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Environnement

Alerte, danger: une «bombe nucléaire» entre Achrafieh et le Metn ?
Par
Amine Jules Iskandar
Publié
févr. 14, 2026 - 14:49

Au cœur de l’une des régions les plus densément peuplées du Liban, sont aujourd’hui stockés des milliers de mètres cubes d’hydrocarbures. D’Antélias à la Quarantaine, des alignements de réservoirs font face à une banlieue verticale qui s’élève jusqu’à 900 mètres d’altitude, mais demeure, à vol d’oiseau, dangereusement proche. C’est une promiscuité insoutenable entre une industrie hautement inflammable et des quartiers résidentiels surpeuplés. Vue aérienne de 2017. Vue aérienne de 2024 montrant l’extension du projet. Proximité des installations de Coral et Unigaz avec la ville. Deux des cinq citernes à gaz de Coral, qui sont comparables à celles d’Unigaz, situées un peu plus loin. L’incendie des réservoirs de carburant de Dora en 1989, déjà qualifié à l’époque « d’explosion nucléaire », qui avait assombri le ciel de la capitale pendant plusieurs jours, ainsi que l’explosion du port de Beyrouth, qui a ravagé la ville le 4 août 2020, ne semblent pas avoir constitué une leçon suffisante pour les responsables libanais. Une fois encore, le pays donne l’image d’un État fantôme : un gouvernement absent, des médias partiaux, des responsables politiques évasifs, et des études scientifiques soigneusement calibrées pour diluer la vérité dans un brouillard technique décourageant. Coral Oil Co., Total Lebanon et Medco Petroleum pour les carburants, Unigaz, Natgaz, Gaz Orient et Phoenicia pour le gaz, arrosent le littoral du Metn de réservoirs et de citernes à perte de vue. Depuis qu’en 2013 un plan directeur prévoit le démantèlement de toutes ces installations, devenues dangereuses dans un milieu désormais urbanisé, ces entreprises ne peuvent plus procéder qu’à l’entretien de l’infrastructure existante, mais sans la moindre extension. De nouvelles installations Étonnamment pourtant, entre Achrafieh et le Metn, sur la rive droite de l’embouchure du fleuve de Beyrouth, Coral Oil érige vingt nouveaux réservoirs d’hydrocarbures liquides et, surtout, cinq citernes de gaz de 8 mètres de diamètre et 50 mètres de long chacune. Les documents juridiques avancés se résument à un permis de construire avalisé par la municipalité de Bourj Hammoud, une licence de 1931 pour le stockage de carburant, un document du ministère de l’Énergie et de l’Eau, ainsi que des rapports émanant d’instituts privés attestant de la conformité aux normes en vigueur. C’est une pléthore d’arguments administratifs et techniques qui tentent de légitimer l’implantation de ce projet manifestement problématique dans cet environnement. Selon certaines sources, Coral disposerait d’une licence de catégorie A1, valable pour les hydrocarbures. Or d’après les informations les plus récentes recueillies auprès des autorités compétentes, l’entreprise aurait obtenu du ministère de l’Énergie et de l’Eau une licence de catégorie A2, applicable uniquement aux huiles et aux détergents. Le ministère de l’Industrie ne lui aurait, quant à lui, jamais accordé de licence A1, pourtant obligatoire. C’est précisément pour pallier cette lacune que sont mis en avant l’ancienne licence de 1931 et le décret du Conseil des ministres n°9949/2013. Ce décret, bien qu’interdisant toute nouvelle installation de stockage de matières inflammables dans cette zone, serait interprété comme autorisant la rénovation des installations existantes. Un risque majeur La question