
Les leçons militaires de la guerre de 2006

Cette série d’articles a pour but de mieux comprendre la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur tirer les conclusions qui s’imposent.
Les huit parties précédentes portaient sur une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, en passant par le retrait de l’armée israélienne du Liban en mai 2000, l’instauration d’un Hezbollah-land au Sud et la guerre de 2006. Le présent article traite de la suite de la guerre de 2006.
La bataille du Wadi Al Houjeyr ou du Wadi Slouqi, dans le secteur central de la frontière libano-israélienne, s’est déroulée entre le 11 et le 13 août 2006. Elle fut l'un des affrontements les plus coûteux pour l'armée israélienne. L'objectif des forces de l’Etat hébreu était de traverser la vallée de Slouqi, direction nord, pour atteindre le Litani avant l'entrée en vigueur du cessez-le-feu qui s’annonçait.
La vallée de Slouki, connue également sous le nom de Wadi Al Houjeyr, est un défilé escarpé et encaissé. Les combattants du Hezbollah y ont utilisé massivement les missiles antichars Kornet, capables de percer les double-blindages, à partir de leurs positions embusquées et sur les hauteurs et villages environnants. Dès que les chars Merkava israéliens se sont engagés dans le défilé, ils ont été pris sous un feu croisé des Kornet.
Le manque de coordination initiale entre l'infanterie et les blindés des attaquants a laissé ces derniers sans protection face aux tireurs de missiles embusqués, l’infanterie étant supposée couvrir l’avancée des chars par des tirs de mortier afin de gêner les tireurs de missiles embusqués, chose qui n’a pas été faite efficacement.
Cette bataille est souvent citée comme le "massacre des Merkava" par les partisans du Hezbollah. Les pertes israéliennes se sont élevées à 33 soldats tués et des dizaines de blessés, et une vingtaine de Merkava touchés, dont deux détruits. Côté Hezbollah on dénombre une quarantaine de morts. L’armée israélienne a finalement réussi à traverser la vallée le 13 août, toutefois l'entrée en vigueur du cessez-le-feu le 14 août 2006 a stoppé toute progression ultérieure. Sur cet axe, les troupes israéliennes avaient traversé le village de Ghandourieh et arrêté leur progression au nord de ce village et à quelques kilomètres du Litani, leur objectif initial.
Ciblage des ponts, routes et infrastructures
Dans cette guerre de 2006, Israël a ciblé en 33 jours 109 ponts et 130 routes dans tout le Liban. L’un des objectifs était l’isolement tactique du Sud-Liban par la destruction des ponts sur le fleuve du Litani pour couper les voies de communication entre le Sud et Beyrouth. Cette action visait à empêcher le Hezbollah d'envoyer des renforts, des munitions et des équipements militaires vers le front. Elle avait également deux autres objectifs : le premier était d’empêcher le Hezbollah de déployer des missiles lourds dans les régions libanaises autres que le Liban-Sud (à titre d’exemple, la destruction d’un pont reliant Baabda à Beyrouth, après le déploiement d’un missile – ayant traversé ce pont – camouflé dans un conteneur de 40 pieds sur la route Baabda – Wadi Chahrour ; le second objectif était d’empêcher le transfert des deux soldats israéliens capturés au début de la guerre en dehors du pays, en détruisant les ponts et routes menant vers la Syrie.
Les bombardements des infrastructures "vitales", dont l’Aéroport international Rafic Hariri et la centrale électrique de Jiyeh, avaient pour but de paralyser l'économie libanaise et faire pression sur le gouvernement libanais afin qu'il désarme le Hezbollah. La destruction de ces axes a gravement entravé l'acheminement de l'aide humanitaire, transformant de nombreuses localités du sud en zones isolées.
Cette stratégie s'inscrivait dans le cadre de la doctrine Dahiya (ou Dahyé) qui est une tactique militaire israélienne de guerre asymétrique prônant l'usage d'une force massive et disproportionnée contre les infrastructures civiles dans les zones servant de base au Hezbollah, au Hamas et à tout autre groupe armé, en riposte aux attaques contre le territoire israélien. Adoptée dès la guerre de 2006 et formulée officiellement en 2008 par Gadi Eizenkot, chef d’état-major israélien, cette approche considère les villages ou quartiers d'où sont tirés des missiles non comme des zones civiles, mais comme des bases militaires.
Les causes des échecs tactiques israéliens
Une commission d’enquête gouvernementale israélienne, présidée par le juge retraité Eliyahu Winograd, a été chargée d'examiner les échecs politiques et militaires d'Israël durant la guerre de 2006 contre le Hezbollah. Le rapport final de cette commission a conclu à un échec stratégique et militaire pour Israël, pointant des défaillances de commandement et de préparation. En conséquence, l’état hébreu a remanié sa doctrine terrestre, accéléré le développement d’un système de défense antimissiles de courte portée, appelé le Dôme de Fer, et généralisé un système de protection active, nommé Trophy, sur ses blindés. Ce système, vendu plus tard à l’armée américaine, consiste à intercepter les missiles antichars avant leur impact sur la coque des blindés.

Un char Merkava lors de manoeuvres dans le Négev. (AFP)
Le rapport Winograd a en effet révélé la vulnérabilité du char Merkava face aux roquettes RPG-29 et aux missiles de précision Kornet et Metis-M du Hezbollah, tous à charge tandem (double charge) capables de percer le char Merkava doté d’un double blindage interne et externe, le blindage externe étant réactif, c’est-à-dire qui explose et dévie les missiles anti-char classiques, alors que les missiles à charge tandem sont capables de l’outrepasser et de pénétrer dans le char.
Le nombre de Merkava touchés durant la guerre de 2006 par ces munitions est de 52, causant la mort de 30 soldats. Parmi ces chars, cinq ont été totalement détruits. Quant aux autres, 24 ont été perforés et 23 faiblement endommagés. Tous ces 47 chars ont été plus tard réparés et remis en service. Mis à part l’efficacité des roquettes et missiles à effet tandem, le rapport Winograd affirme que les Merkava furent atteints suite, principalement, à des erreurs tactiques systémiques dans leur utilisation. Le rapport critique également le manque de coopération entre l’aviation, l’infanterie et les blindés israéliens, et la préparation insuffisante des réservistes, ces derniers n’ayant effectué aucune manœuvre blindée pendant six ans.
Une première dans l’histoire militaire
L'utilisation massive des roquettes RPG29 et des missiles Kornet et Metis, tous à charges tandem, a marqué un tournant dans l’histoire militaire. Bien que leur utilisation sporadique ait eu lieu auparavant durant la guerre de Tchétchénie dans les années 90, et celle d’Irak contre les Américains en 2003, le conflit de 2006 a révélé l’efficacité de leur utilisation massive par une milice contre des chars à blindage réactif, ce qui est une première.
De plus, les tactiques sophistiquées du Hezbollah et ses préparatifs pour cette guerre ont démontré l’ampleur de l’implication iranienne au Liban et ont constitué une leçon de stratégie dans les guerres asymétriques. Fort probablement, les Ukrainiens ont tiré les leçons de cette guerre, puisque leurs tactiques lors des premières semaines de l’offensive russe de 2022 furent les mêmes sous beaucoup d’aspects que celles du Hezbollah, sauf que leurs missiles antichars à charge tandem étaient occidentaux (Javelin l’équivalent du Kornet, et le Nlaw l’équivalent du Metis-M).
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