

Il faut replacer la feuille de route américano-iranienne de 60 jours dans la perspective des cycles d’ultimatums qui rythment la stratégie moyen-orientale du président Donald Trump dont la méthode repose sur une alternance entre la menace d’une destruction totale et la mise en œuvre d’une diplomatie purement transactionnelle.
En avril 2025, un premier ultimatum unilatéral de soixante jours intimant à Téhéran l’ordre de démanteler son programme nucléaire s’était soldé par un refus catégorique du Guide suprême Ali Khamenei, déclenchant les frappes massives de juin 2025 par les B2 américains contre les sites nucléaires iraniens.
Un an plus tard, en avril 2026, face au blocus asphyxiant du détroit d'Ormuz, la Maison-Blanche récidivait en brandissant la menace d’une dévastation des infrastructures vitales iraniennes «sous quatre heures», une vraie menace qui avait alors contraint Téhéran à accepter in extremis le principe d'une trêve, ouvrant la voie au protocole signé à Versailles par le président Trump.
La sécurité maritime dans les négociations
Sur le plan opérationnel, les Etats-Unis et l’Iran ont mis en place à Bürgenstock une «ligne de communication directe» destinée à éviter tout incident maritime dans le détroit d’Ormuz, principal point de passage du pétrole iranien et arabe.
Parallèlement, le Trésor américain a accordé une exemption de sanctions jusqu’au 21 août 2026, couvrant le pétrole et les produits pétrochimiques iraniens.
Ces mesures sont significatives pour Washington et pour Téhéran : elles répondent à la demande iranienne d’un soulagement économique immédiat et réduisent, à court terme, le risque d’une flambée des prix du pétrole. Elles mettent également en évidence la logique de troc qui sous‑tend les négociations — sécurité contre accès aux marchés — et la fragilité de solutions fondées sur des exemptions temporaires plutôt que sur des garanties durables.
Le Liban et la déconfliction : une mécanique sans Israël est-elle viable?
La création d’une «cellule de déconfliction» destinée à imposer le cessez‑le‑feu au Liban est un mécanisme qui regroupe les États‑Unis, l’Iran, le Qatar, le Liban et le Pakistan, mais exclut Israël, une première depuis quatre décennies, contrairement au «mechanism» actuel et aux commissions des ententes de juillet 1993 et d’avril 1996.
L’omission de Tel‑Aviv est politiquement explosive. Pour Israël, qui considère le Hezbollah comme une menace existentielle, être tenu à l’écart de cette cellule qui gouvernera son propre front est inacceptable et Benjamin Netanyahou l’a signifié à plusieurs reprises, car elle limite ses marges de manœuvre militaires et opérationnelles dans le Sud‑Liban.
Pour Washington, cette configuration crée un dilemme : stabiliser le Liban sans aliéner Israël ou risquer de perdre l’appui d’un allié stratégique face à l’Iran en lui imposant des contraintes qu’il juge dangereuses.
À plus long terme, l’efficacité de cette cellule de déconfliction est sur la sellette, et le cessez‑le‑feu au Liban reste fragile.
Le nucléaire : des intentions affirmées mais sans engagement contraignant
Sur le dossier nucléaire, les progrès sont douteux. JD Vance a évoqué le retour des inspecteurs de l’AIEA, suscitant un certain optimisme, mais le ministère iranien des Affaires étrangères a précisé que Téhéran n’avait signé «aucun nouvel engagement nucléaire» lors de la session.
Autrement dit, la porte est ouverte au contrôle et à la transparence, mais sans aucun engagement de l’Iran à remettre l’uranium enrichi à 60 % à la Chine ou à la Russie, ou sa dilution, ni à arrêter les travaux d’enrichissement.
Au stade actuel, le programme nucléaire iranien est certes délabré et ne fonctionne pas suite aux frappes américaines et israéliennes.
L’Iran attend en contrepartie de la surveillance de l’AIEA, des garanties économiques et sécuritaires tangibles et durables, ce qui n’est nullement visible pour le moment. Sans calendrier contraignant pour le démantèlement des capacités nucléaires iraniennes, le cœur du problème reste entier.
