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In Memoriam

Michel el-Khoury ou la noblesse de l'effacement
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
août 27, 2026 - 01:34

Comment parler d’un homme qui avait horreur de faire du bruit? Qui refusait les coups d’éclat et les étalages en tous genres, quand bien même sa brillance et sa noblesse livraient, au grand dam du personnage, une concurrence parfaitement déloyale à son extrême modestie? La tâche est particulièrement ardue. D’autant que l’homme lui-même, peu friand de médias, d’entretiens, d’honneurs et autres mises en exergue, aurait désapprouvé l’exercice pour le moins périlleux auquel se livre l’auteur de ces lignes. Pourtant, c’est parce que cheikh Michel el-Khoury, disparu à près de cent ans le 4 juillet 2026, avait choisi la voie du silence et de la discrétion, fidèle à son leitmotiv de «il faut servir plutôt que se servir» – le sens et la primauté de l’État ayant la priorité absolue sur tout le reste – qu’il paraît absolument nécessaire de parler de lui en ces temps de profonde déliquescence que traverse le Liban. D’autant que sa vision du Liban et de son rôle reste plus que jamais d’actualité. Puisse-t-il faire preuve de mansuétude face à cette tentative – qui est plus celle d’un ami fidèle et reconnaissant que d’un journaliste – de témoigner humblement de ce qu’il fut et de ce qu’il restera dans les mémoires, ne serait-ce que celles des personnes qui auront eu le privilège de le connaître et de le côtoyer. Les deux «re-pères» Brillance. Noblesse. Dévotion muette à la chose publique, à l’État et à la patrie. S’il faut choisir un triptyque pour tenter de cerner la personnalité immensément riche et complexe de cheikh Michel, c’est bien celui-là. Béchara el-Khoury, premier président de la République libanaise souveraine, avait vu juste lorsqu’il laissa un jour échapper cette formule superbe et laconique: «Mon fils Michel est un prince. Que dis-je, un prince… Un archiduc!» Michel el-Khoury fut en effet un grand seigneur de la politique libanaise, au sens le plus honorable, le plus gracieux que l’expression puisse receler. Un prince au service de la République et de la démocratie… au temps déraisonnable des molosses et des chiens-loups de la politicaillerie libanaise, en quête obsessionnelle d’honneurs… et de tuteurs. Mais pouvait-il en être autrement lorsque le nom de son père, Béchara, se confondait avec l’indépendance du Grand Liban, et celui de son père spirituel, son oncle Michel Chiha, avec celui de la Constitution libanaise? Toute forclusion du nom du père s’avérait impossible pour le jeune homme. Si bien qu’à 90 ans passés, et en dépit d’une carrière exceptionnelle dans le champ public et d’une culture impressionnante, il soulignait, non sans une certaine lassitude, que les médias continuaient encore à l’affubler du prénom de son père, comme si le sien ne suffisait toujours pas… Le destin était ironique. Il n’avait cessé de narguer cheikh Michel sans aucun égard pour son âge avancé, son parcours et son expérience. L’itinéraire d’un rebelle L’homme avait pourtant combattu depuis sa prime jeunesse le concept de l’héritage politique et le népotisme, ce qui l’avait naturellement placé en conflit avec sa propre famille. Certes, il avait de l’admiration, du respect et de l’attachement pour la figure paternelle. Adolescent, il l’avait vu défier, au péril de sa vie, les fusils des soldats sénégalais du mandat français, lorsqu’ils étaient venus, en novembre 1943, grossiers, insultants, menaçants et violents, au palais présidentiel de Kantari pour le conduire à la citadelle de Rachaya. L’épisode restera gravé jusqu’au bout dans la mémoire du jeune Michel, d’autant que sa mère, Laure Chiha, fut victime ce jour-là d’un accident cardiaque dont elle devait mourir des séquelles quelques années plus tard. La France mandataire avait refusé à la Première dame les secours d’urgence: il fallait d’abord s’assurer que le président se trouvait en détention… L’on peut dire que cheikh Michel perdit ainsi sa mère en victime collatérale de la lutte pour l’indépendance de sa terre-mère, le Grand Liban… Cette mère qui lui avait demandé de promettre de ne jamais faire de politique, et à laquelle il n’avait précisément rien promis… Cependant, lorsque le chef de l’État, dont l’entourage proche avait déjà été touché par la corruption et miné par le clientélisme, décida de renouveler son mandat, le fils se rebella et quitta le domicile familial pour trouver refuge auprès de son mentor, Michel Chiha, lui aussi opposé à l’initiative contre-républicaine de cheikh Béchara. Et la querelle ne se cantonna pas à la dimension purement familiale: cheikh Michel prit ouvertement la parole au Cénacle libanais de Michel Asmar, en septembre 1950, pour critiquer la démarche paternelle. Porter le nom, oui. Mais pas à n’importe quel prix! Voici un extrait de la conférence: «Nous avons réalisé l’indépendance. Et après? Qu’a fait l’État de l’indépendance? Qu’a-t-il accompli dans la construction de l’État, dans la construction de la patrie et dans la construction du citoyen? Rien. Nous sommes revenus en arrière… aux habitudes ottomanes et aux pratiques de la colonisation. Nous sommes revenus à la corruption, à la négligence et au déclin… Ceux qui sont nés avec l’indépendance de 1943 vieillissent et grandissent sans que nous ayons fait l’effort, ni accompli le devoir, de les rassembler en véritables Libanais… Il faut éliminer les résidus du passé et cette inertie mortelle des méthodes périmées héritées du Mandat et des périodes antérieures; il faut aussi faire disparaître un obstacle moral: la mentalité du “diviser pour régner”.» Le fils de l’indépendance choisit ainsi… l’indépendance. Et ce fut une constante, un choix cohérent et assumé tout au long de son parcours, en dépit de son adhésion, durant de longues années, au chéhabisme. Comme lorsqu’il décida de démissionner lors de son deuxième mandat de gouverneur de la Banque du Liban, après la guerre, en raison de sa ferme désapprobation de la politique d’endettement suivie par le Premier ministre Rafic Hariri. Hariri insista pour qu’il reste à son poste, en dépit de leurs divergences et au nom de leur amitié. La réplique de cheikh Michel fut, comme à son habitude, cinglante: «C’est pour que nous restions amis que je m’en vais…» S’il présida un certain temps le Destour, au tournant de la guerre civile, Michel el-Khoury refusa cependant d’en faire un parti traditionnel et tenta, vainement, de le moderniser. Il osa même – outrage ultime! – proposer à Raymond Eddé, le fils de l’arch-ennemi de son père, Émile Eddé, une fusion avec le Bloc national pour contrebalancer la montée en puissance des milices et l’appel des sirènes de la violence… et reçut en réponse une douche froide du «Amid»: «Jamais le fils d’Émile Eddé ne mettra sa main dans la main du fils de Béchara el-Khoury!» Raymond Eddé, tout homme d’État qu’il fut, n’était pas Charles de Gaulle… Le Général, lui, s’était montré autrement plus chevaleresque – et raisonnable – lorsque Fouad Chéhab, alors président de la République, avait chargé cheikh Michel d’une mission auprès de l’Élysée pour juguler des ventes de terrains français au Liban au banquier palestinien Youssef Baidas. De Gaulle, qui ne se levait pour personne, reçut le fils de son vieil ennemi debout, le toisa de sa carrure impressionnante et lui dit d’un ton sans appel: «Je sais le fils de qui vous êtes… Un jour, vous regretterez d’avoir chassé les Français du Liban!» Qu’à cela ne tienne, le chef de l’État français facilita ensuite la mission du jeune émissaire, laquelle fut couronnée de succès. C’est d’ailleurs à la suite de cette mission que Michel el-Khoury fut chargé, en 1967, par Jean Kaplan, du groupe Suez, de prendre en charge la Banque libano-française, début d’une longue carrière dans le secteur bancaire. L’homme des coulisses Michel el-Khoury devint ainsi progressivement l’homme des missions politiques et diplomatiques subtiles, dans l’ombre, d’abord auprès de Chéhab, puis de Charles Hélou, qui lui confia la direction du stratégique Conseil national du tourisme, lequel permettait au chéhabisme de mener discrètement une véritable diplomatie parallèle. Un rôle qui lui allait comme un gant, en phase avec sa personnalité de serviteur d’État et d’homme de coulisses, loin des feux de la rampe… même s’il fut aussi ministre, notamment de la Défense, avant la guerre des Six Jours. En cette qualité, il put, lors des réunions de ses homologues et de responsables militaires arabes, constater, faits et projections à l’appui, qu’une défaite colossale attendait les armées de la région face à Tsahal en cas de confrontation. L’écart entre la réalité des rapports de force et la rhétorique populiste de Nasser était inquiétant. La défaite, puis l’extraordinaire ferveur populaire qui entoura le raïs égyptien, ne furent pas sans le marquer durablement. Il y avait immédiatement perçu l’un des maux les plus tenaces de la région: la manière dont l’hypnose collective exercée par le chef pouvait survivre à l’ampleur même du désastre… Cette discrétion mêlée d’élégance lui valut aussi d’être constamment consulté et soigneusement écouté par les chancelleries. Agissant en vertu