
Voici le troisième volet de l’introduction à cette série d’articles qui propose un vaste tour d’horizon, à la fois thématique et chronologique, des différents rapports entre la musique et l’espace de la Cité à travers les époques. Si la rébellion de Beethoven contre Napoléon pose en quelque sorte un acte fondateur dans la tension entre «musique» et «engagement politique», elle ne redéfinit pas pour autant ce rapport trouble entre la mélodie et le pouvoir qui permet à une idéologie de transporter des masses. L’Europe du XIXe siècle illustre ainsi avec une clarté particulière comment la musique peut simultanément construire les nations et les instrumentaliser. Giuseppe Verdi est, à ce titre, un exemple révélateur de cette capacité des notes à porter les foules en donnant un corps musical aux traumatismes. En 1842, il compose l’opéra Nabucco , qui met en scène la destruction du Premier Temple de Jérusalem par Nabuchodonosor II et la prise en captivité des survivants à Babylone. Le Va, pensiero , le chœur nostalgique des Hébreux déportés gagne les cœurs des Milanais, qui y voient l’expression de leur propre traumatisme de peuple sous occupation autrichienne. Lorsque le chœur chante ainsi: «Ô ma patrie, si belle et perdue!», Jérusalem devient une métaphore de toute l’Italie. Va, pensiero devient progressivement un symbole du Risorgimento. La beauté du chant créé par Verdi a rendu audible une souffrance collective qui n’avait pas encore trouvé de forme politique. Le souci nationaliste ne se manifeste qu’ultérieurement. La musique précède, ici, le politique, et lui donne son corps affectif et émotionnel. Pourtant, l’opéra de Verdi ne contient en lui-même aucune expression volontaire proprement politique. Le chœur ne parle finalement ni seulement des Juifs, ni seulement des Italiens, mais de l’exil. Sa vocation est universelle, et c’est pour cette raison qu’il est devenu le chant de tous ceux qui ont perdu leur terre, leur maison ou leur liberté, continuant d’émouvoir des publics très différents près de deux siècles après sa création. Dans ce sens, la lecture «patriotique» italienne de l’opéra s’impose en fait beaucoup plus au fil des années qu’au moment même de sa création. Le «contexte politique», une certaine conscience collective inscrite dans l’espace et le temps, adopte ainsi le morceau comme hymne emblématique d’une cause. Une rivière intranquille Plus fascinant encore est la mélodie capable d’inspirer un sentiment différent à travers les frontières sans pourtant subir de grandes variations musicales. La mélodie connue sous le nom Fuggi, fuggi, fuggi da questo cielo , un madrigal italien attribué dans les années 1600 au compositeur Giuseppe Cenci (et sans doute antérieur à ce dernier), en est un exemple. Quelques décennies après son apparition, elle devient plus connue, en tant que danse instrumentale, sous les titres Ballo di Mantova ou Aria di Mantova , notamment chez le compositeur Gasparo Zanetti en 1645. Ou, plus simplement, sous le titre la Mantovana . Son texte n’est, à l’origine, qu’une allégorie des saisons, appelant le printemps à chasser le rude hiver. Rien de politique, donc, dans son intention première. Par contre, sa destinée, elle, sera profondément politique. À l’instar d’une rivière européenne, la mélodie va voyager sans passeports, recevant une identité et une fonction différentes auprès de plusieurs peuples. En Bohême, Bedřich Smetana l’utilise dans Vltava pour célébrer le fleuve comme symbole de la nation tchèque, alors sous domination des Habsbourg, où il en fait un acte de patriotisme culturel, alors qu’en Roumanie, elle circule comme chanson populaire sous le nom de Carul cu boi , sans contenu politique particulier. Puis, à la fin du XIXᵉ siècle, le pionnier juif Samuel Cohen adapte cette même version roumaine au poème Hatikvah , transformant le morceau en support de l’aspiration sioniste à une patrie juive, avant qu’il ne soit consacré comme hymne de l’État d’Israël. La nostalgie du printemps italien a réveillé, en trois siècles, le sentiment national tchèque et servi de ciment au sionisme, servant quelque temps d’interlude ludique aux Roumains, avant que le groupe allemand Pell Mell n’en fasse, en 1972, une véritable merveille du rock progressif sous le titre Moldau , dans son album Marburg . Trois identités nationales distinctes, trois mémoires collectives différentes, trois revendications politiques parfois contradictoires, pourtant portées par le même matériau mélodique. C’est dire que la musique ne contient pas en elle-même un sens politique fixe, mais qu’elle est en fait une sorte de récipient que l’histoire remplit et vide selon ses besoins. C’est à croire que sa puissance réside précisément dans cette disponibilité à pouvoir tout porter… d’où le fait qu’elle soit si convoitée par tous les pouvoirs… Jouer Wagner contre Shostakovich C’est sans doute avec Richard Wagner que cette «disponibilité» atteindra sa