
À quelques jours de la rentrée scolaire, les écoles et lycées publics se sont retrouvés confrontés à un problème qui aurait dû être réglé avant même leur réouverture: de combien d’enseignants chaque établissement a-t-il besoin, et de combien d’heures d’enseignement?
Le problème est apparu à la suite de la décision du ministère de l’Éducation de reporter la reprise des enseignants contractuels rémunérés par les caisses des écoles et des lycées, ainsi que celle des enseignants dits «auxiliaires», jusqu’à l’achèvement d’un recensement des besoins et l’identification des éventuels sureffectifs. Résultat: quelque 3 500 enseignants attendent de savoir ce qu’il adviendra de leurs heures d’enseignement, tandis que certains établissements ont été contraints de réduire leurs horaires faute de personnel.
Un regard historique
Si l’on revient sur une histoire politique libanaise encore bien présente, la grande responsable historique des recrutements anarchiques et du recours incontrôlé aux contrats dans l’enseignement public a été la classe politique elle-même, avec son système de quotas confessionnels. Le président de la Chambre, Nabih Berry, et le mouvement Amal en ont été, de concert avec les autres composantes du pouvoir, les principaux parrains.
La vague de recrutements anarchiques: dans les années qui ont précédé l’effondrement, notamment entre 2014 et 2018, à l’approche des élections législatives, le secteur public de l’éducation a été gonflé par des titularisations et des recrutements contractuels anarchiques concernant plus de 5 000 enseignants. À cela s’est ajoutée l’invention de la catégorie des «auxiliaires», statut hybride conçu pour recruter des protégés tout en assurant l’enseignement aux réfugiés grâce à des financements internationaux. Ces enseignants ont été privés des prestations de la Coopérative des fonctionnaires afin de limiter la responsabilité juridique de l’État à leur égard.
La faille structurelle, entre parachutages et filières: l’expérience de l’enseignante Mona Jahmi met en lumière une corruption structurelle. Sous l’effet des pressions politiques, des enseignants titulaires en mathématiques, en physique ou en langues sont affectés à des fonctions de surveillants, de responsables de laboratoires ou de bibliothèques, autrement dit à des postes sans véritable charge pédagogique, parfois proches de la sinécure. Ils ne travaillent ainsi que douze heures avant d’aller enseigner dans le privé, tandis que l’État conclut de nouveaux contrats, source de gaspillage, avec des protégés politiques afin de combler les heures ainsi laissées vacantes.
Retour à la crise actuelle
Ce qui se passe aujourd’hui dans l’enseignement public au Liban n’est pas une crise passagère liée à une mauvaise décision administrative ou à un simple retard technique dans «l’évaluation des besoins». Nous assistons à l’apparition brutale d’un effondrement accumulé au fil des années, parce que le pouvoir a décidé, une fois encore, de traiter les conséquences du chaos plutôt que ses causes.
Environ 3 500 enseignants contractuels et auxiliaires se sont soudain retrouvés hors des classes au début de l’année scolaire, leurs contrats ayant été suspendus au nom d’une «réévaluation des besoins réels». En apparence, la décision peut sembler rationnelle: la guerre a modifié la répartition des élèves, certaines écoles ont fermé, d’autres ont été transformées en centres d’hébergement, et une réorganisation des ressources s’impose. Mais le problème ne réside pas dans le principe. Il réside dans le calendrier et dans ce que ce retard révèle d’un dysfonctionnement structurel.
L’État, qui pendant des années a été incapable de déterminer combien d’enseignants il lui fallait ni comment les répartir, décide soudain de le «découvrir» à la veille de la rentrée scolaire.
Ce n’est pas une réforme. C’est un aveu de faillite.
De leur côté, les enseignants contractuels se présentent comme les victimes d’une décision arbitraire, et cette description n’est pas dénuée de fondement. La décision est intervenue tardivement, laissant des milliers de familles dans une attente insupportable et menaçant le fonctionnement normal d’établissements qui ont effectivement dû réduire leurs horaires faute de personnel.
Mais ce récit, aussi partiellement juste soit-il, ne suffit pas.