demeure donc entière : l’ajout d’une vingtaine de nouveaux réservoirs de carburant et de cinq citernes de gaz relève-t-il réellement de la rénovation ? Et une licence de 1931, délivrée à une époque où la zone était agricole, peut-elle être encore de vigueur dans la réalité urbaine et démographique actuelle ? Et surtout, alors que le carburant brûle, comme en 1989, le gaz, lui, explose, à l’image de ce qui s’était produit le 4 août 2020 ; un risque majeur souligné par l’ancien ministre de l’Industrie, Vreij Sabounjian. Pour les commissions d’experts mandatées par Coral, le projet tiendrait compte de toutes les marges de sécurité requises. Reste toutefois à comprendre pourquoi le risque terroriste n’a pas été intégré dans ces évaluations, alors même que ce facteur semble avoir été à l’origine de la double explosion du 4 août 2020. Il convient par ailleurs de rappeler que plusieurs des plus grandes catastrophes mondiales se sont produites dans des installations parfaitement conformes aux normes de sécurité. Il s’agit ici de l’ajout d’environ 20 nouveaux réservoirs d’hydrocarbures liquides, représentant environ 180 000 tonnes supplémentaires, ainsi que 5 nouvelles citernes de gaz pour une capacité totale estimée à 12 000 m³, soit environ 8 000 tonnes de gaz. Quant aux distances requises de sécurité, elles se chiffrent en kilomètres, selon une étude indépendante réalisée par Socotec pour des installations gazières comparables et tout aussi dangereuses, exploitées par le voisin Unigaz. Les réglementations Ces distances sont manifestement incompatibles avec le tissu urbain des quartiers de Dora-Bourj Hammoud. C’est précisément pour cette raison que le décret n°9949/2013 avait été adopté, interdisant toute nouvelle installation ou extension gazière ou pétrolière dans ce secteur. Par ailleurs, sur base du décret n°8633/2012, le ministère de l’Environnement exige explicitement la réalisation d’une étude d’impact environnemental (EIA) qui n’a toujours pas eu lieu. Le décret n°5509/1994 habilite, il est vrai, le ministère de l’Énergie à autoriser des travaux d’extension sans l’intervention du ministère de l’Industrie, dès lors que l’exploitation resterait dans le cadre initialement approuvé. Or, dans les faits, ce décret autorise la mise à niveau des installations existantes, non leur extension. Les images aériennes comparant les installations antérieures à 2017 à celles postérieures à cette date sont, à cet égard, édifiantes. Elles révèlent une expansion considérable des infrastructures. Une nécessaire prise de conscience Fondée au Royaume-Uni en 1925, et établie au Liban depuis 1926, l’entreprise Shell, devenue Coral Oil Company, compte parmi les acteurs les plus fiables du secteur énergétique national, et devrait le rester. Face à la nébuleuse d'incohérences et d’ambiguïtés qui entoure ce dossier sensible, vraisemblablement politisé, une certitude s’impose : chacun d’entre nous, qu’il soit partisan ou opposant au projet, bénéficiaire ou lésé, engagé ou indifférent, pourrait un jour regretter amèrement son attitude ou son inaction, si un drame venait à survenir, emportant avec lui un être cher. Cette enquête n’a pas vocation à condamner ni à stigmatiser. Elle s’adresse à Coral, aux autres compagnies d’hydrocarbures, et aux autorités compétentes afin qu’elles exercent pleinement leurs responsabilités, dans la transparence la plus totale, pour éviter un nouveau cataclysme entre Achrafieh et le Metn. Mieux vaut prévenir que d’avoir à revivre les douleurs insurmontables du 4 août 2020.

