnole de haut niveau demande à le rencontrer. M. Najjar pense d’abord qu’elle a pour intention de discuter du Tribunal spécial pour le Liban (TSL), alors au cœur de l’actualité. Mais la délégation l’interroge plutôt sur sa position concernant l’abolition de la peine de mort. Elle avait auparavant rencontré à cet égard le président Michel Sleiman, le chef du Parlement Nabih Berry et le Premier ministre Fouad Siniora. M. Najjar apprendra par la suite que le président Sleiman avait refusé de soutenir l’abolition de la peine capitale, en raison notamment des crimes perpétrés par des terroristes contre des militaires libanais sur la place de Tripoli. Fouad Siniora aurait, de son côté, invoqué la position de l’islam sur la peine de mort. Quant à Nabih Berry, il aurait indiqué que si le Parlement votait une loi abolissant la peine capitale, il l’accepterait, sans toutefois exprimer sa position personnelle. «J’ai alors compris à quel point mon projet serait difficile à faire adopter», se souvient M. Najjar. L’expérience internationale Le contexte du Tribunal spécial pour le Liban contribue également à nourrir sa réflexion. M. Najjar indique avoir appris que lors de la constitution du TSL, la France et les Nations unies avaient exigé que le tribunal n’applique pas la peine de mort prévue par la législation libanaise. «Cela m’a beaucoup fait réfléchir, se rappelle l’ancien ministre. Pour l’assassinat de Rafic Hariri, le Liban avait accepté que le tribunal ne puisse pas appliquer la peine de mort prévue par son droit positif.» Dans le même temps, la question lui est directement posée au sein du Conseil des ministres. Le représentant du Hezbollah au sein du gouvernement, Mohammad Fneich, l’interpelle sur son refus de signer une exécution. « Monsieur le ministre, comment vous permettez-vous de ne pas signer l’exécution d’une peine de mort alors que la loi positive le prévoit? Vous êtes obligé d’appliquer la loi», lance Mohammad Fneich. La réponse de M. Najjar est sans ambiguïté: «Je ne signerai pas, quelles que soient les conséquences.» Le projet ne sera finalement pas adopté. M. Najjar parle davantage de «non-adhésion» et de critiques plutôt que de véritables tensions. «Le projet était en quelque sorte mort, mais il avait existé et avait posé la question», souligne-t-il. Cette première bataille ne s’arrête toutefois pas avec son départ du ministère. Quelques jours après la visite de la délégation espagnole, il est invité par le Premier ministre espagnol José Luis Rodríguez Zapatero à rejoindre la Commission internationale contre la peine de mort, à la demande de Federico Mayor et de Robert Badinter. Il accepte et rejoint une commission aux côtés, notamment, de Badinter, Mayor et Mohammad Bedjaoui. Il en devient progressivement l’un des responsables et en est aujourd’hui le vice-président. Cette expérience internationale transforme également son regard sur la question. «Avec le temps, j’ai compris que la peine de mort était une question à la fois politique, juridique, humaniste et humanitaire.» Il observe sur ce plan que la peine capitale peut être utilisée, par certains régimes non démocratiques, comme un moyen de gouverner par la peur contre des opposants ou d’autres catégories de personnes. Il s’intéresse aux pratiques de plusieurs pays, parmi lesquels la Syrie, l’Iran, l’Égypte, le Japon, la Chine et les États-Unis. Il constate également que certains pays musulmans peuvent souhaiter abolir la peine capitale, mais craignent que cette décision soit perçue comme un reniement de leurs traditions. Pour autant, l’évolution internationale lui paraît irréversible. Plus de 145 pays ont aujourd’hui aboli la peine de mort en droit ou en pratique. «À mon sens, souligne-t-il, cette abolition doit connaître le même sort que l’esclavage au XIXe siècle: il faut l’abolir partout.» Il raconte à cet égard avoir tenté de se rendre en Iran pour défendre cette position. «Ils ont toujours refusé de me recevoir, certes gentiment, mais ils ont refusé.» La démarche d’Élie Keyrouz Au Liban, parallèlement, d’autres acteurs poursuivent le combat. Parmi eux, Élie Keyrouz, ancien député, membre du directoire des Forces libanaises, qui a présenté une proposition de loi visant à abolir la peine de mort en son nom et au nom du bloc parlementaire des Forces libanaises. Il avait également adressé aux médias, le 4 mars 2009, une note écrite sur la nécessité d’abolir cette peine, avant de déposer à nouveau une proposition de loi le 6 mars 2012. Pour M. Keyrouz, cette démarche n’était liée à aucune circonstance politique, sociale ou juridique particulière. Elle reposait sur