d’une ossature éthique et politique dont le seul moteur était le service de la patrie, de son indépendance, de sa souveraineté et de sa pérennité, Michel el-Khoury était sans doute l’un des rares responsables politiques à ne rien demander pour lui-même… ce qui en faisait un homme de confiance. Parce qu’incorruptible. Une mission officielle auprès d’Ernest Bevin, dans l’Angleterre d’Attlee, lui avait fourni une leçon mémorable à ce niveau. Au lendemain de la guerre, il avait pensé offrir, par pur égard, des chocolats à ses interlocuteurs britanniques, à un moment où le pays était encore sujet à des privations. Mais le cadeau lui avait été retourné: dans un pays encore soumis aux restrictions et au rationnement, les responsables de l’État n’acceptaient pas de bénéficier de ce dont les citoyens étaient privés. Michel el-Khoury en resta profondément marqué. Ce qu’il admirait n’était pas l’austérité pour elle-même, mais l’idée presque sacrée qu’un responsable public devait être soumis aux mêmes règles que les autres. Pour un homme qui allait passer sa vie à dénoncer le clientélisme et la corruption, l’anecdote avait valeur de leçon civique. Des valeurs pour le Liban Mais comment alors raconter un homme quasi invisible, lui qui, à l’instar de son grand ami, compagnon de route et complice Fouad Boutros, brûla avant sa mort l’ensemble de ses archives pour ne laisser aucune trace? Un homme qui refusa systématiquement d’écrire ses mémoires, en dépit des maintes sollicitations de diverses parties, y compris l’auteur de ces lignes? Qui ne laissa derrière lui qu’un ouvrage méditatif, intimiste, introspectif, angoissé et sublime, Ruptures vespérales , fort évocateur de l’un de ses maîtres, Émile Cioran… et signé sous un nom de plume, Michel Delescure? Précisément, à travers les valeurs qui ont guidé son action politique et qui jalonnent l’ensemble de son parcours. Ainsi, lorsqu’il évoque Béchara el-Khoury et Michel Chiha, Michel el-Khoury parle de rejet viscéral de l’idée, méprisable à ses yeux, de «tolérance» et insiste sur l’importance et le sens du «partage», que les deux hommes avaient en commun et dont il a hérité. Cette idée-force de «partage» explique sans doute l’attachement des deux «re-pères» de Michel el-Khoury à l’idée du Grand Liban, du Pacte national et du vivre-ensemble. Pour Chiha, le système confessionnel devait déboucher, à long terme, sur une citoyenneté inclusive, et non sombrer dans le sectarisme tribal, expliquait cheikh Michel. Quant à Béchara el-Khoury, il aurait plaidé, selon cheikh Michel, dans le manuscrit du tome IV de ses mémoires, qui brûla durant la guerre dans l’incendie de la bibliothèque de Kantari, pour que Riad el-Solh, le Premier ministre sunnite, lui succède à la présidence de la République… signe que le système ne devait pas s’enkyster, mais au contraire évoluer, et que c’était le sentiment «libaniste» qui comptait, non les appartenances résiduelles… Cette conception maîtresse, Michel el-Khoury la défendra jusqu’au bout. Elle explique son rejet – dans l’esprit de Chiha – de l’État d’Israël, antithèse, selon lui, du modèle pluraliste du Grand Liban, et qui joua un rôle-pivot, à ses yeux, depuis sa création en 1948, dans le sabordage du nouveau-né libanais et de son développement. D’ailleurs, lors d’une visite aux États-Unis, dans les années 1960, une querelle verbale publique l’opposera à un professeur d’université qui, lors d’une conférence, défend ouvertement les visées d’Israël sur les pays voisins… Cet homme deviendra le tout-puissant futur secrétaire d’État du mandat Nixon. Son nom? Henry Kissinger… Elle explique aussi son mépris pour le populisme et les dérives sectaires fascisantes au sein des différentes communautés. Quoiqu’intransigeant sur l’indépendance et une certaine vision du Liban, et n’hésitant pas, le cas échéant, à réduire son adversaire au silence par une simple répartie bien placée, Michel el-Khoury est avant tout un homme de médiation, de mesure et de dialogue, fidèle aux enseignements de son parrain Chiha. Ainsi, lorsque le président Élias Sarkis tenta, par l’intermédiaire de cheikh Michel, alors gouverneur de la Banque centrale lors de son premier mandat, une médiation avec les Palestiniens afin de préserver la continuité et le fonctionnement des institutions, Bachir Gemayel, homme fort de la rue chrétienne, menaça de l’humilier publiquement, sous prétexte qu’il trahissait l’esprit de corps chrétien. Dans le même esprit républicain, Michel el-Khoury s’opposera fermement à toutes les aventures para-étatiques et anti-étatiques, de l’occupation syrienne aux milices – il descendit ainsi faire rempart de son corps pour protéger le bâtiment et ses fonctionnaires lorsque des miliciens tentèrent un jour d’investir les locaux de la BDL – et à l’influence iranienne par le biais du Hezbollah. Le 6 février 1984, tandis que l’intifada amaliste divisait l’armée et replongeait la capitale dans la violence, il regarda le pays se défaire et lâcha: «Le Pacte a volé en éclats.» Le 14 mars 2005, la violence ressuscita quelque peu l’espoir, après l’assassinat de Rafic Hariri. L’occupation syrienne prit fin, remplacée par le joug de Téhéran. Cheikh Michel, qui avait milité au sein du Rassemblement de Kornet Chehwane sous l’égide de son ami, le patriarche Nasrallah Sfeir – autre «chihiste» convaincu –, rejoignit le Rassemblement du 14 Mars… mais y retrouva le même mal endémique qu’il avait combattu toute sa vie: les enjeux de pouvoir, le repli sectaire et identitaire et la médiocrité des décideurs… qui conduisirent au cauchemar de l’élection «consensuelle» de Michel Aoun à la présidence de la République, quintessence, à ses yeux, du populisme et symbole de l’antirépublicanisme. L’esprit du Liban indépendant de Béchara el-Khoury, républicain de Michel Chiha et institutionnel de Fouad Chéhab était foulé aux pieds, au service de la personnalisation du pouvoir, de la démagogie, du populisme et de la primauté du chantage et des rapports de force sur la démocratie et l’esprit institutionnel. «Sans la liberté, le Liban est une fiction» Au fond, toute sa pensée du Liban tenait dans une articulation difficile entre liberté, pluralisme et indépendance. Contempteur du système libanais? Nostalgique de ses rigidités confessionnelles? Que nenni. Ce n’était pas le style de cheikh Michel, pour qui ce système, malgré ses tares, avait préservé un bien irremplaçable: la liberté. Liberté politique, intellectuelle, religieuse et économique, sans laquelle le Liban perdait, à ses yeux, jusqu’à sa raison d’être. Malgré ses défauts et ses tares, le pluralisme du Grand Liban était le garant de cette liberté, et tout projet visant à le désarticuler, le diluer – son père n’avait pas fait exécuter Antoun Saadé pour rien! – ou le morceler, sous n’importe quel prétexte ou quel nom, constituait une menace réelle contre cet équilibre ténu servant de sentinelle à la liberté. «Sans la liberté, le Liban devient une fiction», soulignait-il. Cependant, cette liberté ne pouvait survivre sans évolution. Dès les années 1960, cheikh Michel plaidait pour une sortie progressive du confessionnalisme politique, la primauté de la compétence dans l’administration, le mariage civil, puis la laïcisation de l’État. Mais pas par révolution. «Il est possible de changer le système à partir du système lui-même», disait-il en substance. Toute réforme durable supposait d’abord, selon lui, une transformation des mentalités par l’éducation et la citoyenneté. Pour cheikh Michel, le Liban possédait quelque chose de profondément précieux: précisément cette capacité à faire vivre ensemble des communautés différentes, ce que René Maheu appelait un «style de civilisation». Mais le pays avait trahi cette vocation en laissant le confessionnalisme dégénérer en clientélisme, en enfermement identitaire et en instrument d’ingérence étrangère. Le Pacte, oui, mais l’homme avant tout Très attaché au Pacte, cheikh Michel reprochait à ses auteurs de l’avoir laissé dans le vague, permettant aux Libanais de se quereller sur son interprétation tout en s’accordant finalement pour ne pas vraiment le définir. Aussi appelait-il, avant l’accord de Taëf, à un nouveau pacte autour de nouveaux objectifs communs à tous les Libanais, ainsi qu’à la lutte contre une forme de défaitisme collectif et à la création de véritables possibilités de progrès pour tous. «Le Pacte était une base nécessaire lorsqu’il a été établi, mais c’est une base négative si l’on veut en faire le fondement de la construction d’une nation. La base positive nécessaire à la construction d’États modernes ne se trouve pas dans le Pacte.» Car il est clair pour lui que le problème ne se situe pas seulement au niveau des textes, mais des hommes. «Il faut accélérer l’apprentissage de la citoyenneté par le citoyen, pour en faire un bon citoyen; alors il ne sera plus impossible de construire une bonne patrie», écrit-il en 1970. Et d’ajouter: «Le besoin fondamental est de créer un parti fondé sur une doctrine, rassemblant les différentes composantes dont est fait le Liban. Si ce parti existait aujourd’hui, je serais le premier à y adhérer. J’aurais pris ma part de responsabilité et accompli mon devoir dans ce domaine.» «Le système a besoin de grandes