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Décryptage

Face aux Cèdres du Liban, l’État hébreu en «déficit moral»

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Par Fady Noun
Publié mai 12, 2026 - 19:56

Que répondre à Israël Katz, le ministre israélien de la Défense, quand il défie le Liban et affirme que «bientôt le feu dévorera ses cèdres»? Que répondre à Bezalel Smotrich, ministre israélien des Finances, qui raille le Liban et affirme que son fils lui demande «de lui laisser quelque chose à détruire»? Les responsables israéliens devraient mieux contrôler leur langue. Les mots entraînent des conséquences.

 

Israël Katz cite le Livre de Zacharie: «Ouvre tes portes Liban, et que le feu dévore tes cèdres (...). Gémissez, chênes du Bashân, car elle est tombée la forêt inaccessible, on entend les gémissements des pasteurs, ils sont ruinés leurs splendides pâturages. On entend le rugissement des lionceaux, elle est ruinée la luxuriance du Jourdain» (Za 11:1-3,). Dans ce passage, menacer les cèdres, c’est menacer symboliquement tout un pays et son patrimoine culturel et historique. C’est un peu vite dit pour une nation de si long héritage comme le Liban.

 

On l’a dit, ces références bibliques sont là pour normaliser la guerre dans l’opinion israélienne, la légitimer, faire croire qu’elle est prophétisée. C’est justement la raison pour laquelle il est crucial de répondre à Israël Katz sur un autre registre. L’expérience a prouvé en effet que les discours belliqueux ne font que renforcer le cycle de la violence et ne construisent ni justice ni paix durable. Ils risquent au contraire de nourrir l’escalade et l’animosité entre les populations, à l’heure même où s’entament des pourparlers destinés à, au moins, une cessation définitive des hostilités.

 

Une réponse diplomatique, qui rappelle le droit international, la souveraineté nationale et la nécessité du dialogue, constitue donc la voie à la fois la plus juste et la plus pragmatique, pour protéger les générations à venir et la stabilité régionale, en évitant le piège de la provocation réciproque.

 

L’enjeu moral de la parole

 

Sur le plan éthique, il est également utile de rappeler que la violence ou les menaces dirigées contre autrui ne sont jamais un héritage à transmettre. Lorsqu’une figure publique affirme que son fils lui demande de lui laisser «quelque chose à détruire», elle se pose en éducatrice de haine et de violence. Les paroles du ministre israélien sont la dernière chose qu’un père doit répéter devant son fils, gravement blessé au Liban. Bien au contraire, les responsables politiques israéliens ont le devoir de protéger, d’éduquer et de transmettre des principes de justice, de responsabilité et de respect mutuel à leur peuple, et non de jeter de l’huile sur le feu.

 

Défense de rire du malheur d’autrui

 

Il est à peine besoin de dire combien il est immoral de rire du malheur d’autrui. Dans notre jeune âge, nos aînés nous reprenaient quand nous nous moquions d’un défaut physique chez autrui comme une bosse ou une autre anomalie, comme un défaut de prononciation. Pour nous apprendre le respect, on nous assurait que Dieu nous affligerait de la bosse ou du travers dont nous nous étions moqués. Nous apprenions ainsi qu’il existe une justice invisible, immanente à la création, qui refait les équilibres humains quand ils sont rompus.

 

De façon assez surprenante, nous retrouvons cette subtile loi de justice, ou disons d’équilibre, au Livre des Proverbes, l’un des plus cités de la Bible: «Ne te réjouis pas de la chute de ton ennemi, et que ton cœur ne soit pas dans l’allégresse quand il chancelle», met en garde le Livre des Proverbes, «de peur que voyant cela (encore traduit «ta méchanceté»), Dieu ne change d’avis» (Chapitre 24).

 

Le Livre des Proverbes est peut-être l’une des sources de notre savoir-vivre commun. Dans la civilisation commune à tous les peuples sémites de la région, la parole a des conséquences. Cette idée est, par exemple, très présente dans les Psaumes, où il est dit que ceux qui cherchent à nuire à autrui se retrouveront pris dans leurs propres machinations.

 

Au Psaume 7, il est dit que «celui qui creuse une fosse y tombera. Et son ouvrage tombera sur sa propre tête.» L’image correspond à l’idée que la menace ou la violence se retourne contre l’agresseur.