un principe fondamental: la peine capitale porte atteinte au droit à la vie, qu’il considère comme «un droit absolu et immuable». Il invoquait également la Constitution libanaise, la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’évolution du droit international et la philosophie de la peine. Un autre argument lui paraît essentiel: l’impossibilité de réparer une erreur judiciaire après l’exécution d’un condamné. «L’abolition de la peine de mort reste fondamentale pour la justice, car nous ne sommes pas pour une justice qui torture et tue», affirme-t-il. Sa réflexion est aussi nourrie par sa conception chrétienne de la personne humaine. «Je suis parti de la conception de l’Église concernant la peine de mort, qui découle de sa vision de l’être humain», explique-t-il, estimant que l’homme conserve une dignité qui ne peut être réduite au crime qu’il a commis. Pour M. Keyrouz, l’abolition devait enfin participer à la modernisation du droit libanais et à son rapprochement avec l’évolution internationale. Mais quatorze années vont encore s’écouler avant que cette démarche ne trouve son aboutissement. «Nous avons eu 14 ans de retard et nous sommes en retard dans toutes nos affaires», constate Élie Keyrouz. Il rappelle que la proposition de loi était restée pendant des années entre les mains de la commission parlementaire de l’Administration et de la Justice, en attendant d’être inscrite à l’ordre du jour de la séance plénière de l’Assemblée. M. Keyrouz cite dans ce cadre l’exemple de la France, où la peine de mort a été maintenue pendant deux siècles avant son abolition en 1981 sous François Mitterrand, à l’initiative du ministre de la Justice de l’époque Robert Badinter. «Pourquoi ce retard?» avait demandé Badinter aux députés français. Pour M. Keyrouz, la question résonne aujourd’hui avec l’expérience libanaise. En 2026, le processus finit par aboutir. Un faisceau d’influences M. Najjar estime que l’abolition de la peine capitale représente «presque un miracle». Il souligne dans ce contexte que l’amnistie adoptée au Liban ne suffisait pas à elle seule. «Il fallait qu’elle soit accompagnée de l’abolition de la peine de mort, car lorsqu’une peine de mort est prononcée, on ne peut pas simplement l’amnistier de manière générale.» Il voit dans l’aboutissement de la réforme le résultat d’un «faisceau d’influences»: le gouvernement, le ministre de la Justice, les associations et les différents acteurs ayant travaillé au fil des années sur le dossier. Le rôle de la commission parlementaire de l’Administration et de la Justice constitue pour lui l’un des moments les plus marquants de cette dernière étape. Le bâtonnier de l’Ordre des avocats de Beyrouth l’avait chargé de représenter l’ordre au Parlement. M. Najjar assiste à la réunion de la commission et découvre, indique-t-il, une unanimité qui lui paraît alors presque inimaginable. «J’ai constaté avec surprise que le miracle était en train de s’accomplir: les quelque 40 députés et personnalités présents étaient unanimement en faveur de l’abolition, rapporte M. Najjar. Je ne vous dis pas ma joie et mon bonheur…» Le 1er juin, alors qu’il se trouvait à Madrid pour une réunion de la Commission internationale contre la peine de mort, il annonce à ses collègues que l’abolition de la peine capitale au Liban est imminente. Elle finit par être promulguée au Journal officiel. M. Najjar se félicite également d’avoir demandé que l’article premier de la loi reprenne la formulation choisie par Robert Badinter en France en 1981: «La peine de mort est abolie.» Pour lui, une étape supplémentaire reste à franchir: inscrire cette abolition dans la Constitution. La rencontre avec le pape François La victoire législative ne clôture donc pas totalement son combat. M. Najjar s’interroge également sur la peine qui vient remplacer la peine capitale et critique l’introduction de la perpétuité incompressible. Cette question renvoie à un autre moment important de son parcours international: sa rencontre avec le pape François au Vatican, en décembre 2019, en présence d’une délégation regroupant notamment des chefs de gouvernement, des présidents de la République et d’anciens ministres de la Justice. M. Najjar retient deux éléments de cette rencontre, qui a duré 50 minutes: d’abord, le soutien de l’Église catholique à l’abolition de la peine capitale et la décision du pape de donner ses instructions pour que l’abolition de la peine de mort soit inscrite dans le catéchisme; ensuite, une réflexion sur la perpétuité incompressible. Pour le pape François, souligne Ibrahim Najjar, lorsqu’une personne est condamnée à une