Logo Levant Time

Histoire de Raphaël

Les origines, chapitre 3: le temps des spectres
Par
Nadim Tabet
Publié
juil. 14, 2026 - 10:25

Dans le second chapitre de cette série de textes sur la grande Histoire et celle de mon fils, Raphaël - «Le temps de la répétition, le temps de l’accélération» -, il était question du retour du discours sur la supériorité civilisationnelle, hérité du XVIᵉ siècle, et de son adoption par les promoteurs d’une nouvelle civilisation où des technologies, telles que l’intelligence artificielle, auront plus d’importance que les humains. Mais dans sa conclusion, vaguement optimiste, le texte revenait sur le film Magellan de Lav Diaz et sur le choix du réalisateur de mettre en scène la figure de la résistance victorieuse des Philippins contre les conquistadors, à savoir Lapu-Lapu, comme s’il s’agissait d’un spectre plutôt que d’un personnage qui aurait réellement existé. Et cette force des spectres face aux dominants me fait penser au fameux texte de Jacques Derrida, «Spectres de Marx», publié après la chute du mur de Berlin et la défaite du bloc soviétique. Loin de faire l’apologie des régimes communistes, Derrida y défendait l’idée que, malgré la défaite, l’exigence de justice portée par l’esprit de Marx continuerait à nous hanter. Si ce texte de Derrida me revient à l’esprit aujourd’hui, c’est aussi parce qu’en tant que Libanais, nous vivons un moment où nous devons faire face à deux défaites potentielles et trouver la façon d’y résister. La première concerne la venue très probable de cette civilisation de l’effacement de l’humain au profit des machines. Quant à la seconde, celle-ci est plus locale, puisqu’il s’agit de notre défaite face à une énième invasion israélienne de notre territoire. Je sais que parler de «défaite» ici peut paraître contre-intuitif au moment où l’accord-cadre signé entre le Liban et Israël nous est vendu par certains comme celui qui apportera paix et prospérité. Mais, à titre personnel, au moment où Israël bombarde encore le sud du Liban, j’ai du mal à partager cet optimisme, d’autant plus que les traces d’un futur conflit entre nous, Libanais, apparaissent déjà. Comment résister face à ces deux défaites qui procèdent d’un même mouvement d’effacement: celui de l’homme à l’échelle mondiale et celui d’une partie du Liban à l’échelle locale? N’étant ni chemise rouge, ni chemise brune, et encore moins chemise jaune, la couleur du Hezbollah, je me sens orphelin de discours et de spectres prêts à être utilisés pour résister face à ces deux risques d’effacement. Et c’est pour me sentir moins orphelin que, dans les lignes qui suivent, je voudrais évoquer six spectres qui me servent de manuels de résistance face au risque d’effacement. 1 - Le spectre de Walter Benjamin: l’Ange de l’Histoire Si c’est au spectre de Walter Benjamin que je pense en premier, c’est parce que c’est en quelque sorte lui qui m’a donné la confiance nécessaire pour entreprendre la rédaction de cette série de textes. Une entreprise de retour vers l’Histoire qui ne paraissait pas évidente pour moi au moment où, sous les bombes, il semblait plus urgent de dénoncer les horreurs du présent. Mais, au milieu de mes doutes, m’est revenu à l’esprit le dernier essai de Benjamin: Thèses sur le concept d’Histoire . Un essai écrit en 1940, c’est-à-dire au cœur de la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, dont Benjamin allait être victime à cause de sa religion juive. Et, à titre personnel, je ne peux m’empêcher d’y voir un signe dans le fait que son ultime acte de résistance face à la barbarie nazie ait été de se pencher sur la notion d’Histoire. Sans rentrer dans le détail de cet essai, je me contenterai de mentionner sa fameuse description du tableau «Angelus Novus» de Paul Klee, dans laquelle Benjamin projette sa vision de