 

Au Psaume 37, il est recommandé: «Ne t’irrite pas à cause des méchants, ne sois pas jaloux de ceux qui font le mal (…). Les méchants tirent l’épée et tendent l’arc, pour abattre le pauvre et l’indigent (…). Leurs épées entreront dans leur propre cœur, et leurs arcs seront brisés.»

 

C’est une façon poétique et morale de rappeler que la violence injuste ne triomphe pas durablement. Le langage imagé de ces maximes de sagesse pratique rappelle que la méchanceté, la violence et la destruction se retournent souvent contre ceux qui les fomentent. Les Psaumes combinent souvent ces deux motifs: la menace qui se retourne contre l’agresseur et la protection et/ou la récompense du juste.

 

La mémoire des villages

 

Par ailleurs, au-delà des symboles, le Liban porte en lui la mémoire multiséculaire des villages du Liban-Sud que les bulldozers israéliens détruisent. Ce Liban-Sud fait partie de la terre foulée par les pieds du Christ et vaut, aux yeux des Libanais, en particulier des chrétiens, ce que valent tous les autres trésors du Liban réunis, y compris la Vallée sainte et les Cèdres, Baalbeck et Beiteddine.

 

Chaque Libanais ressent face aux villages disparus une douleur intime, mais aussi un appel à la résilience et une confiance dans le destin de son pays. Venir en hôte, chez un Libanais, c’est venir chez soi, mais y venir en ennemi c’est se condamner soi-même au malheur.

 

Le pays a surgi comme État indépendant après des siècles de migrations, d’invasions, de dominations et de pressions externes et internes. Il continue aujourd’hui de protéger une souveraineté et une intégrité territoriale durement acquises. Menacer son peuple ou ses symboles nationaux ne le paralysera pas. Au contraire, de tels propos renforcent sa détermination, ainsi que celle de ses amis et partenaires, de continuer en toute assurance à privilégier ce qui fait sa force: le dialogue, la diplomatie et la responsabilité collective. Pour reprendre les images du prophète Zacharie, viendront plus tard les comptes à demander aux mauvais pasteurs qui ont gardé sans défense l’enclos des brebis, c’est-à-dire les frontières du pays.

 

Liberté et pluralisme

 

Face aux menaces et aux provocations, il faut donc des réponses enracinées dans notre culture profonde. La diplomatie, la prudence, la circonspection et une bonne connaissance de nos dossiers ainsi que de l’adversaire du moment, comme le rappel des principes éthiques et l’affirmation des droits souverains, constituent la meilleure réponse aux paroles incendiaires lancées dans notre direction.

 

Ainsi, la véritable force des Libanais résidera dans leur capacité à résister aux provocations, à défendre la justice, y compris celui du droit des Palestiniens à un État indépendant, en étroite entente avec tous les États de la Ligue arabe, et à transmettre urbi et orbi les valeurs de liberté, de pluralisme et de dialogue au cœur de la mission historique du Liban.

 

La synagogue de Beyrouth

 

Dans un entretien récent accordé au quotidien La Croix (20 avril), Avraham Burg, ancien président travailliste de la Knesset, de l’Agence juive et de l’Organisation sioniste mondiale, ne craint pas d’évoquer «la faillite morale» d’Israël, dont les soldats rasent nos villages, pillent nos foyers et dessacrent nos symboles religieux. «Israël est actuellement complètement corrompu sur le plan moral», dit-il, s’indignant en particulier de la loi sur la peine de mort applicable sélectivement aux Palestiniens jugés coupables de «terrorisme».

 

«Plus largement, poursuit-il, le gouvernement a compromis le judaïsme, l’universalité de la justice et toutes les valeurs selon lesquelles Israël prétendait fonctionner.»

 

«D’une manière très surprenante, ajoute l’ancien responsable travailliste, la seule voix en faveur d’une humanité sensible et responsable est celle du pape. Léon XIV a évité la politique autant que possible, mais il lui est impossible de le faire davantage. Et c’est pourquoi d’une manière très dialectique, il représente ma spiritualité et mon système de valeurs, et pas les rabbins.»

 

On est tenté d’en dire autant dans ce Liban dont la Constitution fait de la place à la communauté juive au même titre qu’aux dix-sept autres composantes communautaires du pays, et où la synagogue détruite durant la guerre a été restaurée et occupe une place de choix dans le vieux centre historique de Beyrouth.

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