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Perspective

Une suicidaire cécité politique
Par
Michel Touma
Publié
janv. 4, 2026 - 10:10

Les dirigeants de la République islamique iranienne, ou tout au moins les hauts responsables des Gardiens de la Révolution – les Pasdarans –, n’ont sans doute pas lu, ou essayé de comprendre, lorsqu’ils étaient au faîte de leur puissance, la Fable de La Fontaine, La Grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le Bœuf. S’ils l’avaient fait, ils auraient sans doute admis que ce n’est pas par le biais de l’idéologie, des slogans creux, des discours enflammés, du populisme, de la démagogie et, surtout, par la voie du terrorisme, qu’ils pouvaient se mesurer à des puissances possédant un potentiel, dans tous les domaines, à des dizaines d’années-lumière de leurs capacités « divines » réelles. S’ils étaient conscients des réalités de ce monde, ils se seraient montrés beaucoup plus réalistes dans leurs ambitions expansionnistes et géostratégiques. Dès le début des années 2000 des indices se sont succédé au fil des ans, mettant clairement en évidence que non seulement les Etats-Unis et Israël, mais également l’ensemble de la communauté internationale, y compris la Russie et les principaux pays de l’Union européenne, ne pouvaient en aucun cas agréer qu’un régime islamiste radical, affichant une posture belliqueuse, puisse posséder un armement nucléaire de pointe. Il ressort ainsi de documents officiels déclassifiés il y a quelques jours à Washington que lors d’une réunion qu’il avait tenue en juin 2001 en Slovénie avec le chef de la Maison Blanche, Georges W. Bush, le président Vladimir Poutine avait souligné qu’il était en possession d’indices crédibles indiquant explicitement que le régime iranien cherchait à se doter d’un armement nucléaire, exprimant devant le président américain ses vives inquiétudes à ce sujet. Lors d’une autre rencontre tenue entre les deux chefs d’Etat à la même période à la Maison Blanche, le président Bush avait souligné devant Poutine, dans une nette allusion à l’Iran, que « nous n’avons pas besoin d’extrémistes religieux qui soient en possession d’une arme nucléaire ». Il s’agissait là des premiers indices marquant l’émergence d’un long bras de fer diplomatique et médiatique qui opposera pendant plus de deux décennies la République islamique à la communauté internationale sur le programme nucléaire iranien. En 2006, 2007 et 2008, le Conseil de Sécurité de l’Onu devait dans ce cadre imposer des sanctions onusiennes à l’Iran (avec l’aval, donc, de la Russie et de la Chine) en raison de son obstination à poursuivre de manière suspecte le processus d’enrichissement de l’uranium à un rythme qui ne pouvait que déboucher sur l’acquisition de la Bombe. Depuis, les discussions fiévreuses en coulisses, les tractations diplomatiques, les négociations, se sont poursuivies en faisant pratiquement du surplace, l’objectif de Téhéran étant visiblement de gagner simplement du temps. Même l’accord de 2015 conclu sous l’égide de Barack Obama comportait des failles et ne faisait nulle mention, à titre d’exemple, de la production intensive de missiles balistiques par l’Iran, comme le réclamait le chef du Quai d’Orsay de l’époque, Laurent Fabius, qui prônait une position suffisamment ferme à l’égard de la République islamique. Mais Barack Obama faisait preuve de « vigilance » pour contrer toute tentative d’adopter une attitude trop sévère à l’égard des mollahs de Téhéran… On connait la suite des événements sur ce plan. Bien avant cette bataille diplomatique menée ainsi depuis le début des années 2000, Israël n’a pas hésité à passer à l’acte, sans s’encombrer de palabres stériles, et a bombardé en juin 1981 le réacteur nucléaire que l’Irak s’employait à mettre sur pied. Et en 2007, l’aviation israélienne effectuait un raid en Syrie contre un site nucléaire dans la région de Deir el-Zor. L’ensemble de ces indices confirmait de jour en jour la ferme détermination d’Israël, des Etats-Unis, des pays européens et même de la Russie à empêcher des pouvoirs autocratiques et, notamment, un régime aussi radical que celui des mollahs iraniens de mener à son terme un programme nucléaire dont la finalité militaire n’échappait à personne. En dépit de cette quasi-unanimité, la République islamique s’est obstinée pendant plus de deux décennies à investir des centaines de milliards de dollars dans un projet hautement stratégique dont la réalisation était manifestement chimérique, irrationnelle, voire totalement suicidaire au vu des réalités internationales. Cerise sur le gâteau : pour compléter sa posture suicidaire, l’Iran a entrepris, à coups d’investissements de dizaines de milliards de dollars, d’implanter et d’entretenir dans cinq pays et zones du Levant (y compris Gaza) des milices totalement inféodées aux Pasdaran. Il en a résulté une exacerbation de la tension séculaire entre sunnites et chiites, accompagnée d’une déstabilisation chronique de cette partie du monde dans le seul but de satisfaire les ambitions hégémoniques de l’appareil des Gardiens de la Révolution. Le tout enrobé d’une rhétorique anti-américaine, anti-occidentale, et d’une attitude belliqueuse à l’égard des pays du Golfe. A la lumière de la globalité de ces indices et considérations qui se sont accumulés pendant plus de vingt ans une question troublante vient à l’esprit : comment des dirigeants qui ambitionnaient de jouer un rôle-clé, un rôle prépondérant, à l’échelle de la région ont-ils pu faire preuve d’une telle cécité politique en se laissant convaincre qu’ils pouvaient impunément étendre leurs tentacules sans retenue, partout, en faisant fi des réalités sociétales, historiques, politiques, culturelles, et géopolitiques de la région du Levant. L’ouragan qui frappe aujourd’hui la capitale et de nombreuses villes iraniennes sont dans une large mesure la conséquence de cette obstination à se forger une dimension démesurée sans aucune mesure avec les capacités réelles du régime et le potentiel hors du commun de la partie adverse que les mollahs avaient la prétention de vouloir affronter.

