


La journée de mardi a été marquée par un véritable branle-bas diplomatique autour de deux actualités qui font la «une» internationale depuis quelque temps: les discussions entre Washington et Téhéran et les pourparlers directs entre le Liban et Israël.
La cinquième session des négociations libano-israéliennes s’est ouverte au Pentagone, mais non sans un rappel ferme du président Joseph Aoun de la ligne directrice qui doit encadrer ces discussions, étalées sur trois jours: le respect de la souveraineté libanaise. M. Aoun, qui a critiqué à plusieurs reprises l’ingérence iranienne flagrante dans les affaires intérieures du Liban, a mis sur un même pied d’égalité Téhéran et Tel Aviv. «Nous n’accepterons rien de moins que la fin de l’occupation israélienne et de toutes les tutelles étrangères», a-t-il déclaré, dans une allusion à peine voilée à l’Iran. Il a exprimé l’espoir que les discussions aboutissent «au plein rétablissement de la souveraineté du Liban sur chaque parcelle de son territoire», selon un communiqué de son bureau.
Pour Beyrouth, l’objectif de ces discussions consiste à transformer le cessez-le-feu en un mécanisme concret permettant le retrait israélien du Sud, le retour des déplacés et la libération des prisonniers. Selon des sources du palais présidentiel, citées par l’agence locale al-Markaziya, des instructions précises ont été données au chef de la délégation libanaise, l’ambassadeur Simon Karam, afin de maintenir fermement ces priorités tout en recherchant des arrangements militaires et sécuritaires applicables sur le terrain, où le cessez-le-feu reste malmené. L’armée israélienne a tiré mardi sur des groupes de personnes qu'elle a présentées comme des «terroristes» du Hezbollah pro-iranien, dans le secteur de la colline stratégique de Ali Taher, faisant au moins deux morts.
Selon des informations relayées par les médias israéliens, les discussions porteraient notamment sur la création de «zones pilotes» au Liban-Sud. Selon le Haaretz, Tel Aviv aurait élaboré plusieurs cartes prévoyant un retrait expérimental de certaines zones situées au sud du Litani et de la Ligne jaune, où l’armée libanaise se déploierait sous supervision américaine.
Au Liban, on indique que les discussions à caractère militaire et sécuritaire seront suivies, jeudi, d’autres d’ordre politique, en rapport notamment avec le désarmement du Hezbollah.
Le projet de «zones pilotes» bénéficie bien entendu d’un soutien américain dans la mesure où il constituera un véritable test pour la capacité de l’armée libanaise à maintenir la sécurité dans la partie méridionale du pays et à empêcher les tentacules de Téhéran de s’y étendre de nouveau. Mais il comprend quand même deux écueils majeurs: la République islamique, qui refuse de desserrer son emprise sur le Liban, a été associée au mécanisme qui doit voir le jour. Les raisons de cette présence, pour le moins inopportune, n’ont pas été encore officiellement expliquées. D’autre part, le Liban ne semble pas prendre part aux préparatifs concrets de ce dispositif, comme en témoigne la teneur dévoilée des deux entretiens téléphoniques de Joseph Aoun avec le vice-président et le secrétaire d’État américains, JD Vance et Marco Rubio.
Les deux l’ont appelé mardi pour exprimer leur soutien à ses positions et à celles du gouvernement, en faveur d’un rétablissement de la souveraineté libanaise. Selon un communiqué de la présidence de la République, ils l’ont informé que «les préparatifs pour la composition et l’action de cette cellule sont actuellement à l’étude». Reste à savoir quel sera le rôle du Liban dans ce cadre, alors que Beyrouth continue de plaider pour une dissociation des deux voies de négociations, libano-israélienne et irano-américaine.
L’appel de Joe Raggi aux pays arabes
À Amman où il participait aux travaux de la 165e conférence ministérielle de la Ligue arabe, le ministre des Affaires étrangères, Joe Raggi, a demandé aux pays arabes de soutenir «l’indépendance de la voie de négociation libanaise» par rapport à l’axe américano-iranien. Il a insisté sur le fait que l’avenir du Liban ne devait pas être décidé en son absence.
Apparemment, cette volonté reste soutenue par Washington, comme l’a rappelé JD Vance, dans sa réponse au leader des Forces libanaises, Samir Geagea, qui l’avait interpellé au sujet de la position américaine par rapport au Liban et au Hezbollah. JD Vance a affirmé dans sa réponse à M. Geagea que les États-Unis considéraient le président Aoun et le gouvernement libanais comme «la seule autorité légitime du pays». Le vice-président américain a insisté sur le fait que les échanges avec Téhéran «ne visaient pas à lui accorder un rôle dans l’avenir du Liban, mais à obtenir qu’il fasse pression sur le Hezbollah afin qu’il respecte ses engagements».