l’Histoire. Une vision à rebours de la vision optimiste d’une marche continue de l’Histoire vers le progrès, puisque dans ce tableau Benjamin voit un ange tourné vers le passé, poussé inexorablement vers l’avenir par le progrès, alors qu’il voudrait s’attarder sur la catastrophe qu’il contemple et réparer ce qui a été brisé. Même s’il s’agit d’une libre interprétation du tableau, Benjamin y projette sa vision de la tâche de l’historien résistant, qui consiste à sauver de l’oubli le combat inachevé des vaincus, dont la portée est souvent effacée par l’Histoire officielle, celle des vainqueurs et des idolâtres du progrès. Et inutile de dire à quel point cette attention portée au sens du combat des vaincus a une résonance particulière au moment où notre Histoire collective est de plus en plus soumise à la sélection des algorithmes, et où, au Liban, apparaissent déjà des réécritures de l’Histoire par nos occupants. Je pense entre autres à la récente déclaration de Netanyahu dans laquelle il prétendait que des villages chrétiens libanais souhaitaient être rattachés à Israël. Mais, pour qu’une telle attention à la mémoire des vaincus soit possible, il faut déjà ne pas avoir été indifférent. 2 - Le spectre d’Antonio Gramsci: l’indifférence Je sais que c’est un poncif de le dire, mais si la question de l’indifférence me semble essentielle, c’est parce qu’à une époque comme la nôtre, dominée par la prolifération des images, personne n’est à l’abri de devenir indifférent. Je fais bien sûr référence ici à la nouvelle forme de standardisation de nos comportements qu’est devenu le scroll compulsif, où toutes les images se retrouvent placées à égalité puisqu’en une fraction de seconde on peut passer d’images de destruction du Sud-Liban à celles des vacances d’un ami, ou encore à de fausses images générées par l’IA. Et si le second spectre que je convoque est celui d’Antonio Gramsci - dont la vie a oscillé entre défaite et résistance, puisqu’une grande partie de son œuvre a été écrite en prison -, c’est justement pour ses réflexions sur la notion «d’indifférence». Une réflexion développée dans un court texte, «Je hais les indifférents», publié en 1917, c’est-à-dire peu avant qu’il ne crée le Parti communiste italien. Ici aussi, sans entrer dans un commentaire détaillé du texte, je me contenterai de mentionner l’une des idées essentielles, à savoir que, pour Gramsci, l’indifférence n’est pas un acte passif, mais bien une collaboration silencieuse aux tragédies qui se sont jouées tout au long de l’Histoire, comme la montée du fascisme à son époque. Et c’est ce constat qui lui fait dire, au début de son texte: «L’indifférence, c’est le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie», puis de conclure sur l’idée que, s’il est «vivant», c’est parce qu’il est partisan. Même si je n’irai pas jusqu’à dire que je «hais» les indifférents, puisque je me méfie des jugements définitifs sur les gens, si sa réflexion me touche particulièrement, c’est parce qu’elle me fait comprendre que, dans mon refus obstiné d’être indifférent aux folies de Netanyahu et des gourous de la tech, il y a une volonté de rester vivant. Une volonté de ne pas laisser mon esprit être colonisé par cette standardisation qui tend à mettre toutes les images sur le même plan. 3 - Le spectre de Pasolini: les Lucioles Et si le troisième spectre qui me hante est celui de Pier Paolo Pasolini, c’est non seulement parce qu’il a rendu hommage à Gramsci dans son recueil Les Cendres de Gramsci , mais c’est surtout parce qu’il a dédié une grande partie de son œuvre à dénoncer la colonisation des esprits par la standardisation imposée par la société de consommation, qui était encore naissante à son époque. Une dénonciation qu’il portera tout au long de son œuvre, jusqu’à son fameux «Article des Lucioles», publié