Le crime environnemental, une arme de guerre de l’Antiquité à nos jours
Par
Taline Becharraoui
Publié
févr. 11, 2026 - 17:00

L’utilisation par l’aviation israélienne, le 1 er février 2026, d’un puissant herbicide, le Glyphosate, sur de vastes superficies en territoire libanais, relance la question des dégâts infligés délibérément aux ressources naturelles en cas de guerre. 1 er février 2026 : l’aviation israélienne est observée pulvérisant une matière apparemment toxique sur de vastes superficies du territoire libanais au Sud-Liban, au niveau de la région de Bint Jbeil. Trois jours après l’incident, le 4 février, suite à des analyses faites sur des échantillons prélevés par l’armée libanaise et la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (Finul), les ministères de l’Agriculture et de l’Environnement annoncent que la matière en question est du Glyphosate, un puissant herbicide. Le communiqué des ministères fait état de pulvérisation du produit « à très forte concentration », dénonçant une « violation flagrante de la souveraineté libanaise » et un « crime écologique ». Côté israélien, la chaîne I24 a mentionné une « pulvérisation agricole de manière expérimentale aux frontières nord avec le Liban et la Syrie », reconnaissant que la dissémination de ces matières vise à « tuer la végétation aux frontières, de peur que des combattants s’y cachent ». L’aviation israélienne ne quitte pratiquement plus le ciel libanais depuis octobre 2023, date du début du conflit avec le Hezbollah, et malgré le cessez-le-feu de novembre 2024. Durant les mois de guerre ouverte entre octobre 2023 et novembre 2024, Israël avait bien utilisé des matières toxiques et incandescentes pour brûler des milliers d’hectares au Liban, notamment le phosphore blanc. La pulvérisation d’un puissant herbicide à forte concentration sur des espaces verts a toutefois constitué un nouveau palier dans ce type de violence. Suite à cet épisode, le Liban prépare une plainte pour « crime environnemental » à l’ONU, et ce n’est pas la première fois. En 2006, lors du conflit de juillet-août, l’aviation israélienne avait frappé les dépôts de mazout de la centrale électrique de Jiyé (sud de Beyrouth), provoquant une marée noire, qui a pollué toute l’étendue du littoral libanais au nord de cette localité et jusqu’en Syrie. Non moins de 15 000 tonnes de pétrole s’étaient déversées en mer. Cette marée noire avait fait l’objet d’une plainte du gouvernement libanais à l’ONU, menant à une résolution non-contraignante de l’Assemblée générale, le 20 décembre 2014, par 170 voix contre 6, exigeant qu’Israël verse plus de 856 millions de dollars de compensation au Liban, ce qu’il n’a jamais fait. La pulvérisation de Glyphosate sur le Sud-Liban, pour scandaleuse qu’elle soit, vient rappeler que les crimes environnementaux en pleine guerre sont malheureusement une pratique courante dans les conflits, qui remonte à l’Antiquité et parcourt l’histoire humaine. Voici quelques exemples puisés dans une liste qui est loin d’être exhaustive. Dans l’Antiquité et à travers l’histoire Les guerres, de l’Antiquité à la période moderne, en passant par le Moyen-Age, ont été le théâtre de nombreux exemples de destruction de terres agricoles, de forêts et de ressources en tous genres, dans le but principal de priver l’ennemi de moyens de résistance. Ces méthodes se manifestaient par la destruction de canaux d’irrigation, des inondations artificielles et des assèchements de cours ou de points d’eau, la salinisation volontaire des sols, des politiques de la terre brûlée, l’incendie de récoltes et l’abattage d’arbres fruitiers, l’empoisonnement de l’eau (par des cadavres, des substances ou des plantes toxiques), ou encore la dévastation de terroirs, laissant les sols appauvris durant des décennies. Parmi les cas célèbres, citons la destruction par Sparte de l’Attique, une région historique de la Grèce en mer Egée, dans le cadre de la guerre de Péloponnèse (431-404 av. J.-C.), caractérisée notamment par un anéantissement des récoltes, des oliveraies et des fermes, en vue d’affamer les populations et les pousser à capituler. Comme exemple d’inondations délibérées, on peut citer celles qui avaient été utilisées comme arme stratégique entre les cités-Etats mésopotamiennes (IIIe-IIe millénaire av. J.