


C’est dans son discours d’ouverture du huitième congrès du mouvement Fatah que le président Mahmoud Abbas a tracé les contours de la vision officielle de la légitimité palestinienne, ce qu’elle est aujourd’hui et ce à quoi elle aspire dans un proche avenir, alertant sur les dangers que font peser la poursuite de la guerre à Gaza, l’expansion coloniale sans précédent en Cisjordanie, la judaïsation continue de Jérusalem-Est. Et, par-dessus tout, l’obédience résolue du gouvernement israélien à ses objectifs de déplacement et d’épuration ethnique des Palestiniens de leur propre pays.
La situation palestinienne actuelle, déclara-t-il, est confrontée à des périls existentiels d’une gravité hors du commun. Il a exigé de la communauté internationale, de ses amis, de ses alliés et de tous ceux qui défendent le droit palestinien, qu’ils s’emploient à permettre à l’Autorité nationale de prendre pleinement en main ses responsabilités dans la bande de Gaza au nom de l’État de Palestine, à travers ses institutions officielles et en coopération avec les organes onusiens et la commission administrative mandatée pour y opérer selon les conclusions du «Conseil mondial de la paix», rejetant catégoriquement tout état de fait qui consacrerait la séparation du secteur d’avec la Cisjordanie ou instituerait un dualisme ne servant ni la solution politique ni l’édification de l’État.
Le congrès se tient ces 14, 15 et 16 mai, au moment précis où l’on commémore la Nakba, et le président a tenu à rappeler le rôle pionnier du Fateh comme porteur du projet national, réservant une attention particulière au rôle des femmes et de la jeunesse dans la perspective des élections législatives et présidentielle attendues avant la fin de l’année, qui feront de celle-ci l’année de la restauration du système politique palestinien et du raffermissement de sa légitimité selon des critères constitutionnels, l’année en somme d’une démocratie palestinienne retrouvée.
C’est en ces termes que peut se résumer la mission politique du Fateh dans les jours à venir, et c’est à partir de là que peuvent s’esquisser les contours de la prochaine étape, avec les stratégies et plans d’action qu’elle requiert pour sortir la cause de sa faiblesse présente, en relevant les défis d’une manière qui serve à la fois l’homme et la patrie, et relance le cycle de la vie politique.
Par acclamation
Qui regarde l’estrade du congrès aperçoit vingt-cinq portraits qui dominent la scène, au centre desquels trône la figure symbolique de Yasser Arafat, et à ses côtés les martyrs du Comité central, dont un tiers à peine a eu la grâce de mourir dans son lit, après avoir survécu aux batailles et échappé aux assassins.
L’ombre de la direction historique est longue, au point qu’il est impossible de l’enjamber sans discernement ni clairvoyance. Au congrès de Tunis, après le retrait du Liban, le président Arafat avait choisi de ne pas faire compter les voix exprimées pour son élection, sachant qu’après 1982, aucune contestation de son leadership ne pouvait prétendre s’élever à sa hauteur. De même que le retrait du Liban avait été un moment exceptionnel, la dissidence qui s’ensuivit, soutenue par le régime syrien des Assad et financée par l’ancien régime libyen, l’était tout autant. Alors que la bataille pour la légitimité était à son paroxysme, le président Arafat fut élu par acclamation sous une ovation debout, avant même l’élection du Comité central. Cette tradition s’est perpétuée dans les congrès suivants, comme on vient encore de le voir à Ramallah, où tous ont pu témoigner que le président Abbas a porté l’héritage de ses prédécesseurs avec patience et maîtrise, incarnant les étapes de l’évolution du Fateh dans sa lutte pour la survie et la continuité et préservant la place historique du mouvement dans la conscience collective et la vie publique des Palestiniens. Et ce alors que la rupture avec le Hamas avait atteint son degré d’acuité le plus élevé et que les dangers avaient atteint le point qui permit aux ennemis de déclencher leur guerre d’anéantissement, de déplacement et d’effacement.
À suivre les travaux du congrès, on observe que la génération des fondateurs est encore là, tout comme celle de l’Intifada des pierres et celle de la deuxième Intifada, et l’on discerne la nouveauté que représente la génération du combat actuel pour la survie. Tout cela relève de trois orientations politiques successives : la première, celle des origines, avec le mot d’ordre de la libération, de la lutte armée et du droit historique ; puis la transition vers celui du droit politique, de l’Autorité et de l’État ; et maintenant, depuis la guerre d’anéantissement qui a suivi l’opération du 7 octobre, c’est le slogan «Baqoun» — «Nous demeurons» — qui résume à lui seul le tableau du huitième congrès du Fateh : nous demeurons pour qu’existe un État pour la génération de demain.
Sauvetage
L’image de la femme de Gaza qui fouille les décombres de sa maison détruite en quête d’un objet qui lui en rappellerait l’existence, fût-ce une assiette brisée au fond de sa cuisine, ressemble à ce que fait le berger expulsé de sa terre ou le paysan agrippé à l’arbre hérité de son père. C’est pour tous ceux-là que l’on entend la voix du président Abbas s’employer, avec l’administration américaine, à sauver ce qui peut encore l’être des accords d’Oslo, tandis que des membres talmudiques de la Knesset cherchent à faire adopter un texte qui autoriserait l’annulation de ces accords et ouvrirait la voie à la colonisation des villes palestiniennes après la main mise sur la «zone B» soumise à l’autonomie.
Un tel tableau réduit les tâches immédiates de la politique palestinienne quotidienne à de pures opérations de sauvetage. Le programme de travail du Comité central nouvellement élu n’y échappera pas davantage.
Au vu de la composition et de la diversité des membres du congrès, on comprend que le nouveau Comité central, dont la moitié des neuf membres anciens porte l’héritage de la fondation, du combat armé et de l’Intifada des pierres, voit son autre moitié constituée d’une génération forgée dans la deuxième Intifada, où l’action de masse et la violence armée, à laquelle nous avons ensuite renoncé, s’entremêlaient. Parmi eux, certains portent également la vision de l’État moderne et de ce que la Palestine de demain doit être dans un avenir prévisible.
Ces potentialités et ces énergies, aguerries, intermédiaires et nouvelles, ne pourront cependant porter leurs fruits que si leurs membres travaillent en véritable équipe, en faisant évoluer d’abord le mouvement Fateh vers la cohérence politique avec la thèse du président Abbas, puis en ouvrant de nouvelles voies pour amplifier la présence palestinienne dans l’espace américain, afin d’arrêter la guerre israélienne ouverte que l’on nous mène sur l’ensemble des territoires occupés en 1967. Sans y parvenir, il sera vain d’évoquer un quelconque succès dans la protection de nos droits politiques légitimes, reconnus par la grande majorité des États du monde.
Le réalisme politique qui caractérise le président Abbas n’est pas une disposition personnelle ; il procède d’une longue sédimentation de la lutte au sein de l’expérience du Fateh et de ses transformations successives, depuis les mots d’ordre généraux qui répondaient aux aspirations du peuple depuis la Nakba de 1948, jusqu’à l’attention portée aux besoins urgents des populations après la guerre d’anéantissement. Si l’Autorité nationale réussit, cette année, à organiser les élections législatives et présidentielles, on pourra alors dire que le slogan «Baqoun» a pris corps à travers le plus fort taux de participation, et que ce que nous pourrons obtenir à l’issue de ces scrutins permettra d’affirmer que le passage à la nouvelle étape est possible, avec une conscience lucide des défis redoutables qui s’imposent au peuple palestinien.