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Perspective

Pour un retour au legs politique de Mohammed Mehdi Chamseddine

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Portrait de l'auteur
Par Michel Touma
Publié janv. 19, 2026 - 13:42

Le Liban et, plus spécifiquement, la communauté chiite ont commémoré il y a quelques jours le 25e anniversaire du décès, le 10 janvier 2001, de l’ancien président du Conseil supérieur chiite (CSC), l’imam Mohammed Mehdi Chamseddine.

Celui qui fut pendant plus de deux décennies le chef spirituel de la communauté chiite libanaise, succédant à l’imam Moussa Sadr – mystérieusement disparu lors d’une visite en Libye en 1978 – a laissé derrière lui un « testament » politique dont de nombreux Libanais et étrangers, notamment dans les milieux universitaires et journalistiques, ignorent (ou occultent…) l'existence et la véritable portée. La dimension historique et véritablement existentielle de ce legs est mise en relief par les développements dramatiques dont le Liban et la région sont actuellement le théâtre.

Plus que jamais, le pays du Cèdre et le Levant ont besoin de l’apport dans la vie publique d’une personnalité combinant, à l’instar de l’imam Chamseddine, autorité morale, ouverture d’esprit et vision lucide des réalités socio-politiques du moment.

A la fin de sa vie, et bien qu’affaibli par la maladie, il avait enregistré sur cassette ses mémoires et des recommandations quant à la ligne de conduite que devraient adopter les chiites du Liban et de la région. Il avait notamment exhorté ses coreligionnaires à ne pas avoir de « projet politique propre aux chiites » et à mener la lutte pour acquérir leurs droits « en s’intégrant à la société au sein de laquelle ils évoluent ».

En clair, il rejetait d’une manière à peine voilée le principe de l’exportation de la Révolution islamique iranienne initié par les Pasdaran au lendemain de l’accession de Khomeiny au pouvoir en 1979. Il contestait surtout dans ce cadre le système mis en place par Khomeiny, fondé sur l’autorité du walih el-faqih, à savoir le Guide suprême de la révolution islamique iranienne – en l’occurrence lui-même et ses successeurs – doté, en sa qualité de descendant direct du Prophète, d’un pouvoir décisionnel absolu et sans appel pour les questions d’ordre stratégique, dont notamment la décision de guerre et de paix.

En instaurant un tel système politique, l’ayatollah Khomeiny avait semé les germes d’une déstabilisation régionale chronique, fruit du comportement d’un pouvoir autocratique qui plongera l’ensemble du Moyen-Orient dans le chaos pendant plus de quatre décennies. Et pour cause : la wilayat el-faqih avait été conçue pour être une autorité de référence absolue non seulement pour les Iraniens, mais également pour tous les chiites. Sur le plan de la pratique religieuse, tout groupement ou individu chiite se doit en effet d’opter pour le chef spirituel de son choix. Or en s’octroyant un pouvoir fondé sur une « légitimité » divine (donc non discutable), le nouveau Guide de la République islamique (Khomeiny puis Khamenei, actuellement) se plaçait au-dessus de toute autre autorité religieuse, au service, de surcroît – et c’est là que le bât blesse – d’un projet politique transnational, expansionniste, hégémonique, répressif, sacralisant la violence comme mode d’action.

Cette « greffe » khomeyniste opérée sur le corps socio-politico-religieux chiite ne pouvait être qu’une source de tension et de conflits dans le monde arabe, sous le poids de « l’exportation de la Révolution islamique » et du pouvoir divin octroyé au Guide suprême. En bon visionnaire, cheikh Mohammed Mehdi Chamseddine avait vu le danger poindre à l’horizon, prenant clairement ses distances à l’égard des fondements de la wilayet el-faqih et des ambitions expansionnistes des Pasdaran, à l’instar d’ailleurs du chef spirituel de la communauté chiite en Irak, l’ayatollah Sistani, de l’imam Moussa Sadr et même de cheikh Mohammed Hussein Fadlallah, que nombre d’observateurs occidentaux qualifiaient à tort de « guide spirituel du Hezbollah », alors que bien au contraire il contestait le pouvoir divin du walih el-faqih et exprimait, de ce fait, des réserves au sujet de la ligne de conduite du Hezbollah au Liban.

Plus de vingt-cinq ans plus tard les événements ont illustré le caractère visionnaire du legs politique de cheikh Chamseddine. De fait, c’est sur base du « projet (transnational) propre aux chiites », dénoncé par l’ancien président du CSC, que le pouvoir iranien a eu recours à des miliciens de pays arabes pour réprimer sauvagement dans le sang, il y a quelques jours, son propre peuple. Le slogan « Ni Gaza, ni Hezbollah, nous donnons notre vie à l’Iran », lancé par les révolutionnaires iraniens, résume à lui seul toute la dimension historique et existentielle de la vision exprimée par l’imam Chamseddine. Il reflète surtout dans ce cadre le grave ressentiment à l’égard des populations arabes manifesté par une large partie de l’opinion iranienne qui ne comprend pas comment l’aile radicale du régime iranien a pu dépenser des dizaines de milliards de dollars pour entretenir des proxys dans les pays arabes alors que l’Iran fait face à une lourde crise socio-économique sans précédent.

C’est également sur cette même base du « projet (transnational) propre aux chiites » que le secrétaire général du Hezbollah, cheikh Naïm Kassem, ne cesse de faire prévaloir l’intérêt supérieur du régime iranien au détriment des impératifs de l’édification d’un Etat libanais fort et souverain. Il ira jusqu’à proférer des menaces contre le ministre des Affaires étrangères Joe Raggi (jugé trop souverainiste !), sans oublier au passage de brandir le spectre de troubles internes si le gouvernement venait à mettre à exécution sa décision de désarmer le Hezbollah…

Lors de l’une de ses récentes interventions publiques, le président Joseph Aoun a appelé le Hezbollah à « la raison », ce qui a ouvertement déplu à Naïm Kassem (intérêt supérieur de l’Iran des mollahs oblige !). Pour stopper une telle dérive suicidaire de la part de la formation pro-iranienne, une démarche impérative s’impose aujourd’hui, en toute urgence : l’alignement sur les recommandations, sur le legs politique prophétique, de Mohammed Mehdi Chamseddine. Même si cela doit passer inéluctablement – il faudra qu’ils l’admettent un jour – par une véritable « révolution culturelle » pour remodeler leur doctrine politique élaborée au milieu des années 1980…

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