Car une question doit être posée, peut-être pour la première fois avec sérieux: comment ces enseignants ont-ils été recrutés à l’origine? Et quelles sont leurs qualifications?
Une autre strate de la crise apparaît alors, plus douloureuse encore. Les écoles elles-mêmes ne sont plus en état d’assurer normalement leur mission éducative: couloirs occupés par des déplacés, pénuries d’eau et de mazout, absence de propreté, coexistence devenue impossible entre la vie des déplacés et la vie scolaire.
«On ne peut pas enseigner avec les odeurs de cuisine et les mouvements permanents autour de soi», explique Mona, avant d’ajouter que «l’enseignement à distance est la pire expérience éducative».
À ce stade, les controverses administratives perdent presque tout leur sens. Nous sommes face à une situation qui frôle la catastrophe: des enfants sans stabilité, sans accompagnement psychologique et sans environnement éducatif minimal. La violence augmente, les difficultés de concentration s’aggravent, et la mémoire elle-même se fragilise sous le poids du déplacement et de la désintégration sociale.
Et pourtant, le pouvoir continue de traiter la question comme un simple dossier de contrats.
Mais le témoignage de l’enseignante n’innocente pas davantage le système éducatif. Il va même plus loin, en mettant au jour ce que l’on préfère généralement taire: «Il existe un véritable laisser-aller dans l’enseignement public.»
La répartition du personnel y souffre de dysfonctionnements flagrants. Certains enseignants sont affectés à des postes administratifs ou à des fonctions sans réelle charge de travail, tandis que d’autres «enseignent de travers», selon l’expression populaire, alors que leurs performances dans l’enseignement privé sont excellentes grâce au contrôle et au suivi qui y sont exercés.
Dans le même temps, des contrats sont conclus pour combler des pénuries dans des matières essentielles, parfois à la suite d’interventions politiques directes: «Un appel d’un responsable politique… Donnez-lui un contrat, ne serait-ce que pour quelques heures.» Alors même que cette tâche devrait relever du Conseil de la fonction publique.
C’est précisément là que le problème se concentre.
Le recrutement contractuel, censé constituer un outil souple permettant de combler les besoins, est devenu l’une des portes d’entrée du clientélisme. Et le paradoxe est que le pouvoir lui-même, ou ses prolongements, qui a permis l’expansion de ce système incontrôlé, invoque aujourd’hui le désordre qu’il a créé pour le suspendre.
Autrement dit, il sanctionne les conséquences de ses propres choix.
La double crise
Des enseignants contractuels paient le prix de décisions arbitraires.
Et le système éducatif est gangrené par le recrutement politique et la mauvaise gestion.
Mais plus grave encore: le moment qui aurait pu devenir l’occasion d’une véritable réforme, fondée sur une redistribution des effectifs, des titularisations selon des critères précis et la fin du désordre, se transforme en une simple gestion de crise, une crise de plus que l’on reporte, comme toutes les autres au Liban.
En arrière-plan se trouve quelque chose de plus profond encore: l’absence de l’État dans son rôle de régulateur impartial.
Dans le Sud, les écoles ne sont plus seulement des établissements d’enseignement. Elles ont été transformées en refuges. Certains parents ne disposent même plus de documents attestant le niveau scolaire de leurs enfants. Certains ignorent dans quelle classe ils doivent les inscrire.
Ce n’est pas un détail. C’est l’effondrement du lien le plus élémentaire entre le citoyen et l’État.
Lorsque la situation en arrive là, débattre d’un «contrat» ou d’une «heure d’enseignement» revient presque à discuter d’un problème technique sur un sol qui s’effondre.
Ce que révèle cette crise est simple: au Liban, le pouvoir échoue toujours deux fois.
Il échoue lorsqu’il administre les secteurs publics selon la logique des quotas et du clientélisme. Puis il échoue une seconde fois lorsqu’il prétend les «réformer» sans toucher aux racines mêmes de cette logique.
Entre ces deux échecs, les enseignants se perdent, le système éducatif se désagrège et toute une génération est abandonnée à son sort.
Car ce qui est aujourd’hui menacé, c’est l’avenir même du Liban, lorsque cette génération grandira, lestée de toutes ces carences et de tous ces problèmes.
En un mot: une catastrophe.