peine perpétuelle dont elle ne peut jamais sortir, la possibilité de sa rédemption disparaît. La peine peut alors devenir, d’une certaine manière, une forme de mort civile. C’est sur cette base que M. Najjar réclame aujourd’hui la suppression de la perpétuité incompressible dans la législation libanaise. Il estime, sur ce plan, que l’abolition de la peine de mort ne signifie pas l’absence de sanction. Elle pose une autre conception de la justice: punir le crime sans supprimer définitivement la vie et sans fermer toute possibilité de réhabilitation. M. Keyrouz partage cette vision d’une abolition comme étape de civilisation. Il estime désormais que le Liban doit montrer à d’autres pays arabes qu’un État peut abolir la peine capitale sans renoncer à la justice. M. Najjar, quant à lui, considère que son combat commencé en 2008 a finalement trouvé son aboutissement, sans que cela efface les années de critiques et de résistances. «Je n’ai jamais reculé ni hésité, affirme M. Najjar. Pour moi, l’abolition de la peine capitale est une consécration civilisationnelle et il faut maintenant que les pays arabes nous imitent.» Il évoque ainsi une récente sollicitation à se rendre en Malaisie et à y rencontrer le Premier ministre afin de présenter l’expérience libanaise. Mais l’ancien ministre Najjar tient aussi à rappeler que ceux qui ont porté cette cause au fil des années ne sont pas seulement ceux qui se trouvent aujourd’hui sur la ligne d’arrivée. «Le bien est fait et j’en suis très fier et heureux», dit-il. Et d’affirmer: «Un jour l’histoire saura ceux qu’il faut retenir.» Son regard se porte enfin sur les critiques qu’il a essuyées durant des années. Il affirme notamment avoir été critiqué par des proches de Raymond Eddé, dont la position sur la peine capitale était différente. Mais, relève-t-il, les mentalités ont profondément évolué. «Depuis 75 ans, les choses ont beaucoup changé, précise-t-il. Nous avons compris que la peine de mort peut être utilisée comme un moyen de gouverner et d’occulter les défauts des gouvernants.» Il résume dans ce cadre, en quelques mots, ce qui reste au cœur de son engagement depuis cette journée de 2008 lorsqu’il avait refusé de signer les 17 exécutions: «Il ne faut pas confondre gouverner et tuer. Il faut avoir le courage de bien gouverner et celui de ne pas tuer.»
Analyse
Portrait de l'auteur
Par Jad Akhawi - Publié sept. 14, 2026 - 16:09
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Ali el-Taher n’est pas une colline dont l’histoire serait terminée. Elle pourrait marquer le début d’une nouvelle carte. Après ce qui s’y est produit, la question n’est plus de savoir où Israël frappera demain, mais jusqu’où Israël veut repousser les limites de la «sécurité» qu’il cherche à imposer à l’intérieur du Liban. S’arrêteront-elles à la frontière, ou passeront-elles de Ali el-Taher aux hauteurs de l’Iqlim el-Touffah, de Rayhan et de Jabal Safi, voire plus loin, en direction de la Békaa? C’est aujourd’hui la question la plus dangereuse. Non pas parce qu’il existerait des preuves d’une décision israélienne d’occuper toutes ces régions. Aucune donnée ne permet, jusqu’à présent, de tirer une telle conclusion. Mais il existe suffisamment d’éléments pour envisager qu’Israël soit passé d’une stratégie visant à frapper les capacités du Hezbollah à une stratégie plus large : bouleverser la géographie militaire que le parti a construite au fil des décennies. Ce qui s’est produit à Ali el-Taher devient dès lors un avertissement, et non un incident isolé. De la frontière à la profondeur Pendant longtemps, le débat libanais s’est concentré sur le Sud-Litani. Mais la guerre a changé l’équation. Si l’objectif israélien consiste à empêcher le Hezbollah de reconstruire une capacité militaire susceptible de menacer le nord d’Israël, il est logique que Tel-Aviv cherche à repousser aussi loin que possible de sa frontière la zone de danger. C’est ici qu’apparaît l’importance des hauteurs de l’Iqlim el-Touffah, de Rayhan, du Jabal Safi, de Sajd, el-Jabbour, Qatrani et d’autres encore. Ce ne sont pas seulement des noms de villages et de montagnes. Ils forment un ensemble de hauteurs reliant l’intérieur du Liban-Sud à la Békaa occidentale et constituent une profondeur naturelle pour les régions situées derrière Nabatiyé. La véritable crainte, après Ali el-Taher, est donc que ce modèle ne devienne une règle: Israël exige l’évacuation des installations du Hezbollah et leur remise à l’armée libanaise. L’exécution tarde ou se heurte à des obstacles. Israël considère alors que l’État est incapable de respecter ses engagements. Puis il