en 1975, c’est-à-dire peu avant son assassinat. Un article où Pasolini constate la disparition progressive des lucioles dans la campagne italienne, décimées par la pollution industrielle, pour ensuite y voir la métaphore d’une humanité authentique en train de s’effacer, remplacée par les lumières artificielles de la télévision, de la consommation et du spectacle - ces mêmes lumières artificielles qui, sous une autre forme, brillent aujourd’hui à travers l’écran de nos smartphones. Et si, dans ses œuvres, Pasolini a montré tant d’affection aux marginaux et aux perdants de cette société, c’est justement parce qu’il les voyait éclairés par cette même lumière fragile, celle des lucioles que Dante situait au creux des ténèbres, par opposition à la grande lumière du Paradis. Et cette façon d’avoir poétisé les perdants, jusqu’à en faire des figures de résistance, me touche particulièrement parce qu’avec les déboires à répétition que nous connaissons en tant que Libanais, je ne peux m’empêcher de nous voir comme des lucioles errant dans les ténèbres. Sauf que Pasolini, dans son article, annonçait, d’un ton défaitiste, la probable disparition de ces lucioles. Et je ne peux donc m’empêcher de me demander comment nous, qui leur sommes semblables, pouvons-nous encore trouver la force de survivre face au risque d’effacement que font peser l’invasion israélienne ainsi que la nouvelle phase de la société du spectacle, qui essaie de nous vendre, de façon ludique, un monde où les armes seront bientôt contrôlées par des intelligences artificielles. 4 - Le spectre de Nietzsche: le Convalescent Sans nier que la pensée de Nietzsche puisse être récupérée, à juste titre, par une droite extrême, si je convoque son spectre, c’est justement parce que la question centrale de son œuvre pourrait, en reprenant les termes de ce texte, se formuler ainsi: comment continuer à affirmer la vie lorsque tout semble conduire à la défaite? Si cette question est à ce point centrale chez lui, c’est d’abord pour une raison biographique, puisque Nietzsche fut un grand malade, souvent terrassé par des migraines invalidantes et des troubles de la vue le laissant parfois presque aveugle. Mais, loin de rester une simple anecdote biographique, sa maladie a marqué son œuvre aussi bien dans la forme, l’écriture en aphorismes lui a été imposée par cela, que dans le fond. Il suffit, pour s’en rendre compte, de voir le nombre de références à la question de sa maladie dans des œuvres comme Humain, trop humain ou Ecce Homo , où il dit: «Il a fallu la maladie pour me ramener à la raison. » Et cette façon de faire de la maladie le point de départ d’une transformation de soi, on la retrouve aussi dans Ainsi parlait Zarathoustra , dans le fameux chapitre «Le Convalescent». Chapitre où Zarathoustra, terrassé par la pensée de l’éternel retour et l’idée que tout ce qui a été reviendra, s’effondre, malade, pendant sept jours. Mais, par la suite, il finit par se relever en homme transformé, capable de dire oui à l’existence. Et si cette figure du convalescent me parle autant, c’est parce que, parallèlement à celle des lucioles, j’ai toujours perçu le Liban comme un pays de morts-vivants. Ou, pour être plus précis, un pays où l’on passe de la vie à la mort, et de la mort à la vie, en une fraction de seconde. D’où cette image qui nous colle à la peau d’un pays où la fête peut battre son plein juste après une période de troubles. Certains appellent cela la résilience libanaise. Pour ma part, lorsque je passe moi-même des ténèbres de notre Grande Histoire à un semblant de vie normale, c’est davantage en convalescent que je me reconnais. Et c’est sans doute pour cette raison que j’ai une affection particulière pour la formule célèbre de Nietzsche: «Sans la musique, la vie serait une erreur». Parce que, plus