


Au Liban, trois développements méritent qu’on s’y arrête tant leur dimensionsocio-politique est significative: le second «Appel pour sauver Nabatiyé», publié lundi et cosigné par près de 400 personnalités, notamment chiites, de cette région du Liban-Sud, un accrochage armé, le second en 24 heures, entre de présumés membres du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) en Iran et des habitants du village de Nmayré, soutenus par des partisans du mouvement Amal, allié du Hezbollah, et, finalement, des communiqués publiés par deux villages chiites, Arabsalim et Doueir, appelant l’armée à établir des postes fixes aux entrées de leur localité.
Quoique de nature différente, ces événements se rejoignent sur un point fondamental dans le contexte libanais: ils reflètent un bouleversement sensible dans la perception et la réaction d’une partie de la communauté chiite face à la stratégie destructrice du Hezbollah au Liban. Longtemps effacée ou réduite au silence par le mouvement pro-iranien, la voix chiite, notamment celle de l’opposition, a commencé à se faire entendre. Elle s’est élevée une première fois en mai, lorsque les deux villes de Tyr et de Nabatiyé étaient soumises à de violents raids israéliens. Elle s’affirme davantage aujourd’hui et rejoint ainsi celle de la majorité des Libanais, qui appellent l’État à assumer ses responsabilités afin de soustraire le pays, et plus particulièrement ce qu’il reste du Liban-Sud, aux aventures destructrices de la formation pro-iranienne.
Toute la question, aujourd’hui, est de savoir si l’État libanais va enfin se résoudre à répondre à cet Appel, qui résonne comme un cri de détresse, et à mettre en application ses propres engagements, pris le 2 mars 2026, quelques heures après les tirs de roquettes et de drones lancés par le Hezbollah contre Israël, qui avait aussitôt riposté par de violentes frappes.
Ce jour-là, le gouvernement de Nawaf Salam avait annoncé sans détour l’interdiction «immédiate» de toutes les activités militaires du Hezbollah, sommé de rendre ses armes. Les forces de l’ordre avaient même été chargées d’arrêter les contrevenants. Autant de décisions restées, malheureusement, lettre morte, pour diverses raisons, parmi lesquelles la peur d’affronter une milice puissante. Ou, peut-être, directement l’Iran, si tant est que le CRGI dirige effectivement les opérations militaires du Hezbollah au Liban.
La rumeur à ce sujet a déjà circulé au Liban il y a plusieurs mois. Elle a trouvé un nouvel écho dans le mystère entourant la chute de la colline stratégique d’Ali el-Taher, qui surplombe Nabatiyé. Des membres des Pasdarans en auraient alors été évacués, tandis que des combattants du Hezbollah y auraient péri.
Mardi, le site Janoubia, média de l’opposition chiite, a rapporté une information qui conforte cette rumeur: de violents accrochages armés ont éclaté entre les habitants de Nmayré, dans le caza de Nabatiyé, et des combattants des Pasdarans «qui essayaient d’établir un poste dans une habitation civile du village». «Soutenus par des partisans d’Amal, les habitants ont réussi à empêcher les agents du CGRI de s’implanter et les ont chassés hors du village», a indiqué Janoubia.
L’armée pendant une heure et demie à Nabatiyé
Les 400 signataires de l’«Appel pour sauver Nabatiyé» ont pour leur part appelé l’État à déployer l’armée dans la ville et le caza, en insistant sur la responsabilité qui lui incombe à ce niveau.
Si le texte a condamné les agissements d’Israël au Liban-Sud, il a été tout aussi sévère à l’égard du Hezbollah, lui imputant directement – sans le nommer, mais en le désignant par «les forces du fait accompli» – la responsabilité des destructions au sud du pays et du drame vécu par ses habitants: «La responsabilité de l’ennemi n’efface pas les responsabilités internes. La responsabilité du crime incombe à celui qui l’a commis, tandis que celle des choix, des décisions et des positions relève de ceux qui les ont pris, couverts ou passivement tolérés. Celui qui, pendant des années, a détenu la décision de guerre et de paix, faisant croire aux habitants du sud qu’il est le mieux à même de les protéger, doit aujourd’hui répondre des conséquences de son choix: que reste-t-il du territoire? Qu’est-il advenu des villages? Et de quelle capacité la population dispose-t-elle encore pour tenir bon ou revenir?»