intervient militairement, détruit les installations et impose une nouvelle réalité sur le terrain. Si ce scénario se répète, l’enjeu devient beaucoup plus vaste qu’Ali el-Taher. Il devient une guerre contre la géographie militaire du Hezbollah à l’intérieur du Liban. Rayhan, Jabal Safi et l’Iqlim el-Touffah sont-ils dans la ligne de mire? Il faut ici se garder de toute affirmation catégorique. Aucune information fiable ne permet, jusqu’à présent, d’affirmer qu’Israël a décidé d’envahir ou d’occuper ces régions. Mais il serait tout aussi erroné d’en ignorer l’importance. Rayhan, l’Iqlim el-Touffah et le Jabal Safi constituent le prolongement naturel de cette profondeur montagneuse vers laquelle toute force militaire se retirant des zones les plus proches de la frontière pourrait se redéployer. Du point de vue israélien, éloigner de quelques kilomètres seulement l’infrastructure militaire de la frontière n’aurait guère de sens si elle pouvait être reconstruite sur des hauteurs situées plus en profondeur. L’objectif pourrait donc ne pas être d’occuper ces montagnes. Il pourrait être de les neutraliser militairement. Et la différence est considérable. Israël peut chercher à imposer une zone plus large dépourvue d’infrastructures militaires du Hezbollah sans pour autant occuper chaque mètre de terrain. Il peut recourir aux frappes, au renseignement, aux menaces, à la pression américaine et aux négociations pour y parvenir. C’est ici que l’armée libanaise se retrouve au cœur de la bataille. La véritable course: l’armée ou Israël ? Après Ali el-Taher, la question n’est plus seulement de savoir ce que fera le Hezbollah. La question est: qui arrivera le premier sur le terrain évacué par le Hezb? L’armée libanaise ou l’armée israélienne? C’est peut-être l’équation la plus dangereuse à laquelle le Liban ait été confronté depuis la fin de la guerre. Car tout site militaire abandonné par le Hezbollah et que l’État ne prend pas immédiatement en charge se transforme en vide. Or la géographie ne tolère pas le vide. Si l’État ne le comble pas, d’autres tenteront de le faire. C’est ici qu’apparaît également la responsabilité du Hezbollah. Si le parti affirme que son objectif est de protéger le territoire, qu’est-ce qui l’empêche de remettre à l’armée les positions et les installations qui ne sont plus militairement viables? Et si Israël veut utiliser l’existence de ces sites comme prétexte pour poursuivre ses opérations, pourquoi lui fournir ce prétexte? On ne peut prétendre défendre le territoire tout en empêchant l’État d’en prendre le contrôle. Et la Békaa ? La Békaa représente un niveau supérieur d’escalade. Il est probable que toute présence militaire ou logistique du Hezbollah dans cette région restera exposée aux frappes israéliennes tant que la confrontation se poursuivra. Mais passer de frappes aériennes à une tentative d’imposer un contrôle territorial dans la Békaa constituerait un changement stratégique autrement plus important. La Békaa entre pourtant dans l’équation d’une autre manière. Si Israël parvient à démanteler la continuité militaire entre le Liban-Sud, l’Iqlim el-Touffah, Rayhan et la Békaa occidentale, il n’aura pas seulement frappé des positions isolées. Il aura touché la continuité territoriale qui relie les différentes composantes du dispositif militaire du Hezbollah. Et c’est peut-être là l’objectif plus lointain. Non pas occuper le Liban. Mais rendre plus difficile la reconstruction de l’ancienne infrastructure militaire, puis consolider cette nouvelle réalité par un accord politique et sécuritaire. C’est précisément ici que la guerre rencontre les négociations. Les élections israéliennes font partie de la carte Israël se dirige vers des élections et Netanyahu doit pouvoir présenter aux électeurs israéliens un résultat clair. Ce résultat ne se mesurera pas seulement au nombre de missiles détruits ou de dirigeants tués. La question qui importe aux habitants du nord d’Israël est plus simple: le Hezbollah peut-il revenir à la frontière? Si la réponse électoralement recherchée en Israël est «non», il devient plus facile de comprendre l’intransigeance sur la question du retrait, des hauteurs et des sites militaires. La période précédant les élections pourrait donc être davantage une phase d’imposition de faits accomplis qu’une période de concessions. Mais le lendemain des élections pourrait être différent. Il deviendrait alors possible de transformer les réalités militaires en accords politiques. L’horloge américaine tourne Dans le même temps, les élections américaines de mi-mandat approchent. Washington a intérêt à