limite la plus dangereuse, voire cataclysmique. L’œuvre de Wagner est massive, équivoque, traversée de grandeur et de péril. Épique. Démesurée. Entre les mains d’un dément hypnotiseur de foule et portée par des illusions suprémacistes mortifères et des désirs jouissifs d’extermination, elle agit comme un hallucinogène dangereux. Woody Allen en résume parfaitement le caractère létal à travers l’une de ces petites formules sarcastiques dont il a le secret lorsqu’il fait dire à son personnage dans Manhattan Murder Mystery (1993): «Quand j’écoute trop Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne.» Mais c’est Coppola qui saisit le mieux l’élan pathologique wagnérien lorsqu’il le met en évidence, dans Apocalypse Now (1979), sous la forme du plaisir orgiaque du lieutenant-colonel Kilgore, transporté par la vision des forêts vietnamiennes incendiées au napalm par ses troupes au rythme de La Chevauchée des Valkyries . On pourrait venir à la rescousse du compositeur allemand en arguant qu’il ne pouvait pas savoir que son œuvre serait pour Adolf Hitler l’équivalent idéologique, multiplié à l’infini, du Helter Skelter des Beatles, à travers lequel Charles Manson avait cru entendre un appel au rituel satanique qui avait coûté la vie à Sharon Tate à Los Angeles, en août 1969. Pourtant, ce que les nazis font de Wagner n’est pas une trahison accidentelle, mais peut être lu comme l’activation d’une des potentialités de l’œuvre elle-même : sa célébration du mythe comme fondement de la communauté nationale, son rapport au peuple comme entité organique et mystique, sa méfiance à l’égard des médiations rationnelles. Son conservatisme, son suprémacisme, son antisémitisme. Si les Valkyries résonnent lors des cérémonies du parti, ce n’est pas du détournement propagandiste au sens ordinaire. Wagner avait compris avant tout le monde que la musique pouvait faire croire à ce qui n’existe pas encore et forger une communauté dans l’émotion partagée avant même qu’elle existe dans les faits. Or ce pouvoir, le nazisme l’a utilisé jusqu’à la catastrophe. Hitler aura rendu aux Valkyries leur visage mythique originel, celui de figures guerrières assoiffées de sang, bien loin des fastes héroïques dont le romantisme allemand les avait parées. En fait, Wagner nous ramène immanquablement à l’acte de rébellion de Beethoven face à Napoléon, et au pouvoir immense qui réside potentiellement entre les mains des plus grands artistes. Qu’aurait-il fait en voyant son suprémacisme allemand se matérialiser sous la forme des fours crématoires d’Auschwitz et de Buchenwald? Aurait-il réagi comme l’Autrichien (le génie, pas le fou sanguinaire…)? Ou succombé lui aussi à la mégalomanie ambiante? La question mérite d’être posée. Il y a aussi, cependant, un Dmitri Shostakovich, à l’autre bout du siècle, pour honorer Beethoven à l’autre bout du spectre politique. Shostakovich opère le renversement exact. Composer sa Septième Symphonie sous les bombes de Leningrad, la faire jouer dans la ville assiégée par des musiciens à moitié morts de faim, n’est-ce pas utiliser la forme la plus institutionnelle de la musique occidentale comme acte de résistance existentielle ? Là où Wagner ouvre sans doute inconsciemment la voie au néant et à la mort, Shostakovich affirme que la vie continue là où le pouvoir veut démontrer qu’elle a cessé, et occupe le temps que la guerre veut vider de sa substance. De Versailles au Monoprix Mais cette tension entre la musique comme outil du pouvoir et la musique comme résistance à ce pouvoir n’est pas le seul apanage des grandes œuvres. Elle est en effet inscrite dans les formes les plus quotidiennes et les plus invisibles de la vie sonore des sociétés. Les hymnes nationaux sont des technologies d’appartenance autant que des chants. Ils fabriquent de l’unité affective là où les intérêts divergent, ils font entrer le corps dans une communauté imaginée par le seul fait de chanter ensemble, debout. Il faut y voir des dispositifs politiques déguisés en musique ; ou, plus exactement, des dispositifs politiques qui fonctionnent précisément parce qu’ils sont vécus comme musique et non comme idéologie. On ne peut pas objecter à un hymne, seulement s’y soustraire. Et cette soustraction est immédiatement lue comme un acte politique. Cela, Jimi Hendrix l’avait parfaitement compris en 1969, à Woodstock, lorsqu’il avait déchiré The Star-Spangled Banner avec sa guitare électrique. De même, Serge Gainsbourg avait détourné, avec sa délectation habituelle pour le scandale, La Marseillaise en reggae sous le titre Aux armes et cætera (1979), provoquant, lors d’un concert en 1980 à Strasbourg, l’intervention de vétérans de l’armée enragés bien décidés à interrompre sa performance sur scène. La musique militaire obéit d’ailleurs à la même logique que les hymnes nationaux, portée à son expression la plus nue. Le tambour qui règle le pas des soldats les dépossède aussi de leur rythme individuel