-C.). Les armées avaient recours à une rupture des digues et un détournement des canaux d’irrigation en vue de noyer les champs ou les cités ennemies. Cette pratique menait à l’affaiblissement de l’économie agricole, dans l’objectif de réduire à néant la résistance de l’ennemi. La pratique des inondations délibérées était également utilisée pour la défense, mais ses effets étaient tout aussi dévastateurs pour l’environnement. Preuve en est, l’ouverture volontaire des digues par les rebelles néerlandais durant la Guerre des Quatre-Vingts ans (1568-1648) afin de ralentir l’armée espagnole en créant des zones marécageuses infranchissables. Les rebelles avaient réussi à assurer la survie de ce qui s’appelait alors les Provinces-Unies, mais les effets sur l’agriculture et l’environnement s’étaient avérés durables. L’ « homme du puits », des siècles plus tard Une autre arme de guerre aux conséquences dévastatrices sur l’environnement est celle de l’empoisonnement de l’eau, une tactique courante au Moyen-Age, une arme autant biologique que psychologique. Pour cela, on utilisait des cadavres d’animaux et toutes les substances toxiques qu’on pouvait trouver. Cette méthode était employée fréquemment durant les sièges pour faire capituler les localités assiégées. Parmi les exemples bien documentés, celui de l’épisode du « Well-Man » à Sverresborg, en Norvège, en 1197. Lors d’un raid, des partisans rivaux auraient jeté un cadavre dans le puits d’une forteresse pour venir à bout de la résistance de ses défenseurs. La preuve du méfait est venue des siècles plus tard, au hasard d’une découverte archéologique en 1938, quand les ossements de cet « homme du puits » ont effectivement été retrouvés sur le site. D’autres cas d’empoisonnement de l’eau ont été signalés au cours des siècles, et jusqu’aux guerres modernes, comme lorsque les forces allemandes ont empoisonné des puits en France durant la Première Guerre mondiale. Au Moyen-Age également, la destruction des champs et des campagnes était courante. Ce fut le cas durant les guerres féodales en Europe ou encore durant les Croisades. L’un des exemples célèbres de pollution délibérée au XXe siècle est l’incendie des puits de pétrole koweïtiens par les forces irakiennes durant la première Guerre du Golfe en 1991. Ces incendies avaient provoqué une grave pollution de l’air, une pollution des sols et de l’eau, et des marées noires massives. L’Irak avait été condamné par l’ONU à verser des réparations au Koweït. De nos jours, l’Ukraine accuse la Russie de nombreux crimes de guerre depuis le début de l’invasion russe il y a quatre ans. L’exemple le plus notoire est la destruction du barrage à Kakhova (en 2023), ayant provoqué une inondation dévastatrice de plus de 20 kilomètres carrés. Statut juridique Entre les crimes de guerre écologiques historiques et ceux de l’époque contemporaine, notamment ceux des XXe et XXIe siècles, les différences sont nombreuses malgré quelques similitudes. Historiquement, les dégâts étaient plus localisés et régionaux, alors qu’ils peuvent être planétaires aujourd’hui, avec des effets sur des écosystèmes partagés, comme les océans (marées noires…), ou encore sur la biodiversité mondiale. La mondialisation et les effets globaux du changement climatique, ainsi que les moyens militaires modernes à la disposition des belligérants, sont de nature à accentuer les conséquences de telles attaques avec des risques globaux, tels que la migration massive de populations ou encore les grandes crises alimentaires. L’échelle et la durée potentielle de tels effets dévastateurs sur l’environnement ne sont pas les seules différences entre les guerres historiques et celles d’aujourd’hui. La conscience à leur propos a évolué. Ces crimes ont désormais un nom et un statut juridique, celui d’écocide. Ce terme fait référence à la gravité, la durabilité et l’étendue des dommages environnementaux résultant d’activités humaines destructrices – surexploitation des ressources, pollutions industrielles et chimiques, etc. – ou encore (et surtout) de la guerre. Le terme a été employé pour la première fois en 1970 par le biologiste Arthur Galston au sujet de l’utilisation par les Etats-Unis de puissants herbicides, notamment l’agent orange, pour détruire les forêts et les cultures durant la guerre du Vietnam (1961-1971), avec des conséquences sanitaires et écologiques durables (des naissances d’enfants avec des anomalies persistaient 40 ans plus tard). Les effets sur le changement climatique Pour autant, et bien que ce terme d’écocide figure déjà dans la législation de certains pays, l’écocide n’est pas encore reconnu comme une compétence spécifique de la Cour pénale internationale. Le débat persiste. Il reste que certaines décisions internationales ont déjà été prises par l’ONU pour obliger des belligérants à payer des réparations aux pays victimes d’attaques dévastatrices pour l’environnement, comme pour les deux cas susmentionnés : Israël pour la marée noire de 2006 au Liban et l’Irak pour les incendies des puits koweïtiens en 1991. Enfin, la question des effets des conflits sur le changement climatique – notamment par les émanations dues à l’utilisation massive de munitions, ou encore les conséquences de la destruction des forêts, véritables puits de carbone – est de plus en plus soulevée dans le cadre des sommets climatiques organisés annuellement par l’ONU. L’exemple des bombardements israéliens massifs sur Gaza pendant près de deux ans, depuis le 7 octobre 2023, a été évoqué sur ce plan. L’impact des conflits sur le changement climatique n’a cependant pas été encore totalement intégré dans le processus des négociations internationales sur la lutte contre le changement climatique. Ce dossier demeure en effet extrêmement sensible à plus d’un égard.