empêcher une nouvelle guerre libano-israélienne, mais veut également empêcher le Hezbollah de revenir à la situation antérieure. Cela rend le cadre de négociation libano-israélien plus important, et non moins. Les États-Unis peuvent transformer une équation dangereuse du type «le Hezbollah se retire et Israël avance» en une équation différente: le Hezbollah se retire, l’armée libanaise avance et Israël se retire. Telle doit être l’équation libanaise. Aucun vide entre ces trois étapes. Et aucune mise en œuvre unilatérale. Les négociations deviennent ici une bataille de souveraineté Celui qui refuse les négociations doit dire aux Libanais quelle est l’alternative. La guerre? Elle a été essayée. Les armes? Elles ont été essayées. Attendre que les rapports de force changent? Le Liban a attendu pendant des décennies. Et le résultat, ce sont des villages détruits, des habitants déplacés, un territoire occupé et un État qui tente de reprendre une décision qu’il n’avait déjà plus en main. Négocier n’est pas capituler lorsque l’objectif est de faire partir l’armée israélienne. Et ce n’est pas normaliser les relations lorsque les sujets sont le territoire, la sécurité, les prisonniers et le retrait. C’est un outil dont l’État se sert pour récupérer ce que la guerre lui a fait perdre. Mais la négociation exige une équation rigoureuse : à chaque retrait israélien doit correspondre un déploiement de l’armée libanaise. Chaque position évacuée par le Hezbollah doit être immédiatement prise en charge par l’État. Toute région reprise par l’État doit être débarrassée de toute arme échappant à son autorité. Et tout engagement libanais doit avoir pour contrepartie un engagement israélien clair et vérifiable. Pas de désarmement en échange d’une occupation permanente. Et pas de retrait israélien qui permettrait de reconstruire un État dans l’État. Et après la FINUL? Vient alors l’autre échéance. Si le rôle de la FINUL change ou si son retrait du Liban-Sud commence, la question devient plus pressante encore : qui remplira l’espace qu’elle laissera derrière elle ? Là encore, la réponse ne peut être ni le Hezbollah ni Israël. La réponse doit être l’armée libanaise. La phase de transition pourrait nécessiter un nouveau mécanisme international de surveillance et de vérification, lié à la mise en œuvre de l’accord-cadre, au déploiement de l’armée et au retrait israélien. Mais la force internationale, quel que soit son nom, ne peut se substituer à l’État. D’Ali el-Taher à l’État Si l’on rassemble tous les éléments, la prochaine étape apparaît clairement. Ali el-Taher a révélé le problème du vide. Rayhan, l’Iqlim el-Touffah et Jabal Safi posent la question de la profondeur. La Békaa pose celle de la continuité géographique et militaire. La FINUL pose la question de savoir qui protégera la stabilité une fois sa mission transformée. Les élections israéliennes détermineront le calendrier de la décision israélienne. Les élections américaines pèseront sur le calendrier de la médiation. Et les négociations dans le cadre de l’accord-cadre sont le lieu où tous ces dossiers peuvent se rejoindre. La véritable bataille qui s’annonce ne porte donc pas uniquement sur les armes du Hezbollah. Elle porte sur la carte du Liban. Et c’est ici que les Libanais ne doivent pas retomber dans le même piège. Il ne s’agit ni de vaincre les chiites, ni d’humilier le Hezbollah, ni de se venger d’un milieu qui a payé un prix immense, dans ses maisons, ses villages et ses enfants. Il s’agit de protéger ce milieu, et avec lui le Liban, d’une nouvelle guerre. Cela commence par une vérité simple: le territoire que l’État ne prend pas en main peut tomber aux mains d’un autre. Telle est la leçon d’Ali el-Taher. Si le Hezbollah recule, l’armée doit avancer. Si l’armée avance, Israël doit se retirer. Et si Israël se retire, aucune arme échappant à l’autorité de l’État ne doit revenir combler le vide. Voilà l’accord pour lequel le Liban doit se battre politiquement. Continuer, en revanche, à discuter de la légitimité d’armes qui ne sont plus capables de protéger la géographie, alors même que cette géographie se transforme sous nos pieds, serait l’une des formes les plus dangereuses du déni. Après Ali el-Taher, la question n’est plus: où Israël frappera-t-il? Elle est devenue: le Liban parviendra-t-il jusqu’à Rayhan, l’Iqlim el-Touffah, Jabal Safi et la Békaa avec son État et son armée avant que la guerre n’y parvienne? Car celui qui perd aujourd’hui la géographie pourrait devoir la négocier demain. Et celui qui la remet aujourd’hui à son État empêche les autres d’en tracer demain les frontières.
