


L’histoire ne retient pas seulement les villes où les guerres prennent fin. Elle retient surtout celles où naissent les nouveaux régimes.
C’est pourquoi Rome ne sera peut-être pas, demain, seulement la ville qui aura accueilli un nouveau cycle de négociations entre le Liban et Israël. Elle pourrait entrer dans l’histoire comme le lieu où s’est engagée la refondation de l’architecture politique et sécuritaire libanaise, à la suite d’une guerre qui a profondément bouleversé les équilibres régionaux.
Les réunions prévues à Rome ne se limitent pas à examiner les modalités d’un cessez-le-feu, d’un retrait israélien ou d’un échange de prisonniers, aussi essentiels que soient ces dossiers. Elles s’inscrivent dans un processus plus vaste visant à traduire les conséquences de la guerre en une nouvelle réalité politique, afin d’empêcher tout retour au statu quo ante.
L’expérience internationale montre que les guerres ne produisent pleinement leurs effets qu’au moment où les armes se taisent et où un nouvel ordre parvient à traiter les causes du conflit pour en prévenir le retour. C’est précisément l’objectif que les États-Unis semblent poursuivre aujourd’hui au Liban.
De la visite du président Joseph Aoun à Washington à l’accord-cadre, puis aux réunions de Rome, se dessine une séquence cohérente. Tout semble indiquer le passage d’une gestion permanente de la crise libanaise à une réorganisation des fondements mêmes de l’État.
Le premier objectif de cette démarche est d’ancrer un principe simple : un seul État, une seule armée et une seule autorité en matière de sécurité.
La question du monopole des armes par l’État n’est plus seulement une revendication libanaise ou internationale. Elle est devenue la condition même de la reconstruction de l’État. Aucun pays ne peut retrouver pleinement son rôle lorsque la décision de faire la guerre ou de conclure la paix échappe à ses institutions constitutionnelles.
Réduire pourtant la crise libanaise à la seule question des armes serait une lecture incomplète. Le problème ne réside pas uniquement dans l’existence d’une force militaire parallèle à l’État, mais aussi dans l’affaiblissement progressif des institutions, sous l’effet d’un système politique qui a consacré le partage confessionnel et transformé les administrations en espaces d’influence.
C’est dans cette perspective qu’apparaît le rôle de Nabih Berry, l’une des figures les plus durablement installées au cœur du pouvoir libanais.
Au cours des dernières décennies, son influence ne s’est pas limitée à la présidence de la Chambre des députés ni à sa relation politique avec le Hezbollah. Il a également été l’un des principaux piliers du système de gouvernance mis en place après les accords de Taëf.
De la même manière que le Hezbollah a contribué à instaurer une réalité sécuritaire parallèle en conservant ses armes en dehors des institutions de l’État, plusieurs forces politiques, dont Nabih Berry fut l’un des principaux représentants, ont consolidé un mode de gouvernance fondé sur les quotas confessionnels et les nominations où les considérations politiques ont trop souvent prévalu sur les critères de compétence.
Il en est résulté un État alourdi par les dysfonctionnements administratifs, un secteur public frappé par la surenchère des recrutements, une généralisation du chômage déguisé et un affaiblissement constant de la capacité des institutions à remplir leurs missions.
La reconstruction du Liban ne peut donc se limiter au règlement de la question des armes. Elle suppose également une refondation de l’État lui-même: une administration moderne, une justice indépendante, des institutions efficaces et des nominations fondées sur le mérite plutôt que sur les allégeances politiques.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les pressions croissantes qui s’exercent autour de Nabih Berry.
Jusqu’à présent, Washington ne l’a pas directement pris pour cible, mais les signaux politiques adressés à travers les pressions exercées sur plusieurs personnalités et réseaux de son entourage sont explicites. Le message paraît clair: la prochaine étape ne permettra plus le maintien des anciennes règles du jeu.
L’objectif n’est peut-être pas d’écarter Nabih Berry, mais plutôt de redéfinir sa place.
Son expérience politique et l’étendue de son réseau en font un acteur qu’aucune transition ne peut ignorer. La véritable question est désormais de savoir s’il choisira d’être un partenaire de la construction du nouvel État ou le défenseur du système qui a conduit le Liban à l’impasse.
Le Hezbollah, de son côté, est confronté à une épreuve d’une tout autre nature. Il ne s’agit plus seulement de mettre un terme à l’affrontement militaire, mais de redéfinir sa place au sein de l’État libanais. Deux voies semblent désormais s’offrir à lui: devenir un parti politique évoluant dans le cadre des institutions, ou poursuivre sa confrontation avec un processus, tant interne qu’international, visant à restituer à l’État la plénitude de sa souveraineté.
Au bout du compte, Rome pourrait bien représenter davantage qu’une simple étape de négociation entre le Liban et Israël. Elle pourrait marquer l’ouverture d’une négociation beaucoup plus vaste sur le Liban de demain.
Si les accords de Taëf ont mis un terme à la guerre civile et redistribué les équilibres du pouvoir, la période qui s’ouvre pourrait inaugurer une redéfinition de la fonction même de l’État libanais: un État détenant le monopole des armes, celui de la décision de guerre et de paix, retrouvant sa place dans son environnement arabe et sur la scène internationale, tout en reconstruisant une économie capable de renouer avec la croissance.
Rien, toutefois, ne garantit le succès de cette entreprise. Les États-Unis peuvent accompagner les compromis, les pays arabes contribuer à la reconstruction et la communauté internationale apporter son soutien. Mais la construction de l’État demeure, en dernier ressort, la responsabilité des Libanais eux-mêmes.
La véritable question n’est donc pas tant de savoir ce que produiront les réunions de Rome.
Elle est de savoir si Rome ouvrira la voie à la IIIe République libanaise.
Une République qui ne se contenterait pas de mettre un terme à la guerre, mais qui s’attaquerait enfin aux causes profondes ayant empêché, depuis des décennies, l’émergence d’un véritable État.
Car la prochaine bataille du Liban ne sera pas seulement une bataille de frontières. Elle sera celle de l’identité même de l’État: demeurera-t-il un pays partagé entre plusieurs centres de pouvoir, ou deviendra-t-il enfin un État unifié, seul détenteur de la décision et de la souveraineté?
C’est là que s’écrira le prochain chapitre de l’histoire du Liban.