
Dans un pays en guerre, ou en proie à des crises chroniques à répétition, la résilience est un passage obligé afin de permettre à la population de surmonter les épreuves du moment. Cette résilience peut se manifester au niveau militaro-sécuritaire, mais elle peut aussi, et surtout, prendre la forme d’une résistance culturelle, sociale et, avant tout, économique. Dans le but d’apporter son modeste apport à une telle «résistance économique», Levant Time lance une nouvelle rubrique «La vie des entreprises». Notre objectif est d’offrir une visibilité médiatique aux entreprises qui se développent ou qui lancent de nouveaux projets en dépit de la situation de guerre et de crise larvée. Nous nous proposons également, à défaut de développement, d’exposer au public les moyens mis en œuvre, le cas échéant, par l’entreprise afin de faire face aux multiples difficultés auxquelles elle est confrontée de manière à surmonter le marasme économique dans lequel le pays est plongé. Brasser une bière artisanale premium dans un pays qui a traversé deux guerres en trois ans et une crise économique parmi les plus sévères de son histoire: voilà le pari qu'a relevé la brasserie Elmir . Un pari qui, à première vue, semble à contre-courant d'une économie exsangue, mais qui raconte un aspect de la résilience entrepreneuriale libanaise. Une économie encore fragile, mais qui se stabilise Depuis 2019, le PIB libanais a perdu près de 40% de sa valeur, et la livre plus de 98%. Après une contraction de 7,1% en 2024, le PIB réel devrait croître de 3,5% en 2025 puis de 4,0% en 2026, porté par la stabilisation du taux de change depuis août 2023 et le ralentissement de l'inflation. La livre s'est fixée sur le marché parallèle autour de 89 500-90 000 LBP pour un dollar, tandis que le secteur bancaire reste paralysé et que l'économie demeure très dépendante des transferts de la diaspora, qui représentent environ 16% du PIB. C'est dans ce contexte que des maisons comme Elmir choisissent non pas de réduire l’activité, mais de miser sur la qualité et le haut de gamme, un pari sur la confiance des consommateurs et sur l'export à moyen terme. Une bière pensée pour l'exception Fondée en 2018, Elmir s'inscrit dans une vague de microbrasseries nées au Liban ces dernières années, un secteur jeune et dynamique porté par une clientèle en quête de nouveauté après des décennies de quasi-monopole de la Lager industrielle. Pour son PDG, Noel Abi Nader, la différenciation d' Elmir tient d'abord à l'origine des matières premières: «Elmir est une bière artisanale, fabriquée avec les meilleurs produits que l'on peut trouver», explique-t-il. Le malt provient de la malterie allemande Weyermann (une des meilleures, sinon la meilleure malterie au monde), tandis que les houblons sont importés «réfrigérés par avion des quatre coins du monde». Même la bouteille obéit à cette logique de préservation: un verre noir fabriqué en Allemagne, conçu pour bloquer la lumière, «l'ennemi de la bière». Mais si les ingrédients viennent des meilleures sources mondiales, l'âme des bières, elle, est résolument libanaise. Car au-delà de la qualité des matières premières, c'est la créativité du brassage qui distingue Elmir : des recettes originales, pensées et développées au Liban, qui puisent leur inspiration dans le terroir et les saveurs du pays. Un savoir-faire local qui transforme des ingrédients d'exception en bières au caractère singulier, impossibles à confondre avec les productions standardisées du marché. Autre marqueur fort de la maison: la naturalité. Elmir fait partie des très rares brasseries à produire une bière 100% naturelle, sans aucun conservateur ni additif. Un choix exigeant, qui impose une maîtrise totale de la chaîne de production, de la préservation, et qui explique en partie le soin apporté à chaque détail, jusqu'au verre noir des bouteilles. Derrière la production, l'équipe revendique d'ailleurs une approche scientifique: un docteur en microbiologie, un chimiste en cours de doctorat spécialisé dans le brassage et la distillation, ainsi que deux ingénieurs agronomes titulaires d'un master en technologie alimentaire supervisent chaque étape. «C'est la qualité des ingrédients et la qualité de l'équipe qui fait la bière», résume Noel Abi Nader. Le choix du haut de gamme Si Elmir ne se trouve pas encore dans tous les points de vente du pays, ce n'est pas un hasard. «Nous sommes positionnés sur le haut de gamme, précise le PDG. On ne sera pas présent partout, juste dans le réseau haut de gamme, que ce soit en détail (retail) ou en F&B.» Un positionnement assumé, pour une marque qui revendique déjà la place de leader du marché de la bière artisanale au Liban. Mais transformer ce leadership en rentabilité reste un défi de taille. «On a eu deux guerres en moins de trois ans, avec une économie en décroissance et une classe moyenne qui est toujours en décroissance», reconnaît Noel Abi Nader. Une lucidité qui fait écho aux chiffres macroéconomiques du pays. Une reconnaissance internationale qui ne se dément pas C'est peut-être sur la scène internationale que le pari d' Elmir trouve sa validation la plus éclatante. En quelques années seulement, la brasserie a accumulé pas moins de 18 distinctions internationales, décrochées dans les compétitions les plus prestigieuses du secteur, principalement les World Beer Awards et la Brussels Beer Challenge, où ses bières ont été jugées à l'aveugle face aux meilleures productions mondiales. Point d'orgue de ce palmarès : un titre de meilleure bière au monde dans la catégorie Sour Salty Beer, remporté en 2024. Une consécration rare pour une brasserie libanaise, qui place le savoir-faire du pays sur la carte mondiale de la bière artisanale. Ces distinctions ne sont pas de simples trophées: elles constituent l'un des piliers de l'identité de la marque et un argument de poids pour son développement à l'export. Avec ce palmarès, Elmir peut aujourd'hui revendiquer un titre que peu d'acteurs peuvent contester : celui de bière libanaise la plus primée. Le marché local d'abord, l'export ensuite Pour l'instant, l'export n'est pas encore la priorité affichée. «On se concentre sur le déploiement au Liban pour le moment», indique le PDG, tout en reconnaissant que les pays du Golfe figurent parmi les prochaines cibles. Elmir est déjà présente à Tokyo et aux Maldives, des marchés exigeants où son palmarès international constitue un précieux passeport. Un lieu de vie culturelle Autre signe distinctif du site: un piano trône au rez-de-chaussée, au milieu des cuves. «Ça casse un peu le côté très froid de l'usine», explique Noel Abi Nader, qui prévoit d'y organiser des concerts de musique classique, blues et rock, en petit comité, une centaine de personnes maximum. Des événements initialement prévus dès mars 2026, repoussés à octobre en raison du contexte sécuritaire. «Ça fait partie de la contribution d' Elmir à la scène culturelle locale», souligne-t-il. Un symbole de résilience À travers Elmir , c'est toute une génération d'entreprises libanaises qui continue d'investir et de viser l'international malgré un contexte incertain. Alors que le pays fait face à des besoins de reconstruction post-conflit dépassant 11 milliards de dollars pour 2025-2026, de telles initiatives rappellent que la relance économique du Liban passera aussi par la capacité de ses entrepreneurs à transformer la contrainte en exigence et la crise en opportunité. (Article rédigé dans le cadre de la série « La Vie des Entreprises », épisode consacré à la brasserie Elmir.)