œuvres: d’abord la volonté, puis l’éducation, puis la morale (…) J’ai constaté que le changement et la réforme doivent commencer par l’école, par le milieu familial, par l’éducation.» Et surtout, la citoyenneté nécessite que chaque Libanais puisse «se sentir bien», c’est-à-dire bénéficier des conditions de vie à même de raffermir son appartenance au Liban, notait-il. «Le Pacte de 1943 ne peut résister longtemps si l’une des catégories qui l’ont accepté est condamnée à une vie difficile. (…) L’homme ne s’attache à sa patrie que s’il y trouve les conditions lui permettant d’y vivre convenablement.» Et de souligner: «Il ne suffit pas que le Liban soit un exemple vivant de coexistence islamo-chrétienne; il faut encore que les chrétiens comme les musulmans aient une volonté permanente et certaine de rester Libanais.» En revanche, dès les années 1970, son jugement sur les responsables politiques était déjà sans appel: «Nous demandons parfois l’impossible alors que nous savons qu’il est impossible, et nous continuons pourtant à le demander. Pourquoi? Parce que certains ne veulent en réalité rien faire.» Une neutralité inséparable du vivre-ensemble Et surtout, cheikh Michel défendait une conception singulière de la neutralité libanaise. Non pas l’isolement, mais exactement son contraire: la capacité du Liban à être présent dans plusieurs mondes à la fois, arabe sans être absorbé, ouvert à l’Occident sans lui être inféodé, parlant à tous sans devenir le satellite de personne. Une neutralité d’ouverture et de souveraineté. «Mais pour cela, le Liban doit produire et savoir ce qu’il est», disait-il, et surtout rester lui-même. Il ajoutait, des années plus tard: «Le Liban est une frontière traversant chaque Libanais. Mais cette frontière est aussi une soudure.» En d’autres termes, le pluralisme et le vivre-ensemble enrichissaient le Libanais d’une personnalité complexe, lui donnant la possibilité de ressentir et de penser avec chaque membre des autres communautés selon un modèle d’empathie, désamorçant potentiellement ce qu’Amin Maalouf appellera, des années plus tard, les «identités meurtrières». Tel était véritablement, pour lui, «l’être libanais». Plus d’un demi-siècle plus tard, cette formule d’inspiration «chihiste» de la vocation du Liban, dans un monde en pleine claustration identitaire, reste éminemment actuelle. Cette vision de la neutralité positive que Michel el-Khoury formule dans une conférence au Cénacle libanais en mai 1961 ressemble beaucoup à la manière dont ce principe reste capital pour la survie du Liban en 2026: une protection contre les guerres des autres, loin de toute tentation autarcique, et le maintien d’un rôle actif du Liban dans son environnement. La dette de fidélité Mais une histoire permet sans doute de mieux comprendre l’importance que cheikh Michel accordait à l’empathie et à l’altérité dans sa vision du politique, en phase avec l’humanisme intégral défendu par Chiha. Il s’agit de son expérience traumatisante en Irak, sous le mandat Chamoun, qui lui avait enseigné, de façon beaucoup plus brutale, une leçon fondamentale d’éthique de vie. Il venait de déjeuner à Bagdad avec le jeune roi Fayçal II, pour le compte de qui il supervisait un projet de travaux, lorsque, le 14 juillet 1958, la révolution renversa dans le sang la monarchie hachémite. Michel el-Khoury vit alors les ouvriers du chantier dresser des potences pour la famille royale. Un ouvrier lui confia que l’une d’entre elles lui était destinée, parce qu’il était «un ami du roi»… L’ingénieur en chef du chantier lui sauva la vie en le conduisant illico presto à l’aéroport. De retour à Beyrouth, il s’aperçut cette nuit-là que ses cheveux avaient blanchi: il n’avait pas ressenti la peur sur le coup, mais le corps, lui, gardait la comptabilité. Des années plus tard, lorsque son sauveur providentiel se retrouva à son tour en danger, emprisonné et condamné à mort en Irak, cheikh Michel remua ses relations, notamment auprès de Fouad Chéhab, pour obtenir sa grâce et lui permettre de quitter le pays. Il y parvint, du moins pour un temps: l’homme fut assassiné plus tard, après son retour en Irak. Pour cheikh Michel el-Khoury, une dette de fidélité ne s’efface pas. Une maxime qu’il fera sienne aussi bien dans sa vie personnelle que dans son comportement politique. Près d’un demi-siècle plus tard, il continuait à évoquer cet homme dans un mélange troublant de gratitude et d’inquiétude, se demandant encore s’il s’était montré digne de celui qui lui avait sauvé la vie. La noblesse d’âme est ou n’est pas. Elle ne s’invente pas. Peut-être était-ce cela, finalement, que Béchara el-Khoury avait aperçu lorsqu’il l’avait qualifié d’«archiduc»… L’homme universel Michel el-Khoury était aussi un homme d’une culture presque déconcertante par son étendue et son éclectisme. Les noms surgissaient parfois au détour d’une conversation, sans que jamais il songeât à en tirer prestige: Chaplin rencontré à Londres, Cioran, Stockhausen, Hélène Carrère d’Encausse, parmi tant d’autres écrivains, artistes, penseurs et personnalités illustres du monde politique, religieux, social et culturel. Il pouvait passer d’une discussion sur la Constitution libanaise à la musique contemporaine, de Chiha à Paul Valéry, l’air de rien. Lors d’un voyage que je fis à Sète en 2018, il me demanda ainsi de me recueillir en son nom sur la tombe de Valéry, autre de ses maîtres. Cheikh Michel, le gentleman toujours impeccable dans son raffinement, n’avait pas besoin de se livrer à des étalages. Il n’avait pas besoin d’être dans le démonstratif. Point d’avidité, aucune boulimie d’honneurs ou de reconnaissance. Ruptures vespérales , la seule trace intime qu’il garde derrière lui, révèle au contraire un homme travaillé par la solitude, l’identité, le temps et surtout l’absence. «C’est la peur, en somme, qui me fait écrire, une phobie de l’absence», y confesse-t-il. «Chaque mot» tracé est ainsi, en quelque sorte, une arme contre l’effacement. Il y a là une contradiction à la fois étrange et bouleversante: Michel el-Khoury, qui redoutait l’absence et luttait contre le néant, refusa pourtant d’organiser sa propre postérité. Ou bien, tout simplement, le fait de vivre, les actes de vie qu’il laissait derrière lui dans la mémoire de ses proches, était en soi la postérité qui lui suffisait, celle qui valait beaucoup plus que les faits d’une gloriole illusoire alignés sur du papier périssable… Chez cet homme de la Renaissance, presque universel dans ses curiosités, l’écriture devenait ainsi une forme de résistance existentielle. La mort du Liban dans l’âme Peut-on vivre, pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à ne plus en avoir envie? À 95 ans, Michel el-Khoury répétait devant ses rares visiteurs: «Mes amis ne sont plus de ce monde. J’ai largement dépassé mon temps sur terre. Mais la Mort ne veut pas de moi…» Son désenchantement politique avait été immense. Depuis sa jeunesse, il avait sans cesse dénoncé moins l’imperfection des institutions que la médiocrité de ceux qui les détournaient. «Trop de gens se servent, et très peu servent.» Toute sa désillusion politique tenait peut-être dans cette phrase. Ce diagnostic, son ancien camarade de classe Hassan Rifaï, qui avait partagé avec lui le même banc à La Sagesse, devait lui aussi le formuler à sa manière à l’aube de sa mort, en septembre 2025. Fouad Boutros également. Et Samir Frangié, plus jeune, qui luttait déjà depuis quelque temps contre un cancer, choisit, après la capitulation du 14 Mars face au Hezbollah et le compromis qui porta Michel Aoun à la présidence de la République en 2016, de tout quitter et de rentrer chez lui pour y mourir, profondément atteint par la désillusion et l’amertume politiques. Ils appartenaient, avec quelques autres, non pas à une génération miraculeusement préservée du populisme, car leur époque en eut largement sa part, mais à une autre tradition politique, synonyme de retenue, de compétence, de dévouement à l’État et de conviction que le dialogue reste un élément fondateur du politique. Mais le désenchantement finit par atteindre chez Michel el-Khoury quelque chose de beaucoup plus profond que la politique. En septembre 2020, lors du centenaire du Grand Liban, et un mois après la tragédie du port de Beyrouth, il me confia au téléphone: «Je n’ai plus aucune fierté d’appartenir à ce Liban. Je ne m’y reconnais plus du tout. Je ne veux pas reposer en terre libanaise. Je souhaite être enseveli en terre de France.» Chez l’homme qui avait écrit que «le Liban est une profession de foi avant d’être une formule politique», ces mots avaient la violence d’une rupture intime. La tragédie de la perte de la terre-mère frappait encore. Michel el-Khoury s’en est allé sur la pointe des pieds. Il se retira derrière les portes de son domicile lorsque le corps n’en pouvait plus, puis s’effaça comme il avait servi: en toute discrétion. Lors de notre dernier entretien téléphonique, il ravala ses sanglots avant de me dire: «Michel, où que j’aille, vous serez toujours avec moi, et je sais que je serai toujours avec vous.» Cheikh Michel avait passé sa vie à effacer ses traces. Mais, qu’il veuille bien me pardonner, il n’aura pas réussi – ni ne réussira – à effacer celle-là.

