


La résolution de partage de la Palestine, adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies le 29 novembre 1947 et connue sous le numéro 181, donna naissance à l'État d'Israël sur une superficie de quinze mille kilomètres carrés, dont la population ne dépassait pas alors un demi-million de colons. Le même texte appelait à la création d'un État arabe sur onze mille kilomètres carrés, alors même que le peuple palestinien comptait un million quatre cent mille habitants. La résolution prévoyait par ailleurs de placer Jérusalem et Bethléem sous tutelle internationale. Le rejet arabe et palestinien de ce partage entraîna l'éclatement de la guerre de Palestine, dont les conséquences furent catastrophiques : Israël put ainsi occuper 78 % du territoire et contraindre au départ quelque sept cent cinquante mille habitants.
Parmi ces derniers, ceux qui se dirigèrent vers la Jordanie, la Syrie et le Liban ne représentaient que la moitié de ce nombre, l'autre moitié s'établissant dans les camps de Cisjordanie et de la bande de Gaza.
Autrement dit, plus d'un million de Palestiniens ne quittèrent jamais leur terre, en dépit de leur déplacement interne. Le paradoxe veut que la conscience collective les ait néanmoins traités comme un peuple de réfugiés, et ce largement grâce à la loi jordanienne sur la nationalité et à la loi israélienne sur la naturalisation.
Quant à la bande de Gaza, l'administration égyptienne distribua des cartes d'identité de réfugié aux populations des villes gazaouies elles-mêmes, qui n'avaient jamais quitté leur sol, les transformant ainsi, à leur tour, en réfugiés.
Trêve
Le Liban accueillit quelque cent mille Palestiniens, auxquels s'ajoutèrent à peu près autant de Libanais résidant alors en Palestine et qui revinrent au pays. Une partie d'entre eux figure encore dans les statistiques de l'UNRWA, qui avait défini le réfugié comme toute personne ayant résidé en Palestine avant la Nakba.
Mais lorsque les réfugiés palestiniens apprirent la conclusion des accords d'armistice entre Israël d'une part, l'Égypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban de l'autre, ils comprirent que la défaite militaire venait d'être officiellement consacrée, de même que la nouvelle réalité israélienne, en dépit de tous les slogans creux que l'on continuait de brandir.
Une fois la vie quelque peu stabilisée dans les camps ainsi que dans certains villages et villes, la réflexion sur le destin et sur l'avenir commença à s'imposer. Une décennie et quelques années s'écoulèrent ainsi depuis la Nakba dans ce que certaines élites désignèrent comme une période d'errance et de perte de repères.
Dans les années cinquante, des individus tentèrent de regagner leur patrie par leurs propres moyens, tandis que d'autres se constituèrent en groupes armés dont certains réussirent leurs opérations et d'autres échouèrent, la plupart finissant par être intégrés aux armées arabes pour des missions de reconnaissance militaire.
La majorité des réfugiés, toutefois, accepta l'autorité de l'État d'accueil et se soumit à ses lois, notamment en Syrie et en Égypte, où la cause palestinienne fut instrumentalisée pour asseoir la légitimité des régimes en place.
Au Liban, en revanche, les autorités traitèrent les réfugiés comme un cas particulier confié à la gestion des services de sécurité, appliquant des lois d'isolement, restreignant les déplacements, interdisant toute construction, même l'aménagement d'un simple cabinet d'aisance pour une famille, sans compter une ingérence sécuritaire brutale dans la vie quotidienne des individus, sous prétexte de contenir la propagation des courants nationalistes nassériste, baasiste et autres au sein de la génération de la Nakba.
L'accord du Caire
Ce n'est pas la seule misère qui poussa les réfugiés palestiniens du Liban à prendre les armes. Le rôle joué par l'Égypte et la Syrie après la déroute humiliante de juin 1967 eut une influence déterminante dans la fourniture d'armes, la formation militaire et l'organisation des voies d'accès aux fronts entourant Israël, au premier rang desquels le sud du Liban.
Lorsque la crise du double pouvoir éclata en Jordanie, entre la révolution palestinienne et le trône hachémite lors des événements de septembre 1970, le président Gamal Abdel Nasser joua le rôle de sauveur des fedayyin en assurant leur retrait sécurisé d'Amman, lançant le mot d'ordre selon lequel «la résistance existe pour durer», ce qui signifiait, en d'autres termes, que les régimes arabes officiels continuaient d'en avoir besoin. Yasser Arafat, président de l'Organisation de libération de la Palestine, compléta pour sa part ce mot d'ordre en proclamant que «la résistance existe pour durer et pour triompher».