d’une fois, c’est grâce à elle, et cela vaut aussi pour ma génération, que je suis parvenu à transformer la colère en affirmation de vie. 5 - Le spectre de Kurt Cobain: la musique de la colère Même si la vie de Kurt Cobain pourrait sembler contredire la figure du convalescent nietzschéen, puisqu’il s’est suicidé en 1994, si je convoque son spectre, c’est tout d’abord parce que sa lettre d’adieu peut être curieusement lue comme un manifeste contre l’effacement, puisqu’il y reprend ces fameuses paroles d’une chanson de Neil Young : « It’s better to burn out than to fade away. » Mais c’est aussi et surtout parce qu’au sortir de la guerre civile libanaise, «terminée» en 1990, la colère exprimée dans sa musique est devenue l’hymne de ma propre colère, ainsi que celle de toute une génération de jeunes Libanais. Bien sûr, la colère de Kurt Cobain n’était pas liée à la fin d’une guerre. Elle procédait plutôt de la dernière forme de nihilisme, pour reprendre un thème cher à Nietzsche, née de la victoire américaine sur le bloc soviétique. Une victoire qui avait acté la fin de toute forme d’utopie, pour imposer au monde une seule et unique valeur, très bien représentée sur la fameuse pochette de l’album Nevermind : la poursuite du dollar. Mais malgré cette différence de contexte, si des morceaux tels que Smells Like Teen Spirit ont été adoptés par ma génération, c’est parce qu’ils opéraient comme une forme de catharsis, transformant notre enfance passée sous les bombes en une énergie capable de nous remettre en mouvement. Une énergie dont nous avons à nouveau besoin aujourd’hui et qui m’a poussé, à l’époque, ainsi que plusieurs jeunes beyrouthins, à former des groupes de musique dans le style de Nirvana. Et, aussi curieux que cela puisse paraître, nos concerts, organisés par un collectif appelé «Génération X», avaient lieu dans le sous-sol d’une église du centre-ville, qui portait encore les stigmates de la guerre qui venait de se terminer. Comment les rockeurs de ce collectif ont-ils convaincu le prêtre de cette église de leur céder ce sous-sol, pour que cette jeunesse puisse y crier sa colère? J’aimerais un jour faire un projet sur cette période afin d’avoir la réponse et de pouvoir renouer avec ce territoire qu’était ce temps. Parce que oui, le temps peut être un territoire. 6 - Le spectre de Frédéric II Hohenstaufen: la cour de Palerme Et plus que la notion de défaite ou de résistance, c’est une utopie que je voudrais évoquer à travers le dernier spectre. Une utopie pour le Liban en forme de territoire, à savoir la cour de Palerme au XIIIᵉ siècle, c’est-à-dire sous le règne de l’empereur Frédéric II Hohenstaufen. Surnommé «la Stupeur du monde», il fut aussi qualifié d’«Antéchrist» pour avoir été excommunié à deux reprises par le pape de son époque. Et, dans le cadre de ce texte, je ne peux m’empêcher d’y voir une certaine ironie qu’un souverain aussi curieux des savoirs et des cultures soit qualifié ainsi, alors que Peter Thiel, l’un des principaux promoteurs d’un avenir dominé par la technologie, qualifie d’Antéchrist toutes les personnes et institutions qui ralentissent l’avènement d’une telle civilisation. Quant à la cour de Palerme, si je la qualifie d’utopie à poursuivre pour le Liban, c’est parce que, à l’image de l’érudition de Frédéric II, elle incarnait une civilisation d’échange plutôt que d’effacement, puisque s’y côtoyaient pensée occidentale, philosophie arabe et culture grecque. Et si le Liban doit se sortir de l’épreuve que nous vivons actuellement, je ne peux que souhaiter qu’à l’avenir, ses multiples communautés puissent échanger en harmonie, comme c’était le cas à la cour de Palerme. En attendant, de mon côté, il y a d’autres territoires qui me hantent aussi. Des territoires plus personnels. Mais ce sera le sujet du prochain chapitre.

