
Lecture de la structure des révolutions scientifiques et des changements de paradigme

L’histoire des sciences suit un parcours sinueux, fait de destructions et de reconstructions, et non une accumulation linéaire et paisible, comme on l’a longtemps cru. Jusqu’au milieu du XXe siècle, la conception dominante considérait la science comme un édifice s’élevant pierre après pierre, chaque génération de chercheurs ajoutant une nouvelle brique au monument de la vérité absolue.
Mais la publication, en 1962, de La Structure des révolutions scientifiques, de l’historien et philosophe des sciences américain Thomas Kuhn, provoqua un véritable séisme intellectuel qui transforma notre manière de concevoir l’évolution de la pensée humaine. Kuhn ne proposait pas seulement une nouvelle lecture de l’histoire des sciences. Il fondait une nouvelle épistémologie, montrant que le progrès scientifique procède par bonds soudains et ruptures profondes, déterminés aussi par des contextes sociologiques et psychologiques qui ne sont pas exempts de conflits.
Kuhn ne parlait certes pas de politique, mais de la manière dont les scientifiques passent d’une théorie ancienne à une théorie nouvelle. Le paradoxe est pourtant que l’outil analytique qu’il a élaboré pour comprendre les communautés scientifiques peut aussi contribuer à répondre à une autre question: comment les sociétés changent-elles, et comment les systèmes s’épuisent-ils avant de s’effondrer?
Qu’est-ce qu’un paradigme et comment l’appliquer aux États?
Dans la philosophie de Thomas Kuhn, le «paradigme» (paradigm) désigne un ensemble de croyances, de règles et de valeurs partagées sur lesquelles s’accorde une communauté donnée pour organiser son fonctionnement et résoudre ses problèmes.
Kuhn appelle cette période celle de la «science normale»: chacun y travaille à l’intérieur d’un même cadre intellectuel, considéré comme allant de soi et ne faisant pas l’objet de remise en cause. En politique, cette situation peut être comparée à celle de systèmes stables fonctionnant selon des règles établies, même lorsque celles-ci sont injustes ou inefficaces.
L’approche de Kuhn apparaît aujourd’hui comme une clé particulièrement pertinente pour décrypter la crise existentielle que traverse le Liban. Les Libanais se trouvent désormais au cœur d’une «crise de paradigme»: l’ancien modèle s’est totalement effondré, tandis que le nouveau reste incapable de naître, laissant le pays dans un état de fluidité, d’incertitude et de peur de l’inconnu.
Chez Kuhn, la transformation ne commence pas par un effondrement soudain, mais par l’apparition d’«anomalies», c’est-à-dire de phénomènes que le système existant ne parvient plus à expliquer.
Le «paradigme libanais» qui a gouverné le pays depuis l’indépendance et qui a été consacré, sous une forme amendée, par l’accord de Taëf en 1989 reposait sur une équation claire: démocratie consociative, système de quotas confessionnels, économie rentière fondée sur les services et le secteur bancaire, maintien de subtils équilibres régionaux et garantie des libertés publiques.
Le Liban a connu une période durant laquelle ce modèle fonctionnait de manière relativement normale. Lorsque le pays était confronté à des problèmes, tels que des crises gouvernementales ou des tensions sécuritaires limitées, ceux-ci étaient traités comme autant d’«énigmes» pouvant être résolues à l’intérieur des règles existantes: une transaction politique ici, des prêts internationaux là, sans jamais toucher au cœur du système confessionnel ou financier.
L’«anomalie» cognitive et politique
La stabilité des modèles vieillissants commence à vaciller lorsque les anomalies s’accumulent et que les outils traditionnels deviennent incapables de les expliquer ou de les résoudre.
Au Liban, ces anomalies se sont progressivement accumulées pendant des décennies avant d’atteindre leur paroxysme avec l’effondrement financier général de 2019, l’explosion du port de Beyrouth en 2020 et la paralysie des institutions constitutionnelles depuis l’ouverture des fronts dits de soutien.
La classe dirigeante a tenté de faire face à ces catastrophes en raccommodant l’ancien modèle, exactement comme peuvent le faire des scientifiques attachés à des théories en voie d’épuisement. Elle a essayé de convaincre les citoyens qu’il ne s’agissait que d’une «pénurie temporaire de liquidités» ou d’un problème technique susceptible d’être réglé par quelques mesures ponctuelles.
Mais, dans le cas libanais, l’«anomalie» a cessé d’être un problème uniquement économique ou administratif. Elle est devenue une «question existentielle» touchant à la possibilité même de la survie de l’État: un État peut-il continuer d’exister sans pleine souveraineté sur son territoire, sans justice indépendante, avec une monnaie nationale profondément dépréciée, sans un minimum de services essentiels, tout en étant soumis à une occupation sans horizon clair?
Une crise insoluble et l’absence de modèle alternatif
Selon Thomas Kuhn, lorsque toutes les tentatives visant à contenir les anomalies échouent, la communauté entre dans une «phase de crise» (crisis). La confiance dans l’ancien modèle s’effondre et les évidences d’hier deviennent matière à doute. Dans le domaine scientifique, cette phase voit apparaître des écoles de pensée concurrentes qui tentent de proposer de nouvelles solutions.
Au Liban, nous vivons cette crise dans toutes ses dimensions psychologiques et politiques. Chacun sait que l’ancien modèle, fondé sur les quotas confessionnels, la corruption, la rente et la paralysie institutionnelle, est cliniquement mort et ne peut plus être ressuscité.