"Laudato Si'", ou l'écologie selon le pape François
Par
LevantTime .
Publié
déc. 3, 2025 - 13:23

A l’occasion de la visite du pape Léon XIV au Liban, et alors que le trentième sommet sur le climat vient de se clore à Belem, au Brésil, sans résultats notables, il est utile de se souvenir d’une notion, l’écologie intégrale, et d’un texte, le Laudato Si , du pape François, publié en 2015, qui redessinent les contours d’une écologie humaine et inclusive préconisée par l’Eglise. Le terme d’écologie intégrale suggère une vision transdisciplinaire et holistique de l’écologie qui donne une vue d’ensemble de l’être humain et du monde. En disséminant ce concept, l’Eglise catholique veut souligner « le fait que l’indispensable conversion écologique ne se limite pas aux seules questions environnementales stricto sensu » et que « la dynamique spirituelle de l’écologie intégrale se nourrit de l’espérance chrétienne et intègre la vie spirituelle, les enjeux de respect de la dignité de toute vie et de toute personne et l’exigence de fraternité et de justice sociale », lit-on sur le site de l’Eglise catholique en France. Toujours selon ce site, l’Eglise catholique considère avoir une responsabilité de prendre soin de la Création. « Nous oublions que nous sommes poussière » Bien qu’on en parle depuis les années 80, cette notion d’écologie intégrale a pris un essor particulier suite à la publication, par le pape François en 2015, de l’encyclique Laudato Si , appelée ainsi car reprenant le titre d’un cantique que chantait Saint François d’Assise, « Loué sois-tu, mon Seigneur ». Dans ce texte long et dense, le défunt pape revient sur la protection de la nature qui est au cœur du sentiment religieux et de la croyance dans le Créateur. « Nous avons grandi en pensant que nous étions les propriétaires (de la planète) et ses dominateurs, autorisés à l’exploiter (…) Nous oublions que nous-mêmes, nous sommes poussière (cf. Gn 2, 7). Notre propre corps est constitué d’éléments de la planète, son air nous donne le souffle et son eau nous vivifie comme elle nous restaure », lit-on dans l’introduction de ce texte. Dans son approche, le pape François commence par un constat de l’état de l’environnement dans le monde, sous le titre « Ce qui se passe dans notre maison ». Un constat accablant sur ce que les changements rapides de la civilisation humaine coûtent à la nature. Le texte fait ainsi le tour des principales questions qui se posent à l’écologie aujourd’hui, notamment la pollution et le changement climatique, la question de l’eau, la perte de la biodiversité, et, enfin, la détérioration de la qualité de vie et la dégradation sociale. Car « si nous tenons compte du fait que l’être humain est aussi une créature de ce monde, qui a le droit de vivre et d’être heureux (…) nous ne pouvons pas ne pas prendre en considération les effets de la dégradation de l’environnement, du modèle actuel de développement et de la culture du déchet, sur la vie des personnes », a écrit le pape François, soulignant l’inégalité planétaire qui marque cette situation et la faiblesse des réactions face à un tel désastre. Dialogue entre la science et la religion Dans son Laudato Si , le pape François consacre tout un chapitre à montrer comment la foi éclaire d’un sens nouveau ce que la science dévoile sur cette crise climatique. Conscient que beaucoup considèrent les deux comme antinomiques, il prône un « dialogue intense et fécond » entre eux. Il explique que pour construire une écologie réparatrice, « aucune branche des sciences et aucune forme de sagesse ne peut être laissée de côté, la sagesse religieuse non plus ». Dans le prolongement de cette pensée, le pape François souligne