C'est ce qui explique le rôle joué par Nasser dans la conclusion de l'accord du Caire de 1969, lequel répondait au besoin persistant de l'ordre arabe officiel de disposer d'une résistance armée depuis les États du pourtour, une situation qui se prolongea jusqu'à la guerre d'octobre 1973.
Dans une lecture critique palestinienne tardive de cet épisode déterminant de l'histoire contemporaine du Liban, le texte de l'excuse adressée au peuple libanais et connu sous le nom de «Déclaration de Palestine au Liban» énonçait notamment:
«…Mais l'honnêteté commande de reconnaître que la présence palestinienne au Liban, par son ampleur humaine, politique et militaire, a pesé lourdement sur ce pays frère et lui a imposé des charges qui ont excédé ses forces et sa capacité d'endurance… au point d'infliger à son État, à son économie, à son tissu social et à sa formule de coexistence des blessures profondes que plus personne n'ignore. Il est tout aussi juste de dire que l'implication palestinienne au Liban, telle qu'elle s'est déroulée, et notamment durant les guerres de 1975 à 1982, procédait dans sa quasi-totalité d'une contrainte exercée par des circonstances internes et externes s'apparentant à la force majeure.»
Loin de relever d'un simple exercice moral , cette décision découlait d'une évolution profonde et d'un véritable tournant dans la pensée politique palestinienne, qu'avaient successivement nourri la déclaration d'indépendance de l'État de Palestine lors du Conseil national réuni à Alger en 1988, qui ancra le projet de paix palestinien dans le cadre plus large du projet de paix arabe, puis la conclusion des accords d'Oslo en 1993 et la formation consécutive de l'Autorité nationale palestinienne.
Tout cela, conjugué au rétablissement des relations palestino-libanaises en 2005 après la fin de la tutelle syrienne, fit que la nouvelle politique palestinienne se définit désormais dans la logique de l'État et non plus dans celle de la révolution. L'excuse palestinienne acquit ainsi sa portée politique et morale, et sa crédibilité dans la pratique avant même de s'exprimer en paroles, comme en témoigne ce passage:
«…Ouvrant la porte à la révision, et nous aidant nous tous à purifier notre mémoire… nous prenons pour notre part l'initiative de présenter nos excuses pour tout préjudice que nous avons causé au Liban bien-aimé, sciemment ou non, et ces excuses sont inconditionnelles, sans attendre d'excuses en retour.» — 7 janvier 2008
La décision du Parlement libanais d'abroger l'accord du Caire en 1987, quant à elle, s'inscrivait moins dans une logique de reconstruction de l'État libanais sur la base du monopole des armes qu'elle ne reflétait la lutte menée par le régime Assad contre la direction de l'OLP pour le contrôle et la mainmise sur les camps, le Liban servant une fois de plus de scène à cet affrontement après le retrait palestinien de 1982. (La guerre des camps, la guerre de la dissidence, les événements de l'est de Saïda, etc.)
On peut donc conclure désormais avec clarté que lorsque l'administration actuelle, à travers le discours inaugural et le programme de son gouvernement, prit la décision de concentrer les armes entre les mains de l'État, l'Organisation de libération de la Palestine lançait simultanément, par l'intermédiaire de son ambassade à Beyrouth, son initiative politique et pratique pour mettre en œuvre cette même décision.
Ce qui s'est déroulé dans les camps l'année dernière concernant la remise des armes lourdes et semi-lourdes témoigne de la crédibilité de la politique palestinienne dans l'édification d'une relation de confiance avec la légitimité libanaise, relation fondée sur le respect de l'intérêt national libanais et le souci de ne pas y porter atteinte, dans le cadre de la résolution des problèmes accumulés au sein de la communauté réfugiée palestinienne, envisagés comme faisant partie des défis libanais devant être traités selon une perspective nouvelle, sans causer davantage de tort au pays.
Parole d'honneur
L'occupation des Lieux saints en Palestine eut des répercussions douloureuses sur les croyants, qui se virent interdire l'accès à l'Église du Saint-Sépulcre, à l'Église de la Nativité ainsi qu'à la mosquée Al-Aqsa.