Le sayyed qui montrait la voie à suivre
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
avr. 18, 2026 - 05:22

L’esprit et l’héritage de l’uléma Mohammad Hassan el-Amine, autorité de référence du chiisme amélite libaniste étatiste, demeure plus que jamais actuel cinq ans après son départ. Il y a cinq ans, le 10 avril 2021, l’uléma chiite Mohammad Hassan el-Amine succombait à Saïda d’un COVID contracté à soixante-quinze ans. Le Liban s’effondrait déjà depuis longtemps sous ses yeux – et il continua inexorablement à se disloquer après lui. Aussi, la Faucheuse, peut-être paradoxalement magnanime cette fois, donna-t-elle à cet homme sage et débonnaire – comme, près d’une décennie plus tôt, à son ami Hani Fahs – l’opportunité de ne pas souffrir davantage face au spectacle effarant de l’agonie continue du pays du Cèdre, et, avec, de la communauté chiite. Sans doute la finitude lui fit-elle en effet une gracieuse et ultime révérence en l’enlevant à ce bas-monde avant que ses prophéties les plus sombres ne commencent à s’accomplir avec tant d’exactitude. Ou bien s’agit-il là de cette ultime consolation qui nous permet de survivre à la disparition des repères fondamentaux qui ont progressivement fondé toute une vision du politique fondée sur la modération, le vivre-ensemble et la paix. Cinq ans plus tard, les ruines du pays portent exactement les contours que Mohammad Hassan el-Amine avait dessinés. Aussi relire ses textes aujourd’hui procure-t-il une forme de gratitude tardive pour ce courage de la clairvoyance qu’il avait dû déployer au sein même de sa communauté, à l’encontre de la garde prétorienne qui s’en était érigée comme protectrice, et au nom d’une idée de sa communauté que ces gardiens s’employaient méthodiquement à défigurer. L’homme de Najaf et de Saïda Né en 1946 à Chakra, en plein Jabal Amel, dans une famille dont la lignée religieuse remontait à plusieurs générations — le grand Mohsen el-Amine, auteur du Ayan al-Shia , comptait parmi ses ancêtres —, il avait quitté à quatorze ans sa banlieue du monde pour les ruelles savantes de Najaf, où il passa douze années à absorber le fiqh, la philosophie, la tradition, sans jamais cesser de lire en parallèle ce que les parangons de l’interdit ne lisaient guère : l’histoire des religions, les grands textes de la Renaissance européenne, Averroès relu depuis les marges, ou encore Jamaleddine al-Afghani comme source d’interrogations infinies. Il en était revenu en 1972 avec un mélange subtil de doute fécond, de capacité à séparer le divin de l’humain sans nier l’un au profit de l’autre, et de conviction que le fiqh sans une connaissance profonde de l’histoire n’est, en réalité, qu’une extension infinie, un renouvellement tragique du passé. Juge chérié à Tyr, puis à Saïda, présence intellectuelle dans une ville à majorité sunnite où il habitait sans se replier sur l’entre-soi, Mohammad Hassan el-Amine animait le Multaqa al-Thulatha , des soirées du mardi chez lui où se croisaient poètes et politiques, ecclésiastiques et laïcs, où Mgr Sélim Ghazal venait croiser le fer avec le sayyed dans une amitié que rien, ni les clivages confessionnels ni les fractures politiques, ne parviendrait à entamer. Mohammad Hassan el-Amine construisit ainsi depuis Saïda une figure intellectuelle singulière dans le paysage chiite libanais, qui valorisait autant, dans un milieu communautaire de plus en plus mortifère et totalitaire, la modération, la justice, la liberté et la culture de la vie, qui refusait de sacrifier l’une ou l’autre au nom d’une doctrine, d’une idéologie ou d’une pseudo-rhétorique populiste vaine. L’homme avait parfaitement compris que la question posée depuis des siècles au Liban tient dans cette dialectique: libérer la religion de la politique qui cherche constamment à la confisquer. Réformiste jusqu’à la moelle, dans l’esprit de la tradition amélite libaniste dont il était, dans la foulée de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, l’une des autorités les plus éminentes au Liban. La coulée brune qui ravageait son environnement ? Il en était parfaitement immunisé. Un résistant contre la résistance confisquée Pourtant, le sayyed était un résistant. Nul ne pouvait remettre en question sa légitimité à ce niveau. Il avait abrité Ragheb Harb dans sa maison de Saïda. Il avait caché Abdel Latif el-Amine pendant les années noires de l’occupation israélienne. Il avait été arrêté en juillet 1984, expulsé vers Beyrouth par les services du renseignement militaire israéliens. Mais il croyait dur comme fer en le principe d’une résistance nationale libanaise qu’il distinguait soigneusement, et de longue date, de la résistance armée communautaire. Cette distinction reposait sur une conviction architecturale, posée sur une anthropologie et une théologie, selon laquelle la résistance n’a de valeur réelle que si elle est portée par un peuple et inscrite dans un projet d’État, plutôt que concédée à un parti-milice qui finit toujours, en monopolisant la guerre, par monopoliser aussi la paix, la représentation, la vie et la mort de ceux qu’il prétend défendre. Il le disait sans détour, dans un entretien accordé à Sandra Noujeim de L’Orient-Le Jour en juillet 2015, au moment où l’implication milicienne du Hezbollah en Syrie achevait de révéler sa véritable nature sous les couches de rhétorique qui la recouvraient: «La résistance au Liban ne peut remplir les conditions de son aboutissement sans une unité libanaise, sans une armée capable d’affronter l’ennemi et sans des institutions étatiques qui servent de repère au peuple libanais.» Et plus loin, avec une franchise qui, dans la bouche d’un sayyed chiite respecté, relevait d’un courage exemplaire: «En devenant un appui au régime syrien, qui n’est aucunement différent des autres dictatures répressives de la région, la résistance est progressivement dénaturée.» La moumanaa , le fameux axe de la résistance que la propagande du Hezb agitait comme un étendard sacré? «Où est-elle donc? Je ne la vois pas.» La réponse, parfaitement calme, faisait voler en éclat le mythe fondateur hezbollahi de la lutte pour les oprimés. Le diagnostic et son accomplissement La participation de Hezbollah à la guerre syrienne constituait une preuve supplémentaire que le parti avait transformé la communauté chiite libanaise en combustible d’un projet qui avait cessé d’être chiite au sens de la tradition de Jabal Amel, pour devenir persan dans ses finalités eschatologiques et mercenaire dans ses modalités terrestres. L’été 2006, déjà, avait coûté très cher, et le verdict demeurait fort discutable sur les «victoires divines» proclamées par le Hezb. La décennie syrienne avait déjà commencé à signer le vrai commencement de la fin… avant que les missiles de septembre 2024, puis ceux de mars 2026 ne viennent en écrire le chapitre le plus brutal et le plus tragique. Mohammad Hassan el-Amine avait ce don singulier de formuler sans acrimonie des vérités que ses interlocuteurs refusaient d’entendre et de poser sur la table le diagnostic sans pour autant se délecter de la blessure qu’il causait. Cette tristesse lucide du médecin qui voit la maladie progresser parce que le patient refuse le traitement, et qui continue malgré tout à répéter, jour après jour, l’ordonnance, même s’il sait que ceux qui l’écoutent sont de plus en plus rares. Tel était son positionnement philosophique, et voilà ce qui traversait ses textes. La wilayat el-faqih comme fondement de la légitimité politique? Il avait passé une vie entière à démontrer que le gouvernement, dans la tradition islamique bien comprise, relève des affaires humaines et non du mandat divin, que la dawla naît dans le champ des mubahat , des choses permises, et que confondre la sharia avec l’architecture du pouvoir politique, c’est commettre exactement la trahison que Mouawiya avait commise en son temps, à savoir de voler la justice au nom de la justice. La démocratie comme contradictoire de l’islam? Il avait pris soin de montrer que la démocratie fonctionne comme un mécanisme, que le principe de shura coranique attend d’être traduit en institutions, et que les musulmans ont manqué il y a quatorze siècles une occasion historique d’inventer la démocratie avant les Européens. Karbala contre la martyropathie Le sayyed n’est plus là pour assister au suicide de la secte guerrière, qui a détruit avec elle l’ensemble du Jabal Amel, l’a cédé à l’ennemi et a provoqué sans vergogne, pour la plus grande gloire du faqih , le déplacement de toute sa population. Le Hezbollah sort aujourd’hui des cendres de sa propre implosion militaire. Et pourtant, dans les ruines encore fumantes de cette catastrophe, la rhétorique martyropathique continue de fonctionner, comme si la gravité de la catastrophe était incapable de briser le cercle diabolique de l’idéologie de la mort. Une idéologie qu’el-Amine avait combattue toute sa vie, au nom d’une dignité supérieure de la vie, convaincu que le chiisme, tel qu’il le concevait depuis ses lectures de Najaf jusqu’à ses dernières conférences sidonaises, se présente d’abord comme un projet de libération humaine, avant d’être instrumenté comme programme de sacrifice rituel au service des ambitions impériales de Téhéran. La martyropathie, ce culte structurel de la mort qui transforme la défaite en victoire spirituelle et la destruction en sacrifice fondateur, occupe le cœur théologique de la logique de Hezbollah, sans que personne à l’intérieur du système n’ait les outils conceptuels pour en sortir. C’est ce qu’el-Amine avait compris en relisant Karbala comme un appel à ne jamais tolérer l’injustice, à refuser la soumission au tyran et à distinguer le témoignage ( shahada ) de la recherche compulsive du martyre ( istishhad ) érigée en finalité. Dans ses conférences de 1992 et 1993 à Teyr Debba, il retournait le slogan «Chaque jour est Achoura, chaque terre est Karbala» contre la lecture dominante qu’en faisait la milice et ses chantres. Ce slogan, expliquait-il, signifie que la lutte pour la justice se pose dans chaque époque et dans chaque lieu, et que le vrai hommage rendu à l’imam Hussein est de construire le monde qu’il appelait de ses vœux. Partant, que répéter sans fin la scène de son immolation trahit précisément ce qu’il voulait transmettre. Mais comment en convaincre une foule biberonnée dès sa naissance à l’idée fixe et anesthésiante que la vraie vie passe par le martyre ? L’héritage et la boussole Ce qui rend la pensée d’el-Amine irremplaçable dans le Liban d’aujourd’hui tient à la qualité de l’alternative qu’il proposait et qui reste à construire. Un chiisme dégagé de la tutelle d’un appareil militaire qui a confisqué la décision de guerre et de paix à une société entière sans jamais lui demander son avis, et qui a imposé son destin à une communauté en instaurant une hégémonie par les armes au service d’un projet étranger. L’héritage de Mohammad Hassan el-Amine, plus que jamais, c’est celui d’une identité chiite libanaise lumineuse, rayonnante, dont l’ancrage premier soit le Liban et l’héritage de Jabal Amel, relus sans la servitude politique que la wilayat el-faqih fait peser sur eux depuis 1979. Une vision de l’État comme projet de justice commune et de liberté, transcendant les appartenances sectaires, capable d’accueillir la pluralité libanaise dans une architecture civile fondée sur le droit et la démocratie, loin des armes, du trafic de drogue et des usages méphistophéliques hérités des Assassins. Cette vision libanaise, Mohammad Hassan el-Amine, dignitaire religieux, philosophe, écrivain et poète, l’avait construite dans la pratique quotidienne d’un homme simple, austère, chaleureux, qui habitait une ville à majorité sunnite, siégeait dans des conseils interconfessionnels, accueillait chez lui à bras ouverts, dans l’esprit vivre-ensembliste du Grand Liban, prêtres maronites et intellectuels laïcs, qui lisait Mohammed Arkoun avec autant d’intérêt que Shahid Sadr, et qui refusait que sa position et ses croyances religieuses dictent ses rapports avec ses concitoyens. La proximité, le corps à corps avec l’altérité, la conviction que l’islam constitue le patrimoine de la civilisation humaine au sens large… tout cela faisait de lui une sorte de clerc-érudit, de moujtahed -humaniste, dont la profonde tradition ne saurait jamais entraver la liberté de penser et d’être avec et pour les autres. Shia al-ʻaql wal-damir , les chiites de la raison et de la conscience. Voici la voie que Mohammad Hassan el-Amine, dans la foulée de ses illustres prédécesseurs du Jabal Amil, propose aux chiites libanais. C’est un projet d’avenir. Pour la communauté chiite, comme, du reste, pour toutes les communautés libanaises, actuellement déboussolées et en proie aux convulsions identitaires les plus violentes, comme c’est toujours le cas en temps de crise. Comme ses amis Mohammad Mahdi Chamseddine, Hani Fahs, Nassir el-Assaad, Mohammad Hussein Chamseddine, et tant d’autres, le legs de Mohammad Hassan el-Amine est là pour rappeler que la boussole, c’est l’État du Grand Liban comme patrie définitive pour tous ses fils, souverain, libre, indépendant et pluriel. Dans le silence de l’éternité, il attend encore – et maintenant plus que jamais – d’être entendu.

