

Chaque année, lorsque commence le Festival du Printemps de Beyrouth, organisé par la Fondation Samir Kassir, j’observe le public avant d’observer la scène ou l’écran.
Peut-être parce que, pour moi, le nom de Samir n’est pas simplement celui que porte un festival, et que la Fondation Samir Kassir n’est pas simplement une institution culturelle, je me surprends à chercher autre chose sur les visages: la Beyrouth à laquelle Samir croyait existe-t-elle encore? Y a-t-il encore des gens qui veulent de la culture, du débat, de l’art et de la liberté? La ville est-elle encore capable, au milieu de tout ce qui l’a frappée, de rassembler les gens autour d’une idée, plutôt qu’autour d’un chef, d’une communauté ou d’une peur?
La réponse que je vois, année après année, donne quelque espoir.
Le public est de plus en plus nombreux.
Mais plus que le nombre, c’est la nature de ce public qui importe.
Un véritable public culturel, intellectuel, médiatique et artistique se forme autour du festival. Des visages de générations différentes, des jeunes, des étudiants, des journalistes, des artistes, des universitaires, des écrivains, des militants et des personnes qu’aucune identité politique commune ne réunit, mais qui partagent une curiosité intellectuelle et le désir de voir Beyrouth demeurer un espace de questionnement, de débat et de création.
C’est peut-être là l’une des principales réussites du festival.
Dans un Liban où nous avons pris l’habitude de mesurer l’importance d’un événement au nombre d’invités ou au poids de la représentation politique, le Festival Samir Kassir propose un autre critère: la valeur du public ne tient pas seulement au nombre de personnes assises dans la salle, mais à ceux qui sont venus, aux raisons qui les ont amenés là et à ce qu’ils emportent avec eux en repartant.
Impossible de parler de la pérennité de cet espace sans évoquer Gisèle Khoury. Gisèle n’a pas seulement porté le nom et la mémoire de Samir. Elle a transformé l’absence en travail, en institution, en continuité. Elle avait cette détermination obstinée à empêcher Samir de devenir un simple souvenir et à faire en sorte que la Fondation demeure un espace de liberté, de culture et de journalisme. Aujourd’hui, lorsque nous voyons le public du festival grandir et se diversifier d’année en année, il est impossible de ne pas se rappeler qu’une grande part de ce que nous voyons est aussi le fruit de ce que Gisèle a semé et de ce qu’elle s’est obstinée à protéger jusqu’au bout.
Cela est apparu clairement lors de la projection de l’œuvre d’Alfred Tarazi, «Manifeste d’un amoureux, deuxième partie».
J’étais venu voir l’œuvre, mais je me suis retrouvé à regarder le Liban.
Un Liban dont nous connaissons certains fragments, dont nous en avons oublié d’autres, et que des générations entières n’ont peut-être jamais eu la chance de connaître.
Alfred Tarazi ne donne pas un cours d’histoire et ne cherche pas à nous convaincre que le passé était beau et que le présent est laid. Il fait quelque chose de plus intelligent: il ouvre les archives et les laisse parler.
Les journaux, les photographies, les publicités, la musique, le cinéma, l’architecture, les détails de la vie quotidienne et les visages se transforment devant nous en fragments d’une histoire qui a commencé avant la naissance du Grand Liban, traversé l’indépendance et accompagné la construction de la République.
Mais c’est en réalité l’histoire d’une question qui n’a jamais cessé de se poser:
Qu’est-ce que le Liban?
Plus de cent ans plus tard, nous posons toujours la même question.
C’est là, pour moi, que réside la force de cette œuvre.
Car nous ne regardons pas des archives historiques depuis la position d’un spectateur neutre. Nous sommes les enfants de ce qu’a produit cette histoire. Nous vivons aujourd’hui dans un pays qui continue de débattre de son unité, de sa Constitution, de sa souveraineté, des limites de l’État, du rapport des communautés à la patrie et des relations du Liban avec son environnement et avec le monde.
Alors, lorsque défilent devant vous l’ancienne Beyrouth, les journaux, les cafés, les salles de cinéma, les universités, les publicités et cette vie sociale qui se développait à grande vitesse, impossible de les regarder comme de simples belles images d’une époque révolue.
Une question s’impose spontanément: qu’avons-nous fait de tout cela?
Mais il faut aussi se garder de la nostalgie facile.
Le Liban que montrent les archives n’était pas un paradis.
Il y avait des inégalités sociales, des régions marginalisées, des conflits sur l’identité du pays et un système communautaire qui portait en lui ses propres contradictions.
Mais quelque chose d’important existait.
Il y avait une foi dans l’idée de progrès.
Il y avait une société qui voulait construire. Une presse qui voulait écrire. Une université qui voulait enseigner. Un artiste qui voulait expérimenter. Un entrepreneur qui voulait investir. Une femme qui voulait davantage de place dans la société. Et des jeunes qui regardaient le monde et voulaient que le Liban en fasse partie.
Beyrouth voulait devenir une ville.
Pas seulement une capitale des communautés.
Et c’est là que j’ai retrouvé Samir.