 Les origines: chapitre 2
Par
Nadim Tabet
Publié
mai 13, 2026 - 22:42

Dans le premier chapitre de cette série de textes sur la grande Histoire et celle de mon fils, Raphaël – «Le temps du Sud, le temps du Nord» – il était question de la différence entre les pays du Sud, où l’Histoire est encore en marche, et ceux du Nord qui, selon Fukuyama, vivraient dans «la fin de l’Histoire ». Mais dans sa conclusion, le texte reprenait une intuition de la poétesse Etel Adnan selon laquelle le Liban – où le passé ressurgit en permanence dans le présent – est en train de devenir «le prototype» du monde de demain. Bien sûr, ce rapport au temps peut paraître contre-intuitif pour les défenseurs de la tradition historiographique selon laquelle l’Histoire a une orientation. Tradition qui trouve son origine dans l’histoire biblique de David, telle que relatée dans «Les Livres de Samuel», et qui a depuis été reprise par les nombreuses philosophies de l’Histoire qui ont pullulé au XIXe siècle. Mais qui s’intéresse à l’historiographie sait que, parallèlement à cette vision, il existe une autre tradition où le temps historique est décrit comme cyclique. C’était le cas chez le précurseur de la philosophie de l’Histoire, Ibn Khaldoun, dans son Livre des exemples publié au XIVe siècle, et, au XXe siècle, chez le grand philosophe de l’École de Francfort, Walter Benjamin, qui défendait une vision de l’Histoire où des éclats du passé peuvent surgir dans le présent. Et qui suit l’actualité sait qu’aujourd’hui, au niveau mondial, nous assistons au retour de nombreux éclats du passé. 1 – Quelle époque historique revivons-nous ? L’un des retours les plus souvent évoqués, surtout en Occident, est bien sûr celui des années 30 du siècle dernier lorsque l’Europe était contaminée par le fascisme. Avec les bras levés de certains politiciens américains, la diabolisation de l’extrême gauche et une montée certaine de l’antisémitisme accompagnée de discours haineux envers les musulmans, on peut aisément comprendre pourquoi cette analogie revient souvent dans le débat public. Même si je souscris à cette lecture, pour ma part, j’ai l’impression que nous assistons surtout au retour d’une époque plus lointaine dans le temps. Une époque qui remonte au XVIe siècle, lorsqu’après la découverte des Amériques, l’Europe commençait à produire un discours sur sa propre supériorité civilisationnelle. L’un des épisodes fondateurs de cette bascule fut la «Controverse de Valladolid», où, en 1551, théologiens et juristes débattirent de la nature des peuples amérindiens pour savoir s’ils étaient les légitimes possesseurs de leurs terres ou si, selon les critères d’Aristote, ils pouvaient être identifiés comme des «esclaves naturels». Même si ce débat aboutit «officiellement» à une reconnaissance de l’humanité des Amérindiens, par la suite ce discours n’a fait que se renforcer, culminant au XIXe siècle avec les théories sur la race et les discours sur la mission civilisatrice afin de justifier une logique d’empire et l’expansion des territoires coloniaux. 2 – Le retour du discours sur la supériorité civilisationnelle Si c’est précisément ce langage qui me semble aujourd’hui réapparaître, c’est tout d’abord parce que Netanyahu y a recours pour vendre ses nombreux carnages au Moyen-Orient comme un «choc des civilisations» et présenter son pays comme celui qui défend les valeurs de l’Occident judéo-chrétien. Mais lorsque l’on voit les nombreux blasphèmes commis par l’armée israélienne à l’encontre de symboles religieux chrétiens, comme c’est le cas au Liban, il est légitime de relativiser la théorie du choc des civilisations. C’est pour cette raison que, plus que la théorie de Samuel Huntington, il me semble plus juste de parler d’un retour du discours civilisationnel. Discours qui est aussi apparu récemment dans la bouche de Marco Rubio au cours d’une conférence où il se référait à la période de Christophe Colomb et des conquistadors comme à une période symbolique de la grandeur de l’Occident. Faite devant un parterre de dirigeants européens, le but de cette conférence était de les inviter à s’allier aux États-Unis pour renouer avec ce passé qui, comme on le sait, était surtout fait d’expansion territoriale, de soumission de peuples et d’effacement de civilisations. Bien sûr, en tant que Libanais, je ne peux qu’être alerté en entendant un ministre de la première puissance mondiale se référer avec fierté à cette période historique. Mais ce qui est encore plus alarmant, c’est que le recours à ce discours «archaïque» est aussi utilisé par les pionniers des technologies du futur. 