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Par Khalil Helou - Publié sept. 14, 2026 - 14:45
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Cette série d’articles permet de mieux comprendre la situation actuelle sur la scène libanaise à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Nous laissons dans ce cadre au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les quinze parties précédentes portaient sur une relecture des événements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, jusqu’au coup de force du 7 mai 2008. Les positions des pays arabes du Golfe ont convergé vers une détente avec l’Iran suite au coup de force du Hezbollah du 7 mai 2008 à Beyrouth, après des relations tendues avec Téhéran qui duraient depuis des années. Toutefois, cette détente ne dura que trois ans et prit fin à la suite du déclenchement de la guerre en Syrie en 2011. Avant 2008, les relations entre Téhéran et Riyad se caractérisaient par une véritable guerre froide par proxys interposés. Cette détérioration profonde s’explique d’abord par des changements majeurs, à commencer par l’accusation lancée contre le régime syrien, allié de l’Iran, concernant l’assassinat de Rafic Hariri, en février 2005. Deux développements majeurs sont intervenus par la suite en août 2005: l’accession au trône du roi Abdallah en Arabie saoudite et l’élection du président ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad en Iran. Ce dernier adoptait une rhétorique agressive, combinée à la relance du programme d’enrichissement de l’uranium iranien. Pour Riyad, la perspective d’une puissance nucléaire perse aux portes du Golfe constituait une menace existentielle immédiate. Face à cette menace, le royaume saoudien s’est aligné sur la position occidentale, soutenant en coulisses le durcissement des sanctions multilatérales contre la République islamique. Pourtant, malgré cette méfiance viscérale, les deux capitales ont délibérément choisi de maintenir ouverts leurs canaux officiels de communication et Ahmadinejad a visité Riyad en mars 2007, manifestant une volonté partagée d’éviter un affrontement militaire direct, ce qui n’a pas empêché les conflits par procuration. De plus, la flambée historique des cours du brut, ayant atteint 130 dollars le baril en mai 2008, a mené l’Iran et l’Arabie saoudite à adopter des visions diamétralement opposées pour faire face à la crise. Téhéran, asphyxié par les premières sanctions économiques occidentales, exigeait des coupes drastiques de production pour maintenir des prix élevés. À l’inverse, Riyad a augmenté sa production pour stabiliser le marché mondial, une stratégie visant autant à préserver l’économie globale qu’à priver Téhéran d’une manne financière excessive. Conflits régionaux par procuration Sur les théâtres des conflits régionaux, la rivalité Riyad-Téhéran s’aggravait du fait de l’expansionnisme iranien. En Irak, la guerre civile confessionnelle inquiétait vivement l’Arabie saoudite qui assistait avec une angoisse croissante à la prise de contrôle de Bagdad par des milices chiites directement parrainées par l’Iran, matérialisant ainsi la mise en place d’un «croissant chiite» s’étendant de Téhéran à Beyrouth. Gaza est devenue un autre point de friction majeur. L’échec de l’accord de réconciliation de La Mecque en 2007, parrainé par les Saoudiens, entre le Fatah et le Hamas, suivi de la prise de pouvoir armée à Gaza par le Hamas, soutenu financièrement et militairement par l’Iran, ont ancré l’idée d’une perte de vitesse géopolitique du royaume sunnite. Au Liban, la lutte d’influence a culminé lors de la guerre de juillet 2006 entre Israël et le Hezbollah. Alors que l’Arabie saoudite dénonçait initialement l’attaque transfrontalière lancée par le mouvement chiite contre Israël, qualifiée d’«aventure calculée», Téhéran pour sa part capitalisait sur le conflit pour s’imposer en champion de la cause arabe, et il a réussi en ce sens. Cette perception a