Mais le grand dilemme libanais réside précisément dans l’absence d’un nouveau modèle capable de prendre la relève et de rétablir une forme de stabilité. Des forces réformatrices et des mouvements populaires proposent le modèle d’un «État de droit, souverain et démocratique, fondé sur une citoyenneté dépassant les appartenances confessionnelles». Mais ce modèle ne dispose encore ni de la force politique nécessaire à sa mise en œuvre, ni du consensus social, ni de l’ancrage historique suffisant pour devenir dominant.
Les Libanais se retrouvent ainsi suspendus dans une situation inquiétante: l’ancien refuse de mourir et le nouveau demeure incapable de naître.
Les complexités des armes et de l’occupation: l’impasse et l’incertitude
Ce qui rend la crise libanaise plus complexe et plus ambiguë encore qu’une crise de paradigme scientifique ou politique ordinaire est l’intervention de facteurs contraignants qui dépassent les frontières nationales et imposent la logique de la force militaire à celle de l’évolution naturelle des idées.
Ces facteurs se situent sur deux fronts imbriqués: l’occupation et les attaques israéliennes persistantes, d’une part, et l’existence des armes du Hezbollah en dehors du cadre de l’État, d’autre part.
L’occupation israélienne représente pour le Liban un danger existentiel permanent, imposant au pays une situation d’urgence continue qui l’empêche de consacrer pleinement ses efforts à une réforme intérieure sereine. Dans le même temps, les armes du Hezbollah constituent un problème structurel au sein même du modèle libanais. Liées à des axes régionaux, en particulier à l’Iran, elles dépassent, par leur poids et par un processus décisionnel échappant à l’État, la structure de l’État libanais et de ses institutions constitutionnelles.
C’est là que se noue l’impasse libanaise. Dans tout modèle politique normal, l’une des fonctions fondamentales de l’État consiste à détenir le monopole de la violence légitime et à protéger les frontières. Au Liban, ce principe est vidé de sa substance.
Les armes situées hors de l’État empêchent l’émergence du modèle d’un «État pleinement souverain». Dans le même temps, elles sont présentées par leur base sociale et politique comme un «modèle alternatif et permanent» destiné à protéger le Liban contre les ambitions israéliennes.
Cette contradiction aiguë produit entre les Libanais une situation d’«incommensurabilité» (incommensurability). Ils ne divergent plus seulement sur des choix politiques particuliers: ils parlent désormais des langages totalement différents lorsqu’il s’agit de définir la «patrie», la «souveraineté» et la «sécurité».
Pour les partisans du maintien de cet arsenal, celui-ci demeure, malgré ses échecs, un instrument de libération et une nécessité existentielle. Pour ses adversaires, il constitue le principal obstacle à l’édification de l’État et à la reconstruction de l’économie.
Les scénarios d’avenir dans l’incertitude
Comment ce conflit cognitif et politique peut-il prendre fin?
Dans le domaine scientifique, la crise s’achève par une «révolution scientifique» qui renverse les normes établies, entraîne une reformulation radicale des problèmes et un renouvellement complet des méthodes. Un nouveau paradigme s’impose alors et finit par rallier la communauté scientifique, soit par une conviction personnelle, soit, selon la célèbre formule de Max Planck, avec la disparition de l’ancienne génération.
Dans la politique libanaise, en revanche, l’avenir demeure entouré d’incertitude, faute de perspective de résolution claire.
À partir de cette lecture, trois scénarios peuvent être envisagés.
Le premier est celui d’une dissolution lente et continue. Le Liban resterait enfermé dans une «crise permanente», ses habitants finissant par coexister avec les anomalies et l’effondrement comme avec un état de fait, sans parvenir à changer la situation. Ce scénario épuiserait progressivement les hommes comme les structures du pays, jusqu’à achever l’État lui-même.
Le deuxième scénario est celui d’un affrontement violent. L’un des modèles concurrents chercherait à s’imposer par la force militaire ou par la domination, au risque d’entraîner la désagrégation du Liban ou de provoquer des violences communautaires, notamment dans un contexte de polarisation extrême autour de la question des armes, de menaces israéliennes et d’effondrement complet de l’État.
Le troisième scénario est celui d’une refondation structurelle globale. Une grande transaction historique, influencée par des transformations régionales et internationales, donnerait naissance à une formule totalement nouvelle, à un nouveau paradigme capable de redéfinir le contrat social, d’apporter une solution à la question des armes et de tenir le Liban à l’écart des conflits destructeurs.
Enfin
La lecture de Thomas Kuhn nous invite à considérer que les crises profondes, malgré leur noirceur et leurs dangers, peuvent constituer le passage par lequel un ancien modèle cède la place à un nouveau.
L’effondrement que connaît le Liban n’est pas seulement un échec économique. Il marque l’épuisement historique d’un modèle de gouvernement profondément dysfonctionnel.
Et si l’impasse actuelle, avec ses enchevêtrements sécuritaires, l’existence d’armes liées à des acteurs régionaux et la menace israélienne, rend la situation opaque et fait de l’incertitude la donnée dominante, elle confirme au moins une vérité: le retour au Liban d’avant 2019 est impossible.
Sauver le Liban ne consiste pas à raccommoder un système mort, mais à avoir collectivement l’audace de formuler un nouveau modèle capable d’accueillir tous ses citoyens sous le toit de la loi et de l’État, aussi douloureux que puissent être les sacrifices exigés par cette transition.