3 – L’accélérationnisme C’est le cas, par exemple, d’Alex Karp, le controversé patron de Palantir, qui, dans son manifeste pour «l’avenir de l’Occident», publié récemment sur X, fait explicitement référence aux discours sur la supériorité civilisationnelle : «Some cultures have produced vital advances ; others remain dysfunctional and regressive.» Et quand on sait que Palantir vend des logiciels de surveillance à la CIA et à Israël et qu’il ne cache pas son admiration pour la politique de Netanyahu, il y a de quoi s’inquiéter pour les habitants du Moyen-Orient, et je pense au niveau mondial aussi. En tout cas, c’est une étrange ironie qu’Alex Karp ait tenu à soutenir une thèse de philosophie à Francfort afin d’associer son nom à cette tradition philosophique. Une étrange ironie parce que, si autrefois cette école fut le foyer d’une pensée lumineuse, comme celle de «l’aura» de Walter Benjamin, elle se retrouve aujourd’hui associée à un entrepreneur proche d’un courant de pensée, le «Dark Enlightenment», qui veut accélérer la venue d’une nouvelle civilisation débarrassée des lenteurs démocratiques et gouvernée par l’efficacité des nouvelles technologies, telles que l’intelligence artificielle. Tout cela donne l’impression que c’est comme si le débat initié au XVIe siècle revenait, mais avec une hiérarchie civilisationnelle basée sur la maîtrise des algorithmes et de l’intelligence artificielle, et que la question autrefois posée lors de la Controverse de Valladolid, sur l’humanité des Amérindiens, allait muter en celle de savoir quelle sera l’utilité des humains dans une telle civilisation. Que faire face à l’arrivée probable de cette civilisation ? Je ne sais pas, mais le hasard a fait qu’au moment de la publication du manifeste d’Alex Karp, je découvrais au cinéma un film dont l’action se déroule au XVIe siècle, à savoir Magellan du cinéaste philippin Lav Diaz. 4 – « Magellan » et les fantômes Un film splendide picturalement qui, comme son nom l’indique, retrace le parcours de ce navigateur portugais ayant effectué, au XVIe siècle, le premier tour du monde et qui, en atteignant les îles Philippines, se heurta à la résistance de chefs «indigènes» qui, par fidélité à leur culture ancestrale, refusèrent la christianisation forcée. Malgré quelques erreurs factuelles, ce qui est saisissant dans ce film, c’est non seulement sa résonance avec l’actualité, mais aussi sa façon de dépeindre tous les personnages comme des anti-héros. Aucune glorification de qui que ce soit. Que des corps épuisés, vulnérables et visqueux. Pour le dire autrement, on est loin du biopic hollywoodien visant à glorifier un personnage historique, et encore plus loin de la description très enthousiaste faite par Marco Rubio lors de son discours sur cette époque. Et là où cette approche antihéroïque vise juste, c’est qu’elle ne condamne personne en particulier, mais fait apparaître comment un système, en l’occurrence celui du colonialisme, asservit tout le monde, sans distinction entre colonisés et colons, et les jette tous dans la violence. Et l’on devine bien comment, dans le futur, même ceux qui nous vendent aujourd’hui la civilisation du «techno-colonialisme» avec de grands sourires seront eux-mêmes asservis par la technologie qu’ils encensent. Mais pour ne pas terminer sur une note sombre, j’évoquerai la fin du film qui relate la bataille de Mactan où Magellan a été tué par des guerriers menés par Lapu-Lapu. Cette victoire a fait de Lapu-Lapu une figure de légende aux Philippines, où une ville porte aujourd’hui son nom. Mais en choisissant de mettre en scène Lapu-Lapu comme une figure spectrale, Lav Diaz accrédite la thèse selon laquelle ce personnage n’aurait jamais existé. Façon, peut-être, pour Lav Diaz de dire que les victoires des supposées civilisations supérieures ne seront jamais définitives, puisqu’elles seront hantées par le spectre de ceux qu’elles ont tenté de soumettre. Et c’est de cette importance des spectres dont il sera question dans le prochain chapitre.