J’ai connu Samir Kassir, j’ai travaillé avec lui et je travaille encore aujourd’hui au sein de la Fondation qui porte son nom. Il m’est donc difficile de dissocier le Festival du Printemps de Beyrouth de l’idée qu’il se faisait de cette ville.
Samir n’aimait pas Beyrouth parce qu’elle aurait été une ville idéale.
Il connaissait ses contradictions et les a peut-être décrites avec plus de dureté que beaucoup d’autres. Mais il croyait en sa capacité à être une ville arabe différente: libre, ouverte, pluraliste, frondeuse, profondément attachée au journalisme et à la culture, une ville qui ne craindrait ni le débat ni la différence.
Son assassinat ne fut donc pas seulement celui d’un journaliste et d’un intellectuel.
Ce fut une tentative d’assassiner une idée.
Plus de vingt ans après, la question devient: cette tentative a-t-elle réussi?
Je regarde le public du festival et je réponds: non.
Ce n’est pas une formule sentimentale.
Lorsque l’on voit le nombre de spectateurs augmenter, un public culturel exigeant s’élargir et des jeunes qui n’ont jamais connu personnellement Samir venir à un festival qui porte son nom, on se trouve devant un phénomène qui mérite que l’on s’y arrête.
Les idées survivent parfois à ceux qui les ont portées.
C’est peut-être là la plus belle ironie du Festival du Printemps de Beyrouth: ceux qui ont assassiné Samir voulaient faire taire une voix. Avec les années, son nom est devenu un espace accueillant des dizaines de voix.
Et chaque nouvelle chaise occupée par un jeune homme ou une jeune femme venu écouter, regarder ou discuter constitue, d’une certaine manière, une réponse à l’assassinat.
C’est pourquoi j’ai trouvé dans l’œuvre d’Alfred Tarazi quelque chose qui dépasse le film lui-même.
Elle rejoint l’essence de ce que cherche à accomplir la Fondation Samir Kassir: protéger la mémoire afin qu’elle ne devienne pas la propriété de ceux qui écrivent l’histoire par la force.
Les archives ne sont pas un entrepôt du passé.
Les archives sont un pouvoir.
Celui qui conserve les photographies des gens, leurs journaux, leurs films, leur musique et leurs histoires préserve une part de leur droit à se définir eux-mêmes.
C’est particulièrement important dans le Liban d’aujourd’hui.
Nous vivons dans un pays où la mémoire elle-même est en train d’être détruite: des maisons disparaissent, des quartiers se transforment, des villages sont démolis, des générations émigrent, des institutions ferment, tandis que journaux, bibliothèques et archives se perdent.
Au milieu de tout cela, Alfred Tarazi rassemble les fragments et nous dit: regardez, ceci aussi est votre histoire.
C’est pourquoi j’ai aimé le titre de l’œuvre: «Manifeste d’un amoureux».
Celui qui aime vraiment ne prétend pas que l’être aimé est parfait.
Il connaît parfaitement ses défauts, s’en irrite peut-être davantage que les autres, mais refuse de l’abandonner.
Voilà, pour moi, ma relation avec le Liban.
Je ne veux pas d’un Liban mythique qui n’a jamais existé. Je ne veux pas retourner aux années 1950. Et je ne cherche pas une image de la «Suisse de l’Orient» à accrocher au mur pour pleurer devant elle.
Je veux comprendre pourquoi ce pays, malgré sa petite taille et la fragilité de sa structure, a pu produire une telle vitalité, et pourquoi nous avons ensuite laissé les communautés devenir plus fortes que le citoyen, les armes plus fortes que la politique, la peur plus forte que la liberté et, trop souvent, l’émigration plus forte que l’espoir.
C’est peut-être pour cela que je suis sorti de la projection en pensant autant au public qu’au film.
Car Alfred Tarazi nous montrait les archives du Liban qui fut, tandis que le public autour de lui offrait une image, encore modeste, du Liban qui pourrait être.
Un Liban où certains vont encore voir un film sur l’histoire de leur pays.
Où certains veulent encore discuter.
Savoir.
Être en désaccord.
Et où certains considèrent encore la culture comme une affaire publique, et non comme un luxe.
Cela peut sembler peu au regard de l’ampleur de ce que nous vivons.
Mais ce n’est pas peu.
Car les pays ne vivent pas seulement de leurs armées, de leurs frontières et de leurs institutions, aussi importantes soient-elles. Ils vivent aussi de leur mémoire, de leur culture et des espaces où leurs citoyens peuvent se rencontrer en dehors des alignements fermés.
C’est ce que j’ai ressenti au Festival Samir Kassir.
Pendant quatre-vingt-dix minutes, Alfred Tarazi nous a rendu les images du Liban qui fut.
Quant aux visages qui les regardaient avec lui, et en particulier à ce public qui grandit année après année, ils m’ont fait penser à un autre Liban:
Le Liban qui n’est pas encore né.
Et c’est peut-être entre les deux que se trouve notre tâche.
Préserver, du premier, ce qui mérite de demeurer, et avoir le courage de construire le second.