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Analyse

L’illusion de l’ère «post-milices» au Moyen-Orient

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Par Yakzan Takki
Publié sept. 17, 2026 - 00:40

Le conflit qui se poursuit entre les États-Unis et l’Iran, ainsi que la guerre autour des détroits maritimes du Golfe, remettent au premier plan la question des milices, ces acteurs qui opèrent au Moyen-Orient en dehors du cadre de l’État et des relations internationales. Le monde attendait de la guerre contre l’Iran qu’elle marque un tournant: frapper le centre du parrainage régional devait affaiblir le modèle de la «milice», ouvrir la voie au retour de l’État et aux compromis politiques, voire refermer tout un chapitre de l’histoire de la région.

Or ce qui se produit semble jusqu’à présent aller dans le sens inverse. La guerre n’a pas mis fin à l’ère des milices; elle les a réintroduites jusque dans les calculs diplomatiques.

Ce qui frappe tout particulièrement dans la manière dont l’administration Trump gère la situation, c’est que le réalisme affiché par Washington ne signifie pas nécessairement le dépassement des milices. Il signifie parfois, au contraire, leur traitement comme des forces constituant un fait accompli. Cela apparaît, sous des formes différentes, au Liban, au Yémen et en Irak.

Ce «bloc» milicien extérieur à l’État est le produit de plusieurs séquences historiques qui ont profondément marqué la nature des États du Moyen-Orient, leur formation, leurs structures et leur modernisation. Dans les pays en développement récemment devenus indépendants, les armées n’ont guère contribué à bâtir l’État ni à en assurer la cohésion avant même que cette construction ne soit achevée. Les armées arabes classiques se sont souvent cantonnées à des fonctions répressives, protégeant les régimes autoritaires en place, leur pouvoir et leurs privilèges, imposant l’unité par le haut, parfois sans véritable intégration des composantes sociales et confessionnelles.

La stratégie de soutien aux milices remonte aux années 1980, lorsque l’Iran envoya les Gardiens de la révolution former les combattants du Hezbollah au Liban. Téhéran considérait ces groupes comme un substitut partiel à son armée conventionnelle et comme une ligne de défense avancée permettant d’éloigner le conflit de son propre territoire.

Le régime iranien, que les États arabes considèrent depuis la révolution islamique de 1979 comme une grave menace pour leur sécurité nationale, demeure en place grâce à ses relais actifs dans la région. Malgré le coût dévastateur des bombardements américains et israéliens, le régime et ses alliés de «l’axe de la résistance» continuent de faire preuve d’audace.

C’est là que réside le paradoxe le plus évident.

Au lieu que le conflit avec l’Iran conduise à neutraliser Ansar Allah, les Houthis sont devenus un acteur qu’il est impossible d’ignorer dans la sécurité de la mer Rouge et du Golfe. Des contacts américains ont lieu avec eux parallèlement à leur escalade contre l’Arabie saoudite, tandis que Trump refuse jusqu’à présent de s’engager militairement directement contre eux, alors même que les échanges se poursuivent par différents canaux.

Comme si l’on était passé d’une logique d’«élimination de la milice» à une logique de «gestion de la milice».

Certaines de ces organisations sont devenues des acteurs locaux et régionaux dotés de leurs propres intérêts, de leurs propres calculs et de la capacité de perturber les routes commerciales et énergétiques, tout en imposant leur présence à la table des négociations.

La guerre contre l’Iran était-elle donc destinée à mettre fin au système régional façonné par les milices, ou s’est-elle transformée en une guerre visant à redistribuer l’influence à l’intérieur même de ce système?

La fin de l’ère des milices que nous attendions pourrait ainsi se transformer en une reconnaissance internationale de celles-ci comme composantes du nouvel ordre, remodelant le Moyen-Orient au détriment des alliés régionaux, et en particulier des sociétés du Golfe qui ont bâti leur stabilité sur l’idée de l’État et non sur la multiplication des centres de pouvoir.

La région se retrouverait alors suspendue entre guerre et paix, aux prises avec les conséquences de la violence déclenchée par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu.

Pendant des décennies, les responsables iraniens ont parlé de «l’axe de la résistance». Pourtant, lorsque l’Iran a été attaqué à deux reprises, chacune de ses composantes a pris une décision différente quant à sa participation au combat.

L’opération menée par le Hamas le 7 octobre 2023 a déclenché une série de guerres qui ont fini par conduire à des attaques contre l’Iran lui-même. Le Hezbollah et le Hamas ont été considérablement affaiblis, le régime de Bachar el-Assad est tombé en Syrie, et le gouvernement irakien a ordonné aux milices de remettre leurs armes d’ici au mois prochain.

Les adversaires du régime iranien espèrent que Téhéran sera contraint de réduire son soutien, provoquant ainsi l’effondrement de cet axe milicien. Le centre iranien lui-même est financièrement exsangue, tandis que plusieurs de ses relais sont mal administrés ou fragilisés.

Certaines composantes pourront survivre, mais elles s’éloigneront les unes des autres ou ne seront plus mobilisées qu’avec parcimonie. D’autres apparaîtront comme des acteurs «dissidents», tandis que certaines pourraient se chercher un autre point d’ancrage.