Les origines, chapitre 1
Par
Nadim Tabet
Publié
avr. 21, 2026 - 02:40

1 – Face à l’effacement Dans un prologue à cette série de textes — «Des ténèbres éternelles à l’Histoire… de Raphaël» — j’expliquais pourquoi, en ces temps de ténèbres pour le Liban, j’ai décidé de me tourner vers l’Histoire avec un grand «H», ainsi que vers la petite histoire, à savoir celle de mon fils, Raphaël. Pour résumer, c’est tout d’abord pour sauver de l’oubli ce qui peut l’être au moment où le Liban, tel qu’on le connaît, est menacé de disparition. Puis parce qu’à l’échelle mondiale, nous vivons dans un temps qui donne tout son sens à une citation de George Orwell, extraite de 1984 : «Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé.» Et des exemples qui donnent raison à cette citation, on en trouve beaucoup ces temps ci. Pour n’en citer que quelques-uns, je retiendrais : le livre d’Éric Zemmour, La messe n’est pas dite , où il revisite l’histoire de France afin de défendre l’idée, très politique, d’une identité judéo-chrétienne de ce pays ; la décision du British Museum de retirer le mot «Palestine» de l’une de ses expositions ; et la réécriture, par Donald Trump lui-même, de l’Histoire des présidents des États-Unis telle qu’elle est présentée dans le «Presidential Walk of Fame» de la Maison-Blanche. Bref, autant dire qu’à l’ère du numérique, que l’on croyait dominée par les selfies, la notion d’Histoire semble revenir en force. 2 – Vivre entre deux rapports à l’Histoire À titre personnel, je ne peux pas dire que je sois dépaysé face à ce retour de l’Histoire puisque, contrairement à l’Europe, qui a vécu longtemps dans «la fin de l’Histoire» — en tout cas selon Fukuyama » — l’Histoire ne s’est jamais arrêtée au Liban. Et vivant depuis des années en Europe — la France tout d’abord puis l’Italie —, ma problématique, celle transmise à mon fils et probablement celle de beaucoup d’émigrés libanais, a toujours été celle de savoir comment un être pris dans la Grande Histoire peut s’adapter au continent de «la fin de l’Histoire». Mais malgré cette différence, le temps du Sud et celui du Nord sont touchés aujourd’hui par une problématique commune, mise en avant par l’historien François Hartog, à savoir: la fin de la croyance en la capacité des historiens à fournir de grands récits capables de fédérer et de donner espoir en l’avenir. Ceux qui s’intéressent à l’historiographie savent que le grand moment de l’historien «prophète» a été le XIXe siècle quand, à l’instar d’un Michelet pour la France, l’Histoire fournissait des romans nationaux pour des nations naissantes et que, à l’instar de philosophes tels que Marx ou Hegel, elle se faisait récit d’une marche progressive vers un idéal. Pourquoi, de nos jours, l’Histoire n’occupe-t-elle plus la même place dans nos sociétés? La réponse est bien entendu vaste. Mais le hasard a mis récemment sur mon chemin deux œuvres — un film libanais et un livre de François Hartog — qui fournissent quelques éléments de réponse. 3 – «Do You Love Me» et l’Histoire «on repeat » Concernant le film libanais, il s’agit du très beau film de Lana Daher, Do You Love Me . Composé uniquement d’archives — allant de photos à des extraits de films —, le film retrace l’Histoire du Liban de la guerre civile des années 70 à nos jours. S’il m’a particulièrement touché, c’est tout d’abord pour une raison narcissique, puisque des extraits de mon long métrage, One of These Days , figurent parmi les archives choisies. Mais aussi, et surtout, parce que je l’ai vu à Beyrouth au moment où, à l’extérieur de la salle, les bombes israéliennes s’abattaient sur le Liban. Et inutile de préciser que voir ce film dans de telles circonstances donnait à cette séance de cinéma des allures de messe funéraire, avec toute l’émotion associée à ce rituel. Mais au-delà de ma réception du film, s’il retient mon attention ici, c’est parce qu’il a le mérite — et c’est indiqué au début du film — de retranscrire le temps historique tel qu’on le vit au Liban, à savoir celui d’une éternelle répétition. Pas de roman national donc, ou de marche progressive vers un idéal, mais plutôt le sentiment, en voyant le film, de voir un territoire abandonné par la notion de progression chronologique et condamné, tel un Sisyphe, à revivre les mêmes gestes, les mêmes émotions et les mêmes événements, en