Faux calcul, équation inversée
Par
Michel Touma
Publié
déc. 13, 2025 - 01:59

Une confirmation avec éclat du point d’inflexion franchi par l’Administration Trump en matière de politique étrangère… Telle est, en substance et de façon succincte, la réaction de plusieurs observateurs et analystes à la Stratégie de Sécurité nationale des Etats-Unis, rendue publique il y a quelques jours par la Maison Blanche. Ce document fondamental, d’une trentaine de pages précédées d’un avant-propos du président Donald Trump, expose d’une manière élaborée les orientations et les objectifs que s’est fixés Washington concernant la conjoncture présente dans les différentes régions sensibles du monde et les dossiers vitaux qui se posent à l’échelle internationale. Les idées argumentées par l’équipe aux commandes dans la Capitale fédérale ne sont pas véritablement une surprise. Elles faisaient déjà l’objet d’un débat soutenu dans divers milieux politiques et diplomatiques, mais c’est sans doute la première fois qu’elles sont regroupées de manière aussi exhaustive et didactique, thème par thème, région par région, dans un même document officiel émanant des plus hautes sphères du pouvoir. La stratégie présentée dans ce texte rejoint dans ses grandes lignes la vision que défendait J.D. Vance bien avant l’élection présidentielle américaine de novembre 2024. Celui qui deviendra le colistier du président Trump avait souligné au cours de plusieurs interventions publiques, notamment durant l’été 2024, que les Etats-Unis ne devraient plus être systématiquement en première ligne dans toutes les luttes menées contre les adversaires du monde occidental. Il devait, à titre d’exemple, exhorter l’Europe à prendre en charge sa propre défense, soutenue, certes, par les USA, sans pour autant que tout le poids retombe sur l’infrastructure militaire américaine. Mais c’est surtout la vision défendue par M. Vance au sujet de la situation au Moyen-Orient qui avait retenu l’attention et qui représentait – qui représente toujours – un grand intérêt pour le Liban et la région du Levant. Le colistier du président Trump avait alors souligné qu’Israël et les Etats sunnites du M.O. devaient eux aussi assumer eux-mêmes, à l’instar de l’Europe, leurs responsabilités en matière de défense et conjuguer, plus spécifiquement, leurs efforts afin de faire face à l’expansionnisme de l’Iran dans la région. Cette orientation prônée à l’époque par M. Vance – et que l’on retrouve dans le document que vient de rendre public la Maison Blanche – constitue une rupture fondamentale par rapport à la politique suivie par les précédentes administrations américaines (exception faite du premier mandat Trump). Comment oublier à cet égard qu’au début des années 1980, après le déclenchement de la guerre Iran-Irak (1980-1988), les Etats-Unis ainsi qu’Israël avaient pratiquement volé au secours de la République islamique de Khomeiny en lui fournissant des missiles antichars, de l’équipement militaire et des pièces de rechange pour lui permettre d’affronter l’armée de Saddam Hussein. Cet appui crucial – qui sera dévoilé au grand jour dans le cadre du scandale de l’Irangate – s’inscrivait certes dans un contexte beaucoup plus large que le conflit Iran-Irak (le financement des Contras du Nicaragua), mais son enjeu stratégique était alors bel et bien de miser sur l’aile pragmatique du régime chiite en place à Téhéran afin d’affaiblir le pôle sunnite au Moyen-Orient. C’était toutefois très mal connaître la structure mentale et le fondement idéologique des Pasdaran qui, dès l’arrivée de Khomeiny au pouvoir, prônaient avec acharnement leur projet expansionniste et hégémonique d’exportation de la Révolution islamique au Moyen-Orient. Ce faux calcul du début des années 1980 aura pour aboutissement que non seulement l’aile pragmatique du régime iranien n’a pas été renforcé face aux sunnites du Moyen-Orient, mais c’est bien au contraire la courant radical khomeyniste qui, au fil des ans, est monté irrésistiblement en puissance, étendant ses tentacules à tous les secteurs économiques, sociaux et institutionnels de l’Iran, court-circuitant les rouages de l’Etat central et semant, de surcroît, une instabilité chronique dans plusieurs pays du Levant. Ces visées hégémoniques des Pasdaran s’accompagnaient d’un développement accéléré du programme nucléaire iranien, de sorte que ce qui était perçu il y a quarante ans comme un contrepoids pragmatique à la puissance sunnite est devenue quatre décennies plus tard une menace existentielle sérieuse, laquelle aurait dû pourtant être perçue à sa juste mesure si le fondement idéologique du projet des Gardiens de la Révolution avait été saisi dans sa véritable dimension. Mais l’erreur stratégique, et sans doute fatale, de l’aile radicale du régime iranien aura été précisément de n’avoir pas su connaitre ses limites dans une région aussi complexe que le Moyen-Orient et d’avoir été trop loin dans ses ambitions démesurées, aussi bien sur le plan du programme nucléaire qu’au niveau de son implantation contre-nature dans la zone du Levant. Rien d’étonnant de ce fait que cette Stratégie de Sécurité nationale présentée aujourd’hui par l’administration Trump inverse l’équation des années 1980 en prônant une coopération entre Israël et les Etats sunnites pour faire face au danger d’une puissance chiite qui a encore du mal à admettre que la région a connu une profonde mutation géopolitique qui pave la voie à l’émergence d’un nouveau Moyen-Orient fondé sur une paix pérenne et une coopération économique tous azimuts.

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