Ce flou rend difficile un accord pérenne sans clauses techniques robustes, vérifiables et assorties de sanctions automatiques en cas de violation.
Les gains économiques: oxygène ponctuel en plus des circuits contournant les sanctions
L’annonce officielle par Téhéran de la conclusion positive des négociations techniques, scellée par un accord de la Maison-Blanche de libérer 12 milliards de dollars iraniens gelés, illustre une logique transactionnelle.
Ce déblocage financier majeur a toutefois immédiatement déclenché un duel à distance, révélateur de la fragilité du processus : tandis que Donald Trump s'empressait d’affirmer sur ses réseaux que ces fonds seraient obligatoirement fléchés vers l’achat de produits agricoles américains, le gouvernement iranien rejetait catégoriquement cette injonction.
Si l’administration américaine cherche à décrire un contrat d'affaires avantageux comme étant une concession géopolitique, l'Iran entend sanctuariser ce triomphe financier comme une restitution souveraine et sans contrepartie commerciale unilatérale.
Par ailleurs, la dépendance de l’Iran au marché chinois demeure un facteur déterminant, même si Pékin n’est pas directement au cœur des pourparlers.
La Chine reste donc un partenaire énergétique essentiel pour Téhéran, et ses intérêts sécurisent en partie la modération iranienne, en l’occurrence l’ouverture du détroit d’Ormuz.
Enfin, l’ombre des circuits d’exportation contournant les sanctions toujours en vigueur complique la capacité de la diplomatie occidentale à faire une pression durable.
Sommaire des risques, et scénarios
D’une manière sommaire, derrière l'optimisme de façade affiché en Suisse, la trêve des soixante jours est constamment menacée par quatre détonateurs géopolitiques.
Le premier est le décalage fondamental entre les attentes de Washington, qui exige un renoncement nucléaire de Téhéran, et la position iranienne, qui n'y voit qu'un répit économique sans contrepartie stratégique. Le deuxième réside dans l'exclusion d'Israël de la cellule de déconfliction libanaise, qui laisse le gouvernement Netanyahu libre de saboter militairement la trêve au Liban pour neutraliser le Hezbollah, ce qui forcerait l'Iran à la riposte.
Le troisième est la relance en sourdine par le Hezbollah de la réorganisation de ses rangs et du redéploiement camouflé d’un dispositif de combat face à Israël, chose qu’il avait réussi à faire de main de maitre après le retrait israélien de 2000, puis après la résolution 1701 de 2006, enfin après le cessez-le-feu du 27 novembre 2024.
Si le Hezbollah récidive ainsi dans ses activités, il donnerait de nouveau à Israël un motif pour reprendre les combats et outrepasser les directives de Washington.
Enfin, le quatrième détonateur à caractère géopolitique qui menace la trêve est l'imprévisibilité intrinsèque de Donald Trump, soumis aux pressions intérieures à sa droite et à sa gauche, ce qui pourrait l'amener à rompre unilatéralement le processus de Bürgenstock.
Si l'un de ces verrous saute, le déclenchement de l'engrenage sera immédiat : le rétablissement instantané du blocus américain provoquera, comme réponse symétrique, une nouvelle fermeture iranienne du détroit d'Ormuz, replongeant le Golfe et le Proche-Orient dans la crise.
Conclusion: apaisement conditionnel, pas de paix garantie
Les 60 prochains jours détermineront si la feuille de route est le prélude à une pacification graduelle, ou bien le cadre d’une temporisation qui reportera simplement l’affrontement.
Pour l’heure, nous assistons à un soulagement fragile qui permettrait peut-être de construire patiemment des garanties vérifiables et aboutir à un accord formel à la fin de l'été 2026, non sans risque potentiel de retour à la guerre au Liban et dans le Golfe.
Une stabilisation réussie transformerait ainsi une guerre chaude en une guerre froide régionale hautement militarisée, suspendue à plusieurs facteurs de rupture à moyen et long terme.
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