Dans cette perspective, le Saint-Siège multiplia les initiatives, notamment à travers les visites papales en Palestine au cours des deux dernières décennies, rejoignant en cela des démarches analogues émanant d'Al-Azhar, de Marrakech, d'Abou Dhabi, ainsi que des initiatives locales au Liban, tant officielles que civiles.
La plupart de ces initiatives partageaient deux affirmations fondamentales. La première voulait que la Palestine constitue la terre et la géographie du message chrétien ; la seconde proclamait que le christianisme libanais avait incarné, dans cette région, le dialogue civilisationnel, culturel et humain, demeurant ainsi le phare le plus éclatant de la présence chrétienne en Orient.
Si l'émigration des chrétiens représente un défi majeur pour l'ensemble du Levant, il l'est encore davantage pour le Liban et pour la Palestine, où la présence chrétienne ne cesse de se réduire sous l'effet d'une occupation israélienne qui entend voir une Palestine débarrassée de cette présence. De 13 % qu'elle représentait autrefois, celle-ci est tombée aujourd'hui à moins de 2 %, à travers des politiques méthodiques visant à exclure le rôle chrétien dans la résistance à l'occupation.
En ces jours bénis du Carême et des fêtes de Pâques, le 29 avril 2008, une large délégation palestinienne comprenant des responsables venus de Ramallah, conduite par l'ambassadeur de Palestine au Liban et accompagnée de la quasi-totalité des dirigeants locaux, se rendit au siège patriarcal de Bkerké. Elle remit à Sa Béatitude le Patriarche Nasrallah Sfeir ainsi qu'à toutes les familles chrétiennes du Liban un document issu de la direction palestinienne, intitulé:
«Nous, Palestiniens, musulmans et chrétiens, nous considérons, nous en Palestine comme vous au Liban, comme une partie authentique d'une majorité arabe appelée à jouer aujourd'hui, comme elle l'a fait dans le passé récent, un rôle pionnier dans une renaissance générale, pour répandre le message de paix, d'amour, de progrès et d'ouverture… Et en exprimant nos choix et nos orientations dans ce pays généreux, à travers une révision sincère et franche, nous vous adressons cette parole d'honneur et nous nous engageons, envers nous-mêmes comme envers vous:
«Premièrement: respecter pleinement votre spécificité libanaise et levantine, et nous tenir à vos côtés pour écarter tout danger qui menacerait le Liban bien-aimé en tant qu'entité indépendante et État souverain.
«Deuxièmement : résister à toute tentative de régler le problème des réfugiés palestiniens au Liban au détriment de ce pays, ou en dehors des dispositions de la légalité internationale, au premier rang desquelles le droit au retour tel que le prévoit la résolution 194.
«Troisièmement : œuvrer à la guérison des âmes et à la purification de la mémoire, et consolider l'esprit de réconciliation, afin que votre patrie le Liban et notre patrie la Palestine demeurent une source de rayonnement spirituel et une tribune d'expression civilisationnelle et culturelle, comme elles l'ont été à travers les âges.
«Telle est la parole d'honneur et le serment de fidélité que nous espérons sceller par des actes dignes de Dieu et de notre conscience nationale.»
Signé : l'Ambassadeur de l'État de Palestine auprès de la République libanaise
Cette initiative, parmi d'autres, a tracé un nouveau sillon pour la réconciliation et la purification de la mémoire. Sur le plan politique, ce qu'on peut affirmer aujourd'hui, c'est que le gouvernement libanais actuel, dans le cadre de ses décisions visant à concentrer les armes entre les mains de l'État, a confié à la «Commission du dialogue libano-palestinien», chargée de traiter les questions de la communauté réfugiée, la mission d'élaborer un document politique préliminaire intitulé: «Le Plan national libanais pour la gouvernance des camps palestiniens au Liban». Il s'agit de la première initiative du genre à l'échelle de l'État libanais, avec pour objectif de faire sortir les camps de la sphère de la gestion sécuritaire pour les placer sous la protection de l'État, d'étendre sa souveraineté sur l'ensemble de son territoire, de procéder au retrait des armes palestiniennes des camps et d'assurer aux réfugiés une vie digne jusqu'au moment de leur retour.
On peut dire enfin que l'avenir porte en lui la promesse de transcender le passé.