


À mesure que les jours passent, il apparaît de plus en plus clairement combien l’Irak était important pour la sécurité du Golfe dans son ensemble, et quelle profonde rupture de l’équilibre régional a provoquée l’administration américaine de George W. Bush en 2003.
Cette année-là, l’Amérique livra l’Irak à l’Iran sur un plateau d’argent. Les chars américains entrèrent à Bagdad sans mesurer les conséquences d’un bouleversement qui allait modifier l’équation régionale. Cette équation faisait partie intégrante de l’ordre régional depuis la création de l’État irakien, consécutive à l’effondrement de l’Empire ottoman au début des années 1920.
L’Irak, d’où ont été lancés des drones en direction de l’Arabie saoudite afin de paralyser l’oléoduc qui débouche à Yanbu, sur la mer Rouge, n’est pas un État ordinaire partageant simplement une longue frontière avec l’Iran.
Une réalité, historiquement établie, s’impose: la frontière irako-iranienne sépare, depuis toujours, deux civilisations, la civilisation perse et la civilisation arabe. C’est ce qu’avait compris le président français François Mitterrand en 1981 et 1982. À cette époque, la France apporta une aide militaire à l’Irak en lui «prêtant» des avions Super-Étendard, utilisés pour frapper des objectifs maritimes ou des raffineries de pétrole. Elle lui vendit également des missiles antinavires Exocet, capables de mettre des pétroliers hors d’usage. L’Irak se trouvait alors dans une situation peu enviable. Mais les avions et les missiles français l’aidèrent à repousser les forces iraniennes, qui étaient sur le point de franchir les frontières irakiennes, notamment dans la région de Bassora.
L’administration de George W. Bush ignora toutes ces considérations, sans mesurer ce que signifiaient la dissolution de l’armée irakienne et l’arrivée au pouvoir, à Bagdad, de milices confessionnelles irakiennes agissant sous les ordres des Gardiens de la révolution iraniens.
Malgré toutes les tentatives menées par des forces irakiennes désireuses de s’ouvrir à leur environnement arabe et de rétablir une forme d’équilibre dans le pays, rien n’a véritablement changé à Bagdad depuis 2003. L’Irak est demeuré une zone d’influence iranienne. Téhéran est parvenu à inverser le rapport de force et à placer le pays sous l’emprise du «Hachd al-Chaabi», qui n’est rien d’autre qu’une couverture pour des milices irakiennes dirigées depuis Téhéran.
Rien n’indique aujourd’hui que le gouvernement d’Ali al-Zaidi, âgé de 41 ans, soit capable de reprendre en main l’Irak et d’en faire un État affranchi de l’influence iranienne, qu’il effectue ou non des visites à l’étranger, notamment à Washington et à Paris. Rien ne montre que l’Irak puisse, dans le cadre du système actuel créé par les Américains, devenir un État indépendant, respecter ses engagements envers l’Arabie saoudite ou le Koweït et empêcher les milices du «Hachd» de jouer le rôle que l’Iran attend d’elles.
Ce n’est pas un hasard si l’Arabie saoudite a été attaquée au moment où les Houthis sont parvenus à prendre le contrôle du port yéménite de Mokha ainsi que de plusieurs îles de la mer Rouge, dans le but de contrôler la liberté de navigation dans le détroit de Bab el-Mandeb.
Les États-Unis paient aujourd’hui le prix de ce qu’a fait l’administration de George W. Bush. Ils paient le prix de leur échec à mettre en place un système irakien viable et indépendant de l’influence iranienne. Les Irakiens eux-mêmes, y compris les Kurdes, paient le prix d’une politique américaine aveugle qui s’est mise au service du projet expansionniste iranien, consciemment ou non. Grâce à l’Irak, l’Iran a pu lancer des attaques contre plusieurs États arabes du Golfe. Grâce à l’Irak également, il a étendu son influence dans toutes les directions. Cela a notamment permis le transfert de fonds au Hezbollah au Liban par l’intermédiaire d’institutions financières irakiennes, avant comme après le changement de situation en Syrie…
Il est clair que l’Irak joue aujourd’hui un rôle important dans la volonté d’empêcher les États de la région de trouver des voies et des moyens permettant de contourner le détroit d’Ormuz. L’Iran veut signifier, très simplement, qu’il ne contrôle pas seulement Ormuz, mais qu’il maîtrise également chaque goutte de pétrole quittant un port de la mer Rouge… et que l’Irak demeure sous son contrôle.
Il ne fait aucun doute que l’Arabie saoudite souffre de cette situation, tout comme elle pâtit de l’effondrement des forces militaires relevant de la «légitimité» yéménite, qui se sont révélées incapables de mener une véritable confrontation avec les Houthis.
Aussi longtemps que cela prendra, l’Irak restera un maillon essentiel de toute entreprise visant à démanteler l’influence iranienne dans la région. La sortie de la Syrie de l’orbite iranienne ne suffit pas, pas plus que l’effondrement du croissant perse qui partait de Téhéran pour atteindre Beyrouth en passant par Bagdad et Damas.
La question de la capacité à provoquer un changement en Irak restera donc posée. Ce qui est apparu ces derniers jours ne se limite pas à l’incapacité du gouvernement d’Ali al-Zaidi à en finir avec les armes des milices placées à la disposition de Téhéran. Ce qui est apparu, en réalité, c’est l’échec d’une politique américaine qui a misé sur un système irakien non viable et qui a conduit au gouvernement actuellement en place. Il s’est avéré qu’Ali al-Zaidi n’est guère meilleur que Mohammed Chia al-Soudani, qui occupait le poste de Premier ministre jusqu’à la formation du gouvernement actuel.
L’effondrement du pari américain sur Ali al-Zaidi signifie aussi celui de tout un système qui est parvenu à gouverner l’Irak depuis 2003, un système qui n’est, à aucun égard, moins mauvais que celui qui prévalait à l’époque de Saddam Hussein et de son régime baassiste et familial. Ce dernier commit toutes les erreurs imaginables depuis que Saddam avait succédé à Ahmad Hassan al-Bakr à l’été 1979.
Il ne s’agit pas tant d’un homme en particulier, Ali al-Zaidi, que d’un régime ayant produit un système qui a fait de l’Irak le captif des Gardiens de la révolution. Et rien de plus…