Mohammad Hussein Chamseddine, ce soldat inconnu
Par
Farès Souhaid
Publié
avr. 9, 2026 - 13:22

Si j'écris ces mots aujourd'hui, ce n'est pas mû par l'éthique, l'amitié ou la politesse, mais par l'immense respect que je porte à un homme qui a beaucoup donné au Liban et qui est resté un soldat inconnu. Cet homme s'appelle Mohammad Hussein Chamseddine, et il a pensé et rédigé, de 1992 à 2026, la majorité de la littérature politique qui a constitué la pierre angulaire autour de laquelle nous avons construit le récit de la souveraineté et de l'indépendance du pays. Pour Mohammad Hussein Chamseddine, la souveraineté et l'indépendance étaient toujours liées à l'unité nationale, dont elles dépendaient directement. Et au moment où cette unité nationale se trouvait brisée, quelle qu'en fût la raison, cela entraînait inévitablement une rupture de l'indépendance et de la souveraineté du pays. Il disait que la majorité des Libanais, communautés ou partis, pour pouvoir régler leurs comptes avec les autres communautés et les autres partis, avaient choisi de créer un partenariat avec une force régionale ou bien une force étrangère, à laquelle ils cédaient une partie de la souveraineté du pays en échange d'une force d'appoint utilisée à l'intérieur du pays contre l'autre différent. Pour lui, l'indépendance et la souveraineté étaient indivisibles et aucun bénéfice ne pouvait être créé aux dépens du partenariat avec les autres communautés, qu'elles fussent différentes ou non. Chamseddine était un soldat inconnu parce qu'on avait attribué à de grands penseurs le mérite d'avoir rédigé, par exemple, la littérature du Congrès permanent du dialogue. On avait attribué à de grands penseurs le mérite d'avoir rédigé toute la littérature de Kornet Chehwane, du 14 Mars, du secrétariat général, des manifestes politiques élaborés chaque année, des lettres adressées à l'étranger, aux centres de décision arabes, etc. Tout ce patrimoine national et politique, on le devait en fait à la pensée de Mohammad Hussein Chamseddine. C'était autour de lui que nous nous réunissions au secrétariat général, cigarette en main, avec un fleuve de café servi par Antoinette. Autour de ce sage, de cet homme extrêmement modeste et qui n'avait jamais, contrairement à beaucoup de politiciens et de penseurs politiques, essayé de mettre en avant ce qu'il savait aux dépens de l'autre. Au contraire, il enseignait, calmement, comme un sage. Autour de lui, tout le monde, tout le monde écoutait, voyant en lui une source de bonté, de courage, de bon sens, d'intelligence et surtout une compréhension profonde de la complexité de la société libanaise. Mohammad, tu seras pour moi, toujours, ainsi que l'a été Sami Frangié ou Nassir el-Assad, un érudit duquel j'ai appris à rester modeste, à lire intensément et à voir et connaître le Liban d'une manière différente. Le Liban, comme tu le disais toujours, ne peut reposer sur un équilibre de force, mais sur la force de l'équilibre. Puisses-tu être entendu, surtout dans les moments terribles que nous traversons actuellement, et puissent tes mots et ta pensée constituer le pilier philosophique du Liban de demain.

Mohammad Hussein Chamseddine, une pensée chiite derrière le 14 Mars
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
avr. 9, 2026 - 11:55

Il y a quarante jours disparaissait Mohammad Hussein Chamseddine, esprit exceptionnel, démocrate chiite et penseur du vivre-ensemble et partisan invétéré de la préservation le Grand Liban. Cet article n’est pas tant un hommage qu’un témoignage précis de ce que tout ce que cet homme, humble, discret et inconnu du grand public, a été et apporté au débat public. C'est un homme calme, filiforme, taciturne. Il arrive tous les jours, en début d'après-midi, au secrétariat général du 14 Mars, où il s'installe discrètement et se consacre à ses réflexions, ses lectures, ses écrits. Sans doute une nouvelle initiative, concoctée avec ses compagnons de route, Samir Frangié et Farès Souhaid, est en cours de préparation. Les idées proposées sur papier par Frangié sont soit en français, soit en arabe, et Chamseddine réfléchit, réciproque, appose ses commentaires et ses remarques. L’osmose intellectuelle et politique – intensément humaine – entre les deux hommes est totale, et le résultat toujours substantiel, porté par une vision philosophique, humaniste, profonde de la convivance. Vêtu d'un costume gris clair et d'une chemise, toujours sobre, moustaches et traits gaulois, il fume cigarette sur cigarette, boit tasse de café sur tasse café. L'air d'un poète du début du XIXe, mâtiné d'un intellectuel de gauche du début du XXe. Pessoa qui aurait rencontré Trotsky dans un café de la rue Hamra des années 1970. Et puis, les habitués du secrétariat général arrivent les uns après les autres. L'homme reste placide. Le corps malingre. Presque statique. En revanche, la tête fonctionne comme un bolide serein et apaisé. Elle est presque animée d'une vie propre. Les débats de fond s'enchaînent, selon le niveau culturel et intellectuel des interlocuteurs. Le maître n'est pas seulement un penseur ; c'est un pédagogue, un éducateur. Et on l'approche comme s'il était une sorte de sage, de druide venu d'un autre temps. Et ce n'est pas qu'une impression, qu’une énergie qu'il dégage. L'homme est véritablement un puits de savoir et de sagesse. Et, surtout, il n'a pas besoin de s'en vanter, de déployer ses connaissances, d'accumuler les bavardages et autres tirades inutiles. Il est précis, rigoureux, laconique, et se laisse aller de temps en temps à de l'humour sarcastique, lorsqu'il est irrité par tel ou tel discours, attitude ou comportement politique d'un leader ou d'un interlocuteur. La mégalomanie, le populisme, l’insensé règne du leader historique inspiré? Tout cela l’irrite jusqu’à l’intranquilité. Le timbre de voix monte un peu, mais c’est tout. Le côté gentleman british l’emporte toujours, même dans la révolte. Malgré le climat de haine paroxystique, celui de la lutte contre les assassinats, manifestations de force, et autres actes de violences commis par le Hezbollah, l'homme refuse pourtant le choix de la facilité, celui des instincts et des pulsions. Il garde la tête parfaitement froide. Et il a le vivre-ensemble dans le sang. Il y croit dur comme fer au Grand Liban, le pays du Cèdre comme «style de civilisation» et l’«une des société les moins inhumaines du monde» — ces deux expressions de René Maheu et Georges Naccache qu'il cite sans cesse, à l’instar de Frangié. «La philosophie du pacte et l'esprit du consensus sont l'essence même du Liban», professe-t-il à qui veut bien entendre. Mohammad Hussein Chamseddine et Sayyed Hani Fahs, deux voix de la modération chiite. Cet homme, à qui l'on doit, avec Samir Frangié essentiellement, une grande partie des documents et initiatives du 14 Mars depuis le Rassemblement de Kornet Chehwane, s'appelle Mohammad Hussein Chamseddine. C'est un chiite de Arabsalim, au Liban-Sud. Il habite la banlieue sud, et il ne compte pas la quitter, intimidations ou pas. Le Hezbollah, pas plus qu'un autre, ne lui fait pas peur. Et pour cause: Chamseddine est un résistant de la première heure. Issu des rangs du Fateh, dont il a fondé, avec d'autres, l'Organisation populaire libanaise du Liban-Sud, il a tourné la page de la guerre après la fin de la guerre, œuvrant sans cesse pour une réconciliation nationale à même de déboucher sur la fin de l'occupation syrienne, sans perdre, naturellement, de vue le rôle diabolique d’Israël dans l’alimentation des conflits sectaires dans la région. L’un des principes fondamentaux de son code personnel de vie, c’est la cohérence morale et intellectuelle. Le Congrès permanent pour le dialogue Sous la houlette de l'imam Mohammad Mahdi Chamseddine dont il est l'un des disciples, et du patriarche Nasrallah Sfeir, Mohammad Hussein Chamseddine fonde, avec notamment Hani Fahs, Samir Frangié, Nassir el-Assaad, Saoud el-Maoula, Farès Souhaid, le Congrès permanent pour le dialogue libanais en 1993. Une initiative concrète, très claire, inspirée indirectement par la pensée de René Girard, et son ouvrage Des choses cachées depuis la fondation du monde . L'objectif en est de pousser des personnes venues de tranchées ennemies à s'asseoir ensemble et réfléchir sur la guerre, ce qui est aussitôt fait. Au début, ne se connaissant pas, les échanges sont tendus. Il faut jouer aux médiateurs et «traduire» lorsque chacun s’exprime, dans la mesure où il n'existe plus, du fait de la guerre et des barricades physiques et morales, de langage, de lexique, ou d'approches communs des concepts. Mais les barrières tombent progressivement, et un esprit de corps commun, consensuel, libaniste, émerge. La charte fondatrice du Congrès, élaborée la même année, pose d'emblée la question que personne, depuis l'arrêt des combats, n'avait encore osé formuler directement: comment bâtir un État unifié sans répondre au préalable à cette interrogation fondamentale — qui sommes-nous, et que voulons-nous? Car le problème libanais n'est pas d'abord institutionnel. Il est identitaire, et donc philosophique. L'identité libanaise est une identité complexe, faite d'une multitude d'appartenances — familiales, linguistiques, culturelles, religieuses, régionales — qui ne se superposent pas et ne s'éliminent pas à tour de rôle, mais s'intègrent dans un processus permanent, toujours en cours, toujours inachevé. Vouloir les réduire à une appartenance unique, nationale ou confessionnelle, c'est ouvrir la voie à la violence. L'État libanais, par conséquent, loin d’être un État ordinaire, est appelé à gérer non seulement des individus, mais des communautés, des cultures, des régions, des sensibilités… et tout mécanisme qui prétend simplifier cette complexité, dans un sens ou dans l’autre, finit par l'écraser. Avec Anne et Samir Frangié, ainsi que Chawki Dagher, lors de la cérémonie de remise des insignes de la Légion d’honneur à Frangié le 10 octobre 2016. C'est dans cet esprit que le manifeste pour une entente