En tout état de cause, le camp souverainiste contre qui le chef du Hezbollah, Naïm Qassem, s’est déchaîné de nouveau mardi, l’accusant de servir les intérêts d’Israël, ne compte pas baisser sa vigilance. Plus de 400 personnalités libanaises ont ainsi co-signé un appel pour sauver le Liban, s’articulant autour de trois idées principales: un ralliement autour de l’État, un soutien aux négociations directes avec Israël et un rejet de la tutelle que l’Iran cherche à imposer au Liban, via son bras militaire, le Hezbollah.
Dans le même ordre d’idées, le bloc parlementaire des Forces libanaises, les députés du parti Kataëb et un groupe de députés indépendants (dont Achraf Rifi, Michel Moawad et Fouad Makhzoumi) ont remis au chef du gouvernement, Nawaf Salam, un mémorandum dans lequel ils appellent l’État libanais à préparer un dossier juridique, financier et diplomatique afin de réclamer à la République islamique d’Iran des compensations pour les dommages et les pertes résultant de la dernière guerre initiée sur le front libanais par l’Iran.
La diplomatie française reste également fortement impliquée dans l’après-guerre au Liban. Lors de trois entretiens téléphoniques avec Joseph Aoun, Nawaf Salam, ainsi qu’avec le président de la Chambre, Nabih Berry, le président français Emmanuel Macron a évoqué l’évolution des négociations américano-iraniennes, la consolidation du cessez-le-feu au Liban-Sud et la préparation de l’après-Finul. Alors que la mission de la force internationale doit prendre fin à partir de 2027, Paris consulte plusieurs partenaires européens afin de définir les modalités d’une éventuelle présence internationale de substitution.
Grincements de dents
Parallèlement, les discussions entre les États-Unis et l’Iran ont franchi une nouvelle étape, les deux parties ayant décidé de mettre en place quatre groupes de travail consacrés à la levée des sanctions, au nucléaire, à la reconstruction économique iranienne et au suivi des engagements.
Les responsables américains se montrent optimistes, mais des grincements de dents se font entendre, alors que le président iranien, Massoud Pezechkian, et son chef de la diplomatie, Abbas Araghchi, se trouvent à Islamabad pour des discussions avec les responsables pakistanais, engagés dans la médiation avec Washington.
Le président américain Donald Trump a affirmé que l’Iran avait accepté des inspections nucléaires «au plus haut niveau», et que «les inspecteurs seront sur le terrain, au moment opportun», ce que Téhéran s’est empressé de démentir. Par la voix de ses responsables, la République islamique a déclaré ne pas avoir l’intention d’autoriser l’Agence internationale de l’énergie atomique à inspecter certains sites nucléaires bombardés récemment par Israël et les États-Unis. Ce à quoi Donald Trump a réagi par un: «Si l’Iran est à la recherche de problèmes, qu’il essaie de se doter de l’arme nucléaire.»
Un deuxième point de friction concerne le déblocage des avoirs iraniens gelés. Téhéran a annoncé un accord prévoyant le dégel immédiat de 12 milliards de dollars, en deux tranches de six milliards. Mais Donald Trump a indiqué que ces fonds seraient placés sous séquestre et destinés exclusivement à l’achat de produits alimentaires et médicaux américains. Par la voix de son ambassadeur à l’ONU, Téhéran a immédiatement rejeté cette interprétation, affirmant que l’Iran resterait seul maître de l’utilisation de ses avoirs.
Alors que les États-Unis veulent s’assurer que ces fonds seront utilisés pour soutenir le peuple iranien, en proie à une crise socio-économique sans précédent, le régime des mollahs, en butte à une crise financière, cherche à se renflouer pour assurer sa propre survie.
Le litige sur le détroit d’Ormuz
Un troisième point de friction se rapporte à la question du détroit d’Ormuz. Téhéran a réaffirmé sa volonté de conserver le contrôle administratif de cette voie stratégique, qui a connu mardi le trafic maritime le plus élevé depuis le début de la guerre. L’Iran et Oman ont annoncé le début de discussions sur les modalités et les coûts des futurs services liés à la gestion de cet axe, alors que Washington s’oppose fermement à un contrôle iranien du détroit.
Dans ce contexte, le secrétaire d’État américain Marco Rubio qui a entamé mardi une tournée dans le Golfe, a réaffirmé à son arrivée à Abou Dhabi qu’«aucun pays n'est autorisé à percevoir des péages ou des redevances sur une voie navigable internationale».
L’objectif de la tournée est de «rassurer les pays alliés du Golfe sur le protocole d’accord avec l’Iran». Marco Rubio doit ainsi discuter avec les dirigeants des Émirats arabes unis, du Koweït et de Bahreïn du protocole d’accord avec l’Iran, de la sécurité du détroit d’Ormuz et des garanties de stabilité réclamées par ces pays qui avaient été attaqués par l’Iran durant sa guerre avec les États-Unis et Israël.