l’occurrence beaucoup de guerres. Et afin de retranscrire ce rapport au temps, la grande idée du montage est d’avoir choisi de classer ces archives, non par ordre chronologique, mais par motifs, comme par exemple: le rapport à la mer, à la ville, à la danse, à la ruine, etc. Et en voyant ces mêmes motifs se répéter à travers le temps, cela donne l’étrange impression que tout ce que l’on s’apprête à filmer du conflit actuel a déjà été filmé. En ce sens, le film fait penser à l’idée, mise en avant par Jacques Derrida, dans ses réflexions autour de la figure de la circoncision, selon laquelle des archives de nos vies peuvent être antérieures à notre existence. Et au-delà de cette notion de traces antérieures, le montage fait aussi penser au fameux Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg où l’Histoire de l’art est classée non pas par ordre chronologique, mais par motifs, afin de montrer comment des formes anciennes peuvent «survivre» de façon fantomatique dans une iconographie plus moderne. Et plus que la répétition, c’est bien la «survivance» permanente du passé dans le présent qui définit au mieux le rapport des Libanais au temps historique alors que, plus au nord, c’est-à-dire en Europe, la fin de la foi en l’Histoire comme productrice de grands récits se matérialise par le sentiment de vivre dans un perpétuel présent. 4 – François Hartog et le présentisme C’est en tout cas l’intuition défendue par François Hartog dans ses travaux autour de la notion d’Histoire, notamment dans son essai Les régimes d’historicité . Essai majeur sur la notion d’Histoire, Hartog y décrit la façon dont une société articule le rapport entre le passé, le présent et le futur. Et en ce qui concerne l’Europe, Hartog fait apparaître trois grandes périodes. Un régime ancien, celui de l’Antiquité et du Moyen Âge, caractérisé par des mythes et un rapport cyclique au temps, où le passé est érigé en modèle. Un régime moderne, qui démarre au XVIIIe siècle, avec la pensée des Lumières entre autres, où la croyance dans le progrès érige le futur comme ultime horizon. Et la période contemporaine, dont le début correspond à peu près aux années 1970 — marquées entre autres par le choc pétrolier, la fin des utopies et le slogan «No Future» des Sex Pistols —, où le présent devient l’horizon ultime. Bien sûr, comme toutes les théories, on pourrait apporter plusieurs nuances à la notion de présentisme, surtout que, dans ce cas précis, il ne s’agit en aucun cas de décrire la fin de tout rapport avec le passé. Mais ce que Hartog fait apparaître, c’est que l’Histoire comme productrice de grands récits s’est effacée derrière les notions de mémoire, de patrimoine ou de revendications, donnant ainsi l’impression que tout le passé doit se mettre au service du présent. Quant au futur, si dans le temps du Liban son absence totale est liée à un état de crise existentielle permanente, au Nord, entre gestion de crise et discours politiques axés sur l’inversion de la courbe de la croissance, inutile de dire à quel point le rapport au futur se retrouve réduit à la façon dont Annie Ernaux le décrit dans son très beau livre Les Années , à savoir: prévoir dès la rentrée de septembre les vacances de la Toussaint et celles de fin d’année. 5 – La contamination du Nord par l’Apocalypse du Sud Ici aussi, cette relation au futur comme «No Future» est à relativiser puisqu’avant d’entrer dans «le monde selon Trump», différents discours sur l’avenir, comme le discours écologique, commençaient à émerger. Mais force est de constater qu’actuellement, à part le discours sur un «avenir radieux» pour les machines, promu par les savants fous de la Silicon Valley, du côté des humains, on a plus le sentiment de revivre des heures sombres de l’Histoire. Cela donne le sentiment étrange que le rapport à l’Histoire des Libanais, comme survivance permanente du passé dans le présent, commence à contaminer le reste du monde. C’était en tout cas l’intuition de la poétesse libanaise Etel Adnan qui, dans son Apocalypse arabe , rédigée en pleine guerre civile, annonçait que «l’Histoire est morte », et qui, dans un entretien, déclarait: «Le Liban est en train de devenir le prototype du monde qui nous attend. » Et c’est de cette survivance, à l’échelle mondiale, dont il sera question dans le prochain article de cette série.