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Opinion

Nos enfants prodig(u)es

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Portrait de l'auteur
Par Akram Nehmé
Publié mars 21, 2026 - 06:54

On a tous quelqu'un dans la famille qui est parti étudier à l'étranger. Un fils, une fille, un neveu, une nièce. On a payé les frais de scolarité, on s’est serré les dents, on était fier. Ils ont eu leurs diplômes. Ils sont allés travailler au Golfe. On appelait ça une réussite. Aujourd'hui, cette histoire-là est en train de s'arrêter. Les pays du Golfe ont décidé d’accorder les emplois à leurs propres citoyens en priorité. C'est leur droit, et c'est une tendance lourde, pas une simple mesure temporaire. Les grands projets de vision économique, comme l'Agenda 2030 en Arabie Saoudite, sont conçus précisément pour réduire la dépendance à la main-d'œuvre étrangère. Les Libanais qui travaillaient là-bas commencent à recevoir des lettres de licenciement, et beaucoup de ceux qui restent voient leurs contrats non renouvelés.

Qui pis est, il y a la guerre, ou plutôt l'instabilité chronique. La confrontation entre l'Iran et les États-Unis, les tensions en mer Rouge, la fragilité des équilibres politiques dans toute la région, tout cela a semé l'incertitude. Les entreprises étrangères rapatrient leurs employés par précaution. Les investisseurs partent. L'économie ralentit. Le Golfe, ce marché autrefois si ouvert, se ferme. Pas pour toujours peut-être, mais pour maintenant, oui. Et personne ne peut prédire quand, ni sous quelle forme, il rouvrira. 

L'Europe n'est pas une alternative crédible à grande échelle. Le chômage y est élevé dans beaucoup de pays, et les barrières à l'entrée pour un non-Européen sont devenues insurmontables. Trouver un travail là-bas quand on n'est pas Européen, ce n'est pas impossible individuellement, mais c'est long, coûteux, et incertain. Surtout, l'Europe n'a ni la capacité ni la volonté d'absorber des flux massifs en provenance d'un seul pays. Pour des milliers de jeunes Libanais en même temps, ce n'est tout simplement pas une solution. 

Alors ils font quoi ? Nous avons une génération entière, intelligente, diplômée des meilleures universités, qui parle trois ou quatre langues, qui a travaillé dans des multinationales ou des cabinets de conseil, et cette génération n'a plus d'endroit où aller. Sauf un. Le Liban. Le Liban avec ses coupures d'électricité qui paralysent les journées, son effondrement bancaire qui a volatilisé l'épargne d'une vie, sa classe politique que nous connaissons tous par cœur, avec ses combines et son immobilisme.

Dire que c'est peut-être une bonne nouvelle, c'est contre-intuitif. Mais prenons le temps de réfléchir. Pendant cinquante ans, chaque fois que la situation devenait difficile au Liban (guerre, crise économique, assassinats politiques) les meilleurs partaient. Et parce qu'ils partaient, la pression sur le système diminuait. L'émigration servait de variable d'ajustement. Rien ne changeait vraiment, parce que les forces vives qui auraient pu exiger le changement étaient ailleurs. Le Golfe, l'Europe, l'Amérique du Nord ont fonctionné comme une immense soupape de sécurité. Ils absorbaient nos problèmes à notre place. Maintenant, cette soupape est en train de se fermer. Ce n'est pas une fermeture brutale, mais un rétrécissement progressif et inexorable.

Pour la première fois depuis des décennies, nos jeunes diplômés n'ont pas vraiment d'autre choix que de regarder vers le Liban. Non pas par patriotisme soudain, même si cela peut aider, mais parce que les autres portes se ferment les unes après les autres. Et l’histoire montre que quand il n’y a plus d’alternative, les gens finissent par bâtir là où ils sont. Pas par amour du pays, mais par pur instinct de survie et de réalisation personnelle. Parce que c'est la seule option sur la table. Vivre au Liban coûte aujourd'hui bien moins cher qu'à Dubaï, Doha ou Paris. Un jeune qui travaille pour une entreprise étrangère, en étant payé en dollars depuis Beyrouth, vit très bien. Très confortablement même. Ce modèle existe déjà, porté par quelques pionniers du numérique et des services. Il faut maintenant le développer et le structurer. Le travail à distance a tout changé. La pandémie a accéléré une tendance de fond : aujourd'hui, on peut travailler pour une boîte à Londres, New York ou Dubaï depuis son salon à Beyrouth. Une connexion internet stable, un décalage horaire gérable, et le tour est joué. Le client est ailleurs, l'argent rentre en devises fortes, la vie est au Liban, avec ce que cela implique de beauté et de laideur.

Ceux qui reviennent du Golfe ne reviennent pas les mains vides. Ils ont des économies, peut-être pas des fortunes, mais une marge de sécurité. Ils ont des contacts professionnels à travers le monde. Ils ont une expérience de ce qu'est une administration qui fonctionne, un service client efficace, une planification à long terme. Ils peuvent créer des entreprises ici. Petites au début. Adaptées à la taille du marché local ou tournées vers l'export de services. Mais réelles. Et une génération qui rentre avec tout cela, sans rien à attendre ni à perdre du système politique actuel, c'est une génération qui peut voter différemment avec une exigence accrue. Ils peuvent s’impliquer dans les municipalités, là où la vie quotidienne se décide vraiment. Ils peuvent faire bouger les choses en politique, simplement en refusant les arrangements habituels et en privilégiant une chose claire : choisir les gens pour leurs compétences, non pour leurs relations. Ce n'est pas automatique. Rien ne l'est dans ce pays. 