Alors que le Hezbollah, si loquace d’habitude, observe toujours un mutisme absolu au sujet de la chute d’Ali el-Taher, du sort de ses combattants et de leur nombre, et du deal qui auraient permis d’évacuer les agents du CGRI, les autorités libanaises étaient occupées mardi à multiplier les contacts politiques et diplomatiques, après l’hécatombe du week-end et de lundi, afin d’empêcher Israël d’avancer vers Nabatiyé ou de s’acharner contre cette ville.
Le Premier ministre Nawaf Salam s’est rendu à cette fin auprès du président de la Chambre et chef du mouvement Amal, Nabih Berry. L’allié du Hezbollah a donné son feu vert pour un déploiement de l’armée à Nabatiyé, puisque l’armée s’y est déployée pendant une heure et demie, dans l’après-midi. Une présence saluée par les habitants qui ont accueilli les soldats par des jets de riz. Selon diverses sources concordantes, les forces régulières vont procéder tous les jours à un déploiement de quelques heures.
Les raids s’étaient poursuivis dans la journée, mais leur intensité a baissé dans le caza de Nabatiyé, avec l’arrivée de la Troupe.
Au niveau diplomatique, c’est la visite de l’ambassadeur des États-Unis, Michel Issa, au vice-président du Conseil supérieur islamique chiite, cheikh Ali el-Khatib, qui retient l’attention. Elle intervient au lendemain de l’escalade provoquée par le Hezbollah qui, en lançant des drones piégés contre des positions israéliennes, donne à Tel Aviv, un prétexte supplémentaire pour poursuivre la destruction des villages du Liban-Sud.
À l’issue de la rencontre, Michel Issa a souligné que Washington «ne souhaite rien d’autre que l’intérêt de la communauté chiite et le retour du Sud à ses habitants», réaffirmant que les États-Unis sont disposés à discuter avec le Hezbollah, «mais à travers l’État libanais».
«Mais nous ne savons pas comment parvenir à un résultat avec une partie de cette communauté qui ne réalise pas que son intérêt réside dans le fait de prendre conscience de ses responsabilités», a-t-il affirmé, en allusion au Hezbollah. Ses propos révèlent indirectement qu’il aurait sollicité l’intervention de cheikh el-Khatib, pour faire entendre raison à ce groupe.
Ce dernier a fait part de la disposition des chiites à discuter du problème des armes «s’ils bénéficient d’une protection et s’ils obtiennent des garanties», sans préciser lesquelles.
Une escalade qui va crescendo au Yémen
Au niveau régional, l’actualité se concentre toujours au Yémen où l’escalade militaire se poursuit entre les forces gouvernementales, soutenues par Riyad, et les Houthis pro-iraniens qui ont mené dans la nuit, une attaque d’envergure contre une série de structures civiles en Arabie saoudite, faisant au moins 75blessés.
Ils ont lancé des raids aux drones et aux missiles contre le sud du royaume,ciblant en particulier les sites d’Aramco à Abha, Najran, et Jizan, ainsi que la base aérienne King Khalid à Khamis Mushait.
Riyad a promis de riposter, par la voix de son chef de la diplomatie, Fayçal ben Farhane, sans pour autant «fermer la porte à la diplomatie». Il a mené des frappes contre des cibles houthis alors que les combats continuent de faire rage, sur le terrain, entre les forces gouvernementales et le groupe pro-iranien qui cherche à progresser vers les secteurs proches du détroit stratégique de Bab el-Mandeb, un autre levier de pression pour l’Iran, qui faute de pouvoir le contrôler, cherche apparemment, à travers ses proxies, à perturber la navigation sur ce passage maritime.
L’esscalade militaire se concentre toujours dans l’ouest de Taïz et le sud d’Hodeïda. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), environ 18.000 personnes ont fui les bombardements et les affrontements dans les districts de Maqbanah et de Jabal Habashi, à Taïz.
Les Houthis ont annoncé par ailleurs avoir abattu un drone américain, tandis que Téhéran a abattu un drone au-dessus du détroit d’Ormuz.