sur les fondements de la nation libanaise, publié en mai 1999 dans An-Nahar et cosigné par une trentaine d'intellectuels, de politiques et d'universitaires de toutes confessions, vient donner une forme publique à la démarche du Congrès. Ce que le manifeste réhabilite, c'est le «rêve libanais» que les Libanais n’ont pas su préserver: ce «style de civilisation» fondé sur la convivialité islamo-chrétienne, la culture du consensus élevé au rang d'art de vivre, l'ouverture sur le monde sans dissolution en lui — une contribution originale, affirme le texte, à la civilisation universelle, que les Libanais n'avaient pas su mesurer avant de la perdre. L'une des premières grandes initiatives concrètes du Congrès sera une rencontre sur ce qu'on avait appelé à l'époque l’abattement, l’ ihbât chrétien, avec la participation du patriarche Sfeir et de l'imam Chamseddine. Même le Hezbollah est convié au dialogue dans le cadre de la même dynamique, dans le cadre d'un comité mis en place par Tarek Mitri en 2001, regroupant aussi Amal et la Jamaa islamiya. Mais il s'effondre en 2005, avec le retrait syrien et la polarisation 14 Mars-8 Mars. La logique du Congrès va faire boule de neige et, par contamination positive, briser le carcan communautaire qui permet à Assad de diviser les Libanais et les empêcher de forger une unité garante de souveraineté. Le Rassemblement de Kornet Chehwane qui regroupe les principales forces chrétiennes prend forme, suivi par le Forum démocratique, qui regroupe la gauche et Kornet Chehwane, la Gauche démocratique, qui rassemble les forces de gauche souverainistes, dissidentes d'un Parti communiste syrianisé à outrance. Walid Joumblatt élargit lui aussi son bloc parlementaire à des représentants de certaines tendances politiques chrétiennes souverainistes. Le tout converge vers le Rassemblement du Bristol, que parraine, dans l'ombre, Rafic Hariri. Le sort du régime syrien au Liban est scellé. La philosophie Chamseddine Dans la même optique, le leitmotiv de Chamseddine, ce qu'il répète inlassablement à tout le monde, c'est que les problèmes de chaque communauté au Liban ne sont pas des problèmes propres à chaque communauté stricto sensu . Ce sont les problèmes de tous les Libanais. Et que, partant, il n'y a pas de solution partielle, régionale ou communautaire, aux problèmes libanais, et il ne peut y avoir que des solutions nationales transversales aux problèmes des communautés. Pour lui, le fameux ihbat chrétien de l'après-guerre n'était pas un problème chrétien qui pouvait être réglé par les chrétiens seuls. Il ne pouvait être réglé que dans une logique transcommunautaire, donc nationale, garante de souveraineté et d'un équilibre national sur base du vivre-ensemble, de la justice et de la liberté. Le Rassemblement de Kornet Chehwane n'était pas voué, dans ce sens, à devenir un nouveau Front libanais chrétien, mais ce qu'il est devenu par la suite, une dynamique composite, une opposition plurielle. Pas plus qu'il n'y a, pour lui, de solution strictement chiite , au problème du Hezbollah, dont la solution est libanaise , et passe par une communauté d'efforts transversaux capable de refonder l'État et son monopole de la violence. Dans ce cadre, il ne cessera de raconter, pour tancer le directoire du 14 Mars qui se laisse marcher dessus, rongé par ses querelles internes et ses enjeux de pouvoir, ou encore par des logiques de faux-compromis de pacotille, insipides et veules, la sage parabole arabe qui illustre parfaitement, pour lui, le complexe 14 Marsiste: «Un homme est persuadé d'être un grain de blé. Terrifié à l'idée d'être mangé par une poule, il finit par être interné. Après des mois de thérapie, les médecins parviennent à le convaincre qu'il est un être humain et non un grain de blé. Le jour de sa sortie, à peine a-t-il franchi la porte de l'hôpital qu'il aperçoit une poule et se précipite à l'intérieur, tremblant de peur. Son médecin lui demande : — Mais enfin, vous savez bien maintenant que vous n'êtes pas un grain de blé! L'homme répond : — Évidemment que je le sais ! Mais la poule, elle, est-ce qu'elle le sait?» «La règle d’or» Pourquoi ce libanisme vivre-ensembliste, respectueux des communautés et de leurs spécificités, mais aussi de la justice, l'équité et la citoyenneté? Pour Chamseddine, la «règle d'or» du Liban c'est cette phrase prononcée dans les années 1950 par Hamid Frangié en direction de Charles Malek, à l'époque ministre des Affaires étrangères, qui s'apprêtait à rejoindre le pacte de Bagdad: «Si les Libanais s'entendent sur quelque chose de mal, il devient aussitôt source de bien, et s'ils se disputent sur quelque chose de bien, il devient facteur de mal.» En d'autres termes, le consensus est à la base de la formule libanaise, et il ne saurait exister de vérité absolue au Liban. «C'est la règle d'or au Liban, à l'origine de la formule de 1943. Malheureusement, depuis Taëf, la classe politique ne comprend rien à cette règle et elle n'y croit pas.» C'est cette même conviction qui l'amène, en 2004, à prendre la parole lors d’un congrès à Saydet el-Jabal pour corriger, avec une précision presque chirurgicale, les erreurs de lecture que la classe politique libanaise commet depuis la fin de la guerre. Trois erreurs, dit-il, résument l'aveuglement collectif: croire qu'il y a eu un vainqueur et un vaincu, croire que les vaincus ont été battus par l'adversaire, et ignorer que la défaite est d'abord une défaite des Libanais par eux-mêmes, par leur propre désunion. À quoi il ajoute une quatrième, la plus grave peut-être: celle de puiser sa force de l'étranger, comme si la souveraineté pouvait se fonder sur la dépendance. L'essentiel, tranche-t-il, n'est pas que des personnalités chrétiennes et musulmanes se retrouvent côte à côte dans une même salle. L'essentiel est dans le fond, dans la philosophie du pacte. Dans la nécessité de dissiper le brouillard. Rappeler que le consensus n'est pas une méthode casuistique parmi d'autres, mais la condition d'existence du Liban lui-même. Lors de la signature de son ouvrage, Zaman Samir Frangié, le 28 mai 2019. Car pour Chamseddine, l'État libanais ne saurait être un État ordinaire, régi par des mécanismes ordinaires. Un État simple est nécessairement réducteur, et un État réducteur est, par définition, totalitaire, incapable de s'accorder avec une société aussi complexe que la société libanaise, il finit par chercher à la refaçonner à sa guise, à la «simplifier». Le vrai défi est inverse: adapter l'État aux besoins de sa société plutôt que la société aux exigences d'un État mal taillé pour elle. Aussi ne se lassera-t-il pas de plancher, à partir des années 2000, pour ressouder ces liens, initiative après initiative, notamment l'Appel de Beyrouth 2004, qui suscite le courroux de l'appareil sécuritaire libano-syrien, avec Samir Frangié, Farès Souhaid et Saoud el-Maoula. De même qu'on lui doit une contribution essentielle aux documents de travail fondamentaux du 14 Mars comme celui qui, à l'issue du congrès annuel du mouvement, définit «la culture de la paix et du lien face à la culture de la violence et de l'exclusion», pour définir une ligne de clivage transversale dans le conflit en cours sur le plan régional. Au plan strictement chiite, et compte tenu de tout ce qui précède, il ne faut donc pas s’étonner que l’homme fût un partisan invétéré de la wilayat el-oumma développée par l’imam Chamseddine et de la pluralité des marjaa , et foncièrement hostile à la wilayat el-faqih iranienne et au despotisme khomeiniste. Pour Mohammad Hussein Chamseddine, le projet de l’État est la seule garantie viable pour tous les Libanais, chiite compris, à mille lieues des fantasmes de suprématisme appuyés par telle ou telle puissance étrangère. La perte de « l’âme sœur » Après l’autosabotage du 14 Mars, la victoire politique du Hezbollah et l’avènement du candidat du parti pro-iranien, Michel Aoun, à la présidence de la République, le compagnon fidèle de Mohammad Hussein Chamseddine, Samir Frangié, dont il est le véritable jumeau politique et intellectuel – ils travaillent toujours en binôme, en résonance, en synchronie totale – gravement malade et éprouvé par les errances et les capitulations des leaders politiques souverainistes, se retire de la scène pour s’éteindre discrètement. Il s’agit d’un déchirement politique, d’une complétude scindée nette. Chamseddine, dont la loyauté est véritablement à toute épreuve, s’empressera, l’année suivante, de rédiger la biographie de son ami, Zaman Samir Frangié ( Le Temps de Samir Frangié ), dont chaque page est un témoigne d’amitié et de gratitude, mais sans emphase, sans grandiloquence aucune. Juste un engagement civique et civil pour le Grand Liban et la culture du lien, du vivre-ensemble et de la paix. Pour honorer la mémoire de Samir, Chamseddine s’efface complètement. Mais il n’a pas besoin de se mettre en scène – sa modestie l’en défend. Et, aussi, à travers Samir, c’est de lui, de ce même souffle vivre-ensembliste libanais, qu’il parle. Mohammad Hussein Chamseddine s'est éclipsé comme il a vécu, dans la discrétion la plus totale, la nuit du 1 er au 2 mars, à l’heure où le Hezbollah initiait sa guerre pour venger Khamenei. Le tout-pays pris dans la tourmente, sa mort est presque passée inaperçue. Du reste, peu de Libanais, en dehors des cercles des amis de Samir Frangié et de l'ex-secrétariat général du 14 Mars, le connaissaient ou avaient entendu parler de lui – et c’était là, du reste, ce qu’il avait toujours voulu. Pourtant, l'histoire retiendra que c'est largement à lui, un démocrate chiite, intègre, courageux et lucide, que la plupart de la littérature politique vivre-ensembliste et unitaire du 14 Mars, en opposition à toutes les tutelles, occupations et autres monstruosités parapolitiques, a vu le jour. Son parcours et son legs constituent, en soi, un témoignage que le Grand Liban, libéré de ses démons, «étatisé», apaisé et réconcilié avec lui-même, est vraiment un «style de civilisation» qui mérite de vivre.

