


Près de 24 heures avant l’expiration du délai accordé par le président US Donald Trump à Téhéran pour répondre aux 15 points d’un plan américain devant mettre fin à la guerre en cours, les contacts diplomatiques visant à favoriser l’amorce d’un dialogue s’intensifient alors que la dynamique, sur le terrain, reste celle d’un accroissement de la pression: les frappes israélo-américaines contre des cibles militaires iraniennes se poursuivent, violentes, pendant que Téhéran continue de cibler des infrastructures civiles et militaires en Israël et dans les pays du Golfe.
Plus que jamais aujourd’hui, le risque d’un embrasement régional total à grande échelle semble élevé si Téhéran poursuit ses tergiversations au sujet de son programme nucléaire et balistique ou de son «parrainage» des milices qui déstabilisent des pays comme le Liban, l’Irak ou le Yémen, voire même des pays du Golfe où des cellules terroristes, liées notamment au Hezbollah, sont régulièrement démantelées.
Au cas où l’Iran apporterait une réponse en demi-teinte aux exigences américaines, Washington donnerait son feu vert pour une opération terrestre dont il avait brandi la menace, et qui impliquerait une mainmise sur des points stratégiques, comme l’île de Kharg, et trois autres, Abou Moussa, la Grande tombe et la Petite tombe.
Ces trois dernières îles étaient jusqu’au début des années 1970 sous contrôle des Emirats arabes unis mais sont tenues actuellement par les forces iraniennes, lesquelles menacent la navigation commerciale dans le Détroit d’Ormuz.
Jeudi, Donald Trump a adressé une nouvelle mise en garde à Téhéran, dans un message sur son réseau social, Truth Social, l’appelant à «devenir sérieux avant qu’il ne soit trop tard».
«Les négociateurs iraniens sont très différents et bizarres. Ils feraient bien de devenir sérieux très vite, avant qu'il ne soit trop tard, car à défaut d'accord, il n'y aura pas de retour en arrière, et ça ne va pas être joli», a-t-il averti.
Un peu plus tard, au cours d’une conférence de presse, il a réaffirmé que l’armée américaine a presque entièrement détruit les capacités militaires de l’Iran et que c’est «Téhéran et non pas les Etats-Unis qui aspire désespérément à un accord, contrairement à ce que des médias rapportent», en ajoutant «ne pas être sûr de vouloir signer un accord»
Les médiateurs s’efforcent toujours de trouver un terrain commun pour un début de sortie de crise, comme l’ont confirmé les ministres des Affaires étrangères d’Egypte, Badr Abdelatty, et du Pakistan, Ishaq Dar.
Ces derniers ont expliqué que leurs pays respectifs jouent le rôle d’intermédiaires, avec la Turquie, et transmettent des messages entre Téhéran et Washington.
«Les efforts égyptiens se poursuivent pour parvenir à une désescalade. Bien que nous n’ayons pas encore abouti à des résultats concrets, nous restons optimistes», a affirmé le chef de la diplomatie égyptienne, Badr Abdelatty, qui a été reçu jeudi par le président libanais, Joseph Aoun, au Palais de Baabda.
Il a indiqué que son pays menait en outre des contacts avec Israël, les États-Unis et la France pour éviter également une incursion terrestre israélienne plus profonde au Liban, tout en soutenant un désarmement du Hezbollah et une extension de l’autorité étatique libanaise sur l’ensemble du territoire.
Le détroit d’Ormuz, baromètre de la crise
La multiplication des intermédiaires reflète la complexité du règlement d’une crise multidimensionnelle qui a vite fait de dépasser le cadre bilatéral de l’Iran, d’une part, et d’Israël et des Etats-Unis, d’autre part.
Cette dimension apparaît surtout au niveau du bras-de-fer autour du détroit d’Ormuz, un levier de pression important pour l’Iran, qui cristallise aujourd’hui toutes les tensions. Non seulement entre l’Iran et l’axe Tel-Aviv-Washington, mais aussi entre les Etats-Unis et leurs partenaires européens.
Sur Truth Social, le président américain a renouvelé ses critiques contre les Européens qui devraient s’engager, selon lui, dans la guerre pour assurer la fluidité du passage des pétroliers et des cargos dans le détroit d’Ormuz.
«Les pays de l’Otan n’ont absolument rien fait pour aider face à cette nation folle qu’est l’Iran, aujourd’hui militairement décimée. Les États-Unis n’ont besoin de rien de l’Otan, mais il ne faudra jamais oublier ce moment très important», a-t-il averti.
Une menace qu’il a répétée au cours de sa conférence de presse et qui alimente notamment des craintes européennes d’une perte du soutien américain à l’Ukraine dans sa guerre contre la Russie.
Alors que les pays du G7 ont commencé jeudi à discuter du dossier moyen-oriental, à Bruxelles, le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, a indiqué que plus de trente États coordonnent leurs efforts pour garantir la liberté de navigation sur le détroit d’Ormuz où seuls les navires battant pavillon de pays jugés «neutres» par Téhéran sont autorisés à passer.