Le Hezbollah était le relais le plus proche de l’Iran. Jusqu’en 2023, Hassan Nasrallah, son dirigeant charismatique assassiné par Israël en 2024, se considérait davantage comme un partenaire à part entière de l’axe de la résistance que comme un simple proxy. Véritable croyant, profondément immergé dans l’idéologie révolutionnaire iranienne, il cherchait néanmoins à préserver une certaine autonomie.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Naim Qassem, le successeur de Nasrallah, est un conteur médiocre et peu populaire.

À l’autre extrémité se trouvent les Houthis, les plus autonomes parmi les alliés de l’Iran. Ils ont commencé comme une insurrection locale dans le nord du Yémen dans les années 1990, et plusieurs décennies se sont écoulées avant que l’Iran ne leur fournisse une aide financière et militaire substantielle.

Lorsqu’elle est arrivée, cette aide a considérablement accru leurs capacités.

Autrefois moqués comme des combattants pieds nus, les Houthis possèdent désormais des missiles antinavires leur permettant de harceler les navires en mer Rouge et des défenses antiaériennes capables d’abattre des drones américains Reaper.

Ils sont cependant plus enclins à conclure des arrangements et continuent de défendre leurs propres intérêts davantage que ceux de Téhéran. Ils nouent également leurs propres alliances avec le mouvement Al-Shabaab lié à Al-Qaïda en Somalie. Des délégations houthies se sont rendues en Russie et d’autres ont mené des discussions avec la Chine.

Entre les uns et les autres se trouvent les milices chiites «dissidentes» d’Irak, produit de l’invasion conduite par les États-Unis en 2003.

Deux décennies plus tard, leurs priorités ont changé. L’Iran demeure un allié, mais leur principal bailleur est désormais l’État irakien, qui en compte plus de deux cents sur ses listes de rémunération.

Les Gardiens de la révolution auraient envoyé des conseillers en Irak afin de créer de petites cellules chargées d’attaquer les États du Golfe, signe que les milices les plus importantes hésitaient à s’en charger elles-mêmes.

Le Hamas a toujours constitué un élément quelque peu discordant au sein de cet axe: un mouvement sunnite au sein d’un ensemble dominé par les chiites. Il s’est également opposé à l’Iran en raison du soutien apporté par ce dernier au régime Assad en Syrie.

Khalil al-Hayya, son nouveau dirigeant, est considéré comme un allié fidèle de l’Iran. Mais d’autres responsables privilégient un rapprochement avec les puissances sunnites, notamment la Türkiye et les États du Golfe. Le Hamas a récemment appelé l’Iran à mettre fin à ses attaques contre les pays du Golfe.

Même si l’Iran souhaitait reconstruire l’ensemble de ses alliances, ses ressources sont limitées. D’une certaine manière, le destin de cet axe pourrait rappeler celui des États alliés de l’Union soviétique dans les années 1980, lorsque Moscou n’avait plus les moyens de leur fournir un soutien généreux.

La comparaison est bien entendu métaphorique et ne tient pas compte de la dimension religieuse et doctrinale propre au Moyen-Orient.

Voilà donc le nouveau paradoxe: si celui qui possède des armes en dehors de l’État peut, après la guerre et les pressions, accéder à la table des négociations et obtenir une reconnaissance de son rôle, que reste-t-il du principe du monopole de l’État sur les armes et de sa souveraineté?

Ce serait presque récompenser ceux qui ont rendu la stabilité otage des armes.

Le danger n’est pas que Washington abandonne ses alliés, mais qu’il continue de les soutenir sur le plan sécuritaire tout en redéfinissant politiquement la région d’une manière qui accorde à leurs adversaires armés une légitimité dans la négociation.

Au cours des dernières décennies, les pays du Golfe ont construit un modèle entièrement différent de celui des milices: État centralisé, économie ouverte, investissements, infrastructures et vie sociale stable.

Lorsqu’un groupe armé devient capable d’influencer la navigation maritime, l’énergie ou la sécurité régionale, puis négocie directement avec la grande puissance, le message implicite adressé aux alliés peut devenir inquiétant, d’autant que l’administration américaine donne la regrettable impression de ne pas savoir exactement sur quel pied danser.

Les États de la région pourraient alors être contraints de réévaluer leur dépendance envers les États-Unis comme principal garant de leur sécurité, tandis que l’ampleur du conflit nourrit d’autres inquiétudes quant au rôle d’Israël comme facteur de déstabilisation.

Les premiers signes de cette évolution sont apparus lorsque l’Arabie saoudite, la Türkiye et le Pakistan ont récemment conclu un pacte de défense mutuelle. Il reste toutefois peu probable que la Türkiye ou le Pakistan se précipitent dans une guerre contre l’Iran pour défendre l’Arabie saoudite.

Les dynamiques resteront profondément instables, surtout lorsque les conséquences de la guerre deviendront plus importantes que la guerre elle-même, et que les États stables devront s’adapter à des forces armées transfrontalières parce que les grandes puissances en seront venues à considérer celles-ci comme une composante de l’équation de gestion de la région.

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