Salma Merchak, la résistance par les Lumières   
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié
févr. 24, 2026 - 14:18

C’était le 4 février 2021, par un morne matin d’hiver. Le corps de Lokman Slim, archétype de l’intellectuel engagé, venait d’être retrouvé dans sa voiture, criblé de balles. Un clou de plus dans le cercueil d’un Liban pourri et rongé jusqu’à la moelle par l’hybris criminel du Hezbollah. Certes, l’enlèvement de Lokman la veille, puis son assassinat s’inscrivait dans une logique familière. Au Liban, depuis plus d’un demi-siècle, chaque personne qui ose remettre en question l’ordre totalitaire du moment devient potentiellement une cible à abattre. Surtout lorsqu’il s’agit des intellectuels: leur disparition, dans le monde arabe, ne fait jamais grand bruit. Ils ne remuent pas la fibre nationale, communautaire, localiste ou clanique dans la mesure où ils n’ont pas de hordes de fidèles derrière eux. Ils constituent, en ce sens, des cibles faciles, et donc privilégiées. Or depuis un certain temps, Lokman Slim réunissait en lui toutes les qualités qui dérangeait les tueurs à gage du parti pro-iranien. Du cœur de la banlieue sud, qu’il refusait d’abandonner, il défiait la toute-puissance du Hezbollah en maniant le verbe et la plume comme un fleuret à la pointe acérée. En dépit des menaces de morts qu’il recevait de manière cyclique, il avait brisé l’omerta autour de l’explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020, pointant ouvertement du doigt la responsabilité du Hezb et du régime syrien dans l’acte criminel, à l’heure où la version officielle relayée partout soutenait qu’il s’agissait d’un incident due à une négligence mafieuse. Il en paya le prix de sa vie quelques jours plus tard. C’est au milieu de cette tragédie que la majorité des Libanais découvrit Selma Merchak, telle une figure issue des Troyennes d’Euripide – une sorte d’Hécube moderne, proclamant à son tour, mais sans volonté de vengeance et avec une retenue, une grâce extraordinaire, que « la mort d’un enfant n’a pas de mesure humaine. » Sans doute l’ordre et la continuité du monde se brisèrent-il, ce jour-là, pour la mère de Lokman Slim, qui perdit une part d’elle-même dans cette douleur maternelle qu’aucun esprit ne peut comprendre. « Il y a des douleurs qui ne pleurent pas », écrivait Victor Hugo au sujet de sa fille Léopoldine. Pourtant, armée d’un courage exemplaire, fidèle à un patrimoine d’une richesse culturelle exceptionnelle, Salma Merchak – avec son mélange d’anglais et d’arabe égyptien désarmant et cette douceur-sagesse ferme des gens nobles qui ne craignent pas de fixer la mort dans les yeux et qui luttent contre la violence par la force de la sérénité – transmuta sa douleur en résistance intellectuelle. Telle mère, tel fils. Rarement la perte d’un enfant - et pas n’importe quel enfant ! – aura été portée avec autant de pudeur et de dignité. Face à l’inhumanité bête et brutale des meurtriers, Salma Merchak opposait une culture de vie, transcendant, par le caractère radieux de sa richesse intérieure, l’abysse de l’innommable. Une mère-modèle « Icônisée » par la force des événements en mater dolorosa , Salma Merchak Slim constitua sans doute un modèle d’éthique et de connaissance pour ses enfants. En ce sens, elle fut sans doute une médiatrice, une passeuse, gardienne d’une continuité levantine entre deux rives, et témoin d’un Liban qui, même du fond du gouffre, persistait à parler la langue de la culture, du lien, et de la liberté. Née en Égypte, issue d’un père d’origine syrienne (de la région de Nabk, dans le Qalamoun) et d’une mère libanaise originaire de Joun, au Chouf, Merchak avait grandi entre deux appartenances complémentaires. Elle avait ensuite fait des études en journalisme à l’Université américaine du Caire, où, parmi ses maîtres, l’écrivain, journaliste et traducteur Wadih Filastin, avait été l’un des plus marquants. Filastin, grand érudit et self made man , et qui avait fait de la prison sous Nasser, était en quelque sorte un héritier de la pensée nahdawie . Sans doute inocula-t-il le virus de la liberté et le goût de la culture à la jeune Salma. Lors d’une visite estivale au Liban, Salma Merchak tomba sous le charme de Mohsen Slim, un pénaliste brillant, engagé au sein du Bloc national auprès de Raymond Eddé, adversaire du nassérisme, et farouche défenseur des libertés et de la Constitution. Un homme courageux, irréductible et irrémédiablement libre, qui multipliait les batailles contre l’injustice des grands seigneurs, dédaignait systématiquement les honneurs et refusait de se laisser enfermer dans le carcan communautaire de sa communauté. De cette union, naquit trois enfants terribles, eux-mêmes férus de culture et de justice, Hadi, Rasha et Lokman. Penser pour ne pas mourir Pendant que son mari bataillait sur tous les fronts ; défendait Kamel Mroué contre la férule d’Abdel Hamid Ghaleb, ou encore Jamil Daaboul et Farouk Mokaddem ; se livrait à des duels épiques avec Sélim el-Laouzi et faisait de la résistance à Jbeil et Beyrouth contre le chéhabisme, Salma Merchak, elle, devint ce qu’elle était : une érudite. Dès 1973, elle se livra ainsi à un travail universitaire sur la migration des « Shawam » vers l’Égypte, cette diaspora levantine qui irrigua, de la fin du XIXe au milieu du XXe siècle, la presse, les lettres, les idées, et une part essentielle de la modernité arabe. Son projet d’autrice et de chercheuse se cristallisa par ailleurs autour de figures souvent reléguées à la marge des grands récits: Nicola Haddad et Ibrahim al-Masri, deux noms emblématiques du lien entre Égypte et Levant, et de la capacité des intellectuels « shami » à créer des ponts durables entre sociétés, langues et sensibilités. Elle devint ainsi une gardienne de la mémoire de cette relation entre deux mondes étroitement reliés, avec cette conscience aiguë qu’il ne fallait pas céder à la patine du temps et à l’oubli, mais continuer de transmettre l’héritage nahdawi en dépit du malheur arabe si bien décrit par Samir Kassir. Aussi n’est-ce pas un hasard si Lokman a fini par fonder lui-même un excellent centre de recherches sur la mémoire de la guerre civile, ou à documenter les sévices subis par les prisonniers dans les geôles syriennes. Toute l’œuvre de Salma Merchak, dans ce sens, est une résistance par la pensée à la mort. Cette mort qui, tapie dans l’ombre, guettait insidieusement le moyen de lui faire payer ce sacrilège. Les Lumières et la Nuit de Haret Hreik Dans les portraits de Lokman Slim effectués par les journalistes, il est souvent question de son attachement à la pensée de Lumières et de la Nahda, et de sa volonté de résister à l’obscurantisme à partir de la maison paternelle de Haret Hreik, en plein cœur des ténèbres hezbollahi. Lokman est le digne héritier à cet égard de la bravoure de son père, mais aussi du savoir de sa mère. Le domicile familial a constitué ainsi un centre de résistance politique, au sens le plus large du terme, à la terreur et à l’obscurantisme. Chez Salma Merchak, la « maison » est perçue comme un espace civil, un lieu de débat, de lecture, de discussions, de réflexion, même si la nuit est longue et que les loups se rassemblent, féroces, tout autour de la maison. Son attachement à sa bibliothèque était particulièrement révélateur dans ce sens - comme une manière d’invalider, de neutraliser toute victoire acquise à la brutalité. Comme l’écrit Makram Rabah, compagnon de route de Lokman, il y a, dans la figure de Salma, quelque chose qui touche à la symbolique libanaise la plus profonde : la maison comme dernier bastion, comme dernier État. Le pays s’effondre, les institutions se décomposent, la justice bégaie, l’histoire se falsifie, mais la maison, quand elle est habitée par une conscience, peut devenir une république miniature: bibliothèque, salon, jardin, tombe, lieu de mémoire, lieu de parole. Elle agit métaphoriquement comme un « incubateur » d’intellectuels et d’amitiés, d’un réseau de penseurs, d’écrivains, de visiteurs, qui passent par cette maison et par cette atmosphère. Cette notion de résistance culturelle et intellectuelle à la Nuit par les Lumières, à la barbarie par la civilité, n’est pas sans rappeler l’esprit défendu par Sélim Abou durant l’occupation syrienne, à savoir que toute résistance politique reste incomplète sans une ossature culturelle reposant sur la connaissance, la liberté et les droits de l’homme. C’est ce que nombre d’adversaires de Lokman n’ont pas compris chez lui. Il était cohérent avec lui-même. Pas un autre tartuffe politique, négociant des compromis par volonté de survie. L’homme fonctionnait sur base d’une échelle de valeurs claires, celles de l’humanisme universel et de la Nahda, qu’il avait héritées de ses parents. Ainsi, Lokman avait repris le flambeau, établissant une continuité dans la posture morale et intellectuelle de son père frondeur et de sa mère discrète, mais en traçant son propre chemin, par ses propres forces, ses propres combats. « La pensée ne se tue pas par les balles …» Or, ironie cinglante, c’est l’assassinat de Lokman qui fait entrer Salma Merchak, malgré elle, dans la lumière publique. Et ce que les Libanais découvrent alors, c’est précisément, au-delà de la tristesse, de la douleur, de la fureur, c’est une posture morale, faite de sagesse, de sérénité et de paix, mais aussi de volonté et de détermination. D’emblée, Salma Merchak, comme Ghassan Tuéni après l’assassinat de son fils Gebran, refuse le vocabulaire de la vengeance. Elle ne cède pas à l’injonction libanaise de « faire clan » autour du sang. Elle demande, au contraire, presque avec une sobriété biblique: A quoi cela a-t-il servi? qu’ont-ils gagné? Ces questions dénudent le Hezbollah – et, par-delà, tous ceux pour qui la violence est un mode de résolution des conflits –, qui est renvoyé, dans le fond, à l’impuissance de sa puissance . Il peut semer le chaos et annihiler toute opposition, mais c’est peine perdue, il ne peut pas se sauver de la contagion de la connaissance et de la liberté. Ce n’est qu’une question de temps. Mais c’est perdu d’avance. Alea jacta est . La civilisation finit toujours par l’emporter sur la barbarie. « La pensée ne se tue pas par les balles », répétait-elle. Et Dieu, comme elle avait raison. Oui, avec l’assassinat de Lokman, l’ordre du monde s’est brisé pour sa mère. Comme, avant elle, pour Jean et Laila Kassir, Ghassan Tuéni, Amine et Joyce Gemayel, Mahmoud et Samir Eid, et tant d’autres parents qui ont vu – ou qui n’ont même pas eu cette piètre consolation, comme Tuéni ! – le corps sans vie de leur fils sous leurs yeux… Sans doute l’acte de résistance le plus fort de Salma Merchak et sa famille est d’avoir refusé de céder à la terreur du Hezbollah, en ne désertant pas Haret Hreik après le meurtre de Lokman. Abandonner le lieu, c’était laisser le récit aux autres. Il fallait poursuivre sur la même voie que Lokman pour honorer sa mémoire : écrire, parler sans peur, tenir les institutions et les héritages auxquels il avait donné sa vie, notamment l’esprit de la mémoire et la persévérance d’UMAM. Pas question de donner la moindre once de satisfaction aux assassins. Ainsi, le jardin de la maison devint tout au contraire la sépulture de la victime, érigée en symbole de résistance à l’oppression. Pensant triompher de son ennemi, le Hezbollah a créé un héros immortel, dont le sanctuaire est ancré dans la banlieue sud. Lorsqu’au gré des rapports de force, la milice pro-iranienne aura cessé d’exister depuis belle lurette, la tombe de Lokman, elle, continuera de fleurir dans son jardin. « On ne se remet pas de la mort d’un enfant. On apprend seulement à respirer autrement », écrivait Françoise Dolto. En dépit de ses larmes retenues, et dans la souffrance et les avanies d’un pouvoir qui lui a refusé jusqu’au bout une vérité et une justice connue de tous, Salma Merchak a fait bien plus que respirer. Elle a respiré pour deux. Jusqu’à son dernier souffle. Un souffle de résistance, d’humanisme, de civilité, de culture du lien, de connaissance et de paix. La voilà déjà partie par la forêt, par la montagne, ne pouvant demeurer loin de Lokman plus longtemps .

