

À mesure que se creuse le discours de la haine et de la rancœur entre Libanais, les questions se bousculent sur ce qu’il serait réellement possible de faire pour colmater la fracture politique et médiatique qui s’enracine à travers les réseaux sociaux, désormais à la portée de tous et permettant à chaque citoyen d’exprimer son opinion (ce qui est en principe une bonne chose) sans exercer le minimum d’autocensure, si bien que les fanatismes communautaires et sectaires se déversent librement, sans aucun frein moral ni politique.
Cette fissure sociale reflète la division verticale que traverse le pays, une division dangereuse qui touche aux grands choix stratégiques appelés à définir l’identité du Liban et son rôle régional pour l’avenir, et qui porte sur des questions aussi centrales que la manière d’affronter Israël et ses agressions continues contre le Liban, ainsi que la question du monopole des armes par l’État, en application de l’accord de Taëf en vertu duquel toutes les milices libanaises avaient remis leurs armes au début des années quatre-vingt-dix, à l’exception du Hezbollah, au nom de la « Résistance ».
Si des justifications ont pu être invoquées pour conserver les armes et libérer le territoire (ce qui s’est effectivement réalisé en 2000 dans ce qu’on pourrait qualifier d’accomplissement historique majeur, marqué par le retrait d’Israël des terres qu’il occupait sans condition aucune), il est certain en revanche que le rôle de ces armes s’est étendu bien au-delà de la libération pour créer un État dans l’État libanais et renforcer le poids politique du Hezbollah face aux autres forces libanaises, ce qui a conduit à des affrontements du type du 7 mai 2008, quand le Hezb s’est lancé à l’assaut de la capitale et de la Montagne en réaction à deux décisions gouvernementales qui servaient pourtant, dans les faits, la cause de la construction de l’État.
Ce qui est regrettable, voire navrant, c’est que la partie même qui se targue d’avoir accompli la libération historique de 2000 porte la plus grande part de la responsabilité politique et militaire dans l’anéantissement de cet acquis, de la guerre de juillet 2006 jusqu’aux deux guerres d’appui de 2024 et 2026, au cours desquelles Israël a pu réoccuper les Cinq Collines lors de la première phase, puis plus de cinquante-cinq villages lors de la seconde, à laquelle il a donné le nom de « Couleur jaune ».
Si le lien organique du Parti avec l’Iran n’est un secret pour personne (le Parti lui-même s’en vante et l’affiche publiquement), ce qui frustre nombre de Libanais, c’est l’empressement du Parti à venger le Guide suprême Ali Khamenei et à proclamer sa solidarité avec la République islamique, alors que l’Iran n’avait jamais levé le petit doigt face aux guerres successives que le Liban a subies ces dernières années, pas plus qu’il n’avait vengé l’assassinat de l’une des figures les plus éminentes de son axe, le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah.
Naturellement, toutes ces considérations ne sauraient justifier que certains Libanais détournent entièrement le regard des agressions israéliennes incessantes contre le Liban, de ses violations quotidiennes de sa souveraineté et de la prise pour cible des civils, comme cela s’est produit le 8 avril dernier, sachant que le bilan des victimes de ces agressions dans la seule guerre de 2026 a dépassé les deux mille six cents morts. Certains de ces Libanais semblent d’ailleurs disposés à blanchir Israël de ses crimes bien au-delà de ce qu’Israël réclame pour lui-même, et appellent à accélérer les pas vers une normalisation gratuite ; certains vont même jusqu’à nier les ambitions historiques d’Israël sur le Liban, au moins jusqu’à la ligne du Litani, et son désir profond d’avancer vers ce fleuve pour annexer la région qui s’étend en deçà, sous prétexte de protéger les colonies du Nord et leurs habitants !
Ces mêmes Libanais ferment par ailleurs les yeux sur les développements alarmants par lesquels Israël poursuit les Libanais en vidant des zones dans le mont Hermon ou à ses abords immédiats, zones contiguës à des territoires qu’il occupe également en Syrie, où il a du reste étendu son emprise après la chute du régime de Bachar el-Assad en décembre 2024. Désireux d’engager le Liban vers un accord de paix et de normalisation avec Israël, ils n’hésitent pas à convoquer, pour convaincre l’opinion publique du bien-fondé d’une telle démarche, les exemples de Camp David entre l’Égypte et Israël et de Wadi Araba entre la Jordanie et Israël, malgré les écarts considérables, politiques et autres, qui séparent ces situations comparées de la réalité libanaise.
Pris en étau entre la pression américaine, les agressions israéliennes et l’exploitation iranienne du front libanais, le Liban se trouve à la croisée des chemins dans un moment de division nationale aiguë qui annonce de graves conséquences, à moins qu’on ne trouve le moyen d’instaurer un dialogue politique remettant les questions nationales à leur juste place : le monopole des armes par la seule légitimité libanaise, la mise en place de bases solides pour la négociation avec Israël (cessez-le-feu, retrait militaire, reconstruction…), étant entendu que toutes ces étapes devront s’accomplir sous le seul toit de l’État.
Le Liban n’est plus en mesure de sous-traiter ses décisions nationales, et c’est précisément ce dont il a souffert tout au long des décennies passées.