pour les fondre dans un rythme collectif qui annule toute hésitation, toute peur… et tout jugement personnel. Marcher au tambour, c’est un peu comme confier son corps au groupe en attendant de le livrer à la mort. Et, à bien y réfléchir, la musique d’ambiance dans les espaces commerciaux contemporains ne relève-t-elle pas du même principe à une échelle différente, à partir du moment où elle régule le tempo de la déambulation, maintient un état émotionnel propice à la dépense et rend l’espace habitable tout en le rendant contrôlable? Des menuets de Versailles à la pop de Monoprix, le même mouvement fondamental, inlassablement, qui consiste à envelopper les corps dans un son qui puisse en disposer sans même leur autorisation explicite. Donald Trump vs. Leonard Cohen Plus près de nous, un épisode en apparence anecdotique dit quelque chose d’essentiel sur la permanence de ce rapport. Donald Trump tente à présent, à l’été 2026, ainsi qu’il l’avait fait lors de son premier mandat, de récupérer Hallelujah de Leonard Cohen pour ses meetings, s’attirant à nouveau une réponse glaciale de la famille du chanteur, décédé la veille de l’élection présidentielle de 2016. Ce qui frappe dans cet épisode n’est pas tant l’indignation, prévisible et légitime, de la famille. La volonté d’appropriation de Hallelujah par Trump ne fait que reprendre un mécanisme ancestral, à travers lequel le pouvoir continue de chercher dans la musique une légitimité affective qu’il ne peut pas produire par ses propres moyens. Hallelujah , en 2026, n’est pas une chanson politique stricto sensu . C’est, comme la plupart des chansons de Cohen, un psaume méditatif sur la grâce brisée, le désir et la défaite. Mais sa beauté et sa reconnaissance universelle en font précisément ce que tout pouvoir recherche avidement : une émotion brute qui court-circuite le jugement, galvanise et transporte. En cherchant à s’approprier la quête cohénienne de la grâce, Trump cherche à se draper d’un peu de prestige auprès de ses électeurs, mais, en réalité, il ne fait que se parer de ridicule. Cohen, plus que tout autre, avait, depuis la deuxième moitié des années 1970, tiré un trait sur toute politisation de son œuvre et sur toute dérive de sa vocation spirituelle à chanter. L’expérience cohénienne est mystique par excellence ; il faut d’abord s’élever et ouvrir son cœur pour entrer dans l’univers cérémoniel du Canadien. Inutile de dire à quel point cela est impossible pour le populisme, qui plus est mâtiné de suprémacisme, de cynisme et de mercantilisme. Preuve en est: récupérer Hallelujah , d’une part, et lancer des menaces de mort à l’encontre de Bruce Springsteen, d’autre part, comme le fait actuellement le président des États-Unis, c’est un peu comme vouloir le prix Nobel de la paix d’un côté et l’anéantissement d’une civilisation de l’autre… Le choc fondateur Mais, justement, ce que le cas Trump, précisément parce qu’il se déroule aux États-Unis eux-mêmes, n’est pas sans rappeler, c’est que si la musique a toujours été un outil du pouvoir, elle a aussi toujours été, simultanément, l’un des rares espaces où ce pouvoir pouvait être contesté depuis l’intérieur de ses propres formes. Et c’est précisément parce que le son circule différemment de la parole, parce qu’il peut être entendu sans être compris, parce qu’il traverse les frontières que l’écrit ne franchit pas, parce qu’il agit sur le corps avant d’atteindre la conscience, qu’il a servi à transmettre des résistances que la censure n’arrivait pas à saisir entièrement. La chanson engagée au sens moderne, celle dont cette série retrace l’histoire, n’est pas née dans les salons européens, la fumée des cabarets ou les campagnes blanches d’Amérique du Nord. Elle ne descend pas non plus en ligne directe des troubadours médiévaux ou des ballades élisabéthaines. Elle naît justement d’un choc historique d’une violence sans équivalent dans la modernité occidentale : celui de traditions musicales africaines arrachées à leur monde, traversées par la mort et l’humiliation de la traite, puis projetées dans une société qui ne les reconnaît que comme bruit, force de travail ou menace. Ce choc produit quelque chose que rien, dans le monde sonore de l’Amérique blanche du XVIIIᵉ siècle, ne permettait d’anticiper. Une refondation. La musique moderne, dans sa capacité à dire ce que le langage ordinaire ne peut pas dire, à résister là où la parole directe est impossible et à faire corps collectivement dans la dissidence, naît de cette violence-là. Pour comprendre comment, il faut s’arrêter sur ce qui s’est produit dans les plantations, les églises noires et les carrefours poussiéreux du Delta du Mississippi, ainsi que sur un pseudo-pacte signé, au bord d’une route, entre un prétendu «piètre» guitariste et un célèbre et sombre étranger, par une nuit imaginaire… Rien, dans le monde sonore d’avant l’Amérique noire, ne prépare à ce qui va surgir avec l’esclavage.