ce qu’il appelle « la racine humaine de la crise écologique », en conformité avec les conclusions du Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC), la plus grande instance scientifique de l’ONU sur le climat, qui a établi la responsabilité des activités humaines dans le changement climatique. Il a ainsi évoqué la technologie et le sentiment de pouvoir qu’elle confère à l’être humain, ou encore les conséquences de la mondialisation et du modèle unique qu’elle impose. La lutte contre la dégradation ne peut se faire en dossiers séparés Pour définir l’écologie intégrale, le pape François dresse un constat ferme : la crise du XXIᵉ siècle n’est pas double – environnementale d’un côté, sociale de l’autre – mais unique, globale, profondément imbriquée. C’est la thèse centrale d’une écologie intégrale, qui invite à regarder le monde comme un système tissé de relations, où les choix économiques, politiques et culturels façonnent autant les paysages que les destins humains. Il insiste sur l’interconnexion entre les espèces, les humains étant partie prenante des écosystèmes. Dans cette perspective, la lutte contre la dégradation du vivant ne peut plus être menée en dossiers séparés, car pollution, pauvreté, exclusion, exploitation des ressources… sont les chapitres d’une même crise. Les réponses doivent être globales, articulant les dynamiques naturelles et les structures sociales, plaide-t-il. L’écologie doit aussi être « culturelle », ajoute le pape François, insistant sur l’importance du patrimoine et de la mémoire collective. L’écologie culturelle, selon lui, se fonde sur un principe : les réponses aux défis environnementaux doivent dialoguer avec les cultures locales, afin de les prendre en compte, loin du modèle unique de développement. La disparition d’une culture, souligne l’auteur, pourrait être plus grave encore que celle d’une espèce animale. Dans son exploration de l’écologie intégrale, le défunt pape n’a pas oublié la vie quotidienne. Il ramène l’écologie au plus près de la vie humaine, dans les gestes ou les relations. L’enjeu n’est plus seulement global ou institutionnel : il touche les quartiers, les logements, les espaces publics — tout ce qui façonne la qualité de vie concrète. Quel monde allons-nous leur laisser ? Le pape François replace l’écologie intégrale au cœur du concept du « bien commun », défini comme un ensemble de conditions qui permettent à chaque individu et à chaque groupe d’atteindre pleinement son développement. Trois piliers en découlent : la dignité de la personne, la vitalité des corps intermédiaires, notamment la famille, et la paix sociale, fondée sur une justice distributive capable de prévenir la violence et l’exclusion. Dans cette perspective, l’État se voit rappeler son rôle : protéger et promouvoir ce bien commun, base indispensable d’une société équilibrée. Mais l’auteur inscrit ce principe dans la réalité du monde actuel, marqué par des inégalités croissantes. Enfin, l’écologie intégrale prend en compte les droits des générations futures, et le texte pose une question essentielle : Quel monde voulons-nous leur laisser ? Un défi, vu la crise éthique et culturelle face à ce que le pape François considère comme la montée de l’individualisme, la fragilisation des liens familiaux et sociaux, et l’incapacité à penser au-delà des intérêts immédiats. Parmi les lignes d’orientation identifiées par le pape François, le dialogue sur l’environnement dans la politique internationale, le renouvellement des politiques nationales et locales pour limiter les inégalités dans les pays, la promotion de la transparence dans la prise de décisions, ou encore le dialogue entre les religions et les sciences.