L'histoire de Salma Merchak, qui a attendu 5 ans la justice pour son fils Lokman

Ce que le temps est avare. Le Liban et l’Orient ont connu peu de femmes semblables à Salma Merchak Slim, mère du penseur-martyr Lokman, qui s’en est allée hier, impatiente de le retrouver, sans avoir vu la justice des hommes frapper ses assassins. Salma Merchak survécut exactement cinq années à son fils, ses larmes coulant au-dedans, dans un cœur vaste et saturé de tristesse, ne mouillant que rarement ses joues. Elle demeura présente, droite, inentamée, aux côtés de sa fille Rasha el-Ameer, de Monika Bergmann et des compagnons de son fils, fidèle à la défense des valeurs du dialogue, de l’acceptation de l’autre, du savoir, de la culture et des Lumières. Cette mère, chercheuse et intellectuelle, n’accusa personne. Et pourtant, son fils Lokman avait nommé ses tueurs avant même qu’ils ne commettent leur crime. Dans un texte écrit, il avait tenu personnellement pour responsable le patron du Hezbollah de tout préjudice qui pourrait l’atteindre, lui, sa maison ou sa famille, après qu’un groupe du parti eut manifesté dans le jardin de la demeure de son arrière-grand-père à Haret Hreik. Il avait toutefois refusé de quitter cette maison, tout comme sa mère Salma avant lui, fidèle à la recommandation de son époux, le député Mohsen Slim, qui lui avait demandé d’en préserver la mémoire et la présence. Les manifestants avaient accroché sur le mur du jardin ces mots sinistres : « Gloire au pistolet silencieux. » Ce à quoi Lokman avait répondu : « Ils ne nous feront pas taire. » Six mois après que Beyrouth elle-même eut été assassinée par l’explosion du port, Lokman fut assassiné à son tour. Il est probable que son crime fut d’avoir osé dévoiler les responsables, et d’avoir mis en lumière, par des faits et un récit cohérent, les rôles du régime Assad et de ses alliés au Liban. Le gouvernement, alors réuni sous la présidence de Michel Aoun, promit une enquête transparente dans un délai de cinq jours et l’identification des responsables de cette catastrophe, qui avait fait près de 230 morts, 7 000 blessés et ravagé des quartiers entiers de la capitale et de ses environs. Mais le Hezbollah paralysa l’enquête avec une arrogance désormais proverbiale. Lokman, lui, s’empressa d’annoncer les vérités telles qu’il les avait rassemblées et comprises, avant d’aller au martyre. Dans son ouvrage publié par Dar al-Jadeed , la maison dirigée par Rasha el-Ameer apr ès l’assassinat de son frère et intitulé dans sa version arabe « Par l’âme et par le sang… le nassérisme et ses héritages , le journaliste Alex Rowell rapporte que Salma fut la première à remarquer les similitudes frappantes entre l’assassinat de son fils et celui de Kamel Mroué, fondateur du journal Al-Hayat, tué en 1966. Malgré la différence d’âge, Kamel et Lokman partageaient une même hostilité aux régimes totalitaires. Tous deux f u rent la cible de campagnes méthodiques les accusant de trahison et d’allégeance à l’Occident et à Israël, dans une presse experte en meurtre moral. Tous deux étaient des Libanais chiites convaincus de la nécessité du pluralisme et de l’ouverture. Tous deux furent abattus par des balles tirées à bout portant, signature privilégiée d’organismes agissant sur ordre d’États étrangers, et qui dissipe, ce faisant, le moindre doute sur leur implication. Cruelle ironie du destin : la famille de Kamel Mroué avait confié sa défense au père de Lokman, le défunt Mohsen Slim, avocat pénaliste et député pour un seul mandat de la deuxième circonscription de Beyrouth, afin qu’il la soutienne et réclame ses droits. Deux des meurtriers avaient alors été arrêtés. Lorsque Mohsen Slim accepta de défendre la famille Mroué, il fut à son tour menacé de mort. Des décennies avant que son fils ne soit visé, une bombe explosa devant l’entrée de sa demeure, destinée à le réduire au silence, voire à l’éliminer. Alex Rowell écrit encore : « Depuis le balcon du premier étage de la « maison blanche » familiale, Salma, veuve de Mohsen et mère de Lokman, me montre l’endroit exact où l’explosion eut lieu plus d’un demi-siècle auparavant. « Cet après-midi d’octobre 2021, étouffant de chaleur et d’humidité, sa fille Rasha était assise avec nous et faisait circuler des verres de vin glacé. "À l’époque de l’explosion, nos portails étaient en bois", dit Salma. Après l’attentat, son mari les remplaça par ces lourdes grilles de fer que l’on voit aujourd’hui. Elle prit une longue inspiration, puis soupira : "Combien de menaces avons-nous reçues." « Salma, à l’instar de son époux et de son fils, semblait avoir appris à vivre au seuil du danger. « C’était une femme hors du commun. Lorsque je la rencontrai, elle entrait dans sa dixième décennie et se souvenait avec une précision intacte de son enfance dans l’Égypte britannique et monarchique des années trente et quarante. Après avoir étudié à l’American College for Girls du Caire, devenue aujourd’hui le Ramses College, elle avait fait des études de journalisme à l’Université américaine du Caire, où elle avait été formée par Wilton Wynn, que l’agence Reuters décrivit, le jour de sa mort, comme "l’un des plus grands journalistes américains du XXe siècle". Elle avait également l’élève de Samir Souki, correspondant de Newsweek au Caire, qui lui proposa, durant sa dernière année d’études, un stage au sein du magazine. Ce stage lui avait ouvert, après l’obtention de son diplôme en 1956, les portes d’un engagement à plein temps. « Cette même année éclata la guerre de Suez. Les officiers révolutionnaires récemment installés au pouvoir en Égypte commencèrent à restreindre la presse étrangère et les libertés publiques. En 1957, la censure atteignit son paroxysme ; Newsweek ferma son bureau du Caire, et Salma rejoignit son nouveau poste à Beyrouth, aux côtés de son directeur, dans le quartier de Kantari, cette "Paris de l’Orient" libre et séduisante, entre mer et montagne, selon les récits optimistes. « À peine arrivée, les événements de 1958 éclatèrent, faisant des centaines de morts au fil des mois. Dans la stabilité relative qui suivit, Salma obtint une maîtrise à l’Université américaine de Beyrouth et suivit les enseignements de figures brillantes, parmi lesquelles le professeur Malcolm Kerr, assassiné sur le campus en 1984. Après son mariage avec l’avocat prospère Mohsen, élu député en 1960, elle s’intégra à la vie sociale de l’élite beyrouthine ; et c’est dans ces cercles réputés qu’elle rencontra Kamel Mroué. « Avec un accent cairote resté intact malgré des décennies passées à Beyrouth, elle disait de lui qu’il était un homme affable et attachant, avec lequel il faisait bon converser et débattre. « Lorsqu’elle quitta Le Caire pour dire "non" à la dictature militaire, Salma Merchak Slim crut s’être sauvée. Elle crut que l’engagement de son mari, accusant les assassins de Kamel Mroué, les instigateurs des événements de 1958 et les auteurs de l’attentat contre sa propre maison, éloignerait d’elle la coupe amère. C’était sans compter le coup du destin… appelé, dans ce contexte, Nasser. » Malgré la brûlure intense ravageant son cœur au lendemain de l’assassinat de Lokman, elle transmit jusqu’au bout le message du dialogue et de la rencontre avec l’autre. Elle maintint ainsi le flambeau avant de tirer sa révérence avec la dignité et le courage des intellectuels éclairés. *** Un office pour le repos de son âme sera célébré le jeudi 26 février 2026 à 11 heures à l’Église évangélique nationale de Beyrouth, face au Grand Sérail. Les condoléances seront reçues le jeudi de 10 heures à 18 heures et le vendredi de 11 heures à 18 heures dans le salon de l’église.