terni, puis a pris fin après le coup de force du 7 mai 2008 par le Hezbollah à Beyrouth. La légitimation des armes du Hezbollah Après l’accord de Doha, et avec la formation du second gouvernement de Fouad Siniora le 11 juillet 2008, le mot «résistance» s’inscrit pour la première fois dans un texte public et, par conséquent, dans la pratique gouvernementale, ouvrant ainsi la voie à une «cohabitation» institutionnelle, l’arsenal milicien non‑étatique étant ainsi implicitement sanctuarisé. La formule triptyque adoptée dans la déclaration ministérielle «armée-peuple-résistance» était un moyen de riposter aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, notamment les résolutions 1559 et 1701 qui stipulaient le désarmement des milices. Les armes du Hezbollah furent légitimées et les demandes de désarmement par le camp du 14 Mars furent ainsi neutralisées, puisque les ténors souverainistes avaient accepté le compromis de l’accord de Doha. Depuis, Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, n’a cessé d’affirmer que les armes de son organisation faisaient partie intégrante d’une stratégie de défense nationale, affirmation reprise plus tard par son allié Gebrane Bassil, chef du Courant patriotique libre (CPL). La formalisation du triptyque fut confirmée et reconduite, un an plus tard, par le gouvernement de Saad Hariri, formé le 9 novembre 2009, lequel, malgré son opposition politique au Hezbollah, reprit la même formule dans sa déclaration ministérielle, scellant ainsi la légitimation politique de facto de l’arsenal du mouvement chiite. Trêve entre les pays du Golfe et l’Iran Le Qatar, pour sa part, s’est affirmé en tant que médiateur à travers son émir, cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani, qui a assisté personnellement à l’élection du président Michel Sleiman, le 25 mai 2008, marquant symboliquement la fin de la crise. Cette médiation et ce parrainage qataris se sont poursuivis tout au long des années 2008-2009. Parallèlement, le roi Abdallah d’Arabie, voyant ses alliés libanais du 14 Mars affaiblis par le coup de force du 7 mai 2008, a officiellement avalisé l’accord de Doha pour préserver la stabilité. Cet accord a également servi de passerelle diplomatique entre le Qatar, l’Arabie saoudite et l’Iran. Doha et Riyad ont favorisé des contacts directs et indirects avec Téhéran pour geler le conflit au Liban entre les coalitions du 8 et du 14 Mars. Dans cette nouvelle logique de realpolitik, l’Arabie saoudite, pour préserver la trêve au Liban, a simultanément initié un rapprochement stratégique avec Damas, principal relais des intérêts iraniens et du Hezbollah au Levant. Ainsi fut créé l’axe saoudo-syrien portant le surnom de «S-S», ou sin-sin en arabe, qui s’est concrétisé pendant l’été 2010. Avec le royaume saoudien, les autres pays du Golfe ont voulu passer de simples bailleurs de fonds, comme ils l’avaient fait suite à la guerre des 33 jours en 2006, en parrains politiques majeurs de l’exécutif libanais, notamment du tandem Michel Sleiman-Fouad Siniora. Leur but était triple: d’abord, ne pas laisser le champ libre à l’exclusivité iranienne au Liban; ensuite, suivre une politique conciliante envers l’Iran; enfin, jouer les médiateurs entre les coalitions du 8 et du 14 Mars. Ces calculs basés sur le compromis se sont avérés erronés puisque les Iraniens ne cherchaient qu’à gagner du temps. En réalité, Téhéran n’avait jamais cessé d’armer et de financer le Hezbollah ouvertement pour préparer la prochaine guerre avec Israël et pour renforcer son influence au Liban. Enfin, les pays du Golfe ont renfloué une fois de plus le secteur bancaire libanais, réinvesti dans le centre-ville de Beyrouth, et financé la construction de complexes résidentiels et commerciaux dans la capitale. Durant l’été 2008, leurs ressortissants sont revenus par dizaines de milliers passer leurs vacances au Liban, et le pays a enregistré une croissance d’environ 10% entre 2008 et 2010.