Le Premier ministre malaisien Anwar Ibrahim a ainsi annoncé que ses pétroliers ont pu traverser après des discussions avec la République islamique, alors que le Conseil de coopération du Golfe, par la voix de Jassem Al-Budaiwi, accusait l’Iran d’exiger des contreparties financières pour laisser passer les navires.
Donald Trump a rejeté ce «chantage iranien» et précisé au cours de sa conférence de presse que 154 navires de guerre iraniens ont été détruits, alors qu’Israël avait annoncé un peu plus tôt la liquidation du commandant de la marine des Gardiens de la Révolution, Alireza Tangsiri, «directement responsable du blocage du détroit d’Ormuz». Son élimination peut être considérée stratégique dans la perspective d’une possible opération militaire destinée à rétablir la liberté de navigation sur ce passage.
Le Liban, un autre nœud de la crise
Un autre nœud compliqué de la crise: le Liban. Sur le terrain, les affrontements entre Israël et le Hezbollah s’intensifient. L’armée israélienne qui continue d’avancer plus en profondeur au sud du pays, loin de la frontière, a annoncé la mort d’une trentaine de miliciens du Hezbollah dans des combats au corps à corps.
Un seul soldat israélien a été tué au cours de cette bataille. Au moins trois personnes ont été par ailleurs tuées dans la partie méridionale du pays dans des frappes israéliennes, alors qu’un Israélien a succombé à ses blessures à Nahariya, ciblée dans l’après-midi par le Hezbollah.
Le parti pro-iranien semble élargir progressivement le spectre de ses cibles, ses roquettes ayant atteint Acre, jeudi.
Derrière cette escalade, se profile cependant une importante divergence stratégique. Israël, comme le répète ses dirigeants, veut toujours dissocier le front libanais du dossier iranien, afin de conserver sa liberté d’action militaire et d’en finir avec la menace permanente que constitue le Hezb pour les localités de la partie nord de son territoire.
Une incursion en profondeur pour établir une zone de sécurité ou une zone tampon s’inscrit dans cette logique. Le porte-parole arabophone de l’armée israélienne, Avichaï Adraee, a renouvelé jeudi après-midi, son appel aux habitants des localités situés au sud du Zahrani, à se déplacer vers la nord.
À l’inverse, Téhéran semble vouloir lier les deux dossiers, si jamais des négociations sont menées avec Washington, conditionnant, entre autres, toute désescalade à un arrêt des opérations israéliennes au Liban.
Il aurait d’ailleurs adressé des messages en ce sens à son bras militaire dans le pays. Cette même condition a été de nouveau posée par le chef du groupe pro-iranien, Naïm Qassem, dans son message diffusé mercredi par la chaîne al-Manar et au cours duquel il a réaffirmé son opposition à des négociations avec l’Etat hébreu.
Mais le plus important reste le bras-de-fer entre l’Etat, qui veut s’affirmer et se distancier du Hezb, et la formation pro-iranienne et ses alliés, qui cherchent toujours à imposer leurs quatre volontés.
L’une des principales facettes de ce bras-de-fer reste la querelle autour de la décision de l’Etat d’expulser l’ambassadeur Mohammad Reza Chibani, nommé par Téhéran à Beyrouth.
Cette décision, rappelle-t-on, a été annoncée par le ministère des Affaires étrangères, au terme de consultations avec la présidence de la République et la présidence du Conseil. Les ministres chiites, pourtant des serviteurs de l’Etat comme leurs collègues, s’alignent dans ce contexte sur la politique de l’Iran et du tandem Amal-Hezbollah.
En signe de protestation contre une décision qu’ils jugent injustifiée, ils ont boycotté jeudi la réunion du Conseil des ministres qui s’est tenue au Sérail.
Seul Fady Makki, ministre chiite indépendant, a pris part à la réunion.
La position de ses collègues a mis en relief ce vaste fossé qui existe aujourd’hui entre deux Liban: celui des affidés d’une puissance étrangère qui veut garder sa mainmise sur le pays et celui des Libanais qui veulent s’affranchir des forces qui spolient leur souveraineté et minent leur Etat, sans pour autant céder sur l’essentiel.
Face aux risques d’une nouvelle occupation israélienne d’une partie du Liban-Sud, à cause du Hezbollah, le Premier ministre, Nawaf Salam, a chargé le ministre des Affaires étrangères, Joe Raggi, de présenter à l’Onu une plainte contre Israël.
Parallèlement, il a dénoncé la présence de deux miliciens du Hezb dans la cellule terroriste, démantelée la semaine dernière par le Koweit, de même qu’il a stigmatisé les frappes iraniennes contre les pays du Golfe.
Après des années d’isolement, toujours à cause du Hezb, le Liban officiel réintègre progressivement son environnement arabe et s’écarte de l’axe qui lui a valu une cascade de destructions au fil des ans.