Revenir seul, sans filet, sans projet collectif, c'est risquer de se faire avaler par le système ou de repartir rapidement, plus amer qu'avant. Mais revenir en groupe, organisé, avec une indépendance financière, avec des compétences complémentaires, c'est autre chose. La différence entre les deux, c'est une décision. Une décision consciente de construire quelque chose ici. Non pas une promesse venue d'en haut. On pose toujours la même question, dans les familles libanaises, autour des tables de la diaspora : où vont aller nos enfants ? La question est devenue angoissante, parce que les réponses traditionnelles disparaissent. Peut-être qu'il est temps de poser la vraie question, celle qui dérange et qui libère à la fois : qu'est-ce qu'ils peuvent construire ici, eux qui ont tout vu ailleurs, si on leur donne, et s'ils se donnent, une raison de rester ? 

Qui aurait dit qu'un jour on aurait à appeler la famille à Dubaï, à Doha, au Koweït ou à Jeddah pour demander comment était la nuit ? Cette image dit tout. Elle raconte l'inversion complète du regard. Pendant des décennies, c'était nous, au Liban, qui recevions les appels angoissés de nos parents, de nos frères et sœurs partis travailler ailleurs. Nous étions le point d'inquiétude. Le foyer fragile qu'on appelait pour vérifier qu'il tenait encore debout. Aujourd'hui, ce sont eux qu'il faut appeler. Eux, qu'on pensait installés dans le confort aseptisé des tours de verre et des centres commerciaux climatisés. Leur demander comment était la nuit. S'ils ont bien dormi. Si l'angoisse les a laissés tranquilles. Parce que la région tremble. Parce que les équilibres qu'on croyait stables se fissurent. Parce que personne n'est à l'abri, pas même dans les bulles climatisées du désert.

Et soudain, on mesure l'ironie cruelle de l'histoire. Pendant cinquante ans, on a envoyé nos enfants au Golfe pour les protéger du Liban. Pour les mettre à l'abri de nos guerres, de nos crises, de notre chaos. On croyait les envoyer dans le futur, dans la stabilité, dans la prévisibilité. Et voilà qu'aujourd'hui, c'est peut-être le Liban qui devient le refuge relatif. Pas parce qu'il est plus sûr, Dieu sait qu'il ne l'est pas, mais parce que, quand toute la région brûle, on rentre chez soi. On rentre là où on comprend les codes et la langue, là où on sait lire l'air avant même qu'il ne tourne. Qui aurait dit qu'un jour, ce serait nous qui tendrions la main ? Qui aurait dit que l'exilé deviendrait celui qu'on réconforte ? Que les rôles s'inverseraient à ce point ? 

La nuit est longue dans toute la région en ce moment. Mais au moins, au Liban, on a l'habitude de l'obscurité. On sait s’y faire. On sait allumer des bougies, inventer la lumière, tenir debout dans le noir. Alors oui, on a le droit de rêver. On a le droit de regarder cette génération qui revient et de se dire : et si c'était eux ? On a le droit d'imaginer que ce pays, avec ses défauts monstrueux, a peut-être une carte à jouer qu'il n'a jamais eue auparavant. Le Liban n'a jamais été un centre régional parce qu'il n'avait pas besoin de l'être. L'argent venait du Golfe, des expatriés, de la rente. Pourquoi se battre pour construire quelque chose de solide quand on pouvait survivre dans le désordre ? Aujourd'hui, la rente se tarit. L'argent ne viendra plus corriger nos déséquilibres. Et c'est peut-être ça, la chance inouïe de ce moment.

Regardons les atouts de la situation, pour une fois. Un fuseau horaire qui permet de travailler avec l'Europe le matin et avec les États-Unis l'après-midi. Une culture cosmopolite et multilingue qui n'existe nulle part ailleurs dans la région. Un coût de vie redevenu compétitif. Un vivier de talents formés aux meilleures écoles, qui rentrent avec une soif de construire qu'ils n'avaient pas au départ. Et surtout, surtout : une jeunesse qui n'a plus peur. Quand on a traversé l'effondrement, la perte des économies, la disparition de ses proches dans une explosion, on n'a plus grand-chose à perdre. Et ceux qui n'ont plus rien à perdre sont les plus dangereux pour l'ordre établi, et les plus puissants pour en créer un nouveau.

Alors oui, rêvons. Rêvons que Beyrouth redevienne ce qu'elle a été : la plaque tournante de la région. Pas celle des capitaux douteux et des valises de billets, mais celle des cerveaux, des start-ups, des entreprises qui cherchent des talents introuvables ailleurs. Rêvons que les multinationales regardent cette génération trilingue, résiliente, créative, et se disent : c'est là qu'il faut venir. Non pas pour les ressources naturelles, mais pour les ressources humaines. Le monde change. Le travail n'a plus de lieu. Les entreprises cherchent des écosystèmes où le talent est abondant et le coût de vie attractif. Pourquoi pas nous ? Pourquoi pas maintenant ? Ce n'est pas une prédiction. C'est un cap. Ce n'est pas une certitude, c'est une intention. Le cycle infernal dont nous parlions, l'émigration des meilleurs, la survie du système par l'absence, il peut s'arrêter. Il s'arrête quand on décide qu'il s'arrête. Quand ceux qui reviennent disent : on reste. Quand ceux qui n'étaient jamais partis disent : on construit. On a le droit de rêver que demain soit différent. On en a même le devoir. Parce que dans un pays qui n'offre plus rien, le rêve devient la dernière ressource qui reste. 

Et les Libanais, cela fait des siècles qu'ils transforment le rien en quelque chose. C'est peut-être ça, notre génie. Transformer l'absence en présence. Transformer le départ en retour. Transformer la fin d'un monde en commencement d'un autre. Alors oui, on a le droit. Et pour une fois, on en a même les arguments.

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